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Les caractéristiques des voyelles

A) Terminologie

C4omme il a déjà été exposé, les caractéristiques des voyelles se divisent en particularités de degré d'aperture, en particularités de localisation et en particularités de résonance. En outre, les deux premières espèces de particularités sont beaucoup plus étroitement liées entre elles qu'avec les particularités de résonance, de sorte qu'on peut les réunir en un groupe particulier ou en un faisceau^.

Parmi tous les sons du langage ce sont les voyelles qui se laissent analyser le plus facilement du point de vue acoustique. Aux degrés d'aperture correspondent acoustiquement les « degrés de saturation ou de plénitude de voix ». En principe le degré de saturation est d'autant plus grand qu'est plus grand l'abaissement du maxillaire inférieur, autrement dit l'ouverture de la bouche. Mais ce principe ne possède toute sa valeur que dans les voyelles chantées isolément. Dans le discours suivi normal les mêmes effets acoustiques peuvent être atteints avec une autre position des organes articulatoires, de sorte que le parallélisme entre le degré de saturation de la voyelle et le degré d'abaissement (ou mouvement vertical) du maxillaire n'est pas toujours exactement observée Et comme ce qui importe finalement au linguiste c'est l'effet acoustique, Userait peut-être convenable de remplacer l'expression : « particularités de degré d'aperture » par « particularités de degré de plénitude vocale » ou par « particularités de degré de saturation ». Aux particularités de localisation correspondent acoustiquement diverses lacunes dans la série des tons partiels : les « voyelles antérieures » présentent un renforcement des tons partiels les plus élevés et un affaiblissement des tons partiels les plus bas, tandis qu'à l'inverse dans les « voyelles postérieures » les tons partiels les plus élevés sont affaiblis. En principe les tons élevés sont d'autant plus forts qu'est plus court le « tuyau additionnel »,. c'est-à-dire, dans l'appareil phonatoire humain, la distance entre le bord des lèvres et le point le plus élevé de la masse de la langue. Mais comme les mêmes effets acoustiques peuvent être obtenus également par d'autres positions des organes, ici aussi le parallélisme avec le mouvement de la langue et des lèvres (ou « mouvement horizontal ») n'existe pas toujours. Par conséquent l'expression « particularité de localisation » pourrait être remplacée en ce qui concerne les voyelles par « particularités de timbre » ou par « particularités de ton propre ».

(1) Dans les langues où les unités prosodiques sont exclusivement des voyelles, les particularités prosodiques s'associent en apparence aux qualités vocaliques. Mais elles forment toujours un grouj)e à part et ne peuvent pas être confondues, dans l'exposé du système, avec les particularités qualitatives proprement vocaliques.

(2) Voir à ce sujet les travaux très intéressants de Georg Oskar Russel : «The Vowel », «Speech and Voice» (New York 1931) et son exposé résumé « Synchronized X-ray, oscillograph, sound and movie experiments, showing the fallacy of vowel triangle and open-closed théories », Proceedings of tlie Second International Congress of Phonetic Sciences, 198 ss.

Dans ce qui suit les expres?^ions « inexactes » : " particularités de degré d'aperture » et « particularités de localisation » seront employées à côté des expressions acoustiques. ^^

Il ne semble pas exister dans le monde de langues n'ayant qu'un seul phonème vocalique. Si une telle langue « monovocalique » avait une fois existé, elle devait comporter de nombreux groupes de consonnes : car ce n'est qu'à cette condition que l'unique phonème vocalique aurait pu exister en tant que tel, en pouvant s'opposer à l'absence de voyelle (au zéro vocalique) entre les termes d'un groupe de consonnes ou après consonne en fin de mot. Une langue « monovocalique » sans groupes de consonnes serait du point de vue phonologique sans voyelle, car la voyelle obligatoire après chaque consonne devrait être évidemment considérée comme une partie intégrante de la réalisation de la consonne et n'aurait aucune valeur distinctive^. Les langues que nous connaissons possèdent toujours plusieurs phonèmes vocaliques, qui forment des systèmes vocaliques déterminés.

Si l'on prend seulement en considération les degrés d'aperture (ou degrés de plénitude vocale) et les classes de localisation vocalique (ou classes de ton propre), on peut établir trois types fondamentaux de systèmes vocaliques^ : a) les syslèmes linéaires dans lesquels les phonèmes vocaliques possèdent des degrés déterminés d'aperture (ou de plénitude vocale), mais aucune particularité de localisation (ou de ton propre) ayant une importance phonologique ; b) les systèmes quadrangulaires dans lesquels tous les phonèmes vocaliques possèdent non seulement des particularités distinctives de degré d'aperture (ou de plénitude vocale), mais aussi des particularités distinctives de localisation (ou de ton propre) ; c) les syslèmes triangulaires dans lesquels tous les phonèmes vocaliques possèdent des particularités distinctives de degré d'aperture (ou de plénitude vocale), tandis qu'au contraire les particularités distinctives de localisation (ou de ton propre) existent dans toutes les voyelles à Vexceplion de la plus ouverte, de sorte que le phonème vocalique ayant le maximum d'aperture se trouve en dehors des oppositions de

(1) Par conséquent on doit se garder de supposer de tels rapports pour des périodes linguistiques reconstruites, comme il arrive par malheur assez souvent.

(2) Sur ce qui suit, comparer N. S. Troubetzkoy, « Zur allgemeinen Théorie der phonologischen Vokalsysterae >, TCLP I, 39 ss. D'ailleurs cet article est aujourd'hui dépassé et vieilli à bien des égards.

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localisation. — A l'intérieur de ces types fondamentaux, on peut encore établir des sous-types selon le nombre des degrés d'aperture et des classes de localisation, et selon les rapports logiques d'opposition existant entre les diverses sortes de particularités distinctives.

B) Puriiculariiés de localisation (ou de ion propre)

Il y a des langues où ces particularités des voyelles n'ont aucune force distinctive, car elles sont automatiquement conditionnées par l'entouracre phonique. Il en est ainsi en adyghé où l'on distingue trois phonèmes vocaliques : le plus fermé « a », qui est réalisé comme ii au voisinage des gutturales arrondies, comme ii entre deux labiales et après les sifflantes arrondies, comme lu après les arrières vélaires non-arrondies, conime i après les palatales, et comme voyelle indéterminée 9 dans les autres positions ; la ^ oyelle moyennement ouverte « e », qui est réalisée après les gutturales arrondies comme o, après les sifflantes arrondies et entre labiales comme ô, après les laryngales et les arrières-vélaires non-arrondies comme a, et dans les autres positions comme e ou comme voyelle indéterminée ouverte ë ; enfin la voyelle la plus ouverte « a », qui entre deux labiales est légèrement arrondie et qui entre deux palatales est réalisée comme a, tandis qu'en général elle est réalisée comme un â long. La durée de ces voyelles est en accord avec leur aperture : « a » est la plus longue, «e» un peu plus bref (après les laryngales et les arrières-vélaires non-arrondies, cette difîérence de quantité est nettement perceptible), «9» est la plus brève et tend à disparaître. Il existe des longues n, 5, ë. ï, mais ce ne sont que des variantes facultatives des diphtongues « eu'», « pfi' », « q/ », iidijy). Une situation semblable existe en abkhaz. mais la réalisation du phonème vocalique daperture moyenne est plus uniforme : il n'apparaît comme e qu'au voisinage de /, comme o que devant un //' en syllabe fermée ; en général sa réalisation est a. qui se distingue de la voyelle d'aperture maxima principalement par sa durée plus courte. Selon toute vraisemblance le système vocalique de l'oubykh repose aussi sur le même principe. Ainsi les phonèmes vocaliques ayant un degré d'aperture phonolocriquement déterminé et une localisation phonologiquement non pertinente seraient une particularité des langues du Caucase occidental. De tels systèmes vocaliques linéaires se présentent-ils ailleurs ?

En l'état actuel de la recherche phonolo<:^ique dans le monde, on ne peut le dire. Autant que nous le sachions, des systèmes linéaires apparaissent dans certaines langues comme systèmes partiels, et cela notamment dans certaines langues finnoougriennes et turques où le vocalisme de la première syllabe est plus riche que celui de toutes les autres syllabes (voir ci-dessous).

Dans la grande majorité des langues, les particularités de localisation des phonèmes vocaliques ont force dislinctive. La différence entre les systèmes triangulaires et les systèmes quadrangulaires consiste seulement en ce que dans les premiers les oppositions distinctives de localisation n'existent que dans les phonèmes vocaliques d'aperture non-maxima, tandis que dans les seconds elles apparaissent dans les phonèmes vocaliques de tous les degrés d'aperture. A proprement parler il n'y a que deux oppositions de localisation : une opposition entre voyelles arrondies et non-arrondies (opposition de participation des lèvres) et une opposition entre voyelles postérieures et antérieures (opposition de place de la langue)^. Mais ces oppositions peuvent apparaître avec pouvoir distinctif aussi bien à l'état indépendant que combinées : il en résulte diverses classes de localisation (ou de ion propre). On peut imaginer les huit classes de localisation suivantes : arrondies, non-arrondies, antérieures, postérieures, antérieures arrondies, postérieures arrondies, antérieures non-arrondies, postérieures non-arrondies. En fait ces huit classes de localisation apparaissent toutes dans différentes langues. Mais dans un même système il ne peut exister au maximum que quatre classes de localisation. En conséquence les systèmes triangulaires et quadrangulaires peuvent être subdivisés en systèmes à deux classes, à trois classes, à quatre classes. Au point de vue acoustique les voyelles arrondies sont plus sombres que les voyelles non-arrondies et les voyelles antérieures plus claires que les postérieures. Dans tout système vocali(|ue à plusieurs classes, il doit exister par conséquent une classe de localisation sombre et une autre claire, qu'on appellera classes extrêmes puisqu'entre elles peuvent exister éventuellement une ou deux classes moyennes.

(1) Ces dénominations peuvent être maintenues avec les restrictions indiquées 'ci-dessus, aussi longtemps que des termes acoustiques satisfaisants n'auront pas été créés pour ces notions.

Pour les sysièmes à deux classes il se présente trois possibilités : ou bien l'opposition de place de la langue possède seule un pouvoir distinctif, ou bien c'est le cas de l'opposition de forme des lèvres, ou bien enfin ces deux oppositions se combinent entre elles. Dans le premier cas des voyelles antérieures s'opposent à des voyelles postérieures et la forme prise par les lèvres est phonologiquement non pertinente ; dans le second cas des voyelles arrondies s'opposent à des voyelles non-arrondies et la position de la langue est phonologiquement non pertinente ; enfin dans le troisième cas il s'agit d'une opposition distinctive entre voyelles postérieures arrondies et voyelles antérieures non-arrondies : les particularités de localisation des phonèmes vocaliques sont alors indécomposables, de sorte qu'il ne peut pas être question à proprement parler de voyelles postérieures arrondies et de voyelles antérieures non-arrondies, mais seulement de voyelles claires et de voyelles sombres. Il est évident que dans le premier et le second cas il s'agit d'oppositions privatives et dans le troisième cas d'oppositions équipollentes.

