Distinction entre phonèmes et variantes
Après avoir, dans le chapitre précédent, établi la définition du phonème, nous devons maintenant indiquer des règles pratiques à l'aide desquelles on puisse distinguer le phonème, d'une part des variantes phonétiques, et d'autre part des groupes de phonèmes^
A quelles conditions deux sons du langage peuvent-ils être considérés comme des réalisations de deux phonèmes différents, et à quelles conditions peuvent-ils avoir la valeur de deux réalisations phonétiques d'un unique phonème ? On peut établir à ce sujet quatre règles :
fe règle : Si deux sons de la même langue apparaissent exactement dans le même entourage phonique, et s'ils peuvefit être substitués l'un à Vautre sans qu'il se produise par là une différence dans la signification intellectuelle du mot, alors ces deux sons ne sont que des variantes facultatives d'un phonème unique.
On peut distinguer plusieurs sous-cas. D'après leurs rapports avec la norme du langage, les variantes facultatives se divisent en générales et en individuelles. Les premières sont celles qui ne sont pas considérées comme des fautes de langage ou des déviations de la norme et qui par conséquent peuvent toutes être employées par le même sujet parlant. Ainsi par ex. l'allongement des consonnes devant les voyelles accentuées n'est pas senti en allemand comme une faute de langage et le même sujet parlant peut prononcer le même mot, tantôt avec un s ou un sch initial bref, tantôt en allongeant les consonnes, de sorte que cette différence dans la prononciation est employée pour donner une nuance émotionnelle au discours : sso? schschôn, allemand du nord jja. Au^contraire si les variantes individuelles se répartissent entre les difTérents membres de la communauté linguistique de telle sorte que seule une de ces variantes est considérée comme la prononciation « normale », « bonne », « modèle », les autres
(1) N. s. Troubetzkoy, « Anleitung zu phonologischen Beschreibungen i^ Brno 1935,
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au contraire sont senties comme des déviations locales, sociales, pathologiques, etc., de la norme. Il en est ainsi par ex. du r uvulaire et du r lingual dans diverses langues européennes, mais la valeur de ces deux sons varie suivant les langues. Dans les langues slaves, de même qu'en italien, espagnol, hongrois et grec moderne, le r lingual est considéré conmie la norme et le r uvulaire comme une déviation pathologique ou conmie une marque d'afîectation et de snobisme, plus rarement (par ex. en slovène. où il apparaît spécialement dans certains dialectes de Carinthie) comme une particularité locale. A l'inverse, en allemand et en français, le r uvulaire (ou plus exactement diverses sortes de r uvulaire ; est la norme et le r lingual est considéré comme une déviation locale ou comme une affectation archaïsante (par ex. le r des acteurs français). Dans tous ces cas, qui certes ne sont pas rares, la répartition des variantes est elle-même une « norme ». Il arrive souvent aussi que deux variantes dun phonème soient générales, mais que la fréquence de leur emploi soit soumise à des hésitations individuelles : le phonème A est réalisé tantôt comme a', tantôt comme a", mais un individu préfère la réalisation a' et un autre la réalisation a". Ainsi existent entre les variantes « générales » et les variantes « individuelles » des gradations successives.
