Fausse appréciation des phonèmes d'une langue étrangère
Le système phouologique d'iine langue est semblable à un crible à travers lequel passe tout ce qui est dit. Seules restent dans le crible les marques phoniques pertinentes pour individualiser les phonèmes. Tout le reste tombe dans un autre crible où restent les marques phoniques ayant une valeur d'appel ; plus bas se trouve encore un crible où sont triés les traits phoniques caractérisant l'expression du sujet parlant. Chaque homme s'habitue dès l'enfance à analyser ainsi ce qui est dit et cette analyse se fait d'une façon tout à fait automatiqiie et inconsciente. Mais en outre le système des cribles, qui rend cette analyse possible, est construit dilTéremment dans chaque langue. L'homme s'approprie le système de sa langue maternelle. Mais s'il entend parler une autre langue, il emploie involontairement pour l'analyse de ce qu'il entend le « crible phonologique » de sa langue maternelle qui lui est famiUer. Et comme ce crible ne convient pas pour la langue étrangère entendue, il se produit de nombreuses erreurs et incompréhensions. Les sons de la langue étrangère reçoivent une interprétation phonologiquement inexacte, puisqu'on les fait passer par le « crible phonologique • de sa propre langue.
Donnons quelques exemples : en russe toutes les consonnes se divisent en deux classes : palatalisées et non palatalisées (ces dernières étant vélarisées). Pour la plupart des consonnes l'appartenance à l'une de ces deux classes est phonologiquement pertinente. Un Russe entend aussitôt quelle consonne, dans un mot russe, est palatalisée et quelle consonne ne l'est pas. L'opposition entre les consonnes palatalisées et non palatalisées est en outre soulignée par le fait que toutes les voyelles présentent des variantes combinatoires particulières selon la classe à laquelle appartiennent la consonne précédente et la consonne suivante. Entre autres le phonème » i » n'est réalisé comme un véritable /, c'est-à-dire comme une «voyelle tendue, d'aperture minima et de la série antérieure ' que s'il se trouve à l'initiale ou après une consonne palatalisée. Les Russes transportent cette particularité dans les langues étrangères. Si un russe entend un mot allemand avec un / long, il croit avoir c mal entendu • la palatalisation de la consonne précédente, car le / est pour lui un signal indiquant que la consonne précédente est palatalisée : cette palatalisation doit donc exister, et si le Russe ne l'a pas entendue, cela ne peut avoir été qu'une erreur acoustique. Si maintenant le Russe doit lui-même prononcer le mot allemand entendu, il le fera en palatalisant la consonne devant i: Vige (= liège » (je) me trouve'., d'ip {= Dieb «voleur»), b'ibel {= Bibel «Bible»), z'iben (= sieben « sept •;. Il fait cela non seulement par conviction, mais aussi parce qu'il ne peut pas prononcer un / fermé et tendu après une consonne non palatalisée. — ■ Le I bref allemand n'est pas tendu ; parmi les voyelles russes accentuées, il n'y a aucun correspondant exact de cet i non tendu. Par conséquent ce son ne peut pas s'associer pour les Russes à la palatalisation de la consonne précédente. Le Russe entend que les consonnes initiales dans des mots allemands comme Tisch « table ", Fisch « poisson t ne sont pas palatalisées. Mais pour les Russes une consonne non palatalisée est vélarisée, et après une consonne vélarisée le phonème russe i est réalisé comme lu (voyelle tendue, arrondie, d'aperture minima et de série moyenne ou postérieure). Par conséquent le Russe dit twé, pus. Naturellement tout ce que nous venons de dire ne s'applique qu'à un Russe qui a seulement commencé l'étude de l'allemand. Avec le temps il surmonte ces difficultés et il s'assimile ime prononciation allemande correcte. Toutefois
il reste quelque chose de l'accent russe et même après un usage de plusieurs années un Russe parlant en général correctement l'allemand palatalisera un peu les consonnes avant le / long et reportera un peu vers l'arrière l'articulation du / bref.