Dans les systèmes quadrangulaires à deux classes, ce sont les deux premiers cas qui se présentent d'ordinaire, c'est-àdire la corrélation de place de la langue ou la corrélation de forme des lèvres dans leur type pur. Tout dépend ici de la façon dont sont produits les deux phonèmes vocaliques ayant le degré d'aperture maximum. Si tous deux sont non-arrondis, l'un d'eux doit être une voyelle postérieure, l'autre une voyelle antérieure. Par là l'opposition de place de la langue devient aussi dans les autres couples du même système une opposition bilatérale proportionnelle. Par contre le fait que les voyelles postérieures d'aperture non maxima sont arrondies n'est pas essentiel au point de vue du système. Comme exemple d'un tel système quadrangulaire on peut alléguer le système vocalique de ces dialectes monténégrins où les « semi-voyelles » du vieux-slave sont devenues non pas a (comme d'habitude en serbo-croate), mais un œ particulièrement ouvert (intermédiaire entre a et e)^ :

a as 0 e u i

(1) M. Reèetar, « Der Stokavische Dialekt » (Scliriflcn cler Balhankommission der k. U. Akademie der Wissenschaflen in Wien),

Par contre si la voyelle « sombre » d'aperture maxima est arrondie et si celle qui fait paire avec elle est une voyelle non-arrondie, sans être une voyelle antérieure, alors c'est seulement la forme des lèvres qui est phonologiquement pertinente pour cette paire de voyelles, et par suite c'est exclusivement l'opposition de forme des lèvres qui a aussi une valeur distinctive pour toutes les autres voyelles du même système, tandis que le caractère antérieur des voyelles nonarrondies ne joue que comme un phénomène secondaire, non essentiel. Comme exemple d'un tel système quadrangulaire on pourrait alléguer le système vocalique du dialecte polonais de Plaza (dans la petite Pologne occidentale)^ :

Les systèmes quadrangulaires à deux classes dans lesquels la paire vocalique d'aperture maxima est représentée par un phonème vocalique postérieur arrondi et par un autre phonème antérieur non-arrondi sont extrêmement rares. Les diverses particularités de localisation ne se laissent pas analyser dans des systèmes de ce genre : les phonèmes vocaliques se divisent en deux classes : une classe sombre et une classe claire — qui sont entre elles dans un rapport logique d'opposition équipollente. On peut alléguer comme exemple le système vocalique du dialecte uzbek de la ville de Taskent^ :

0 se o e u i

Ce rapport logique d'opposition équipollente existant entre

(1) P. Jaworek in Malerialy i prace komisji jezykoivej VII. Il faut entendre par ù un son intermédiaire entre u et o, et par y une voyelle qui, par son degré d'aperture, se place entre / et e; o et e sont fermés devant les nasales, mais en général ouverts. Le fait que dans ce système seule l'opposition de forme des lèvres possède un pouvoir distinctif se manifeste aussi dans la réalisation de divers phonèmes. Ainsi y n'est pas une voyelle antérieure, mais une voyelle non-arrondie de la série moyenne ; o et û présentent, en particulier après les gutturales, les labiales et en position initiale, un ij prosthétique. Dans beaucoup de dialectes polonais ayant des systèmes vocaliques de structure analogue l'élément arrondi est, dans les voyelles de cette classe, pour ainsi dire détaché, de sorte que ces voyelles sont réalisées sous forme de diphtongue : au, ne, uy. (2) E. D. Polivanov, - Uzbekskaja dialektologija i uzbekskij literaturnyj jazyk », Taskent 19.33, 14.

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les deux classes de localisation, qui est extrêmement rare dans les systèmes quadrangulaires, comme il a été dit, est au contraire dominant dans les systèmes triangulaires à deux classes. Les voyelles postérieures arrondies (« sombres ») s'opposent ici aux voyelles antérieures non-arrondies («claires») comme termes d'opposition équipollents ou « polaires », et le phonème vocalique d'aperture maxima a qui se trouve en dehors de cette opposition est une voyelle postérieure non-arrondie, c'est-à-dire qu'il n'appartient à aucune des deux classes de localisation qui existent pour les autres phonèmes du système vocalique en question. Comme exemple classique on peut alléguer le système vocalique bien connu du latin :

Des systèmes triangulaires semblables (avec seulement un nombre souvent différent de degrés d'aperture) apparaissent dans les langues les plus diverses de toutes les parties du monde.

Il n'arrive que rarement dans un système triangulaire à deux classes que la corrélation de forme des lèvres ou la corrélation de place de la langue possède seule un pouvoir distinctif, de sorte que le rapport entre les deux classes de localisation soit un rapport logiquement privatif. Cela peut être déduit, soit de la réalisation des phonèmes vocaliques, soit des circonstances dans lesquelles se fait la neutralisation des diverses oppositions. Comme exemples de systèmes triangulaires à deux classes dans lesquels seule la corrélation de forme des lèvres possède un pouvoir distinctif, on peut alléguer les systèmes vocaliques du russe, de l'artchine et de l'ostiak. En russe la position antérieure ou postérieure de la langue est conditionnée par l'entourage phonique : entre deux consonnes mouillées (palatalisées) « û », « a », « e », et « i » sont prononcés comme des voyelles antérieures (5, a, é, i) et même « u » est en cette position phonique déplacé vers l'avant (d'ailleurs moins que les autres voyelles) ; par contre après les consonnes non-mouillées (phonétiquement vélarisées) « u », « o » et « a » sont réalisés comme des voyelles de la série postérieure, « i » comme une voyelle de la série moyenne-postérieure {lu), et même « e » est prononcé en cette position par quelques Russes comme une voyelle de la série

Tiioyenne. Pour les voyelles russes la position postérieure ou intérieure de la langue est donc phonologiqueraent non pertinente : seule la corrélation de forme des lèvres a pour les phonèmes vocaliques une valeur phonologique ^. En artchine (langue caucasique orientale dans le Daghestan central), il existe une « corrélation d'arrondissement consonantique », c'est-à-dire que certaines consonnes se répartissent en arrondies et en non-arrondies. Cette corrélation est neutralisée aussi bien avant qu'après les voyelles arrondies -u et 0^. Par là ces voyelles s'opposent aux autres voyelles du système de l'artchine, à savoir aux voyelles non-arrondies a,- e, i, c'est-à-dire que toutes les voyelles sont classées en arrondies et en non-arrondies, tandis que la position postérieure ou antérieure de la langue apparaît comme non pertinente pour le classement des phonèmes vocaliques (et par suite aussi pour le contenu phonologique de ces phonèmes)^. En ostiak (plus précisément dans le dialecte kasym de l'ostiak septentrional, élevé aujourd'hui au rang de langue écrite) il existe dans la première syllabe du mot un système triangulaire à deux classes :

tandis que dans les autres syllabes apparaissent seulement les voyelles non arrondies i, c, s, a^. En autres termes la corrélation de localisation est ici neutralisée dans les syllabes non-initiales, de sorte que les voyelles non-arrondies représentent les archiphonèmes des oppositions en question u-i, 0-e, d-z. Et comme le choix de l'archiphonème est ici de toute évidence conditionné intérieurement, dans les paires u-i, 0-e, o-z, les non-arrondies ï, e, s, doivent être considérées

(I) Cela a pour effet de détacher dans la prononciation de o l'arrondissement des lèvres comme un élément particulier : d'où la réalisation presque diphtonguée du «o » russe comme ov, uo, ue, notamment chez les femmes russes.

(2) N. S. Troubetzkoy, i; Die Konsonantensysteme der ostkaulcasischen Sprachen •, Caucasica VIII (1931), 44.

(3) De la vient le fait que la place de la langue dans u, o, a avec un entourage phonique déterminé (au voisinage de h et de b) soit déplacé vers l'avant : voir A. Dirr, » Arcinskij jazyk », Sbornik malerialov dl'a opisanija meslnoslej i plemen Kavkaza XXXIV (1908), I.

(4) V. K. ètejnic, « Chantyjskij (ost'ackij) jazyk», Jazyki i pis'mennosV narodov Severa I (1937), 200-201.

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comme les termes non-marqués de ces oppositions et par suite l'arrondissement des lèvres doit être considéré comme marque de corrélation phonologiquement pertinente.

Comme exemple de système triangulaire à deux classes où seule la corrélation de place de la langue possède un pouvoir distinctif, on peut alléguer le système vocalique japonais. Ici la corrélation de mouillure consonantique (c'est-à-dire l'opposition entre consonnes mouillées et nonmouillées) est neutralisée devant les voyelles antérieures <?, t, tandis qu'elle reste maintenue devant les voyelles postérieures II, 0, a. Par là e, i s'opposent aux autres voyelles, c'est-à-dire que les voyelles se divisent en antérieures et en postérieures, tandis que la forme des lèvres est non pertinente pour la classification des phonèmes vocaliques (et par suite pour le contenu phonologique de ces phonèmes)^. Le système vocalique japonais et le système déjà mentionné de l'artchine (w, o, a, e, i) malgré leur apparente ressemblance sont donc phonologiquement tout différents, car dans l'un seule la corrélation de place de la langue et dans l'autre seule la corrélation de forme des lèvres sert de base phonologique.

Les systèmes vocaliques à trois classes contiennent outre les deux classes «extrêmes» de localisation, une classe « moyenne » qui est phonétiquement réalisée par des voyelles non-arrondies postérieures (ou moyennes) ou bien par des voyelles arrondies antérieures (ou moyennes). Le plus souvent la classe moyenne de localisation est représentée par des voyelles arrondies antérieures. Le rapport de la classe moyenne de localisation aux classes extrêmes n'est pas le même dans toutes les langues. Par l'existence de cette classe moyenne de localisation, l'analyse des complexes de localisation qui se présentent dans les classes extrêmes est partiellement facilitée et partiellement rendue plus difTicile.

Dans un système vocalique à trois classes, la classe moyenne de localisation consistant en voyelles antérieures arrondies peut se trouver en rapport étroit, selon les langues, soit avec l'une, soit avec l'autre des classes extrêmes de localisation. Ce rapport étroit se manifeste principalement dans la

(1) Dans ces conditions il est compréhensible que le u japonais soit réalisé si souvent (et même, semble-t-il, la plupart du temps) sans aucun arrondissement des lèvres.

