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Remarques préliminaires

Nous avons jusqu'ici considéré les diverses sortes d'oppositions phonologiques à différents points de vue : a) au point de vue de leurs rapports avec les autres oppositions du même

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système ; b) au point de vue du rapport logique existant entre les termes mêmes de l'opposition ; c) au point de vue de l'étendue de leur pouvoir distinctif. Ces trois manières de les considérer amènent à les classer de trois façons : a) en oppositions bilatérales ou multilatérales, proportionnelles ou isolées ; b) en oppositions privatives, graduelles ou équipollentes ; c) en oppositions neutralisables ou constantes. Toutes ces manières de les considérer et tous ces principes de classement ne valent pas seulement pour les oppositions phonologiques, mais aussi pour n'importe quel autre système d'oppositions : ils ne contiennent rien de spécifiquement phonologique. Aussi pour qu'ils puissent être employés avec succès à l'analyse de systèmes concrets d'oppositions phonologiques, il faut qu'ils soient complétés par des principes de classement spécifiquement phonologiques.

Ce qu'a de spécifique une opposition phonologique consiste dans le fait que cette opposition est une différence phonique distindive. La « distinction » au sens phonologique, c'est-à-dire le pouvoir de différencier des significations, est quelque chose qui n'a pas besoin de classification plus précise. Toutefois les oppositions phonologiques se laissent classer à ce point de vue en oppositions distinguant des mois (oppositions lexicales) et en oppositions distinguant dos plirases (oppositions syntactiques). En effet les significations qui peuvent être distinguées par des oppositions phonologiques sont ou bien des significations de mots (en y comprenant les significations des diverses formes grammaticales des mots) ou bien des significations de phrases. Pour les systèmes phonologiques des diverses langues, cette classification est d'une certaine importance, mais elle est moins importante pour le système général des oppositions phonologiques. En effet toutes les oppositions phonologiques qui apparaissent dans une langue déterminée avec la fonction de distinguer des phrases se présentent dans une autre langue avec la fonction de distinguer des mots. Il n'y a pas à proprement parler d'oppositions phonologiques spéciales pour différencier des phrases : la même opposition est employée dans une langue pour distinguer des phrases, dans une autre langue pour distinguer des mots.

Beaucoup plus important pour le système général des oppositions phonologiques est le fait que ces oppositions sont des différences ptwniques. Dans les oppositions phonologiques on oppose entre eux, non pas des gestes des mains ou des signaux faits avec des drapeaux, mais des particularités

phoniques déterminées. Que celte opposition ait pour but de distinguer des significations, cela peut être supposé connu. Il a été dit dans le chapitre III comment les particularités phoniques s'opposent entre elles, c'est-à-dire quelles sortes d'oppositions en découlent. Il s'agit maintenant d'étudier quelles particularités phoniques forment dans les différentes langues du monde des oppositions phonologiques distinctives. Dans le chapitre III nous avons opéré avec des concepts purement logiques. Maintenant nous devons relier ces concepts logiques à des concepts acoustiques et articulatoires, c'est-àdire à des concepts phonétiques. En effet, aucune autre science que la phonétique ne peut nous renseigner sur les diverses particularités phoniques. Mais en outre nous ne devons pas oublier ce qui a été dit dans l'introduction sur les rapports entre la phonologie et la phonétique. Déjà par le fait qu'ils sont insérés dans le système de catégories oppositionnelles traité dans le chapitre III, les concepts phonétiques avec lesquels le phonologue travaille apparaissent nécessairement quelque peu schématisés et simplifiés. Aussi, il reste très peu de chose de la phonétique dans l'exposé qui va suivre. Mais les phonéticiens n'en doivent pas être désappointés : notre tâche dans le présent chapitre n'est pas de systématiser les possibilités qu'a l'appareil phonatoire de produire des sons, mais de passer systématiquement en revue les particularités phoniques effectivement utilisées dans les différentes langues (kl monde pour distinguer des significations.

