‹ Principes de phonologieChapitre 15 sur 60 · N. s. TROUBETZKOY · texte numérisé non relu

N. s. TROUBETZKOY

tions comme le système phonologique d'une langue, deux: types d'oppositions sont à distinguer : les oppositions bilatérales et les oppositions multilatérales. Dans les oppositions bilatérales la base de comparaison (c'est-à-dire l'ensemble des particularités que les deux termes de l'opposition possèdent en commun) n'est propre qu'à ces deux termes et n'apparaît dans aucun autre terme du même système. Au contraire la base de comparaison d'une opposition multilatérale ne se limite pas exclusivement aux deux termes de l'opposition en question, mais s'étend aussi à d'autres termes du même système. La difTérence entre les oppositions bilatérales et multilatérales peut être illustrée par des exemples tirés de l'alphabet latin : l'opposition des lettres E et F est bilatérale, car l'ensemble des traits communs à ces deux lettres (une hampe verticale et deux barres horizontales dirigées vers la droite, l'une étant fixée à l'extrémité supérieure et l'autre au milieu de la hampe) ne se retrouve dans aucune autre lettre latine. Par contre l'opposition des lettres P et R est multilatérale, car l'ensemble des traits que toutes deux ont en commun (une anse dirigée vers la droite à l'extrémité supérieure d'une hampe verticale) apparaît encore, à part ces deux lettres, dans le B.

Pour la théorie générale des oppositions, la distinction entre oppositions bilatérales et multilatérales est extrêmement importante. Elle peut être faite dans n'importe quel système d'opposition, donc naturellement aussi dans les systèmes d'oppositions phonologiques (ou inventaires de phonèmes). Ainsi par ex, en allemand l'opposition i-d est bilatérale, puisque i et d sont les seules occlusives dentales du système phonologique allemand. Au contraire l'opposition d-b est en allemand multilatérale, car ce que ces deux phonèmes ont en commun (à savoir l'occlusion faible) se retrouve dans un autre phonème allemand : g. Ainsi l'on peut reconnaître d'une façon précise et claire, à propos de chaque opposition phonologique, si elle est bilatérale ou multilatérale. Il va de soi qu'on ne peut utiliser pour cela que les particularités d'importance phonologique. Toutefois quelques particularités sans importance phonologique peuvent être prises en considération, si par elles les termes de l'opposition dont il s'agit peuvent être opposés à d'autres phonèmes du même système. Ainsi l'opposition d-n (en français par ex.) peut être considérée comme bilatérale, car ses termes sont les seules occlusives dentales sonores et cela bien que ni la sonorité, ni l'occlusion

ne soient pertinentes pour n, car il n'existe pas dans le systèmeen question de n sourd ou spirant comme phonèmeparticulier^.

Dans tout système d'oppositions, les oppositions multilatérales sent plus nombreuses que les bilatérales. Ainsi le système consonantique de l'allemand scénique comporte 20 phonèmes consonantiques (b, ch, d, f, g, h, k, l, m, n, ng, p, pf, r, ss, s, sch, l, IV, tz) et par suite 190 oppositions possibles. Parmi elles, il n'y en a que 13 qui soient bilatérales (à savoir b-p, d-l, g-k, b-m, d-n, g-ng, pf-f, k-ch, Iz-ss, f-iv, ss-s, ss-sch, r-l), toutes les autres, c'est-à-diré 93 "'o de tout le système, étant multilatérales. Il y a des phonèmes qui ne participent à aucune opposition bilatérale : parmi les consonnes allemandes h est dans ce cas. Au contraire tout phonème doit faire partie d'oppositions multilatérales, et parmi les oppositions dont un phonème fait partie, les multilatérales sont toujours plus nombreuses que les bilatérales. Chaque phonème consonantique allemand participe à 19 oppositions dont deux au plus sont bilatérales. Mais pour la détermination du contenu phonologique d'un phonème, les oppositions bilatérales sont justement les plus importantes. Elles jouent donc, malgré leurnombre relativement faible, un rôle important dans la structure des systèmes phonologiques.

A l'intérieur des oppositions multilatérales on peut distinguer des oppositions homogènes et des oppositions hétérogènes. Sont homogènes les oppositions multilatérales dont les termes peuvent être considérés comme les points extrêmes d'une « chaîne »^ d'oppositions bilatérales. Par ex. en allemand l'opposition ii-e est multilatérale : les deux phonèmes n'ont de commun entre eux que d'être des voyelles, et cette particularité n'est pas limitée à eux seuls : elle apparaît encore dans toute une série d'autres phonèmes allemands, à savoir toutes les voyelles. Mais on peut considérer les termes de l'opposition u-e comme les points extrêmes d'une chaîne u-o, o-ô, ô-e qui consiste en oppositions nettement bilatérales : u et o sont les seules voyelles postérieures arrondies, o et ô sont les seules voyelles arrondies de degré moyen d'aperture, o et e sont les seules voyelles antérieures de degré moyen d'aperture que comporte le système vocalique allemand : par conséquent l'opposition n-e est homogène. Également homogène est l'opposition multilatérale x-K) ('( ch » - « ng ») dans le système consonantique allemand : elle se laisse décomposer en une chaîne d'oppositions bilatérales : x-k, k-g, g-io. Par contre l'opposition p-t est hétérogène, car entre p et / ne peuvent être supposés aucuns termes qui soient dans un rapport d'opposition

(1) Aote du Iraditclenr : A. Martinet, BSL, XLll, fasc. 2, p. 27 pen^e qu'il n'y a dans ce cas d'opposition bilatérale qu'entre l'anhiphonème de l'opposition d-l d'une part, et le phonème n d'autre part.