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possibilité de neutraliser les oppositions dont il s'agit. Par exemple en finnois les oppositions y{— iï)-ii^ ô-o et d-a sont neutralisables, y, ô, à ne pouvant se trouver après une syllabe ayant pour voyelle a, o, ou a et réciproquement ii, o, a n'étant pas tolérés après une syllabe ayant pour voyelle y, ô, à. Par contre les oppositions ii-i, y-i, o-e, ô-e ne sont pas neutralisables. En autres termes sont neutralisables seulement les oppositions entre voyelles postérieures et antérieures (de même degré d'aperture), tandis que les oppositions entre voyelles arrondies et non-arrondies (de même degré d'aperture) sont constantes. Après une syllabe avec u, y, o, ô, a, à, il n'y a donc que cinq voyelles possibles, à savoir : après a, o, a

les voyelles o e, et après y, o, à les voyelles ô e. Les

classes de timbre se répartissent tout autrement dans un système vocalique à trois classes comme le polabe^. En polabe existait la corrélation de mouillure consonantique, qui était neutralisée devant toutes les voyelles antérieures et devant la voyelle d'aperture maxima a qui se trouvait en dehors des classes de localisation : de la sorte les voyelles postérieures u, o, a acquéraient une position particulière dans le système. Les oppositions entre les voyelles postérieures et antérieures de même degré d'aperture étaient constantes, non neutralisables ; par contre les oppositions entre voyelles antérieures arrondies et non-arrondies de même degré d'aperture {ii-i, ô-ê] étaient neutralisables après v et /, les archiphonèmes étant représentés par les voyelles nonarrondies I, ê. Par là la classe moyenne de localisation était liée plus étroitement à la classe antérieure. Il existait une certaine hiérarchie entre la corrélation de place de la langue et la corrélation de forme des lèvres :

1, . , • 1, . , . s arrondies

voyelles postérieures — voyelles antérieures , ,•

•^ ^ "^ 'non-arrondies

les particularités de forme des lèvres étant phonologiquement non pertinentes pour les voyelles postérieures 2. On peut représenter cela graphiquement de la façon suivante :

(1) N. s. Troubetzkoy, « Polabische Studien » [Sitzungsberichte Wien. Akad., phil.-hisl. Klasse CCXI, n» 4, 128 et ss.).

(2) De là dépendent certaines particularités de réalisation des phonèmes vocaliques polabes. Ainsi le a polabe paraît avoir été prononcé comme une voyelle postérieure sans arrondissement des lèvres (voir X. S. Troubetzkoy,

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u ûy i

A ce qu'il semble, les systèmes vocaliques à trois classes comme celui du finnois et celui du polabe, où la classe moyenne de localisation se lie plus étroitement à l'une des deux classes extrêmes (d'où il résulte une certaine hiérarchie entre la corrélation de place de la langue et la corrélation de forme des lèvres), les systèmes de ce genre sont relativement rares. Dans la plupart des systèmes à trois classes avec voyelles antérieures arrondies dans la classe moyenne de localisation, on ne peut établir aucun rapport plus étroit entre cette classe de localisation et l'une des deux classes extrêmes. Par exemple en allemand littéraire, en hollandais, en français, en norvégien, en suédois et en danois, les trois classes de localisation sont entre elles comme des termes d'opposition équivalents, et, autant que nous le sachions, en albanais du nord, ' en esthonien, en zyriane^, et en annamite^, il n'y a non plus aucune raison pour supposer un rapport plus étroit entre la classe moyenne de localisation et l'une des deux classes extrêmes. En kurine également (appelé aujourd'hui lesghe) où les oppositions a-e et u-i ne sont pas neutralisables, tandis que les oppositions iï-u et û-i sont toutes deux neutralisées en certaines positions (un û accentué ne peut pas se trouver dans une syllabe après ii ou i, et de leur côté un u ou un i accentués ne sont pas admis après une syllabe ayant un ù), le rapport de la classe moyenne de localisation aux deux classes extrêmes est pareillement étroit^.

Dans les systèmes vocaliques à trois classes dont il a été question jusqu'ici, la classe moyenne de localisation est représentée par des voyelles antérieures arrondies. Beaucoup plus rares sont les systèmes où la classe moyenne de localisation consiste en voyelles postérieures (ou moyennes) non-

« Polabische Studien », 42 ss.) ; d'un autre côté û, ô étaient prononcés avec im arrondissement dissymétrique, c'est-à-dire à peu près comme ûi, ôe, ce par quoi l'élément arrondi était particulièrement mis en relief (comp. ibid., p. 50 et ss.)

(1) G. S. Lytkin, « Z\T'anskij kraj pri episkopach permskij i zjT'anskij jazyk ., SPb. 1889.

(2) Alfred Bouchet, "Cours élémentaire d'annamite», Hanoï-Haiphong 1908^

(3) P. K. Uslar, « Etnografija Kavkaza », c. 1 : Jazykoznanije, vyp. 6 i K'urinskij jazyk », Tiflis 1896.

arrondies ; comme exemples on peut citer le roumain, le siamois^, le votiak (ou « oudmourt »)^. Dans des systèmes de ce genre il existe aussi parfois un rapport étroit entre la classe moyenne de localisation et l'une des classes extrêmes. Également dans le dialecte sorabe oriental de Muskau (wende de Lusace orientale) décrit par L. \'. Scerba^, l'opposition entre les voyelles de la classe moyenne de localisation et celles de la classe antérieure est neutralisée après les consonnes linguales non gutturales (c'est-à-dire après les dentales, les palatales, les sifflantes, les sons r et /), de sorte qu'après d, i, n, l, r, s, z, c apparaissent les voyelles moyennes non-arrondies ï (ë de Scerba) et ë (œ de Scerba), mais par contre après 3', c', z\ s', n\ /', r', y apparaissent les voyelles antérieures i et z (tandis que par ex. après les labiales on peut trouver aussi bien i, e que ï, ë avec fonction distinctive). Les voyelles de la classe moyenne de localisation se trouvent donc ici dans un rapport étroit avec celles de la classe antérieure (les plus claires). Toutefois il semble que de tels rapports ne se présentent que rarement dans les systèmes vocaliques à trois classes ayant une classe moyenne de localisation non arrondie.

En ce qui concerne les systèmes vocaliques à quatre classes, ils se présentent beaucoup plus rarement que les systèmes à trois classes. Comme exemple, on peut citer le système vocalique :

u m û i qui existe dans beaucoup de langues turques. Dans les langues turques qui appliquent d'une façon conséquente ce qu'on appelle !'« harmonie vocalique » le système vocalique indiqué ci-dessus n'existe comme tel (c'est-à-dire avec sa pleine valeur phonologique) que dans les syllabes initiales de mot tandis que dans toutes les autres syllabes les oppositiojis de localisation sont neutralisées, et les particularités de localisation des voyelles dans les syllabes non-initiales se règlent dans leur réalisation d'après la voyelle de la syllabe précédente. Il faut compter parmi les systèmes à quatre classes un système comme celui du tchérémisse oriental* où les

(1) Walter Trittel, • Einfûhrung in das Siamesische », Lehrb. d. Semin. f oriental. Sprachen zu Berlin XXXIV (1930).

(2) A. J. Emeljanov, « Grammatika vot'ackogo jazyka n, Leningrad 1927.

(3) V. L. Scerba, « Vostocnoluzickoje narecije », 1915.

(4) Voir Odôn Beke, « Texte zur Religion der Osttscheremissen 1, Anîhropos XXIX (1934).

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voyelles d'aperture minima présentent quatre classes de localisation, celles d'aperture moyenne trois classes, et celles d'aperture maxima seulement deux classes de localisation, de sorte que le système tout entier comporte neuf phonèmes vocaliques. En outre, la corrélation de place de la langue est neutralisable dans toutes les paires de voyelles, tandis qu'au contraire la corrélation de forme des lèvres n'est neutralisable que dans les voyelles d'aperture minimal Ce système vocalique pourrait donc être approximativement représenté par le schéma suivant (en gardant la transcription d'« Anthropos ») :

Il ii d i

Il existe toutefois aussi des systèmes vocaliques à quatre classes, où les oppositions de localisation sont en général nonneutralisables, de sorte que les classes de localisation sont toutes quatre entièrement autonomes et sont équivalentes entre elles. A ce type paraît appartenir le système vocalique de l'ostiak-samoyède (aujourd'hui «sôlkoup»)^ :

à SB

0 3 0e Il iii y i

où aucune opposition n'est neutralisable.

C) Parliculariiés de degré d'aperture (on de plénitude vocale)

Il a été question ci-dessus des systèmes vocaliques dits « linéaires », dont les termes ne possèdent que des particularités de degré d'aperture, mais aucune particularité de localisation

(1) La neutralisation a lieu dans les syllabes non-initiales, de sorte que le choix des représentants des archiphonèmes est conditionné extérieurement (c'est-à-dire par la voyelle de la syllabe précédente) : par ex. après une syllabe avec it, 0, a, S, c'est a qui apparaît comme voyelle d'aperture maxima ; après une syllabe avec ù, ô, à il ne peut y avoir qu'un à comme voyelle d'aperture maxima (après une syllabe avec e, i la voyelle d'aperture maxima est représentée par à), etc.

(2) G. N. Prokofjev, « Sel'kupskij (ost'acko-samojedskij) jazyk », Nauânoissled. Associacija Instilnta Narodov Sevcra, Triidy po lingvislike IV, vyp. I, Leningrad 1935.

(ou de ton propre). On se demandera s'il existe aussi des systèmes dont, à l'inverse, les termes ne possèdent que des particularités de localisation, mais aucune particularité de degré d'aperture. Jac. van Ginneken croit pouvoir répondre affirmativement à cette question et il cite comme exemples les systèmes vocaliques du lakke (langue caucasique orientale du Daghestan central) et !'« assyro-babylonien des inscriptions achéménides »^. Sur ce dernier exemple on ne peut en somme porter aucun jugement, puisqu'il s'agit d'une langue morte. Quant au lakke, on peut démontrer d'une façon positive que les phonèmes vocaliques de cette langue comportent non seulement des particularités de localisation, mais encore des particularités de degré d'aperture. Certes les trois voyelles du lakke sont réalisées dans la plupart des positions phoniques comme u, a, i et cette circonstance a amené .Jac. van Ginneken à admettre qu'il s'agirait pour u d'une voyelle «postérieure arrondie en général», pour i d'une voyelle « antérieure non-arrondie en général », et enfin pour a d'une voyelle « postérieure non-arrondie en général », de sorte que le degré d'aperture de ces trois voyelles serait sans importance phonologique. Toutefois, dans le voisinage des consonnes mouillées-emphatiques, la réalisation des trois phonèmes vocaliques du lakke est modifiée : « u » est en cette position réalisé comme o, « i » comme e, et « a » comme à^. Il n'existe donc pas en cette position entre « i » et « a » une opposition de localisation, mais bien une opposition de degré d'aperture. De la comparaison des deux variantes de chaque phonème vocalique du lakke, il résulte que pour « a » seul le degré maximum d'aperture est essentiel, tandis que pour (( u » et (( i » sont phonologiquement pertinents d'abord le degré minimum d'aperture et ensuite une particularité déterminée de localisation : à savoir pour « u » la localisation arrondie et pour « i » la localisation non-arrondie. Le lakke ne peut donc en aucune façon être invoqué comme preuve qu'il puisse exister des systèmes vocaliques sans particularité de degré d'aperture. Le même raisonne-

(1) Jac. van Ginneken, « De ontwikkelingsgeschiedenis van de systemen der menschelijke taalklanken », Amsterdam 1932, 5.

