Les faisceaux de corrélations
Là où un phonème participe à plusieurs corrélations de la même classe de parenté, tous les phonèmes faisant partie des mêmes paires corrélatives se réunissent en faisceaux de corrélations à plusieurs termes. La structure de ces faisceaux est très variée et dépend non seulement du nombre de corrélations qui y participent, mais aussi de leurs rapports réciproques.
Les faisceaux les plus fréquents sont ceux que forment deux corrélations parentes. Deux cas sont alors possibles : ou bien les deux termes de chaque corrélation font aussi partie de l'autre, ou bien les deux corrélations ne possèdent
la première fois à propos d'une opposition bilatérale proportionnelle dans sa proposition (contresignée par S. Karcevskij et N. S. Troubetzkoy) au Congrès de Linguistes de La Haye. Voir I" Congrès Internalional de Lingitisles, La Haye 1928, Propositions, 36 ss.. Actes du I^^ Congrès Internalional de Linguistes, 33 ss. et TCLP II, 6 s.
qu'un terme commun. Dans le premier cas, il en résulte un faisceau à quatre termes, dans le second un faisceau à trois termes. Ces deux cas peuvent être illustrés au mieux par le sanscrit et le grec ancien. Dans les deux langues les occlusives participent à la fois à la corrélation vocale et à la corrélation d'aspiration. Mais il en résulte en sanscrit un faisceau à quatre termes :
p-pli t- tli k-kh
b-bh d-dh g-gh etc.
et par contre en grec un faisceau à trois termes :
Quand trois corrélations parentes par nature sont liées, des faisceaux de quatre à huit termes sont théoriquement possibles. Et de fait beaucoup de ces types sont attestés par des exemples provenant de diverses langues. Dans la plupart des langues du Caucase, la corrélation vocale et la corrélation de mode d'expiration se combinent avec la corrélation de rapprochement (il faut entendre par là l'opposition existant entre occlusives ou afïriquées d'une part et spirantes d'autre part). Il en résulte par ex. en tchétchène un faisceau à quatre termes^ :
où l'opposition de rapprochement n'est pertinente que pour les sourdes (« r » et ci» sont réalisés à l'initiale comme afïriqués, à l'intérieur et en fm de mot comme spirants), et l'opposition de mode d'expiration n'est pertinente que pour les occlusives (ou afïriquées). En géorgien les mêmes corrélations fournissent un faisceau à cinq termes, car ici la corrélation de rapprochement s'étend aux deux termes de la corrélation vocale :
(l) N. s. Troubetzkoy, «Die Konsonantensysteme der ostkaiikasischen Sprachen », Caucasica VIII (1931).
92 N. s. TROUBETZKOY
Enfin en tcherkesse il résulte des mêmes corrélations un faisceau à 6 termes :
a Ik A
la corrélation de mode d'expiration s 'étendant ici aux deux termes de la corrélation de rapprochement.
La liaison des termes d'un faisceau de corrélations est particulièrement étroite si tout le faisceau est neutralisable. Ces faisceaux de corrélations neutralisables ne sont pas rares. Les faisceaux à quatre termes du sanscrit cités cidessus sont neutralisables devant les bruyantes et en finale (la ténue non-aspirée apparaissant en finale absolue comme unique archiphonème). En coréen où les occlusives forment des faisceaux à trois termes (douce, forte, aspirée), ces faisceaux sont neutralisés en finale et les archiphonèmes en question sont représentés par des implosives. D'autre part les consonnes coréennes forment par rapport à leur timbre des faisceaux de corrélations à trois termes (neutre, mouillée, labialisée), ces faisceaux étant neutralisés en finale et leurs archiphonèmes étant représentés par des consonnes de timbre neutre. Mais en outre la corrélation de mouillure est neutralisée devant i (représentant de l'archiphonème conditionné extérieurement), et la corrélation de labialisation devant u et y (représentant de l'archiphonème conditionné intérieurement)^. En artchine (groupe de langues du Caucase oriental) les sifflantes aiguës forment un faisceau de corrélations à six termes (moyenne — affriquée sourde sans occlusion glottale — affriquée faible sans occlusion glottale — affriquée forte avec occlusion glottale — spirante sourde faible — spirante sourde forte) qui est neutralisé devant f, d, la spirante (faible ?) représentant l'archiphonème. Ces exemples pourraient être facilement multipliés,
La projection de tous les termes d'un faisceau de corrélations sur un même plan, de même que la liaison étroite et réciproque existant entre ses termes ont pour conséquence de rendre souvent fort difficile l'analyse du faisceau en corrélations isolées. Là où par ex. diverses corrélations prosodiques se lient en un faisceau, les termes de ce faisceau sont traités, tantôt comme des « accents » distincts, les différences de quantité ou les dilTérences dans le type de coupure tonique n'étant pas considérées à part — tantôt comme des degrés quantitatifs distincts, sans égard aux différences de déroulement tonique. En outre de
(I) A. Cholodoviô, «O latiuizacii korejskogo pis'ma », Sovelskoje Jazykoznanije ], 144 ss.
telles erreurs n'arrivent pas seulement à des novices et à des sujets parlants inexpérimentés, mais aussi à des théoriciens, souvent même à des phonéticiens de profession. Des cas de ce genre sont une preuve que le classement des corrélations en classes de parenté correspond à une réalité psychologique. Ils ne sont possibles que si un faisceau de corrélations existe réellement, c'est-à-dire si un phonème participe à plusieurs corrélations du même groupe de parenté.
Si un phonème participe en même temps à plusieurs corrélations appartenant à des groupes de parenté différents, ces corrélations ne se lient pas en faisceau : elles ne se projettent pas sur le même plan, mais se superposent l'une à l'autre. Le i long accentué de l'allemand participe en même temps à plusieurs corrélations : à la corrélation d'accentuation, à la corrélation de quantité et à la corrélation d'arrondissement. Mais tandis que les deux premières forment un faisceau (le faisceau de corrélations prosodiques), la corrélation d'arrondissement (i-iz, e-o) appartient évidemment à un tout autre plan. Il peut naturellement arriver aussi que deux faisceaux de corrélations se trouvant sur des plans dilîérents se superposent l'un à l'autre et qu'ils soient tous deux neutralisés en certaines positions. Nous avons déjà mentionné le coréen où les occlusives forment un faisceau de corrélations (consistant en douces, fortes et aspirées) et où en outre toutes les consonnes, parmi lesquelles aussi les occlusives, forment un faisceau de timbre (consistant en un terme neutre, un terme palatalisé et un terme labialisé). Ces deux faisceaux de corrélations sont tous deux neutralisés en finale, de sorte que la gutturale implosive K représente à la finale des mots coréens un archiphonème auquel correspondent à l'intérieur du mot neuf phonèmes (g, k, k" ; g', k', k" ; g°, k^, k°'). Mais malgré cela les faisceaux g-k-k" et g-g'-g° se trouvent évidemment sur des plans tout différents.