Autre exemple : en russe littéraire existe la voyelle 9 qui peut être définie comme une voyelle non arrondie, d'aporture moyenne et de classe postérieure (ou moyenne-postérieure). Cette voyelle n'apparaît qu'après consonne, d'une part dans les syllabes posttoniques, et d'autre part dans les syllabes prétoniques à l'exception de celle qui est immédiatement prétonique : par ex. do:m3 <i à la maison n, patàmii « pour cela ». Comme la voyelle â n'apparaît dans les syllabes inaccentuées qu'à l'initiale (par ex. âd'îno-.kdi «isolé »), après voyelle (par ex. VdàrùiaV « armer ») ou dans les syllabes immédiatement prétoniques après consonne {dâmoi « vers la maison »), il existe entre a et à inaccentué un rapport de variantes combinatoires. D'autre part il existe aussi en bulgare une voyelle ? dont la nature acoustico-articulatoire est à peu près identique à celle du » russe. Toutefois la voyelle bulgare apparaît non seulement en syllabe inaccentuée, mais aussi en syllabe accentuée : pdl « chemin », kdsli « maison », etc. Pour les Russes qui apprennent le bulgare la prononciation de cet a accentué est d'une difficulté inouie ; ils y substituent a, m, un e moyen et ne parviennent qu'avec beaucoup de peine et après un long exercice à une prononciation à demi correcte. Le fait que a existe dans leur propre langue maternelle ne facilite pas, mais au contraire rend plus difficile la prononciation du a bulgare : en effet le a russe a bien à peu près le même son que le a bulgare, mais une toute autre fonction : il indique la place relative de la syllabe accentuée et par suite le fait qu'il est inaccentué n'est pas accidentel, mais essentiel ; le a bulgare au contraire peut être accentué. Aussi le Russe peut identifier le a accentué bulgare avec n'importe quelle voyelle de sa langue maternelle, sauf avec a.
Les voyelles russes accentuées sont non seulement plus fortes, mais aussi plus longues que les inaccentuées. On peut dire qu'en russe toutes les syllabes accentuées sont longues et toutes les syllabes inaccentuées brèves. Quantité et accentuation vont de pair et forment un tout inanalysable pour les Russes. En outre la syllabe accentuée peut se trouver aussi bien à la fin qu'au début ou au milieu d'un mot, et sa place dans le mot est souvent importante pour la signification de ce mot : pàl'iVi «vous allumez » (indic. prés.) — • paVïVi « allumez » (impér.) — pal'iVi « vole ». En tchèque, quantité et accentuation se répartissent tout autrement : l'accent repose toujours sur la première syllabe du mot et par suite est sans importance pour difTérencier la signification des mots : il n'est qu'un signal du début du mot. Au contraire la quantité n'est pas liée à une syllabe déterminée : elle est libre et sert souvent à différencier des significations de mots {pili « boire » — pili « le boire, la boisson »). Pour le Tchèque étudiant le russe et pour le Russe étudiant le tchèque, il en résulte de grandes difficultés. Un Russe ou bien accentuera la première syllabe de tous les mots tchèques ■ — • mais alors la prononcera également longue, ou bien reportera l'accent sur la première syllabe longue : par ex. au lieu de Kùkâlko «lorgnette », kàbât « habit », il prononcera ou bien kûkalko, kâbat, ou bien kukâlko, kabât. Il lui est difficile de séparer la quantité de l'accent, puisque les deux sont pour lui identiques. Les Tchèques qui parlent russe traitent habituellement l'accent russe comme une longueur : dans les phrases russes ils accentuent la première syllabe de chaque mot et prononcent longues les syllabes étymologiquement accentuées. Une phrase russe comme pr'In'ïs'iVÎ mn'è slâkàn vâdùx « apportez-moi un verre d'eau » devient dans la bouche d'un Tchèque prifiesîli mfie stàkân vàdï. Naturellement tout cela n'arrive qu'aussi longtemps que celui