C'est pourquoi il importe peu pour le plionologue de se servir d'une terminologrie phonétique, soit acoustique, soit physiolog'ique. Il s'agit uniquement de désigner d'une façon non ambiguë des particularités phoniques qui sont étudiées et envisagées de différents points de vue dans la littérature phonétique spéciale et qui malgré des difïérences d'opinion peuvent être reconnues au moins comme objets de recherche par tous les phonéticiens. Si la phonétique instrumentale moderne, en particulier par l'usage du film acoustique et de la radiographie, en vient de plus en plus à l'idée que les mêmes effets phoniques peuvent être obtenus par des mouvements tout à fait différents des organes articulatoires (Paul Menzerath, G. Oscar Russel) et si par conséquent des expressions comme « voyelle antérieure » ou « occlusive » sont à réprouver du point de vue des méthodes modernes, cependant ces expressions ont toutefois l'avantage d'être bien comprises par tous ceux qui connaissent la phonétique classique. Le phonéticien, même le plus pointilleux (pourvu qu'il ne soit pas un pédant), peut accepter ces expressions, à défaut d'autres meilleures et plus exactes, comme désignations conventionnelles d'objets de recherche connus. La terminologie acoustique est par malheur encore très pauvre. Il est par conséquent inévitable dans la plupart des cas d'employer les termes de physiologie vocale créés par la phonétique classique, bien que la phonétique moderne, comme on l'a dit, attribue à l'effet acoustique une plus grande constance et une plus grande

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unité qu'aux mouvements articulatoires provoquant cet effet. La phonologie, qui n'a besoin la plupart du temps que de désigner des concepts phonétiques généralement connus, peut laisser de côté ces difficultés de terminologie.

2, Classement des particularités phoniques distinctives

Les particularités phoniques qui forment des oppositions distinctives dans les diverses langues peuvent être réparties en trois classes : particularités vocaliques, consonaniiques et prosodiques. Les phonèmes vocaliques consistent en particularités vocaliques distinctives et les phonèmes consonantiques en particularités consonantiques distinctives. Par contre il n'y a aucun phonème qui consiste exclusivement en particularités prosodiques. Ces particularités sont plutôt liées, selon les langues, à un phonème vocalique déterminé, ou à un phonème consonantique déterminé, ou enfin à toute une suite de phonèmes.

Les définitions des diverses classes de particularités phoniques distinctives doivent donc être précédées par un examen des notions de « voyelle » et de « consonne ».

L. Hjelmslev a essayé de définir ces notions sans avoir recours à aucime notion phonétique : les voyelles seraient des phonèmes (ou selon la terminologie de Hjelmslev des « cénèmes » ou « cénématèmes ») qui possèdent la faculté de former à eux seuls une unité significative ou un mot : « which hâve the faculty of forming a notional unit or a word by themselves », tandis que tous les autres phonèmes («cénèmes» ou «cénématèmes») sont des consonnes*. Cette définition qui évidemment limite beaucoup trop le domaine de la notion de voyelle (en allemand par ex. il ne resterait que trois phonèmes vocaliques : Oh, Au et Ei) a été plus tard complétée par Hjelmslev au moyen d'une addition : « Nous entendons par voyelle un cénème susceptible de constituer à lui seul un énoncé, ou bien admettant à l'intérieur d'une syllabe les mêmes combinaisons qu'un tel cénème »*. Toutefois même sous sa deuxième rédaction plus développée cette définition n'est pas soutenable. Comme il a été dit, sont employés en allemand comme interjections parmi les véritables voyelles seulement o, parmi les diphtongues seulement œe et ao, et comme mots seulement Au « prairie » et Ei « œuf ». Ces phonèmes vocaliques peuvent tous trois se trouver notamment en fin de mot {froh « joyeux », Fraa « femme », frei « libre »), mais pas devant 7). Par contre les voyelles brèves ne peuvent pas se trouver en fin de mot, mais quelques-unes d'entre elles (à savoir i, ii, û, a, e) peuvent se trouver devant ??. Si l'on considère les interjections telles que Oh.', AU, ^u.' comme des expressions indépendantes (notional units, énoncés), on doit reconnaître la

(1) L. Hjelmslev «On the principles on phonematics », Proceedings of Ihe Second Jnlernational Congress of Phonetic Sciences (1935), 52.