(2) Cette expression est de N. Durnovo.

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bilatérale et entre eux et avec ces deux phonèmes. Il est clair que dans l'ensemble du système phonologique d'une langue, les oppositions multilatérales hétérogènes doivent toujours être plus nombreuses que les homogènes. Mais pour la détermination du contenu phonologique d'un phonème et par suite aussi pour toute la structure du système phonologique en question les oppositions homogènes sont très importantes.

On peut distinguer deux sortes d'oppositions multilatérales homogènes: les linéaires et les non-linéaires, selon que les termes de l'opposition peuvent se relier à une seule ou à plusieurs « chaînes » d'oppositions bilatérales. Parmi les deux exemples indiqués ci-dessus, l'opposition x-y est linéaire, car la « chaîne » x-k-g-y est dans le cadre du système des phonèmes allemands la seule concevable. Par contre l'opposition u-e est non-linéaire car le « chemin » de u à e à l'intérieur du système des phonèmes allemands peut être conçu comme empruntant diverses « chaînes » d'oppositions bilatérales : u-o-ô-e, ou u-û-ô-e, ou u-û-î-e, ou ii-o-a-â-e.

Non moins importante que la distinction entre oppositions bilatérales et multilatérales est celle qui est à faire entre oppositions proportionnelles et oppositions isolées. Une opposition sera appelée proportionnelle si le rapport existant entre ses termes est identique au rapport existant entre les termes d'une autre opposition (ou de plusieurs autres oppositions) du même système. Ainsi par ex. l'opposition allemande p-b est proportionnelle, car le rapport entre p et 6 est le même qu'entre i et d et qu'entre k et g. L'opposition p-sch est au contraire isolée, car le système phonologique allemand ne possède aucune autre paire de phonèmes dont les termes soient entre eux dans le même rapport que p et sch. La distinction entre oppositions proportionnelles et isolées peut exister aussi bien dans les oppositions bilatérales que dans les multilatérales : en allemand par ex. les oppositions suivantes sont : a) p-b: bilatérale et proportionnelle, b) r-l: bilatérale et isolée, c) p-l: multilatérale et proportionnelle, d) p-sch: multilatérale et isolée.

Dans tout système les oppositions isolées sont beaucoup plus nombreuses que les proportionnelle*. Dans le système consonantique allemand par ex., il n'y a que 40 oppositions proportionnelles, mais 150 (c'est-à-dire 80 %) isolées. Elles se répartissent ainsi :

bilatérales proportionnelles 11 (6 %)

— isolées 2 (I %)

multilatérales proportionnelles 29 (15 %)

— isolées 148 (78 %)

c'est-à-dire que parmi les bilatérales dominent les proportionnelles et parmi les multilatérales les isolées.

Les chiffres absolus sont naturellement différents dans chaque langue. Mais le rapport reste toujours en principe le même : le groupe le plus important est formé par les oppositions multilatérales isolées et le groupe le plus faible par les oppositions bilatérales isolées. Entre ces deux points extrêmes se placent les oppositions proportionnelles parmi lesquelles les multilatérales sont toujours plus nombreuses que les bilatérales. Pour caractériser un système donné, cequi est important ce n'est pas tant le rapport numérique existant entre les différentes classes d'oppositions que le pourcentage des phonèmes qui participent à chacune de ces classes. Parmi les phonèmes consonantiques allemands, il n'y en a qu'un seul qui participe exclusivement à des oppositions multilatérales isolées : c'est h ; trois consonnes (sch, r et l) ne participent qu'à une opposition bilatérale isolée ; toutes les autres (soit 80 % de tous les phonèmes consonantiques) participent en même temps à des oppositions iiroportionnelles bilatérales et multilatérales. En russe les consonnes participant à des oppositions proportionnelles forment 88 % du total et en birman 97 %. Encore plus important est le rapport du nombre des oppositions proportionnelles bilatérales au nombre des phonèmes participant à des oppositions. Tandis que dans le système consonantique allemand 16 phonèmes participent à 11 oppositions proportionnelles bilatérales, en russe 30 phonèmes consonantiques participent à 27 de ces oppositions et en birman 60 phonèmes consonantiques participent à 79 de ces oppositions. Si l'on divise le nombre des oppositions proportionnelles bilatérales par le nombre des phonèmes qui y participent, on trouve pour le système consonantique allemand 0,69, pour le russe 0,90 et pour le birman 1,32.

Les différents types d'oppositions conditionnent l'ordre interne ou la structure de l'inventaire des phonèmes en tant que système d'oppositions phonologiques. Toutes les oppositions proportionnelles, qui présentent le même rapport entre leurs termes, peuvent être réunies dans une proportion (d'où le nom de « proportionnelles ») : par ex. en allemand b-d — p-t = m-n ou u-o = ii-ô = i-e. D'autre part nous avons déjà mentionné les chaînes d'oppositions bilatérales qui peuvent être intercalées entre les termes des oppositions multilatérales homogènes (et spécialement des homogènes linéaires). Si l'une des oppositions d'une telle chaîne est proportionnelle, alors la chaîne se croise avec une proportion. Si un phonème participe en même temps à plusieurs oppositions proportionnelles, alors plusieurs proportions se croisent. Aussi un système phonologique peut être représenté sous la forme de séries parallèles se croisant entre elles. Dans le système consonantique allemand les proportions b-d = p-l = m-n d'une part, b-p = d-t et b-m = d-n d'autre part forment un croisement qui peut être représenté sous la forme de deux chaînes parallèles p-b-m et t-d-n. Les proportions p-b = l-d = k-g et b-m = d-n — g-ng indiquent le parallélisme des chaînes p-b-m et t-d-n avec k-g-ng. Cette dernière chaîne peut encore être augmentée d'un terme et devient alors

