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Un jour, à Cancale, j'eus à décider une question de ce genre. Il s'agissait du mot tuer, dans lequel le t a été mouillé. Mais est-il resté l ou est-il passé à J ? L'assistance était nombreuse. Trois ou quatre des personnes présentes avaient fait des études. Les avis étaient partagés, et moî-mêmejen'osais
me prononcer. J'eus alors recours au seul moyen que j'avais à mon service, le palais artificiel. Le temps de faire bouillir de Teau, de ramollir du godiva, de mouler la voûte palatine, d'estamper une feuille d'étain, de prendre trois tracés, c'est-à-dire moins de 20 minutes, c'est tout ce qu'il me fallut pour obtenir une réponse définitive, à l'abri de toute discussion. J'avais fait articuler la syllabe ^u (5) puis tu, ensuite le mot qui était l'objet du litige, tuer. L'ancien t a disparu. Nous avons un son nouveau, un J, puisque le tracé de tuer coïncide presque avec celui de ^u qui est bien celui d'une gutturale.
Pour l'articulation angevine, j'ai comparé le mot issu de ecce'illumy kœ (6) avec k, t et f . J'ai évité de prendre ^ qui aurait pu n'être pas correct. Le | est exact : il a un tracé analogue à celui de /. Le ^ laisserait également une trace de même sens que la consonne dure (k) mais plus étendue. Or, le mot articulé nous donne l'image non plus d'un k, mais celle d'un |. Donc il faut écrire tœ.
Enfin, dans le parler de Bournois, l'articulation R (j), bien qu'elle soit fort éloignée du t (fig. 403, 2), a pourtant la figure d'une dentale mouillée; d'autre part, elle se sépare nettement du ^ et du ^ (8). Elle se trouve en réalité sur la limite des deux régions dentale et gutturale, où le ^ et le / se rencontrent et se mêlent. Nous pouvons prévoir ce qui arrivera : l'impulsion la*plus forte vient de la gutturale dont l'articulation est en train de se déplacer, et l'on verra sortir du son actuel une dentale mouillée très nette comme celles que nous venons d'étudier à Cancale et en Anjou. Mais le changement n'est pas encore accompli.
Avant de quitter les mouillées, nous avons encore deux questions dont il convient de dire un mot. Quel rapport
6l6 ANALYSE PHYSIOLOGiaUE DE LA PAROLE
ont-elles avec la consonne dure -f" y y ^^ quelles sont leurs destinées ?
Tous les tracés réunis ci-dessus montrent que la consonne mouillée est plus palatale que la consonne -{- y y si bien que cette combinaison semble être une première étape de la mouillure. Et, de fait, beaucoup de consonnes mouillées ont cette origine. Les autres doivent leur naissance au contaa d'une voyelle ou d'une consonne que l'on peut considérer comme palatalisantes, ce qui nous fait songer à un ^ intercalaire initial. Donc, tout en rejetant la doctrine qui fait de la consonne mouillée une consonne dure -^y, je ne vois aucune raison pour ne pas admettre qu'une consonne s'est mouillée par suite de sa fusion intime avec un y y au moins virtuel.
Quant aux destinées de la mouillure^ disons que^ en général, sauf pour 2^, elles sont précaires. Parfaitement sentie par tous ceux qui la possèdent dans leur langue, la mouillure ne donne pas d'elle-même aux auditeurs une impression bien nette. Serait-ce là la cause de son instabilité ? Les langues romanes ont ^vl b g t 4 1 1^> probablement aussi ^ et r mouillée. Il en reste peu de chose aujourd'hui. Nos par- 1ers de France sont très riches en consonnes mouillées, et tous nous montrent la mouillure comme un Heu de passage où aucune articulation ne se fixe.
Les consonnes mouillées peuvent se durcir de nouveau. C'est le cas le plus rare. M. Roussey m'a cité aux environs de Bournois un 4 devenu g (Dieu, gé). Inversement, c peut aboutir à d : agu-ill-e -> aduyy aguser ^ adû^i (Roussay). L'/ mouillée est revenue à son premier état, soit sans compensation, soit en cédant son élément palatal à la voyelle précédente. Nous avons à La Gacilly (Morbihan) bouteille -> butely oreille -> ôrèly aguille -^ agul, médaille -^ nutdàl, et aussi paille -> pail^ gar saille -► garsâêL De même Vn mouillée
donne au même endroit : peigne -> pain ^ipàèn. C'est sans doute de la même façon qu'il faut expliquer : punctum -> pof^t -» pointy -orium -> twV, -asia -» aise, par l'intermédiaire d'une r et d'une s mouillées.
Souvent la mouillure se termine à un y. C'est le cas ordinaire pour l : paille -» pây; blanc, blâ, byà. C'est aussi la fin assez fréquente de c, soit qu'il ait été palatalisé au contact
Fig. 408.
Évolution du g mouillé en Bretagne.