(2) L. Hjelmslev «Accent, intonation, quantité», Studi Ballici \'J, 1936- 1937, 27.

même qualité à l'interjection sch ! (comme invitation au silence). Ainsi donc d'après la définition de Louis Hjelmslev d'une part les brèves allemandes u, ù, i, a, e doivent être considérées comme des consonnes, et d'autre part le s allemand et tous les phonèmes qui participent aux mêmes combinaisons (c'està-dire pratiquement toutes les consonnes) doivent être considérés comme des voyelles. Dans d'autres langues il est encore plus évident que la définition proposée par L. Hjelmslev est insoutenable. En russe, outre l'interjection é!, il existe encore les interjections s .' et c .'. Dans certaines autres langues le nombre des consonnes faisant syllabe, employées isolément ou comme commandements adressés à des animaux, est encore plus grand*. D'autre part il y a beaucoup de langues où les voyelles ne peuvent se trouver à l'initiale et où par conséquent un mot formé d'une seule voyelle est impossible.

Le caractère insoutenable de la définition donnée par Hjelmslev n'est pas dû au hasard. « Voyelle » et « consonne » sont des concepts phoniques, c'est-àdire acoustiques et ne peuvent être définis que comme tels. Tout essai pour écarter ou pour éviter les concepts acoustico-articulatoires en définissant les voyelles et les consonnes doit nécessairement échouer.

Le processus phonatoire de la parole humaine peut être assez bien représenté par le schéma suivant : quelqu'un siffle ou chante une mélodie à l'embouchure d'un tuyau sonore, et tantôt ferme, tantôt ouvre avec la main l'orifice de sortie de ce tuyau. Il est clair qu'on peut distinguer dans l'effet acoustique perçu par ce moyen trois sortes d'éléments : d'abord les sections comprises entre la fermeture et l'ouverture de l'orifice de sortie en tant que telles ; deuxièmement les sections comprises entre l'ouverture et la fermeture du même orifice en tant que telles ; troisièmement les segments de la mélodie sifflée ou chantée dans le tuyau en tant que tels. Les éléments du premier type correspondent aux consonnes, ceux du second type aux voyelles et ceux du troisième type aux unités prosodiques.

Ce qui est essentiel pour une consonne est justement, selon l'expression de Paul Menzerath, « un mouvement de fermeture, puis d'ouverture avec un minimum articulatoire entre ces deux points », et pour une voyelle « un mouvement d'ouverture, puis de fermeture avec un minimum articulatoire à la jointure »-. La caractéristique d'une consonne est, en autres termes, V élahlissemeni d'un obstacle ei le franchis-

(1) Même en français où chaque voyelle peut à elle seule former un mot (où, a, ai, est, y, eu, eux, on, an, un, etc.), il y a une interjection rrrl (commandement pour arrêter les chevaux), ce qui montre que même pour cette langue la définition de Hjelmslev est insoutenable.

(2) P. Menzerath, « Neue Untersuchungen zur Steuerung und Koartikulation », Proceedings of Ihe Second Inlernational Congress of Phonelic Sciences,

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sèment de cel obstacle, tandis que la caractéristique d'une voyelle est l'absence d'obstacle ou d'empêchement^.

De ces considérations il résulte que les particularités spécifiquement consonantiques ne peuvent se rapporter qu'à dilîérents types d'obstacles ou modes de franchissement et par conséquent peuvent être nommées particularités de mode de franchissement. Par contre les particularités spécifiquement vocaliques ne peuvent être en rapport qu'avec différents types d'absence d'obstacle, c'est-à-dire pratiquement avec différents degrés d'ouverture : par conséquent elles peuvent être nommées particularités de degré d'aperture.

A côté de ces particularités spécifiquement consonantiques et vocaliques, les consonnes et les voyelles peuvent encore posséder certaines autres particularités. Supposons que dans le schéma du processus phonatoire donné ci-dessus la longueur du tuyau se modifie constamment ou que la place de l'orifice de sortie change continuellement. Alors les différents types d'obstacle (ou de franchissement) des consonnes et les différents degrés d'aperture des voyelles doivent être localisés à diverses places. Il en résulte des particularités de localisation qui sont propres aussi bien aux consonnes qu'aux voyelles et qui forment pour ainsi dire une seconde coordonnée des qualités vocaliques et des qualités consonantiques.