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ch-k-g-ng. D'autre part le rapport ch-k (fricative-occlusive) est pour l'essentiel identique aux rapports f-pf et ss-tz, qui de leur côté ne forment qu'une section des chaînes parallèles li'-f-pf (phon. v-f-p] et s-ss-tz (phon. z-s-c). Enfin ss est en même temps un terme de l'opposition bilatérale isolée sssch (phon. s-s). On obtient ainsi la figure :

qui embrasse 17 phonèmes, c'est-à-dire 85 % de tout le système consonantique allemand. En dehors de ce schéma se trouvent d'une part les phonèmes r et / qui, en tant que seules liquides de l'allemand, forment une opposition bilatérale isolée, et d'autre part le phonème h qui, à l'égard de toutes les autres consonnes, se trouve exclusivement dans des rapports d'oppositions multilatérales isolées^.

L'ordre obtenu par la répartition des phonèmes en séries parallèles n'existe pas seulement sur le papier et n'a pas simplement une valeur graphique. Il correspond bien plutôt à une réalité phonologique. Par le fait qu'un rapport déterminé entre deux phonèmes apparaît dans plusieurs oppositions proportionnelles, il acquiert la possibilité d'être conçu indépendamment des difTérents phonèmes et d'être utilisé phonologiquement. Et cela conduit à considérer en tant que telles, avec une netteté particulière, les propriétés correspondantes des phonèmes en question et à décomposer avec une facilité particulière les phonèmes en leurs marques phonologiques.

La dépendance qui existe entre le contenu d'un phonème et la place de ce phonème dans le système phonologique, et par suite entre ce contenu et la structure de ce système, est un fait fondamental de la phonologie. Comme les systèmes d'oppositions phonologiques sont différents selon les langues et les dialectes, le contenu phonologique des phonèmes est également différent selon les langues et les dialecte?. La différence peut également résider dans la réalisation des phonèmes.

Comme exemple on pourrait citer le phonème r dans diverses langues. Nous avons déjà vu que le r allemand n'est en rapport d'opposition bilatérale qu'avec l. Son contenu phonologique est très pauvre, et même à proprement parler purement négatif : ce n'est pas une voyelle, ce n'est pas une bruyante

(1) Le «phonème / » n'existe pas en allemand correct : le / de cet allemand doit plutôt être considéré comme une variante combinatoire de la voyelle i et n'appartient donc pas au système consonantique.

■clétcrminée, ce n'est pas une nasale, ce n'est pas un /. Aussi sa réalisation est très variée : devant les voyelles c'est chez tel allemand une vibrante dentale, chez tel autre une vibrante uvulaire, chez tel autre encore une sorte de spirante gutturale presque sans bruit de frottement ; quand il n'est pas devant une voyelle, il est prononcé la plupart du temps, soit comme une voyelle indéterminée ne faisant pas syllabe, soit comme une gutturale incomplètement formée, et seulement parfois comme une vibrante faible. — Le r tchèque a un contenu phonologique beaucoup plus riche, car il se trouve dans un rapport d'opposition bilatérale non seulement avec l, mais encore avec le phonème tchèque particulier ■r : r ci l sont les deux seules liquides, /■ et r les deux seules vibrantes du tchèque ; r se distingue de f par le fait qu'il n'est pas une fricative, mais une liquide ; il se distingue de / par le fait qu'il est une vibrante. Par conséquent le r tchèque est prononcé toujours et dans toutes les positions comme une sonante nettement et énergiquement roulée. Il ne peut pas être « avalé » — à la difTérence du r allemand. La prononciation uvulaire n'est pas courante dans le r tchèque, car alors l'opposition r-f perdrait de sa netteté. Le r tchèque est normalement dental (« r lingual »). Le r uvulaire n'apparaît que comme variante individuelle extrêmement rare et on le considère comme fautif^. — Le phonème r du guiliak ou nivkhe (parlé en Sibérie orientale à l'embouchure de l'Amour et dans la partie nord de l'île de Sakhaline)^ présente un tout autre aspect. Cette langue possède en effet à côté du r sonore un J sourd avec son fricatif net. Comme ce j a la valeur d'une spirante sourde, l'opposition r-j n'est pas seulement bilatérale, mais proportionnelle : elle forme en effet une proportion avec les oppositions v-f, z-s, y-x, y-T. Le r a donc dans cette langue la valeur d'une spirante sonore. Dès que le r guiliak est articulé énergiquement (en particulier quand il est géminé) on entend distinctement un bruit fnVatif de type r — • ce qui ne peut jamais être le cas pour le r tchèque, car ij risquerait alors de se confondre avec f. En outre les oppositions v-f, z-s, y-x, y-x sont liées aux chaînes b-p-p', é-d-6', g-k-k', g-k-k' ; l'opposition r-J est donc parallèlement en rapport avec d-l-V : il en résulte le schéma :

Par conséquent une prononciation uvulaire du r guiliak est tout à fait •exclue : il est toujours réalisé comme une dentale. Le contenu phonologique du r guiliak est donc « durative sonore de la série dentale ». Le guiliak possédant en outre un /, le r doit être prononcé nettement vibrant. — Comme dernier fait <le cette suite d'exemples, on pourrait mentionner le r japonais. Celui-ci est la seule liquide du système phonologique japonais. Le seul phonème avec lequel il se trouve dans un rapport d'opposition bilatérale est le r' (palatal) mouillé. Mais comme toutes les consonnes japonaises possèdent un correspondant mouillé, cela ne peut être considéré comme une particularité spécifique du r. Le r japonais doit donc être défini comme « liquide non palatale (non mouillée) » en entendant par liquide un phonème consonantique qui n'est ni une bruyante, ni une nasale. Par conséquent la réalisation de ce phonème est tout à fait

(1) Voir Fr. Tràvnicek, « Sprâvnâ ceskâ vyslovnost » (Brno 1935), 24.