(2) Voir P. K. Usiar, « Etnografija Kavkaza, ô. I : Jazykoznanije, vyp. IV Lakskij jazyk », Tiflis 1890, 4-5, ouvrage dans lequel toutefois la description de la prononciation des voyelles est extrêmement peu claire. Nos indications reposent sur des observations personnelles. En outre il faut souligner le fait que les signes a, e, ô ne sont employés que d'une façon tout à fait conventionnelle.

114 N. s. TROUBETZKOY

ment vaut aussi pour les autres langues ayant également un système vocalique à trois termes du type «u, a, i »i. En arabe il existe entre « i » et « a » une opposition évidente de degré d'aperture, car le « a » (s'il ne se trouve pas au voisinage d'une « consonne emphatique ») est réalisé la plupart du temps comme une voyelle antérieure ; après les consonnes emphatiques le « a » présente au contraire un timbre « sombre », de sorte que dans cette position il se trouve plutôt en opposition d'aperture avec « u ». Avant les « consonnes emphatiques », le « a » arabe est réalisé comme une voyelle postérieure ou moyenne-postérieure (comme a dans angl. f ailier), mais dans cette position le « i » bref est lui aussi prononcé comme ï moyen-postérieur, de sorte qu'également dans ce cas il existe entre « a » et « i » une opposition de degré d'aperture^. On doit donc admettre pour « u », «a», «i» arabes les mêmes particularités phonologiques que pour les trois phonèmes du lakke dont il a été question plus haut. En persan moderne le « a » long est normalement prononcé arrondi, tandis que le « a » bref est devenu à. Par conséquent il existe ici une opposition de degré d'aperture, d'une part entre le a long et la voyelle corre,spondante la plus sombre (u), et d'autre part entre le à bref et la voyelle correspondante la plus claire (e)^. Également dans d'autres langues qui possèdent une seule voyelle <■'- très sombre », une seule voyelle K très claire » et une seule voyelle « neutre » quant à la localisation, la voyelle «neutre» est en même temps aussi beaucoup plus ouverte que les deux autres, et tandis qu'entre la voyelle < très sombre » et la voyelle « très claire » il n'existe réellement qu'une opposition de localisation, ces deux voyelles se trouvent toutes deux vis-à-vis de la voyelle « neutre » en opposition de degré d'aperture, opposition qui est particulièrement évidente en certaines positions phoniques.

(1) D'ailleurs Jac. van Ginneken ne paraît pas le nier : op. cit. 6, il indique l'arabe et le persan moderne comme exemples de systèmes triangulaires.

(2) Voir W. H. T. Gairdner, « The Phonetics of Arabie » fThe American University of Cairo Oriental SîudiesJ, Huraphrey Milford Oxford University Press 1935, Chapter VI (The Vowels Described; et VII (Influence of Consonants on Vowels'.

(3) Du reste la différence entre le timbre des voyelles loneues et celui des voyelles brèves est si forte en persan moderne qu'on pourrait être amené à admettre un unique système quadransTilaire formé de six phonèmes vocaliques : u, 0, D, SE, e, i, et à considérer la longueur de u (:), a (:), et i (:) comme non essentielle. Bien entendu cela contredirait les principes de la métrique persane.

Il n'existe donc aucun système vocalique sans opposition distinctive de degré d'aperture. Certes cela ne vaut que pour l'ensemble du système : dans les « systèmes partiels », c'est-àdire dans ceux qui, dans une langue donnée, n'existent qu'en une position phonique déterminée, les oppositions de degré d'aperture peuvent se trouver exclues. Par exemple en russe dans les syllabes prétoniques après consonnes mouillées comme après c, s, i, il n'apparaît que deux phonèmes vocaliques : fet û, dont le contenu phonologique dans cette position spéciale ne consiste qu'en leurs particularités de localisation : I non-arrondi, û arrondi. Toutefois ce système partiel n'existe pas d'une façon indépendante, mais seulement en liaison avec le système partiel des autres syllabes atones (w, à, î), et avec celui des syllabes accentuées [u, o, a, e, i) qui ne présentent pas seulement des classes de localisation, mais aussi des oppositions de degré d'aperture.

Toute langue possède donc un système vocalique ayant des oppositions de degré d'aperture. De même que tous les phonèmes ayant la même particularité de localisation forment à l'intérieur du système vocalique donné une « classe de localisation », de même tous les phonèmes vocaliques ayant la même aperture (ou plénitude vocale) constituent à l'intérieur de ce même système un « degré d'aperture » (ou «degré de plénitude vocale»). En conséquence les systèmes vocaliques peuvent être répartis, non seulement en systèmes « à une classe » (ou « linéaires »), « à deux classes »^ « à trois classes », « à quatre classes », mais aussi en systèmes « à deux degrés » « à trois degrés », « à quatre degrés », etc.

Les systèmes à deux degrés ne sont pas rares. On a déjà mentionné ci-dessus le système du lakke, de l'arabe et du persan moderne. Ce sont des systèmes iriangulaires à deux degrés et à deux classes, c'est-à-dire schématiquement :

A ce même type appartiennent encore certains autres systèmes vocaliques, par ex. les systèmes du tlingit et du haida (en Amérique du Nord)i et celui du vieux-perse. Mais il existe aussi des systèmes quadrangulaires à deux degrés, par ex. le système vocalique de la langue Tonkavva (au

(1) Voir sur ces deux langues John R. Swanton dans le Biillelin of tlie Bureau of American Elhnologij XL (= Handbook of American Indian Languages par Fr, Boas, I).

116 N. s. TROUBETZKOY

Texas) ^, qui ont une classe de localisation postérieure et une classe antérieure, de sorte que les voyelles de la classe postérieure sont réalisées plus ouvertes que les voyelles correspondantes antérieures, et que du point de vue phonétique il n'existe aucune symétrie :

0 i Un système quadrangulaire à deux degrés et à trois classes se présente par ex. en kurine (ou « lesghe »)^ :

u iï i

Comme exemple d'un système quadrangulaire à deux degrés et à quatre classes, on peut citer le système vocalique déjà mentionné de beaucoup de langues turques :

Il lu il i

Il est clair que dans tous les systèmes vocaliques à deux degrés, l'opposition de degré d'aperture peut être considérée comme une opposition logiquement privative : « ouverte-non ouverte », ou « fermée-non fermée ». Mais comme, autant que nous le sachions, cette opposition de degré d'aperture paraît n'être jamais neutralisable, elle n'est devenue nulle part une opposition effectivement privative^.

La grande majorité des langues présente des systèmes vocaliques à trois degrés. Le système triangulaire à deux classes et à trois degrés :

(1) Harry Hoijer dans Handbook of American Indian Languages, publ. by ihe University of Chicago, vol. III.

(2) Plus- précisément dans la langue écrite lesghe d'aujourd'hui et dans le dialecte étudié par le Baron P. K. Uslar (« Etnografija Kavkaza I, Jazykoznanije, vyp. VI. K'urinskij jazyk », Tiflis 1896), où o n'est qu'une variante combinatoire de u, et à en partie une variante combinatoire de e, et en partie le représentant de l'archiphonème de l'opposition a-e devant l'occlusive pharyngale.

(3) En kurine (« lesghe «) au voisinage des voyelles fermées u, ù, i certaines oppositions consonantiques sont neutralisées et comme la neutralisation dite « conditionnée par le contexte » a lieu habituellement dans le voisinage du terme marqué d'une opposition (voir plus loin chap. V, 2d), on peut considérer en kurine les voyelles fermées u, û, i comme marquées et les voyelles ouvertes a, e comme non-marquées. Pour le bulgare, voir pp. 124-125.

PRINCtPFS DE PHONOLOGIE 117

existe (avec différentes réalisations) dans de nombreuses langues de toutes les parties du monde : on peut nommer en Europe le grec moderne, le serbo-croate, le tchèque, le polonais (langue écrite) ; en Union Soviétique le russe (langue écrite), l'erza-mordve, le géorgien, l'avar, l'ande, l'artchine, le samoyède-tavgy (« nganasane ») ; en Asie le japonais, le tamoul ; en Afrique le lamba, le shona, le zoulou, le ganda, le chiche wa ; en Amérique le maya, etc. Mais les systèmes triangulaires à trois classes et à trois degrés ne sont pas non plus rares. Parmi les systèmes quadr angulaires à trois degrés on pourrait citer ici de nouveau le système vocalique :

des dialectes monténégrins.

Dans tous les systèmes vocaliques à trois degrés les divers degrés d'aperture se trouvent l'un vis-à-vis de l'autre dans un rapport d'opposition graduelle. La possibilité de neutralisation d'une opposition phonique à l'intérieur d'un tel système a lieu conformément aux règles valables pour la neutralisation des oppositions graduelles, c'est-à-dire qu'où bien le représentant de l'archiphonème est le terme extrême de l'opposition, ou bien son choix est conditionné extérieurement.

