Les corrélations
Deux phonèmes qui se trouvent l'un vis-à-vis de l'autre dans un rapport d'opposition bilatérale sont par là même étroitement apparentés, car ce qu'ils ont en commun n'apparaît dans aucun autre phonème du même système, et ils sont par conséquent les seuls de leur espèce. Par leur opposition ce qui est spécifique, ce qui est spécialement propre à chacun d'eux se détache clairement de ce qui leur est commun, de ce qui les relie ensemble. Par contre deux phonèmes qui sont entre eux dans un rapport d'opposition multilatérale apparaissent comme des unités non-analysables. Dans les phonèmes qui font partie d'une opposition proportionnelle, la particularité différenciante se laisse facilement séparer des autres particularités, car elle apparaît dans plusieurs paires de phonèmes du même système comme
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particularité difïérenciante ; elle peut donc facilement être abstraite, c'est-à-dire être conçue indépendamment de toutes les autres particularités. Par contre dans les phonèmes qui participent à une opposition isolée, la particularité dilTérenciante n'est pas si clairement saisissable, puisque justement elle n'apparaît qu'une fois dans le système en question et seulement en liaison avec les autres particularités des phonèmes auxquels elle est propre. De tous les rapports logiques possibles entre deux phonèmes le rapport privatif est celui dans lequel l'existence ou la non-existence de certaines particularités des phonèmes en question apparaît avec le plus de clarté, et par suite l'analyse du contenu phonologique des phonèmes se trouvant entre eux dans un rapport privatif d'opposition est des plus faciles. Par contre le contenu phonologique des phonèmes se trouvant entre eux dans un rapport équipoUent se laisse analyser avec plus de difficulté. Deux phonèmes qui font partie d'une opposition neutralisable sont à considérer, même dans la position de pertinence, comme étroitement apparentés, chacun d'eux ayant la valeur d'une variété particulière de l'archiphonème en question, dont la réalité est garantie par son apparition dans la position de neutralisation. Par contre pour deux phonèmes dont l'opposition est constante, l'appartenance à un archiphonème est beaucoup moins évidente.
De tout cela on peut tirer la rom-lusion suixante : la participation de deux phonèmes à une opposition bilatérale proportionnelle privative et neutralisable fait que d'une part le contenu phonologique de ces deux phonèmes peut être analysé de la façon la plus claire et que d'autre part ces deux phonèmes sont à considérer comme apparentés entre eux d'une manière particulièrement intime. Par contre deux phonèmes qui se trouvent l'un vis-à-vis de l'autre dans un rapport d'opposition multilatérale isolée ''et par suite non neutralisable) sont, quant à leur contenu phonologique, aussi peu clairs que possible, et quant à leur parenté, aussi éloiçrnés l'un de l'autre que possible (ces traits étant particulièrement accusés s'il s'agit d'une opposition hétérosrène'.*
Si l'on considère d'une part les oppositions bilatérales proportionnelles privatives neutralisables et d'autre part les oppositions multilatérales hétérogènes isolées comme deu> extrêmes, tous les autres types d'oppositions se laissent ranger entre ces deux points extrêmes. Plus un système présente d'oppositions bilatérales, homogènes, proportion-
nelles, privatives et neutralisables, plus il est cohérent. Par contre plus les oppositions logiquement équipoUentes, les oppositions isolées, les oppositions multilatérales et les oppositions hétérogènes dominent dans un système, moins ce système est cohérent. Il paraît donc convenable de détacher par une expression particulière les oppositions bilatérales proportionnelles privatives de toutes les autres oppositions. On emploie comme telle dans la littérature phonologique l'expression de « corrélation ». Mais la définition qui est donnée du concept de « corrélation » et de quelques notions qui y sont liées dans le « Projet de terminologie phonologique standardisée » [TCLP IV, 1930) doit être quelque peu modifiée, car elle a été faite à une époque où la théorie des oppositions était encore incomplètement développée. Aujourd'hui nous proposons les définitions suivantes ;
Par « paire corrélative » nous entendons deux phonèmes qui se trouvent l'un vis-à-vis de l'autre dans un rapport d'opposition bilatérale proportionnelle logiquement privative. Une marque de corrélation est une particularité phonologique par l'existence ou la non-existence de laquelle une série de paires corrélatives est caractérisée (par ex. la nasalité vocalique qui, en français, différencie les paires corrélatives an-a, on-o, in-e, un-eu). Par corrélation on entendra l'ensemble de toutes les paires corrélatives qui sont caractérisées par la même marque de corrélation. Un phonème apparié est celui qui fait partie d'une paire corrélative ; on appellera par contre non-apparié un phonème qui ne fait partie d'aucune paire corrélative.
La notion de « corrélation » est certes très féconde pour compléter la phonologie. Toutefois dans les premiers temps qui ont suivi sa découverte, son importance a été quelque peu surestimée : on a confondu en une seule masse toutes les oppositions dont les termes ne forment pas une paire corrélative, en les désignant par le terme commun de « disjonctions », de sorte qu on ne reconnaissait que deux sortes de rapports entre les unités phonologiques : ou corrélation, ou disjonction. Une étude plus précise a montré qu'en réalité il faut distinguer plusieurs espèces d'oppositions phonologiques et que la notion de disjonction dans son contenu primitif, trop général, est stérile. Plus tard devait être découverte la différence de principe entre corrélations neutralisables et non neutralisables. Du reste même une corrélation non neutralisable garde son importance pour la cohérence du système phonologique. Avec cette restriction l'étude des corrélations peut prendre la place qui lui revient dans la phonologie^.
(1) Pour plus de développements, voir (avec la restriction déjà mentionnée) N. S. Troubetzkoy, « Die phonologischen Système », TCLP IV, 96 ss. L'expression " corrélation », adoptée et proposée par Jakobson, a été employée pour
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Selon la marque de corrélation on distinguera divers types de corrélations, par ex. la corrélation vocale (français d-t, b-p, g-k, z-s, etc.), la corrélation de quantité {â-a, F-i, etc.). ('es différents types de corrélations se trouvent l'un vis-à-vis de l'autre à divers degrés de parenté et se répartissent en groupes parents. Comme base de répartition, on utilisera en outre le rapport existant entre la marque de corrélation et les autres particularités des phonèmes en question. Ainsi par exemple la corrélation vocale (français d-t, b-p) et la corrélation d'aspiration appartiennent à la même classe de parenté, puisque leurs marques de corrélation représentent différents types de travail laryngal et de tension de l'espace buccal, et cela indépendamment de la localisation de l'articulation dans l'espace buccal, etc.
La répartition des corrélations en classes de parenté n'est pas un simple artifice théorique. Elle correspond bien à une réalité concrète. Même la conscience linguistique dans sa naïveté sent d'une manière tout à fait claire que les oppositions u-û et e-ô en allemand sont il est vrai distinctes, mais qu'elles se trouvent cependant sur le même plan, tandis que l'opposition entre â long et a bref est sur un tout autre plan. La projection des oppositions phonologiques (et par suite aussi des corrélations) tantôt sur le même plan, tantôt sur des plans différents est justement l'aboutissement psychologique des rapports de parenté qui existent entre les marques de corrélation, rapports qui forment la base de la répartition des corrélations en classes de parenté.