(2) Voir à ce sujet E. A. Krejnovic, « Nivchskij (gil'ackij' jazyk », Jazyki i pis'mennosV narodov Severa III (1934), 188 ss.

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indéterminée. Comme variante facultative apparaît souvent /, mais même si ce n'est pas le cas, le r peut ne pas être roulé éner^'iquement, car par là il acquerrait une individualité trop nette. La plupart du temps r est réalisé par un unique battement de la langue. L'articulation uvulaire est impossible, car alors le caractère profjortionnel de l'opposition r-r' pourrait être altéré.

On pourrait allonger jusqu'à l'infini la liste de ces exemples et invoquer encore beaucoup d'autres langues pour montrer que le contenu phonologique du phonème r dépend de sa place dans le système phonologique et par suite de la structure de ce système : dans la plupart des cas la réalisation phonétique du r, l'amplitude de ses variantes, etc., peuvent également être déduites de son contenu phonologique. On pourrait, à la place de r choisir n'importe quel autre phonème : le résultat ne serait pas modifié. En résumé on peut dire que le contenu phonologique d'un phonème dépend de la structure du système phonologique dont il fait partie. Et comme le système phonologique est construit dilTéremment dans chaque langue et dans chaque dialecte, il n'arrive qu'avec une relative rareté qu'on rencontre dans deux langues différentes un phonème ayant un contenu phonologique tout à fait pareil. On ne doit pas se laisser tromper par l'emploi de signes de transcription internationale identiques : ces signes ne sont qu'im expédient. Si l'on ne devait désigner par la même lettreque les phonèmes ayant un contenu phonologique tout à fait pareil, on devrait employer pour chaque langue un aljihabet particulier.

B) Classification des oppositions d'après le rapport existant entre les termes de l'opposition : oppositions privatives^' graduelles et équipotlentes.

La structure d'un système de phonèmes dépend de la répartition des oppositions bilatérales, multilatérales, proportionnelles et isolées. Le classement des oppositions dans ces quatre catégories est à cause de cela fort important. Les principes de classement se réfèrent dans ce cas au système des phonèmes : qu'une opposition soit bilatérale ou multilatérale^ cela dépend du fait de savoir si ce qui est commun aux termes de l'opposition est particulier à ces seuls termes ou bien se retrouve encore dans d'autres termes du même système ;qu'une opposition soit proportionnelle ou isolée, cela dépend du fait de savoir si le même rapport d'opposition se retrouve encore ou non dans d'autres oppositions du même système^. — - Mais les types d'oppositions phonologiques peuvent être également classés sans égard au système dont il s'agit, en utilisant comme principe de classement les rapports purement

(1) Quant à la classification des oppositions multilatérales en hétérogènes et en homogènes, et de ces dernières en linéaires et en non-linéaires, elle repose en dernière analyse sur les mêmes principes.

logiques existant entre les deux termes de ropposition. Un tel classement est sans importance pour la structure purement externe de l'inventaire des phonèmes, mais il acquiert une grande importance pour apprécier comment fonctionne le système des phonèmes.

Eu égard au rapport existant entre les termes d'opposition, les oppositions phonologiques peuvent être réparties en trois types :

a) Les oppositions privatives sont celles dans lesquelles un des termes de l'opposition est caractérisé par l'existence d'une marque, l'autre par l'absence de cette marque : par ex. « sonore »-« sourd », « nasalisé »-« non nasalisé », « arrondi »- « non arrondi ». Le terme de l'opposition caractérisé par la présence de la marque s'appellera « terme marqué » et celui qui est caractérisé par l'absence de la marque « terme non marqué ». Ce type d'opposition est pour la phonologie d'une extrême importance.

b) Les oppositions graduelles sont celles dont les termes sont caractérisés par différents degrés de la même particularité : par ex. l'opposition entre deux degrés différents d'aperture des voyelles (par ex. allemand u-o, û-ô, i-e) ou entre deux degrés différents de hauteur musicale. Le terme d'une opposition graduelle qui présente un degré extrême (maximum ou minimum) de la qualité en question est le terme extrême, l'autre terme par contre est le terme moyen. Les oppositions graduelles sont relativement rares et moins importantes que les privatives.

c) Les oppositions éqiiipollenles sont celles dont les deux termes sont logiquement équivalents, c'est-à-dire ne peuvent être considérés ni comme deux degrés d'une particularité, ni comme la négation et l'affirmation d'une particularité : par ex. allemand p-t, f-k, etc. Les oppositions équipoUentes sont dans chaque système les plus nombreuses de toutes.

Une opposition phonique extraite et isolée de son système phonologique et du fonctionnement de ce système est toujours en même temps équipollente et graduelle. Considérons par ex. l'opposition entre bruyantes sourdes et sonores. La phonétique instrumentale enseigne que les consonnes ne sont que très rarement tout à fait sonores ou tout à fait sourdes : dans la plupart des cas, il n'y a que différents degrés de participation de la voix. En outre la sonorité d'une bruyante est liée à la détente de la musculature des organes buccaux, la

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surdité par contre est liée à sa tension. Le rapport entre t et d (par ex. en russe ou en français) est donc, d'un point de vue purement phonétique, équivoque. Pour que ce rapport ait une valeur privative, on doit premièrement n'envisager qu'une seule particularité dilï e rendante (par ex. seulement la participation de la voix, ou seulement la tension des muscles de la langue) et faire abstraction de toutes les autres, et deuxièmement poser comme « égal à zéro » le degré le plus faible de la particularité en question. Ainsi par ex. le rapport entre u et 0 est privatif si l'on considère ces deux voyelles comme les deux degrés extrêraes d'aperture ou de fermeture et qu'on donne à l'un de ces degrés d'aperture ou de fermeture la valeur d'un « degré zéro » : alors ou bien u est le degré « non ouvert » et o le degré « ouvert », ou bien à l'inverse u est le degré « fermé » et o le degré « non fermé » du phonème vocalique arrondi (ou postérieur). Mais le même rapport devient graduel dès qu'il existe dans le même système vocalique une troisième voyelle dont le degré d'aperture soit encore plus grand que celui de o : alors u est le terme extrême et o le terme moyen d'une opposition graduelle.