Notablement plus rares que les systèmes à trois degréte sont les systèmes à quatre degrés, Cependant ils apparaissent dans un assez grand nombre de langues des diverses parties de la terre. On peut citer comme exemple le système triangulaire de l'italien :

et le système quadrangulaire déjà mentionné de beaucoup de dialectes polonais :

(dans la transcription traditionnelle des dialectologues polonais). Également dans ce cas (comme en général dans

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tous les systèmes vocaliques à plus de deux degrés) les diverses oppositions de degré d'aperture sont des oppositions graduelles. Là où quelques-unes de ces oppositions sont neutralisables, il en résulte des rapports particuliers. Si notamment l'opposition entre les deux degrés moyens d'aperture est neutralisable, cette opposition perd son caractère graduel et se change en une opposition privative. La « marque » est ici soit le « caractère fermé », soit le « caractère ouvert », selon le terme de l'opposition qui représente l'archiphonème. Par ex. dans le dialecte écossais de l'île Barra (Hébrides) i, il existe un système vocalique à quatre dégrés, mais seulement dans la première syllabe du mot, tandis que dans les autres syllabes les oppositions moyennes 0-0 et e-ae sont neutralisées, et de telle sorte qu'en cette position apparaissent seulement les voyelles ouvertes o et se: ces voyelles peuvent donc être considérées comme les termes non marqués de l'opposition et la corrélation o-o, e-se peut être appelée « corrélation de fermeture ». Par contre là où l'opposition d'aperture neutralisable comporte un des degrés d'aperture extrêmes (c'est-à-dire le degré maximum ou minimum), le caractère graduel de l'opposition n'est pas modifié. En danois les oppositions ii-o, y-0 , i-e sont neutralisées devant nasale entravée (comme devant ») et il existe une tendance nette à neutraliser également ces oppositions devant r~. Malgré cela o, ô, e danois ne peuvent être considérés comme des u, y, i ouverts. Les choses vont tout autrement là où tout le système vocalique est affecté par ces neutralisations. Un cas de ce genre existe en ibo (Nigeria méridionale)^. Cette langue possède un système vocalique à quatre degrés et à deux classes, dans lequel les oppositions de degré d'aperture sont neutralisables d'une part entre les voyelles du l^r et du 2^ degrés, et d'autre part entre les voyelles du 3^ et du 4^ degrés, et cela de telle sorte qu'il existe une proportion « 1 : 2 = 3 : 4 ». Un mot peut contenir seulement les voyelles des degrés 1 et 3 ou bien les voyelles des degrés 2 et 4, et tous les aiïixes (préfixes et suffixes) se règlent à ce point de vue sur le vocalisme du radical. Dans ce système

(1) Cari Hjalraar Borgstrôm, « The Dialekt of Barra in the Outer Hébrides », Norsk Tidskrifl for Sprogvidenskap VII (1935).

(2) A. Martinet, «La phonologie du mot en danois», Paris 1937, 17-19 {BSL XXXVIII, 1937, 2).

(3) Ida C. Ward, « An Introduction to the Ibo Language », Cambridge

toutes les oppositions de degré d'aperture sont donc équipollentes^ :

large étroit

s ouvert o-a 4® degré d'aperture

f fermé o-z 3® — —

^ ouvert u-e 2® — —

I fermé u-i 1^^ — —

On peut classer les mots (ou mieux les radicaux ou les racines) de cette langue en « mots à voyelle ouverte » et en « mots à voyelle fermée », tandis que les affîxes se classent en « affîxes à voyelle large » et en « affîxes à voyelle étroite ». Mais aucune de ces classes ne peut être considérée comme marquée ou non marquée.

Les systèmes vocaliques à quatre degrés sont, on l'a dit, beaucoup plus rares que ceux à trois degrés. Quant aux systèmes à cinq degrés, ils peuvent être considérés comme d'une rareté toute particulière. En Europe de tels systèmes existent en Suisse, par ex, dans le dialecte de Kerenz, dans le canton de Claris 2. En Afrique le fante (sur la Côte de l'Or) paraît posséder un système triangulaire à deux classes et à cinq degrés : u, u, 0, o, a, z, e, i, i^. Un système triangulaire à deux classes et à six degrés paraît exister en gweabo (Libéria) au cas où l'opposition entre voyelles « claires » (bright) et voyelles « troubles » (muffled) qui régit ce système devrait être considérée comme une opposition de degré d'aperture^. Il existe en gweabo une sorte d'« harmonie vocalique » qui suppose la possibilité de neutraliser les oppositions entre les degrés 1 et 2, 3 et 4, 5 et 6. Les règles de cette harmonie vocalique sont beaucoup plus compliquées qu'en ibo. En tout cas elle suppose la structure suivante de tout le système (nous laissons telle quelle la transcription de E. Sapir) :

(1) On remarquera que les voyelles non-arrondies sont ici réalisées beaucoup plus « ouvertes » que les v^oyelles arrondies correspondantes, de sorte que d'un point de vue purement phonétique ce système n'est pas symétrique. M"« Ida C. Ward transcrit la voyelle arrondie du 2^ degré d'aperture par 6, mais nous nous sommes permis de remplacer ce signe par u.

(2) J. Winteler, « Die Kerenzer Mundart des Canton Glarus », Leipzig 1876.

(3) D. Westermann et Ida C. Ward, « Practical Phonetics for Students of Afrif-an Languages », London 1933, 172 ss.

(4) Edward Sapir, « Notes on the Gweabo Language of Libéria » [Language VII, 1931), 31 ss.

120 N. s. TROLBETZKOY

large

s « claire » a 6^ degré d'aperture

' « trouble » 0 E 5® — —

^ « claire » o z 4^ — —

^ i* « trouble » o e 3^ — —

,, ., \ (^ claire » o e 2^ — —

étroite , . ui " "• i^r

f «trouble» u f 1^^^ — —

Dans tout système vocalique la classe de localisation la plus sombre et la classe de localisation la plus claire contiennent toujours le même nombre de degrés d'aperture. Cela vaut sans réserve pour le système quadrangulaire, tandis que dans le système triangulaire s'y ajoute encore la voyelle d'aperture maxima qui se trouve en dehors des classes de localisation. Ainsi par ex, un système quadrangulaire à quatre degrés doit contenir quatre voyelles de la classe de localisation la plus sombre et quatre voyelles de la classe de localisation la plus claire, tandis qu'un système triangulaire à quatre degrés ne contient que trois voyelles sombres et trois voyelles claires, et en plus la voyelle d'aperture maxima. Dans les systèmes quadrangulaires la neutralisation des diverses oppositions d'aperture se produit d'habitude en même temps aussi bien dans la classe de localisation la plus sombre que dans la classe de localisation la plus claire, de sorte que le résultat de cette neutralisation est de nouveau un système partiel quadrangulaire (avec un plus petit nombre de degrés d'aperture). Dans les systèmes triangulaires la neutralisation d'un degré d'aperture déterminé se produit, soit dans les deux classes extrêmes de localisation — auquel cas il se produit un système partiel également triangulaire, — soit seulement dans l'une des deux classes extrêmes de localisation — auquel cas le système partiel est quadrangulaire. — Ainsi par ex. dans certains dialectes grecs modernes l'opposition entre le premier et le second degrés d'aperture( il s'agit d'un système triangulaire à deux classes et à trois degrés) est neutralisée dans les syllabes atones^ de sorte qu'en cette position phonique on a un système triangulaire à deux degrés :

accentué o e inaccentué ^

u i Il i

(1) A. Thumb, « Handbuch der neuarriechischen Volkssprache », 6, et B. Havrânek dans Proceedings of the International Congress of Phonelic Sciences I, 33.

Par contre dans des dialectes grand-russes septentrionaux où les syllabes accentuées présentent également un système triangulaire à deux classes et à trois degrés, l'opposition a-e est neutralisée dans les syllabes inaccentuées et le représentant de l'archiphonème est conditionné extérieurement (après consonne mouillée e, après consonne non-mouillée a) : il en résulte un système quadrangulaire à deux degrés^ :

accentué o e inaccentué - r

Il serait facile de multiplier ces exemples.

Dans les systèmes vocaliques à trois classes la classe moyenne de localisation ne peut contenir plus de phonèmes vocaliques que chacune des classes extrêmes. Un nombre égal de voyelles apparaît dans les trois classes, principalement dans les systèmes triangulaires : voir par ex. le système du mongoP :

Au contraire dans les systèmes quadrangulaires à trois classes la classe moyenne de localisation contient presque toujours moins de phonèmes vocaliques que chacune des classes extrêmes (voir par ex. les systèmes vocaliques cités plus haut du finnois et du kurine ou lesghe). Il n'est pas rare non plus que le même fait apparaisse dans des systèmes triangulaires ; tel est par ex. le système vocalique norvégien ^ :

de même que les systèmes analogues (mais réalisés autrement) du polabe, de l'annamite, du dialecte écossais de l'île Barra et (avec une série moyenne non arrondie) du dialecte sorabe oriental de Muskau, déjà mentionné ci-dessus et

(1) R. Jakobson, TCLP II, 89.

(2) A. V. Burdukov, « Rusko-mongol'skij slovar' razgovornogo jazyka, s predislovijem i grammaticeskim oôerkom N. N. Poppe », Leningrad 1935, de même que N. N. Poppe, « Stroj chalcha-mongorskogo jazyka » (= Slroj jazijkov, fasc. 3), Leningrad 1935, 8-10.

(3) Cari Hjalmar Borgstrom, « Zur Plionologie der norwegischen Schriftsprache », Norsk Tidskrifi for Sprogvidenskap IX (1937), 251.

122 \. s. TROIBKTZKOY

décrit par V. L. Scerba, etc. Dans le cas où la classe moyenne de localisation contient moins de degrés d'aperture que chacune des classes extrêmes, il lui manque généralement le correspondant des voyelles les plus ouvertes des classes extrêmes de localisation. En tout cas le degré d'aperture minima paraît toujours représenté complètement (c'est-à-dire par troia phonèmes vocaliques) dans les systèmes à trois classes.

Il résulte de ce qui vient d'être dit que la classe moyenne de localisation peut être souvent représentée dans un système à trois classes par un unique phonème vocalique, de sorte que ce phonème doit présenter le même degré d'aperture que les voyelles d'aperture minima des classes extrêmes de localisation. Et de fait les exemples de cet état de choses ne manquent pas ; on peut citer le système déjà mentionné du kurine (ou lesghe) :

Il û i

En moyen-grec existe un système triangulaire à trois degrés où la série moyenne est représentée seulement par ii :

u il i

En tubatoulabal (langue indienne du groupe shoshon de la famille Outo-aztèque) existe également, aujourd'hui encore, un système analogue, avec cette différence qu'à la place de û apparait un ï non arrondi^, et ce ne sont nullement les seuls cas de ce genre.