En ce qui concerne les fonctions des variantes facultatives, on peut les classer en variantes periinenlcs pour le style et en variantes non pertinentes pour le style. Les variantes pertinentes pour le style expriment les dift'érences entre divers styles de langage, par ex. entre le style agité et émotionnel, et le style nonchalant et familier. En allemand par ex. sont employés dans cette fonction l'allongement des consonnes prétoniques ainsi que l'hyperallongement des voyelles longues et la prononciation spirante du b intervocalique (par ex. dans le mot aber «mais» en un langage nonchalant, familier ou excédé). Par des variantes stylistiques peuvent être caractérisés des styles de langage, non seulement émotionnels, mais aussi sociaux : par ex. dans la même langue il peut exister côte à côte une variante populaire, une variante distinguée et une variante stylistiqueinent neutre du même phonème ; de sorte qu'à ces variantes on reconnaît le degré de culture ou la classe sociale du sujet parlant. Les variantes stylistiques peuvent donc être classées en variantes émotionnelles ou pathognomiques et en variantes 'physiognomiques. Par contre pour les variantes facultatives non pertinentes pour
le style, tous ces points de vue ne sont pas en question. Il n'échoit en somme aucune fonction aux variantes facultatives non pertinentes pour le style : elles se remplacent réciproquement d'une façon tout à fait arbitraire, sans qu'en outre la fonction expressive ou la fonction déclenchante du discours soient modifiées en quoi que ce soit. Par ex. en kabarde les occlusives palatales sont prononcées tantôt comme des sons du type k, tantôt comme des sons du type c : le même kabarde prononcera par ex. le mot gane. « chemise » tantôt iane, tantôt y'ane, sans le remarquer, ni sans indiquer par là aucune nuance stylistique ou émotionnelle ^
La distinction et la systématisation des variantes stylistiques relèvent de la phonostylistique, comme il a déjà été expliqué ci-dessus (Introduction, 2). Au point de vue de la phonologie au sens étroit du terme (c'est-à-dire de la « phonologie représentative ») les variantes facultatives stylistiquement pertinentes ou non pertinentes peuvent toutes être embrassées dans le concept commun de variantes facultatives. On ne doit pas oublier que du point de vue de la phonologie représentative la « variante » est un concept purement négatif : un rapport de variantes existe entre deux sons s'ils ne peuvent être employés pour différencier des significations intellectuelles. Si l'opposition entre ces deux sons possède quelque autre fonction (fonction expressive ou fonction d'appel), la phonologie au sens strict du terme n'a pas à s'en occuper, mais seulement la phonostylistique. Toutes les variantes phonétiques facultatives doivent leur existence au fait que seules quelques-unes des particularités articulatoires de chaque son du langage sont phonologiquement distinctives. Les autres particularités articulatoires sont, au point de vue distinctif, « libres », c'est-à-dire qu'elles peuvent varier d'un cas à l'autre. Que ces variations soient exploitées ou non dans un but expressif ou de déclenchement, cela revient au même au point de vue de la phonologie représentative (spécialement au point de vue de la phonologie du mot).
Ile règle : Si deux sons apparaissent exactement dans ta même position phonique et ne peuvent être substitués Vun à Vautre sans modifier ta signification des mots ou sans que te
(I) N. F. Jakovlf'V, « TablifV fonetiki kabanliii^kofro jazyka .. (Trudij pofirazr'ada i.ssledoranija severnokavkazskirli jazijkor pri Iiistitiitc voslokove- (trnija r Moskve I, ^[oskva 1923).
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moi devienne méconnaissable, alors ces deux sons sont des réalisations de deux phonèmes différents.
Une telle situation existe par ex. entre les sons allemands i et a: Dans un mot comme Lippe «lèvre », le remplacement de i par a amènerait un changement de signification [Lappe «Lapon »), tandis qu'un mot comme Fisch « poisson » serait rendu méconnaissable [Fasch n'existe pas) par un tel échange. En russe les sons à et ô se présentent exclusivement entre deux consonnes palatales. Comme leur échange ou bien modifierait le sens du mot [Vàt'd « papa », Vôt'9 « tante ») ou rendrait les mots méconnaissables [îd'ôVî «vous allez » — ïd'àVï ? ?, p'à7' « cinq » — p'o/'??), ils doivent être considérés comme des réalisations de phonèmes différents.
Le degré de la méconnaissance peut d'ailleurs être fort divers. Par l'échange de / et de pf à l'initiale en allemand les mots ne sont pas en général rendus si méconnaissables que par l'échange de i et de a. Dans une grande partie de l'Allemagne les gens qui parlent l'allemand littéraire remplacent systématiquement le pf initial par / et sont malgré cela compris sans difficulté par les autres Allemands. Toutefois l'existence de paires de mots comme Pfeil « flèche » — feil « à vendre », Pfaiid « gage » — fand « (il) a trouvé », Pfad « sentier » — fad « fade » (de même à l'intérieur du mot hûpfte « (il) a sauté », — HiXfie « hanche », Hopfen « houblon » — hoffen « espérer ») prouve qu'en allemand littéraire pf et / même à l'initiale sont à considérer comme des phonèmes différents et que par suite tout Allemand instruit qui remplace pf initial par / ne parle pas un allemand littéraire correct, mais un m.élange d'allemand littéraire et de son dialecte maternel.