La valeur équipollente, graduelle ou privative d'une opposi-j tion phonologique dépend donc du point de vue auquel on se place pour la considérer. Mais on ne doit pas croire que cette valeur soit purement subjective et arbitraire : par la structure et le fonctionnement du système phonologique lai valeur de chaque opposition est la plupart du temps donnée objectivement et sans équivoque. Dans une langue où, à part u et o, existent encore d'autres voyelles postérieures- j (ou postérieures et arrondies) dont le degré d'aperture soit encore plus grand que celui de o (par ex. o ou a) on doit consi-i dérer l'opposition u-o comme graduelle. Par contre dans une langue où w et o sont les seules voyelles postérieures, il n'existe aucune raison pour donner à u-o la valeur d'une opposition graduelle. L'opposition i-d qui a été donnée ci-j dessus comme exemple ne devrait être considérée comme graduelle que si le système de phonèmes en question contenait encore un troisième phonème occlusif « dental » dont le caractère sourd (et la tension des muscles de la langue) soit, encore plus grand et plus complet que celui du t (ou à l'inverse plus faible que celui du d). Là où cette condition n'est pas remplie, il n'existe aucune raison pour considérer l'opposition i-d comme graduelle. Si le fonctionnement du système des phonèmes indique que t est le terme non marqué de l'opposi-

Aon i-d, celle-ci doit avoir une valeur privative, la tension les muscles de la langue devant être considérée comme un phénomène accessoire et sans importance, et le degré de participation de la voix propre au t comme « degré zéro » : le sorte que / a la valeur de « non-sonore » et d la valeur de ( sonore ». Mais à l'inverse si d'après les indications que donne e fonctionnement du système des phonèmes ce n'est pas /, nais d qui est le terme non-marqué, alors la participation de a voix devient un phénomène accessoire et sans importance, ît la tension des muscles de la langue devient la marque de lifïérenciation de l'opposition, de sorte que / a la valeur de i tendue » et d celle de « non-tendue ». Si enfin le fonctionnement du système des phonèmes n'indique l'absence de marque li pour d, ni pour i, alors l'opposition t-d doit être considérée :omme équipoUente^.

Le classement d'une opposition concrète parmi les priva- :ives ou les graduelles dépend donc partiellement de la structure et partiellement du fonctionnement du système les phonèmes. ^Mais en outre l'opposition elle-même doit ;ontenir quelque chose qui permette de lui attribuer une •aleur graduelle ou privative. Une opposition comme k-l le peut en aucune circonstance être privative ou graduelle, )uisque ses termes ne peuvent être conçus, ni comme com- Dortant l'affirmation et la négation de la même particularité, li comme présentant deux degrés différents de cette particuarité. Mais l'opposition u-o peut être conçue aussi bien ;omme privative (« fermée »-« non-fermée » ou « ouverte »non-ouverte ») que comme graduelle, et le fait qu'elle loive être considérée effectivement comme privative, ou rraduelle, ou équipollente, dépend de la structure et du 'onctionnement du système phonologique en question. On )eut donc distinguer des oppositions effectivement privatives )U graduelles les oppositions potentiellement ou logiquement )rivatives ou graduelles, et des oppositions effectivement squipollentes les oppositions logiquement équipollentes. foutefois les oppositions logiquement équipollentes sont oujours aussi effectivement équipollentes, tandis que les )ppositions effectivement équipollentes ne sont pas toujours ogiquement équipollentes, mais parfois logiquement privatives ou logiquement graduelles. D'où le schéma :

(1) Voir sous C.

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logiquement graduelle ^ effectivement graduelle

logiquement équipollente > effectivement équipollente

logiquement privative — — — > effectivement privative

C) Classification des oppositions par rapport à Vétendue de leur pouvoir distinclif : oppositions constantes et neiitratisabtes.

Par l'expression « fonctionnement d'un système de phonèmes » nous entendons les combinaisons de phonèmes admises dans la langue en question aussi bien que la réglementation de la valeur phonologique des diverses oppositions.

Jusqu'ici nous avons parlé de phonèmes, d'oppositions phonologiques et de systèmes d'oppositions sans prendre garde à la répartition effective des unités phonologiques dans la formation des mots et des formes. Cependant le rôle des diverses oppositions dans une langue donnée est très variable, selon la mesure où elles possèdent réellement une force distinctive dans toutes les positions phoniques^. En danois œ et e apparaissent dans toutes les positions imaginables': ils forment une opposition phonologique constante, dont les termes sont des phonèmes indépendants. En russe e n'apparait que devant / et devant les consonnes mouillées, z au contraire dans toutes les autres positions phoniques : e et s sont donc ici des sons impermutables qui doivent être considérés, non comme deux phonèmes indépendants, mais comme deux variantes combinatoires d'un phonème unique. Mais en français e et s n'apparaissent comme termes d'une opposition phonologique distinctive qu'en syllabe finale ouverte : testait, altez-attait ; dans les autres positions l'apparition de e et de £ est réglée mécaniquement : en syllabe fermée e, en syllabe ouverte e, de sorte que ces deux voyelles doivent être considérées comme deux phonèmes seulement en finale ouverte, et au contraire dans toutes les autres positions comme des variantes combinatoires d'un même phonème. 'Cette opposition phonologique est donc neutralisée en français dans certaines positions. Nous appellerons neutra-

(1) Voir à ce sujet l'article de N. S. Troubetzkoy, «La neutralisation de^ oppositions phonolog'iques », TCLP VI, 29 ss., de même que A. Martinet, <t Neutralisation et archiplionème », ibid. 46 ss.