La neutralisation des diverses oppositions de degré d'aperture a lieu dans les systèmes vocaliques à trois classes selon les mêmes règles que dans les systèmes à deux classes, mais la classe moyenne de localisation ne peut pas, même dans les systèmes partiels, contenir plus de phonèmes que chacune des classes extrêmes de localisation. Comme les oppositions de localisation sont fréquemment neutralisables, il arrive souvent que, à côté d'un système général à trois classes et à plusieurs degrés, existe un système partiel à deux classes (ou même linéaire) et à deux degrés. Ainsi le système vocalique à trois classes et à trois degrés du mongol mentionné ci-

(1) Charles F. Voegelin, « Tubatiilabal Grammar <> {Universilij of ('.aUfornia Publicalions in American Arclieolngij and Elhnologi], XXXIV, n° 2, 55 ss.).

dessus n'existe comme tel que dans la première syllabe du mot :

Dans les syllabes non-initiales, après une syllabe à voyelle i, l'opposition û-ô est neutralisée et il se produit le système partiel suivant :

Enfm après une syllabe avec n'importe quelle voyelle autre que i sont neutralisées d'une part les oppositions de localisation u-ii, o-ô, ô-e, o-e et d'autre part les oppositions de de|?ré d'aperture o-a, ô-a, e-a, d'où il découle le système partiel suivant^ :

Tout cela ne vaut que pour les voyelles longues du mongol. Dans les voyelles brèves, après une syllabe à voyelle /, toutes les oppositions de localisation sont neutralisées de sorte qu'il se produit un système linéaire à trois degrés :

Après une syllabe ayant une voyelhe autre que i ce système se restreint encore et il n'existe plus que deux phonèmes vocaliques brefs : « i » et « e », ce dernier adoptant la qualité de la voyelle de la svllabe précédente.

Il a été dit ci-dessus que dans les cas où la classe moyenne de localisation d'un système vocalique à trois classes est représentée par un seul phonème vocalique, ce phonème présente le degré minimum d'aperture et forme groupe avec les voyelles d'aperture minima u et i des séries extrêmes de localisation. Cette règle s'applique sans exception là où il s'agit d'une voyelle antérieure arrondie ; s'il n'existe dans

(1) La réalisation de U et de A est conditionnée par la qualité de la voyelle de la syllabe précédente : U après les voyelles postérieures et après a est réalisé comme u ; après û, ô, e il est réalisé comme ù. A après u, a est réalisé comme a, après 0 comme o, après û, e comme e, et après ô comme ô. Voir N. X. Poppe, « Stroj chalcha-mongol'skogo jazyka », 10-11.

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le système vocalique qu'un seul phonème de ce genre, c'est toujours un u, jamais un ô. Mais il existe des cas où un système vocalique à plusieurs degrés contient, outre les voyelles des classes extrêmes de localisation, un phonème vocalique non arrondi qui n'appartient à aucune de ces classes et qui ne présente ni le degré maximum ni le degré minimum d'aperture. Comme ce phonème vocalique ne peut être caractérisé que négativement, on peut l'appeler une « voyelle indéterminée »^. Ce phonème ne peut pas être confondu avec l'unique représentant de la classe moyenne (non-arrondie) de localisation : celui-ci se trouve vis-à-vis de u et de i en opposition de localisation proprement dite (opposition bilatérale isolée), tandis que la «voyelle indéterminée » ne se trouve en rapport d'opposition bilatérale vis-à-vis d'aucun autre phonème du système vocalique et ne participe en tout cas à aucune opposition de localisation proprement dite.

Beaucoup de langues des diverses parties du monde possèdent une voyelle indéterminée dans le sens qui vient d'être défini, et cela aussi bien dans les syllabes accentuées que dans les syllabes inaccentuées. Elle peut être aussi bien longue que brève : la voyelle du mot anglais bird « oiseau » (en anglais méridional standardisé) peut être considérée comme une voyelle indéterminée longue. Mais beaucoup de langues ne présentent la voyelle indéterminée que dans des systèmes partiels, en des positions phoniques où beaucoup d'oppositions d'aperture et de localisation sont neutralisées.

Il résulte de tout cela que la voyelle indéterminée ne doit pas être considérée comme un unique représentant d'une classe moyenne de localisation déterminée, mais comme un phonème vocalique se trouvant en dehors des classes de localisation. Toutefois cette voyelle indéterminée peut entrer par là en rapport particulier avec la voyelle d'aperture maxima cjui se trouve de même en dehors des classes de localisation, et qui caractérise les systèmes triangulaires. En certaines circonstances une voyelle « indéterminée » peut devenir « déterminée » dans un système triangulaire, en entrant dans un rapport d'opposition bilatérale avec « a ». Un cas de ce genre existe par ex. en bulgare. La voyelle indéterminée du bulgare présente à peu près le même degré d'aperture que o et que e, mais en outre n'est ni arrondie ni

(1) V. Brôndal, « La structure des systèmes vocalique? », TCLP VI, 65.

palatale. Une opposition de localisation proprement dite entre a et o bulgares ou entre 9 et e bulgares pourrait à peine être admise. Mais on pourra établir les proportions o :a = u:9, e:a = i :9 et la proportion qui en dérive u:o = i:e = dia. Que cette proportion corresponde à une réalité, c'est ce que prouvent les rapports dans les syllabes inaccentuées (au moins dans une partie des types locaux de prononciation) : dans ces syllabes o, e, a ne sont pas admis, mais seulement M, i, a, c'est-à-dire que les oppositions de degré d'aperture u-o, i-e, d-a sont neutralisées, mais que le caractère triangulaire du vocalisme est conservé. Cela peut être représenté graphiquement de la façon suivante :

accentué inaccentué

Le système vocalique bulgare serait donc un système triangulaire à trois classes, où la classe moyenne de localisation serait caractérisée par son caractère neutre et par l'élévation du degré d'aperture de ses membres^.

Le système vocalique bulgare paraît être un cas assez rare. Dans les autres langues connues de nous et qui contiennent une « voyelle indéterminée », on ne peut établir entre cette voyelle et « a » aucun rapport bilatéral particulier, de sorte qu'il n'existe aucun motif pour comprendre la voyelle indéterminée et « a » dans une classe moyenne et particulière de localisation.

Sur le nombre des degrés d'aperture dans les systèmes vocaliques à quatre classes, on ne peut pas dire grand'chose, car de tels systèmes vocaliques sont en somme extrêmement rares. Autant que nous le sachions, dans ces systèmes aucune des classes moyennes de localisation ne contient plus de degrés d'aperture que chacune des classes extrêmes (de sorte que le nombre total des phonèmes vocaliques faisant partie des deux classes moyennes de localisation ne peut pas dépasser le nombre total des phonèmes vocaliques contenus dans les deux classes extrêmes). Le système vocalique du tchérémisse oriental, mentionné ci-dessus, où le degré d'aperture le plus bas est représenté dans les quatre classes

r(l) Voir R. Jakobson dans TCLP II, 78 et B. Havrének dans Proceedings of ihe International Congress of Phonelic Sciences I, 28 ss.

126 N. s. TROLBETZKOY

de localisation, le degré moyen seulement dans trois classes et le degré le plus élevé seulement dans deux classes, prouve que les deux classes moyennes de localisation d'un système à quatre classes ne contiennent pas nécessairement le même nombre de degrés d'aperture.

A l'étude des particularités de degré d'aperture est aussi lié de la façon la plus étroite le difficile problème de la position dans le système vocalique des diphtongues à valeur monophonématique. La situation est la plus simple dans les cas où, comme dans les dialectes archaïques du grand-russe et de l'ukrainien septentrional, les phonèmes représentés dans la dialectologie russe par œ etê sont réalisés par des diphtongues de mouvement à degré d'aperture croissant (à peu près uo, ie) dont le point de départ est un peu plus ouvert que les voyelles les plus fermées du même système et dont la fm au contraire n'atteint pas le même degré d'aperture que les o, e non diphtongues du même système. Par conséquent la place de ces phonèmes dans le système vocalique ne peut faire aucun doute : il s'agit d'un système triangulaire à quatre degrés où « co » et « ë » représentent le second degré d'aperture (« u, co, 0, a, e, e, i »). En outre les oppositions co-o et ë-e sont neutralisables dans les dialectes dont il s'agit ; dans les syllabes inaccentuées où ces oppositions sont neutralisées, les archiphonèmes sont représentés par o et par e (au moins dans les dialectes grand- russes et ukrainiens septentrionaux qui connaissent « w » et « ë »). Il s'en suit que la diphtongaison (ou plus précisément la fermeture décroissante de la voyelle) doit être considérée dans ce cas comme la marque de corrélation. Également claire est la place des diphtongues « oa », « ea » en daçoroumain, où elles se trouvent évidemment entre o, e d'une part et a d'autre part^.

oa ea

Dans le dialecte slovène de Carinthie, au nord de la Drave (dialecte de ceux qu'on appelle les Drauci) les diphtongues 119, id, dont la fm est moins fermée que le début, sont évidemment à ranger entre u, i et o, e, tandis que oa, ea se placent évidemment entre o, e et â, a d'aperture maxima, de

(1) B. Havrânek clans Proceedings I, 31 ss. ; A. Rosetti dans le Bulletin Linyiiislique II (1934), 21 ss.

sorte qu'il existe en somme un système quadrangulaire à cinq degrés^ :

oa

ea

iid

id

Toutefois il est plus difficile de classer les diphtongues de valeur monophonématique dans lesquelles la première partie est plus ouverte et la seconde partie plus fermée que les voyelles voisines d'aperture moyenne. Un cas de ce genre existe en allemand et en hollandais. Les trois diphtongues allemandes (( au », « eu », « ei » se laissent ranger dans les trois classes de localisation du système vocalique allemand, mais leur classement dans le système des degrés d'aperture est impossible. L'instabilité et l'indétermination du degré d'aperture de ces phonèmes, dues à la mobilité de l'articulation, peuvent être considérées comme leur caractère spécifique. Par là elles se distinguent de tous les autres phonèmes vocaliques longs (c'est-à-dire à déroulement complet) de la langue allemande. Les phonèmes vocaliques « longs » doivent donc être classés en deux catégories : ceux qui ont un degré d'aperture « stable » et ceux qui ont un degré d'aperture «variable», de sorte que le classement ultérieur selon les trois classes de localisation peut être effectué dans les deux catégories, tandis qu'au contraire le classement selon les trois degrés d'aperture ne peut se faire que dans la catégorie des voyelles à degré d'aperture stable-.

Des problèmes particulièrement embrouillés se posent à propos des diphtongues de la langue anglaise, même si l'on se limite à la forme de la langue moderne codifiée par Daniel Jones^.

Dans ce? derniers temps beaucoup d'essais ont été faits pour expliquer phonologiquement le système vocalique de cette forme de la langue anglaise notamment (en ordre chronologique) par Joseph \achek (1933)*, Bohumil Trnka

(1) A. Isacenko, «Les parlers Slovènes du Podjunje en Carinthie, description phonologique », Revue des Éludes Slaves XV (1935), 59.

(2) Pour le hollandais W. A. de Groot a déjà proposé un classement semblable des phonèmes vocaliques en monophtongues et en diphtongues : voir TCLP IV

(3) Daniel Jones, « An Outline of English Phonetics », 3*^ édition, Leipzig 1932 et " English Pronouncing Dictionary », Leipzig.