III^ règle : Si deux sons d'une langue, parents entre eux au point de vue acoustique ou articulaloire, ne se présentent jamais dans le même entourage phonique, ils sont à considérer comme des variantes combinatoires du même phonème.
Trois cas typiques peuvent être distingués :
A) Il existe dans la langue en question d'une part toute
une classe de sons : a', a", a'" qui n'apparaissent que
dans une position déterminée et d'autre part un seul son : a, qui n'apparaît jamais dans la position susdite. Dans ce cas le son a peut être dans un rapport de variante seulement visà-vis du son de la classe a, a", a" qui lui est le plus
apparenté acoustiquement ou articulatoirement. Exemple :
en coréen s et r n'apparaissent pas en finale, tandis que / ne se présente justement qu'en finale, / en tant que liquide étant évidemment plus apparenté avec r qu'avec s, / et r ne peuvent être considérés dans cette langue que comme des variantes combinatoires d'un phonème unique.
B) Il existe dans la langue en question d'une part une série de sons qui ne se présentent que dans une position déterminée, et d'autre part une autre série de sons qui ne peuvent justement se trouver dans cette position. Dans ce cas, il existe un rapport de variante combinatoire entre chacun des sons de la première série et le son de la seconde série qui lui est le plus apparenté acoustiquement ou articulatoirement. Exemples : en russe les sons ô et a n'apparaissent qu'entre consonnes palatales, tandis que les sons o et a n'apparaissent justement pas en cette position : comme 0 en tant que voyelle arrondie d'aperture moyenne est plus apparentée avec o qu'avec a, et comme d'autre part à en tant que voyelle non arrondie d'aperture maxima est plus proche de a que de o, o et o seront considérés comme variantes combinatoires d'un phonème « o », tandis que a et à seront des variantes combinatoires d'un autre phonème « a »i. En japonais les sons c { = is) et f ne se présentent que devant u, tandis que les sons i et h ne sont justement pas admis devant u; parmi ces sons, l et c { = Is) sont les seules occlusives dentales sourdes, et h et f les seules spirantes sourdes ; par conséquent / et c doivent être considérés comme des variantes combinatoires d'un phonème et h et f comme des variantes combinatoires d'un autre phonème.
C) Il existe dans la langue en question seulement un son qui se présente exclusivement dans une position déterminée et seulement un autre son qui justement n'apparaît pas dans cette position. Dans ce cas ces deux sons ne peuvent être considérés que comme des variantes combinatoires d'un même phonème, s'ils ne forment pas une opposition phonologique indirecte. Par ex. les sons allemands h et o (((. ng n) ne sont pas des variantes combinatoires d'un même phonème, mais des représentants de deux phonèmes différents, quoiqu'ils ne se présentent jamais dans la même position (voir ci-dessus, pp. 35-36). Par contre en japonais le son g qui
(1) Noie du traducleur : Voir les objections que A. Martinet oppose à ce raisonnement trop phonétique, BSL, XLII (1946), fasc. 2, p. 27.