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lisables les oppositions de ce genre ; les positions phoniques dans lesquelles la neutralisation se produit seront dites positions de neuiralisalion, et celles dans lesquelles l'opposition conserve sa valeur, positions de pertinence.

La différence psychologique entre les oppositions constantes et les oppositions neutralisables est très grande. Les oppositions phonologiques constantes sont nettement perçues, même par les membres sans éducation i)honétique de la communauté linguistique et les termes d'ime de ces oppositions sont considérés comme des « individualités phoniques » différentes. Dans les oppositions phonologiques neutralisables, la perception est hésitante : dans les positions de pertinence, les deux termes de l'opposition sont nettement distingués, mais par coJitre dans les positions de neutralisation on est souvent hors d'état d'indi<[uer lequel des deux termes a été exactement prononcé ou entendu. Mais même dans les positions de pertinence on sent les termes d'une opposition neutralisable seulement comme deux nuances différenciant des significations, comme deux unités phoniques à la vérité différentes, mais cependant étroitement apparentées l'une à l'autre, et ce sentiment de parenté intime est particulièrement caractéristique des termes de ces oppositions. D'un point de vue purement phonétique la différence entre / et e français n'est pas plus grande que la différence entre e et e. Mais malgré cela pour tout français l'intimité de la parenté entre e et e est évidente, tandis qu'entre i et e il ne peut pas être question d'une intimité particulière : cela vient naturellement de ce que l'opposition es est neutralisable, alors que l'opposition i-e est constante.

Mais on ne doit pas croire que la différence entre oppositions phonologiques constantes et neutralisables n'ait un sens que fjour la psychologie. Cette différence est extrêmement importante pour le fonctionnement des systèmes phonologiques (comme N. Durnovo l'a souligné le premier) et elle doit être comptée parmi les bases essentielles de la théorie des systèmes phonologiques. La neutralisation et la possibilité de neutraliser les oppositions phonologiques méritent donc une discussion détaillée.

Avant tout cette notion doit être nettement définie. Tous les types d'oppositions phonologiques ne peuvent être « neutralisés ». Dans les positions où une opposition neutralisable est effectivement neutralisée, les marques spécifiques d'un des termes de l'opposition perdent leur valeur phonologique et les traits que les deux termes ont en commun (c'est-à-dire la base de comparaison de cette opposition) restent seuls pertinents. Dans la position de neutralisation, un des termes de l'opposition devient donc le représentant de r« archiphonème » de cette opposition : par « archiphonème » nous entendons l'en-semble des particularités distinctives qui sont communes aux deux phonèmes^. Il s'en suit que seules les oppositions bilatérales peuvent être neutralisées. Effectivement possèdent seules un archiphonème les opposi-

(1) Voir R. Jakobson dans TCLP II, 8 s.

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lions qui peuvent être opposées à toutes les autres unités phonologiques du système en question, et une telle faculté de s'opposer est la condition fondamentale de l'existence phonologique en général. Si en allemand l'opposition bilatérale d-i est neutralisée en finale, c'est que le terme d'opposition qui apparaît dans la position de neutralisation n'est ni une moyenne ni une ténue, mais « l'occlusive dentale non nasale en général » et que comme tel il peut être opposé d'une part à la nasale dentale n, et d'autre part aux occlusives labiales et gutturales non nasales. Par contre le fait que t et d allemands ne sont pas admis à l'initiale du mot devant /, tandis que p et 6 apparaissent dans cette position, n'entraîne aucune neutralisation des oppositions d-b, p-i: dans un mot comme Blall « feuille », b conserve toutes ses particularités, c'est-à-dire qu'il reste une moyenne labiale et qu'il ne peut pas être considéré conune le représentant de l'archiphonèmc de l'opposition d-b, car le contenu phonologique d'un tel archiphonème ne pourrait être que « moyenne en général et que le b dans Blall ne peut pas être traité comme tel, puisque g dans glall « lisse, uni » est aussi une moyenne. Donc la neutralisation proprement dite, par laquelle un terme d'opposition devient le représentant de l'archiphonème d'unt opposition, n'est possible que dans les oppositions phonologiques bilatérales. Mais il n'en résulte pas, et de loin, que toutes les oppositions bilatérales soient effectivement neutralisables : il y a dans presque chaque langue des oppositions bilatérales constantes. Mais si une langue possède une opposition neutralisable, celle-ci est toujours bilatérale.