Pour quelques phonèmes vocaliques et consonantiques on peut établir encore une troisième coordonnée qualitative. Pour nous en tenir à notre schéma de phonation, supposons que notre tuyau soit en communication avec une autre cavité, de façon que pendant la phonation cette communication tantôt s'établisse et tantôt s'interrompe : cela doit naturellement influer sur le caractère du son produit. Les différentes particularités acoustiques qui sont produites par l'adjonction ou la suppression d'une cavité résonante accessoire peuvent être désignées par le nom de particularités de résonance.

On ne doit pas oublier qu'une particularité cjistinetive n'existe que comme terme d'une opposition distinttive. Le d allemand possède la particularité de mode de franchissement « douce » en opposition avec l [Seide " soie » — Seile « côté »), la particularité de localisation « dentale " ou « apicale » en opposition avec b [dir « à toi » — Bier « bière ») ou avec g {dir « à toi » — • Gier « avidité ») et la particularité de résonance « non-nasale » en opposition avec n {doch « donc » — noch " encore »). De même le o français possède une fiartiiularité de degré

(1) Voir une autre définition de l'opposition entre voyelles et consonnes, ci-dessous p. -200 et comparer A. Martinet, BSL, XLII, fasc. 2, pp. 28-30.

d'aperture déterminé eu opposition avec u (dos-doux), une particularité de localisation déterminée en opposition avec ô (dos-deux), une particularité de résonance déterminée en opposition avec ô (dos-don). Mais le o allemand ne possède aucune particularité de résonance, puisque une opposition distinctive entre voyelles nasalisées et non-nasalisées (ou entre voyelles pharyngalisées et non-pharyngalisées) est étrangère à l'allemand littéraire. Ainsi les « trois coordonnées » des qualités consonantiques ou vocaliques n'existent pas nécessairement dans chaque phonème vocalique ou consonantique. Mais chacune des caractéristiques dont est constitué un phonème vocalique ou consonantique doit appartenir à une de ces « trois coordonnées ».

En ce qui concerne les unités prosodiques, il résulte de notre schéma de phonation que ce sont des unités rythmiques-mélodiques (musicales dans le sens le plus large du terme). Même d'un point de vue purement phonétique, la « syllabe » est en principe quelque chose de tout autre qu'une combinaison de voyelles et de consonnes^. L'unité prosodique phonologique n'est pas à vrai dire simplement identique à la «syllabe» (au sens phonétique), mais elle a toujours un rapport avec la syllabe, étant donné qu'elle est, selon les langues, une partie déterminée de la syllabe ou toute une suite de syllabes. Il est clair que ses caractéristiques ne peuvent être identiques aux caractéristiques des voyelles et des consonnes dont il a été question ci-dessus. Puisque l'unité prosodique doit être conçue comme une unité « musicale » (rythmique-mélodique), ou mieux comme un segment d'une unité « musicale », il s'en suit que les « caractéristiques prosodiques » se rapportent aux marques spécifiques de chacune des sections d'une mélodie (intensité, hauteur musicale) ou au mode de segmentation de la mélodie dans le processus phonatoire du discours humain. Le premier type de particularités a pour résultat la différenciation rythmiquemélodique des unités prosodiques, le second type marque la liaison d'une unité prosodique donnée avec l'unité immédiatement voisine. En conséquence, les caractéristiques prosodiques peuvent être classées en particularités de différenciation et en particularités de mode de liaison.

(1) Cela a été souligné d'une façon particulièrement claire par Raymond Herbert Stetson qui s'est acquis un grand mérite en étudiant l'essence phonétique de la syllabe. \'oir ses articles : « Motor Phonetics », Archives Néerlandaises de Phonétique Expérimenlale 1928, « Speech Movements in action », Transactions of the American Laryngological Association IV, 1933, 29 ss. (en particulier 39 ss.), et en résumé « The relation of the phonem and the syllable », Proceedings of the Second International Congress of Phonetic Sciences, 245

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