n'apparaît qu'à l'initiale, et le son o qui justement ne peut pas se trouver à l'initiale, sont à considérer comme des variantes combinatoires d'un même phonème : ils sont en effet les deux seules gutturales sonores du japonais, c'est-àdire qu'ils possèdent certaines particularités communes par lesquelles ils se distinguent de tous les autres sons japonaise
IV^ règle : Deux sons, bien que satisfaisant aux conditions de la règle III, ne peuvenl malgré cela être considérés comme des variantes d'un même phonème si dans la tangue en question ils peuvent se trouver l'un à côté de Vautre, autrement dit être tes termes d'un groupe phonique, et cela dans les conditions où l'un des deux sons apparaît isolément. Exemple : en anglais r ne peut se trouver que devant voyelle, tandis que 9 au contraire ne peut apparaître devant voyelle ; comme r est prononcé sans bruit de frottement ni d'explosion, et 9 avec un timbre et un degré d'aperture tout à fait indéterminés, on pourrait être porté à considérer r et a anglais comme des variantes combinatoires du même phonème, mais cela est rendu impossible par le fait que dans des mots comme profession (pron. prdfesn) les sons r et a se trouvent l'un à côté de l'autre et que dans d'autres mots un a isolé apparaît dans le même entourage phonique (par ex. perfection pron. pdfeksn).
Les variantes phonétiques sont donc soit facultatives, soit constantes, et dans ce dernier cas elles ne peuvent naturellement être que combinatoires. Mais il y a des variantes combinatoires facultatives. Par ex. en russe le phonème « / » est réalisé après voyelle comme un / ne faisant pas syllabe, et au contraire après consonne tantôt comme i, tantôt comme y spirant, ces deux variantes étant facultatives. Dans certains dialectes moyen-allemands / et d sont confondus phonologiquement, c'est à-dire qu'il n'y existe qu'un phonème qui dans la plupart des positions est réalisé facultativement tantôt comme /. tantôt comme d, mais après nasale toujours comme d : ainsi par ex. tindej dinde = ail. écrit Tinte < encre ». etc.
(1) II se présente encore un quatrième ca> : Parfois un son a n'apparaît que dans des positions phoniques où deux autres sons : a' et a" n'apparaissent jamais ; d'autre part a est étroitement apparenté aussi bien avec a' qu'avec a" et doit être considéré comme variante combinatoire aussi bien de a' que de a". 11 sagit là de la neutralisation d'une opposition phonologique, sujet que nons traiterons en détail plu- loin, dan- mi passage approprié (pp. 80 et ss.).
Nous avons vu plus haut qu'une partie des variantes facultatives, à savoir les variantes dites « stylistiques » remplissent des fonctions déterminées sur le plan appellatif ou sur le plan expressif (voir ci-dessus, pp. 48-49). En ce qui concerne les variantes combinatoires, leur fonction se trouve tout entière sur le plan représentatif : elles sont pour ainsi dire des auxiliaires phonologiques. Elles signalent soit une limite de mot ou de morphème, soit le phonème voisin. Sur leur fonction comme signal-limite, nous reviendrons plus loin dans un chapitre approprié, en traitant de la fonction phonique délimitative (p. 290 et ss.). Quant à la signaKsartion des phonèmes voisins obtenue par les variantes combinatoires elle n'est en aucune façon inutile, encore que non indispensable. Dans un parler rapide et peu distinct, la réalisation d'un phonème peut perdre tout à fait son individualité et il est par conséquent toujours bon que cette individualité soit en outre établie par une particularité spéciale dans la réalisation du phonème voisin. Mais cela ne peut se produire que si cette réalisation particulière du phonème voisin apparaît non seulement dans le parler rapide, mais aussi chaque fois que les deux phonèmes en question se trouvent l'un à côté de l'autre, car c'est seulement dans ce cas que cette réalisation spéciale s'imprime dans la conscience et devient un signal effectif du voisinage immédiat du phonème en question. Ainsi par ex. l'articulation du u japonais est par elle-même très peu caractéristique : l'arrondissement des lèvres est tout à fait faible et la durée si brève que dans le parler rapide la voyelle n'est en général plus prononcée. Dans de telles circonstances il est très heureux pour la compréhension que certains phonèmes japonais présentent devant u une variante combinatoire spéciale (à savoir pour / la variante c et pour h la variante /) : u peut ne pas être perçu, mais on devine à la réalisation du phonème précédent qu'on avait l'intention de prononcer après lui un u^.
(1) Cette fonction particulière servant à indiquer le phonème voisin peut être appelée associaliuc ou associative auxiliaire.
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