Comment doit être réalisé le représentant de l'archiphonème d'une opposition neutralisable ? Il y a quatre cas possibles :

Premier cas: le représentant de l'archiphonème d'une opposition neutralisable qui apparaît dans la position de neutralisation n'est identique à aucun des termes de l'opposition dont il s'agit. Il est réalisé :

a) Par un son qui est apparenté phonétiquement aux réalisations des deux termes de l'opposition, mais qui cependant ne coïncide avec aucun des deux. En russe l'opposition entre labiales palatalisées et non-palatalisées est neutralisée devant les dentales palatalisées, et dans la position de neutralisation apparaissent des labiales « semipalatalisées » particulières ; en anglais où l'opposition entre douces sonores b, d, g et fortes sourdes p, /, /; est neutralisée

après s, il apparait en cette position des douces sourdes particulières ; dans certains dialectes bavarois-autrichiens où l'opposition entre fortes et douces est neutralisée à l'initiale, il apparaît en cette position des « semi-fortes » ou des « semidouces » particulières, etc., etc. Le nombre de ces exemples pourrait être facilement multiplié. Dans tous ces cas l'archiphonème est représenté par un son intermédiaire entre les deux termes de l'opposition.

b) Quelque peu différents sont les cas où le représentant de l'archiphonème, outre les traits qu'il a en commun avec l'un ou l'autre terme de l'opposition, présente encore des traits spécifiques, propres à lui seul. Ces derniers traits sont le résultat d'un rapprochement avec le phonème dans le voisinage duquel se produit la neutralisation de l'opposition. Ainsi par ex. dans le dialecte chinois de Péking l'opposition k-c est neutralisée devant i et devant û, un c' palatal apparaissant comme représentant de l'archiphonème^ ; dans la langue yami (sur l'île Tobago) le l, mouillé représente l'archiphonème de l'opposition « / dental » - « 4 cacuminal » devant un i^, etc. Dans tous ces cas, c'est-à-dire aussi bien dans ceux cités sous a) que dans ceux indiqués sous b), le son apparaissant dans la position de neutralisation est une sorte de variante combinatoire aussi bien de l'un que de l'autre terme de l'opposition. Quoique les cas où l'archiphonème est représenté par un son qui n'est complètement identique à aucun des termes de l'opposition soient fort nombreux, ils sont cependant beaucoup plus rares que les cas où le son apparaissant dans la position de neutralisation est plus ou moins identique à la réalisation d'un terme déterminé de l'opposition dans la position de pertinence.

Deuxième cas : le représentant de l'archiphomène est identique à la réalisation d'un des termes de l'opposition, le choix de ce représentant de l'archiphonème étant conditionné extérieurement. Cela n'est possible que dans les cas où la neutralisation d'une opposition neutralisable dépend du voisinage d'un certain phonème. Le terme d'opposition qui est « analogue », « apparenté » ou même tout à fait identique à

(I) Voir Henri Frei dans Bulletin de la Maisori Franco- japonaise VIII (1936), n° I, 130.

{2) Voir Erin Assai, « A study of Yami Language, an Indonesian Language spoken on Botel Tobago Island » (Leide 1935), 15.

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ce phonème voisin, devient le représentant de l'archiphonèrae. Dans beaucoup de langues où l'opposition entre bruyantes sourdes et sonores (ou tendues et non-tendues) est neutralisée devant les bruyantes de même type d'articulation, il ne peut se trouver devant les bruyantes sonores (ou non-tendues) que des bruyante» sonores, et devant les sourdes (ou tendues) que des bruyantes sourdes ; en russe où l'opposition entre consonnes palatalisées et non-palatalisées est neutralisée devant les dentales non-palatalisées, il ne peut y avoir en cette position que des consonnes non-palatalisées, etc. Dans les cas de ce genre (qui sont relativement rares), le choix d'un terme de l'opposition pour représenter l'archiphonème correspondant est condilionné d'une façon apurement exiérieure, par la nature de la position de neutralisation.

Troisième cas: le choix d'un terme de l'opposition pour représenter l'archiphonème est conditionné iniérieuremenl :

a) Dans les cas de ce genre apparaît dans la position de neutralisation un des termes de l'opposition, sans que son choix puisse aucunement être mis en rapport avec la nature J de la position de neutralisation. Mais par le fait qu'un des ■ termes de l'opposition apparaît en cette position pour représenter l'archiphonème correspondant, ses traits spécifiques deviennent non pertinents, tandis que les traits spécifiques de son partenaire prennent une pleine pertinence phonologique : le premier terme de l'opposition doit donc être considéré comme «un archiphonème+zéro », le second au contraire comme «un archiphonème+une marque déterminée ». Autrement dit, tout terme d'opposition qui est admis dans la position de neutralisation est, au point de \ ue du système phonologique en question, non marqué, tandis que le terme opposé est marqué. Il va de soi que cela ne peut avoir lieu que si l'opposition neutralisable est logiquement privative. La plupart des oppositions phonologiques neutralisables appartiennent à cette classe, c'est-à-dire ont la valeur d'oppositions entre un terme marqué et un terme non marqué, tout terme d'opposition qui apparait dans les positions de neutralisation étant à considérer conime le terme non marqué.

h) Si cependant l'opposition neutralisable n'est pas privative, mais graduelle (par ex. l'opposition entre les différents degrés d'aperture des voyelles ou entre les différents registres de hauteur musicale), alors c'est toujours le terme extrême