(4) Joseph Vachek, « Ober die phonologische Interprétation der Diphtonge » Pràce z vèdeckycli ùstavù XXXIII.

128 N. s. TROUBETZKOY

(1935)S A. C. Lawrenson (1935)« et Kemp Malone (1936)*. Les voyelles dites « brèves » paraissent n'offrir aucune difTiculté. Les quatre chercheurs susnommés sont d'accord sur le fait que ces voyelles forment en anglais, pour s'exprimer en termes techniques, « un système quadrangulaire h deux classes et à trois degrés » (la marque d'opposition paraissant être la place de la langue et non la forme des lèvres). Les dilBcuItés commencent avec les voyelles dites « longues » et les diphtongues (ou triphtongues). Ces difficultés paraissent toutefois provenir principalement de ce que le système vocalique est traité sans tenir compte des particularités du système prosodique anglais. On doit constater que la «quantité» anglaise est une opposition prosodique de mode de liaison: est « brève » une voyelle qui est interrompue dans son déroulement par l'insertion de la consonne suivante ; est « longue » une voyelle à déroulement non troublé, complet. De la description de Daniel Jones il résulte que parmi les phonèmes vocaliques à déroulement complet que possède l'anglais, seuls a: et a.* ne présentent aucune variante diphtonguée. Tous les autres phonèmes vocaliques à déroulement complet présentent des variantes diphtonguées, c'est-à-dire caractérisées par un degré d'aperture variable : si ces variantes ne sont employées pour £.• et pour o: que facultativement et plus rarement que pour u: et i: , elles existent néanmoins et cela suffit*. Entre les véritables «diphtongues» et les « monophtongues longues » (sauf a: et a.* ) existant dans la forme d'anglais moderne décrite par Daniel Jones, on ne peut découvrir aucune différence de principe : les unes comme les autres sont des phonèmes vocaliques à déroulement complet et à degré d'aperture variable. Les seuls phonèmes vocaliques à déroulement complet et à degré d'aperture stable sont la voyelle d'aperture maxima a: et la voyelle indéterminée a: , c'est-à-dire justement les phonèmes vocaliques à déroulement complet qui se trouvent en dehors des classes de localisation. Ainsi donc la variabilité du degré d'aperture, dans la forme d'anglais étudiée,^ est liée d'une part au « déroulement complet » et d'autre part au fait d'appartenir à une classe de localisation déterminée. 11 en résulte un principe de classement pour les phonèmes vocaliques à degré d'aperture variable, à savoir la direction du déroulement. Certaines voyelles à déroulement complet présentent une direction de déroulement centripète, d'autres une direction de déroulement centrifuge, c'est-à-dire que les unes varient depuis un point caractérisé par la marque d'une classe de localisation déterminée jusqu'au centre neutre % tandis que les autres au contraire varient dans la direction du représentant extrême de la classe de localisation. Pour employer une expression allemande on peut dire que les premières sont « hineinablaufende » (se déroulent vers

(1) Bohumil Trnka, «A Phonological Analysis of Present-day Standard English», ibidem XXXVIl.

(2) A. C. Lawrenson, « Some Observations on the Phonology of the English Vowels », Proceedings of the Second International Congress of Phonetic Sciences^ 131 ss.

(3) Kemp Malone, « Phonèmes and Phonemic Corrélation in Current English », English Sludies (The Hague 1936), XVlll, 159 ss.

(4) Note du traducteur: A. Martinet, BSL XLll (1942-45), fasc. 2, p. 32, est d'un avis différent : « nous ne suivons pas », dit-il, « Troubetzkoy lorsqu'il range les diphtongues anglaises à second élément 9 parmi les phonèmes uniques : aia et au9 ne sont pas toujours réduits à [ae] et [aa] ; ils imposent une division phonématique ai-d, au-9 qui entraine i-a, u-a, e-a ».

(5) Comparer la définition, proposée par H. E. Palmer et adoptée par Daniel Jones, de « centring diphtongs ».

l'intérieur) et les dernières « hinausablaufende « (se déroulent vers l'extérieur). Il est significatif que a: et a:, qui se trouv^ent en dehors du système de localisation et pour ainsi dire au centre, présentent un degré d'aperture invariable. Dans les autres phonèmes anglais à déroulement complet, le degré relatif d'aperture du point de départ se laisse déterminer, et de fait les deux classes de localisation 1 présentent trois degrés d'aperture. Dans les voyelles à déroulement centrifuge ces degrés sont, dans la classe de localisation « sombre » uw (= u: ), ou, an et dans la classe « claire » ij (= i: ), ei, ai. Dans les voyelles à déroulement centripète le premier degré d'aperture est évidemment représenté par U9, h; nous compterons dans le second degré d'aperture o: , e: qui de fait présentent à côté d'elles comme variantes facultatives oa, ea, mais qui d'après leur contenu phonologique doivent plutôt avoir elles-mêmes la valeur de réalisations de voyelles variant vers un centre neutre (« a ») ; le troisième degré d'aperture est formé par les phonèmes que Daniel Jones représente par des triphtongues au9, aid et pour lesquels il indique comme variantes facultatives a?, aa ou a: , a:*. Comme le a d'aperture maxima est en dehors des classes de localisation, tout le système anglais des phonèmes vocaliques à déroulement complet peut être appelé « un système triangulaire à deux classes de localisation et à quatre degrés d'aperture, avec une voyelle indéterminée », mais par le fait que dans chaque classe de localisation il faut distinguer deux directions de déroulement, le nombre total des phonèmes vocaliques à déroulement complet est non pas de 8, mais de 14 :

au aud aia ai

ou aa sa ei

u: ud id i:

Quant à la diphtongue oi, elle est considérée par tous les chercheurs mentionnés ci-dessus, sauf A. C. Lawrenson, comme un groupe de phonèmes et les arguments positifs que A. C. Lawrenson allègue en faveur de sa valeur monophonématique ne paraissent pas très convaincants (voir Kemp Malone, op. ciU 160, n° 4)^

(1) De ce qui a été dit ci-dessus, il résulte que la classe de localisation des phonèmes vocaliques à déroulement centripète doit être déterminée d'après leur point de départ, tandis que la classe de localisation des voyelles centrifuges doit l'être d'après leur aboutissement. Par conséquent les objections de A. C. Lawrenson contre le classement du phonème « au » dans la classe « sombre » doivent être écartées (sur oi, voir plus loin).

(2) Il est évident que « as », « aa » monosyllabiques ne peuvent être considérés que comme monophonématiques. En poésie ils sont traités comme des groupes monosyllabiques {Daniel Jones « An Outline of English Phonetics », 59). C'est aux anglicistes de décider jusqu'à quel point une telle prononciation monosyllabique est aujourd'hui normale. Dans le cas où il n en serait pas ainsi, la catégorie des voyelles à déroulement centripète ne présenterait que trois degrés d'aperture.

(3) Il serait opportun d'adopter une transcription des divers phonèmes plus convenable et correspondant mieux à la situation phonologique. Comme 0, e ne fonctionnent que comme point de départ des phonèmes vocaliques à déroulement centrifuge et a, e que comme point de départ de ceux dont le déroulement est centripète, il n'y a aucime raison de les distinguer graphique-

130 N. s. TROUBETZKOY

Tandis qu'en allemand littéraire et en hollandais seules quelques voyelles à déroulement complet présentent un degré d'aperture variable et en outre ne sont jamais qu'à t; déroulement centrifuge », en anglais la plupart des phonèmes vocaliques à déroulement complet sont caractérisés par la variabilité de leur degré d'aperture et présentent en outre une opposition de direction de déroulement. Il est possible que des situations semblables existent dans certaines autres langues ou dialectes, notamment dans celles dont la structure prosodique repose sur le même principe que celle de l'anglais. En tout cas. dans toutes les langues qui présentent un grand nombre de diphtongues à degré d'aperture variable, on doit toujours se demander si, comme en anglais, des différences analogues dans la direction du déroulement n'y jouent pas un rôle.

D) Parlicularités de résonance

Tandis que dans les voyelles les particularités de localisation et les particularités de degré d'aperture sont si étroitement liées entre elles qu'elles forment une sorte de <'■ faisceau », les particularités de résonance se situent sur un tout autre plan. Sous le terme ' oppositions de résonance » nous comprenons toutes les oppositions distinctives entre voyelles t pures )i et voyelles c troubles » de quelque sorte que ce soit.

La plus développée est la corrélation de nasalité^. Dans beaucoup de langues elle existe pour toutes les voyelles. Il va de soi en outre que les voyelles nasalisées n'ont pas besoin d'être complètement semblables aux voyelles non nasalisées correspondantes quant à la position de la langue, des lèvres et du maxillaire. Ce qui est essentiel, c'est seulement qu'elles aient la même position dans le système. Ainsi par ex. en birman les phonèmes vocaliques longs nasalisés du second et du troisième degrés d'aperture sont diphtongues, tandis que les voyelles correspondantes non nasalisées sont réalisées comme des monophtongues^ :

ment : les graphies o", o^ e*. ^ seraient tout à fait sans ambiguité. Au troisième degré d'aperture on pourrait employer a°,. a', a', a*, et de même le premier degré pourrait être transcrit u°, u^, i^, i^. La direction de déroulement serait nettement indiquée par les exposants u, *, ^, les degrés daperture et les classes de localisation par les lettres h. o, ol, a, e, i.

(1) Voir également à ce sujet A. Isacenko, » A propos des voyelles nasales » BSL XXXVIII (1937^ 267 et suiv.

(2) J. R. Firth, < Alphabets and Phonology in India and Burma j, Bull. of Ihe School of Oriental Studies VIII, 534.

PRIINCIPES DE PHONOLOGIE 131

non-nasalisées o s nasalisées du ai

0 e oïl ëi

Dans beaucoup de langues la nasalisation ne s'étend qu'à une partie du système vocalique. Et de fait un des degrés moyens d'aperture reste souvent en dehors de cette corrélation. Ainsi par ex. dans l'écossais de l'île Barra^ :

non-nasalisé o 0 e • nasalisé û y î

ou en albanais septentrional ^ :

non-nasalisé 00e nasalisé ù y î

Parfois ce ne sont pas les voyelles moyennes, mais les voyelles les plus fermées qui sont épargnées par la nasalisation, comme par ex. en français :

0 z nasalisé

non-nasalisé 0 0 . c Ô 0 ë

Il y i

Dans tous ces cas, toutes les classes de localisation sont représentées dans les voyelles nasales. Il y a des langues ayant un système vocalique à deux classes qui ne présentent que deux voyelles nasalisées. C'est le cas par ex. dans le dialecte de Jauntal du slovène de Carinthie^ (voyelles nasalisées ô et «), dans des dialectes kachoubes {ô, à), etc*.