d'opposition qui apparaît dans la position de neutralisation. En bulgare et dans les dialectes grecs modernes où les oppositions u-o et i-e sont neutralisées dans les syllabes inaccentuées, les voyelles les plus fermées (ou plutôt les moins ouvertes) u et i servent à représenter les archiphonèmes correspondants dans la position de neutralisation ; en russe où l'opposition o-a est neutralisée dans les syllabes inaccentuées, la voyelle la plus ouverte (ou pour mieux dire la moins fermée) a représente l'archiphonème correspondant dans les syllabes immédiatement prétoniques ; en lamba (langue bantou de la Rhodésie du Xordj où l'opposition entre le registre grave et le registre moyen est neutralisée en finale, seul le registre grave est admis dans la position de neutralisation, c'est-à-dire en finale^, etc. On pourrait facilement multiplier ces exemples, La cause de ce phénomène est évidemment claire. Nous avons déjà souligné qu'une opposition graduelle ne peut être considérée comme telle que si le même système phonologique contient encore un élément qui présente un autre degré de la même particularité ; en outre ce degré doit toujours être plus élevé que le terme « moyen » de l'opposition : i-e forment une opposition graduelle pourvu que le même système vocalique contienne encore une voyelle dont le degré d'aperture soit plus grand que celui de e, etc. Le terme <' extrême » d'une opposition graduelle présente donc toujours le degré minimum de la particularité en question, tandis que le terme moyen de la même opposition dépasse toujours ce minimum, c'est-à-dire peut être représenté comme " le minimum — quelque chose de la même particularité ». Et comme l'archiphonème ne doit contenir que ce qui est commun aux deux termes d'opposition, il ne peut donc être représenté que par le terme extrême de l'opposition 2. — Si l'opposition neutralisable est logiquement équipollente

{\) Clément M. Doke, «A study uf Lamina Phonetits -, Banlu Studies July 1928.

(21 Ce qui vient d'être dit ne concerne naturellement que les oppositions graduelles neutralisables dont l'un des termes est im « extrême ». Là où les deux termes d'opposition présentent différents degrrés moyens de la particularité en question, l'un ou l'autre terme peut représenter rarchiphonème, selon la manière dont est traitée la particularité en question, du point de vue de la langue donnée. Pratiquement il s'agit la plupart du temps de l'opposition entre deux types de voyelle e ou de voyelle 0. Dans une langue e et 0 fermés, dans une autre e et 0 ouverts valent comme non-marqués, d'après ce qui ressort de leur apparition en position de neutralisation. Donc dans de tels ca« l'oppo- >ilion, du point de vue phonologique, n'est plus graduelle.

il est natiirellemenl impossible que le choix du représentant de l'archiphonème soit conditionné intérieurement. Mais on peut remarquer que la neutralisation d'une opposition logiquement équipollente est en somme un phénomène rare.

Quatrième cas : les deux termes de l'opposition représentent tous deux l'archiphonème : un terme dans une partie et l'autre terme dans une autre partie des positions de neutralisation. Ce cas est logiquement l'opposé du premier, où aucun des deux termes de l'opposition n'est le représentant de l'archiphonème. Sous sa forme pure ce cas est fort rare. La plupart du temps le quatrième cas est une simple combinaison du second et du troisième. Par ex. en japonais l'opposition entre les consonnes mouillées (teintées de i ou de /) et non mouillées est neutralisée devant e et i, les consonnes mouillées représentant l'archiphonème en question devant /, et les consonnes non-mouillées le représentant devant e: il est clair qu'ici le choix du représentant de l'archiphonème est conditionné extérieurement devant i, et intérieurement devant e. Mais il est des cas où une telle interprétation n'est pas admissible. En allemand l'opposition ss-sch est neutralisée devant consonne, l'archiphonème étant représenté par sch à l'initiale de racine, mais par ss à l'intérieur ou en finale de racine : il ne peut pas être question ici que le choix de l'archiphonème soit conditionné extérieurement, pas plus qu'intérieurement, surtout étant donné qu'il s'agit ici d'une opposition équipollente. Dans d'autres cas les différentes positions de neutralisation ne sont pas, du point de vue phonologique, tout à fait équivalentes : c'est pourquoi les deux représentants de l'archiphonème ne peuvent pas être considérés tout à fait de la même façon. Ainsi en allemand l'opposition entre le « ss dur » et le « s doux » est neutralisée aussi bien à l'initiale de racine qu'en finale de morphème, à l'initiale le « s doux », en finale le « ss dur » apparaissant comme représentants de l'archiphonème. Mais en allemand la finale est la position phonique de distinction minima des phonèmes : en cette position les oppositions p-b, t-d, k-g, ss-s^ f-ii\ ainsi que les oppositions de quantité des voyelles, sont neutralisées, et sur l'ensemble des 39 phonèmes de la langue allemande, il ne peut s'en trouver là que 18, tandis qu'à l'initiale apparaissent 36 phonèmes : a, ah, àh, au, 6, ch, d, c, eh, ei, eu, f, g, h, i ou /, ih, k, l, m, n, o, oh, ô, ôh, p, pf, r, s, sch, i, u, uh, u, iïh, w, z. Il est clair que le représentant de l'archi-

phonème apparaissant à l'initiale doit, en ces circonstances, être considéré comme le plus authentique. Et comme dans le cas de i<- ss dur »-« s doux» il s'agit d'une opposition logiquement privative, on pourra la considérer comme effectivement privative et le « s doux » comme son terme non marqué.

Ainsi donc il y a des cas où la neutralisation d'une opposition privative indique clairement et objectivement quel terme de cette opposition est non-marqué et quel terme est marqué : dans le «cas III » le terme non-marqué de l'opposition neutralisée sert d'unique représentant de l'archiphonème ; dans le « cas IV » il sert à représenter l'archiphonème dans la position de différenciation maxima des phonèmes.

Parfois là neutralisation d'une opposition donne une indication sur le caractère marqué d'un terme d'une autre opposition. Souvent en effet une opposition neutralisable est neutralisée au voisinage du terme marqué d'une opposition apparentée. Par ex. en artchine (langue du Caucase oriental) l'opposition entre les consonnes arrondies et non-arrondies est neutralisée devant o, u, ce qui désigne o, u comme les termes marqués des oppositions o-e, u-i.

Par la neutralisation, les oppositions logiquement privatives deviennent donc effectivement privatives et la distinction entre les termes d'opposition marqués et nonmarqués reçoit un fondement objectif.

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