(1) Cari Hjalmar Borgstrôm, « The Dialect of Barra in the Outer Hébrides », Norsk Tidskrift f. Sproguid. VIII.

(2) G. S. Lowmann, «The Phonetics of Albanian », Langnage VIII (1932), 281 et suiv.

(3) A. Isacenko, « Les dialectes Slovènes du Podjunje en Carinthie », Revue des Éludes Slaves XV, 57 et suiv.

(4) La règle posée par A. Isaôenko, selon laquelle des cas de ce genre ne se présenteraient que dans les langues ayant un système quadrangulaire des voyelles non-nasalisées {BSL XXXVIII, 1937, 269 et suiv.) ne peut être considérée provisoirement que comme une hypothèse non encore suffisamment vérifiée. Cette hypothèse a assurément pour elle bien des faits, mais les matériaux qui se trouvent à notre disposition sont encore trop peu nombreux pour prouver définitivement son exactitude.

132 X. s. TROUBETZKOY

Dans d'autres langues ce ne sont pas certains degrés d'aperture, mais certaines classes de localisation qui sont exclues de la nasalisation. Dans le dialecte chinois central de Siangtang (Province du Honang)^ seules les voyelles non-arrondies sont nasalisées :

non-nasalisé o e nasalisé ë

u \j Xi i î

Dans le dialecte du Marchfeld les voyelles de la classe moyenne de localisation et en outre les voyelles du second degré moyen d'aperture sont épargnées par la nasalisation ^ :

au au. ai

du ai

non-nasalisées o ô e

nasalisées ô è

u ii i

Ainsi le nombre des voyelles nasalisées ne peut jamais être plus grand que celui des voyelles non-nasalisées.

Il peut arriver qu'une langue ne contienne qu'une seule « voyelle nasale ». Pour une voyelle de ce genre, ni une classe de localisation déterminée ni un degré d'aperture déterminé ne peuvent être phonologiquement pertinents^ car ces particularités ne pourraient être phonologiquement pertinentes que par opposition à d'autres voyelles nasales. Par conséquent la teinte d'une telle voyelle nasale unique ne peut être déterminée que par l'entourage consonantique et son aperture ne peut être en somme qu'inexistante. En d'autres termes cette voyelle nasale « indéterminée » n'est rien d'autre qu'une nasale faisant syllabe, dont l'articulation se modèle sur celle de la consonne suivante. Dans les notations de langues africaines où apparaissent de tels phonèmes, ils sont habituellement rendus par les lettres m, n, i3, etc. Mais il est très douteux que ce phonème puisse réellement être identifié avec m, n, etc. Il faut prendre garde que dans la plupart des langues en question il n'apparaît pas en général de groupes de consonnes (ou que seuls les groupes « bruyante + liquide «sont admis) de sorte que le phonème en question ne peut former d'oppositions

(1) Voir E. N. et A. A. Dragunov, «K latinizacii dialektov central'nogo Kitaja », Bull, de l'Acad. des Sciences de VU. R. S. S., Classe des Sciences Sociales, 1932, n» 3, 239 et suiv. Le schéma présenté ci-dessus a été fait en se basant sur la description phonélique de Dragunov. La plupart des voyelles sont réalisées comme des diphtongues : u est un o très fermé à fermeture croissante ; après les sifflantes et les apicales il est tout à fait non-arrondi ; dans les autres positions seul son début est prononcé arrondi ; o et e sont beaucoup plus ouverts dans leur section finale qu'à leur début {oo, eae) ; u, ij sont des voyelles «bourdonnantes » ou gingivales caractéristiques qui apparaissent dans beaucoup de dialectes chinois.

(2) Anton Pfalz, « Die Mundart des Marchfeldes », Siîziingsber. Wien. Akad.^ phil.-histor. KL, CLXX, n» 6 (1912) ; voir aussi N. S. Troubetzkoy, TCLP IV, 101 et suiv.

■distinctives qu'avec les phonèmes vocaliques, tandis que m, n, etc., ne peuvent se trouver en rapport d'opposition directement distinctive qu'avec les autres consonnes. En outre la « nasale faisant syllabe » présente dans les langues africaines dont il s'agit les mêmes difTérences distinctives de hauteur (différence de registre) que les voyelles. Tout indique que la « nasale faisant syllabe » dans des cas comme ibo mbz (dissyllabique, m aigu, e grave) « tortue » peut être traitée comme « voyelle nasalisée indéterminée ». Le problème présente toutefois même sous cette forme certaines difficultés. En effet dans des langues comme l'ibo, l'éfik, le lamba, le ganda, etc., qui ne possèdent aucune voyelle nasalisée, ni aucune voyelle indéterminée non nasalisée, la « nasale faisant syllabe « ne se trouve en rapport d'opposition distinctive qu'avec les voyelles, mais ce rapport est toujours multilatéral. Dans ce cas la « nasale faisant syllabe » peut être considérée comme «voyelle indéterminée en général », mais sa nasalisation n'est qu'une particularité sans importance phonologique et purement phonétique. Par contre dans des langues comme l'éhwé, le yoruba, le faute, etc., où la corrélation de nasalité englobe tout le système vocalique, la «nasale faisant syllabe » devrait être classée dans la catégorie des voyelles nasalisées, ce qui produirait une situation singulière : le système des voyelles nasalisées serait plus riche d'un phonème que celui des voyelles non-nasalisées ; mais cela contredirait à tout ce que nous savons de la corrélation de nasalité.

La corrélation de nasalité est la plus répandue, mais nullement la seule corrélation de résonance. Y a-t-il en dehors d'elle une ou plusieurs autres espèces d'oppositions de résonance ? Cela est extrêmement difficile à dire dans l'état actuel de la recherche. En effet les langues dans lesquelles existent des oppositions distinctives entre voyelles « pures » et voyelles « troubles » de n'importe quelle espèce appartiennent à la catégorie des langues « exotiques » et les indications qu'on trouve à ce sujet chez les observateurs (qui pour la plupart ont été formés à l'ethnographie plus qu'à la linguistique et qui s'intéressent davantage à la première) sont en général fort peu claires^. Avec cette réserve nous emploierons ci-dessous l'expression « corrélation de trouble » (ou (( opposition de trouble ») sans préciser s'il s'agit toujours dans les différentes langues en question de la même corrélation ou de corrélations différentes.

[Dans ces derniers temps le côté" phonétique du problème a été étudié d'une façon remarquable, au moins pour l'Afrique. Le Dr. A. N. Tucker, qui a appris €t étudié la prononciation des voyelles « pures » et des voyelles « troubles » dans les langues nilotiques, fut soumis à Hambourg par Panconcelli-Calzia à une expérience de phonétique instrumentale. Elle indiqua que dans les voyelles « pressées » (ou « écrasées » : « squeezed ») les piliers du pharynx [fauces] sont comprimés et que le voile du palais est abaissé, sans toutefois permettre l'écou-

(\) Ainsi par ex. V. G. Bogoraz qui a observé de telles voyelles « troubles » en tchouktche (Kamtchatka) dit que ces voyelles sont prononcées avec un « renforcement glottal » qui « correspond à une intonation plus fortement soulignée » {Jazyki i pis'mennost' narodov Seuera III, 12).

134 N. s. TROUBETZKOY

lemeiit de l'air par le nez. Dans les voyelles « soufflées » (« breathy »), le voile du palais est relevé, les piliers du pharynx reculés, la glotte nettement retirée vers le bas, de sorte qu'en arrière de l'espace buccal proprement dit se forme un plus grand espace vide (et que les cordes vocales paraissent prendre la position du chuchotement)*. M""^ Ida G. Ward a fait les mêmes observations dans la langue aboua, en Nigeria méridionale : ici également il s'agit de l'opposition entre d'une part des voyelles prononcées avec le pharynx comprimé, et d'autre part des voyelles ayant un son « creux » produit par le pharynx largement ouvert*. A ce qu'il paraît, dans certains dialectes néo-indiens, on peut trouver la même base phonétique à la « corrélation de trouble » : en tout cas J. R. Firth parle également dans ce cas d'une «phonation tendue » et d'une «phonation soufflée »^. Par contre la nature phonétique du trouble des voyelles dans certaines langues du Caucase oriental ressort mal de la description de A. Dirr : des voyelles en question du tabassarane, il dit qu'elles sont liées à un bruit de frottement laryngal et qu'en comparaison des autres voyelles, elles présentent une énergique aspiration* ; des voyelles en question de l'aghoul, il dit que dans leur prononciation le larynx est comprimé, ce qui provoque un léger bruit de frottement laryngaP.

De même que la corrélation de nasalité, la corrélation de trouble s'étend, soit à tout le système vocalique, soit seulement à une partie déterminée de ce système. Le premier cas paraît exister en nouba (langue nilotique dans le Soudan Égyptien)^, peut-être aussi dans d'autres langues nilotiques. Par contre la corrélation de trouble n'existe en aboua (d'après Ida C. Ward) que pour les voyelles e, o; en tabassarane (d'après A. Dirr) que pour u et a, et de même aussi en aghoul où le u « trouble » est réalisé comme une sorte de o (tandis qu'un o non trouble n'apparaît pas dans les mots indigènes comme phonème indépendant). On peut comparer aux cas de ce genre les langues mentionnées ci-dessus qui n'ont que deux voyelles nasalisées.

Dans tous les types d'« oppositions de résonance » les règles de valeur monophonématique ou polyphonématique doivent être observées avec une sévérité particulière. Très souvent les voyelles phonétiquement nasalisées ne sont que' des réalisations d'un groupe de phonèmes « voyelle +nasale » et les voyelles accompagnées d'un bruit de frottement laryngal ne sont que des réalisations d'un groupe formé d'un phonème vocalique et d'un phonème consonantique laryngal.

(1) A. N. Tucker, « The Fimktion of Voice Quality of the Nilotic Languages »,. Proceedings of îhe Second Inlernational Congress of Phonelic Sciences, 125 et suiv.

(2) Ida C. Ward, « Phonetic Phenomena in African Languages », Archw fur vergl. Phonel. I (1937), 51.

(3) J. R. Firth, « Phonological Features of some Indian Languages », Proceedings of îhe Second Inlernalional Congress of Phonelic Sciences, 181.

(4) A. Dirr, « Grammaticeskij ocerk Tabassaranskago jazyka », Malerialy dVa opisanija mëslnoslej i plemen Kavkaza XXXV (1905), otd. III, 2.

(5) A Dirr, « Agul'skij jazyk », ibidem XXXVII (1907), otd. III, 2.

(6) J. P. Grazzolara, « Outlines of a ÎN'uer Grammar », Linguislische Biblio- Ihek « Anlhropos » XIII (1933), 3.

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