Les caractéristiques des consonnes
A) Particularités de localisation
Il n'y a aucune langue où les particularités de localisation des phonèmes consonantiques soient phonologiquement non pertinentes. Certes il y a dans beaucoup de langues des phonèmes consonantiques sans particularités de localisation phonologiquement pertinentes, mais ils occupent toujours une place un peu à part dans le système, justement parce qu'ils s'écartent de la «norme». Beaucoup de phonèmes consonantiques peuvent dans une langue déterminée être identiques entre eux en ce qui concerne les particularités de localisation (et ne se distinguer les uns des autres que par des particularités de mode de franchissement ou de résonance). Par série de localisaiion on comprendra l'ensemble de toutes les consonnes ayant les mêmes particularités distinctives de localisation, que cette série consiste en plusieurs consonnes ou en une1 seule. A Tintérieur d'un système consonantique les diverses classes de localisation se trouvent entre elles dans différents rapports d'opposition.
a) Les séries fondamentales .
Par « séries fondamentales » nous désignerons les séries de localisation qui sont entre elles dans un rapport d'opposition multilatérale hétérogène. Quelques-unes de ces séries fondamentales apparaissent dans presque toutes les langues du monde. Ce sont les gutturales (« dorsales »), les apicales (« dentales ») et les labiales. Nous ne connaissons aucune langue sans apicales ; les gutturales manquent par ex. dans quelques dialectes Slovènes de Carinthie, les labiales en tlingit (Alaska ), mais ce sont là des cas extrêmement rares : en général les trois séries de localisation nommées ci-dessus apparaissent dans toutes les langues du monde. Ce fait ne peut être dû au hasard et doit avoir sa cause profonde dans la nature des trois séries en question. Le plus simple est de voir cette cause dans le fait que les lèvres, la pointe de la langue et le dos de la langue sont les organes mobiles les plus propres à obstruer l'espace buccal : ce qui correspond à la série labiale est l'application des lèvres l'une contre l'autre ; ce qui correspond à la série apicale est l'emploi de la pointe
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de la langue, celle-ci prenant une forme allongée et le point d'articulation étant placé en avant ; enfin ce qui correspond à la série gutturale est l'emploi du dos de la langue, celle-ci prenant une forme ballonnée et le point d'articulation étant reporté en arrière^. Ces trois positions des organes phonatoires peuvent être considérées comme les « plus naturelles », ce qui ne veut nullement dire qu'elles seraient « innées » : on sait en efïet que les enfants doivent commencer par s'assimiler à grand 'peine ces positions des organes et que les sons émis spontanément par les enfants en balbutiant n'ont, en général qu'une ressemblance éloignée avec les labiales, les \ apicales et les gutturales. Ces trois types de consonnes sont naturels seulement dans le sens qu'ils résolvent de la façon la plus simple et la plus naturelle le problème consistant à émettre, à l'aide des parties mobiles de l'espace buccal, des bruits bien individualisés et nettement différents les uns des autres. Ainsi peut s'expliquer également leur diffusion universelle (ou presque universelle) dans le monde.
Les sifflantes sont aussi universellement répandues que les labiales, les apicales et les gutturales : la seule langue entièrement privée de s que connaisse l'auteur de ces lignes est le nouba oriental (dans le Soudan égyptien). A la différence des apicales dans lesquelles la langue est étendue à plat, et des gutturales dans lesquelles la langue est bombée et ballonnée, les sifflantes sont caractérisées par la forme de gouttière que prend le plat de la langue, de sorte que le souffle prend une direction particulière qui provoque un effet acoustique tout à fait spécifique. Mais comme la partie supérieure et inférieure de la cavité résonante est à peu près la même dans les sifflantes et dans les apicales, ces deux séries d'e localisation présentent une certaine parenté et, en certaines circonstances, se réunissent dans beaucoup de langues pour former une série unique.
Outre les quatre séries de localisation mentionnées ci-dessus et d'extension générale, quelques langues présentent encore
(1) Les effets ac^oustiques sont en outre provoqués dans la série labiale principalement par le choc du souille sur la surface molle, large, mais relativement courte des lèvres ; dans les apicales par la résonance de la cavité limitée en bas par la langue étendue à plat et en haut ainsi qu'en arrière par le palais dur et le palais mou ; dans les gutturales par la résonance de la cavité formée en bas et en arrière par la surface supérieure arrondie de la langiie ballonnée et les dents inférieures, en haut par les dents supérieures, le palais dur, et éventuellement par la partie antérieure du palais mou.
d'autres séries fondamentales. Telle est notamment la série latérale qui apparaît dans beaucoup de langues nordaméricaines et dans quelques langues africaines (zoulou, pédi, héréro, sandawé, etc.) comme série de localisation particulière ^ Une sorte de moyen terme entre la série gutturale et la série labiale est constitué par la série de localisation qu'on désigne habituellement sous le nom de « labio-vélaire » et qui, à notre connaissance, n'existe en tant que telle que dans l'ensemble de langues dites « soudanaises » et, semble-t-il, dans certains dialectes japonais. Elle est caractérisée par des occlusions labiales et gutturales concomitantes : nous l'appellerions plutôt « gutturo-labiale ». — Une sorte de moyen terme entre la série gutturale et la série apicale est formé par la série de localisation palatale, représentée dans un très grand nombre de langues de toutes les parties du monde. Dans beaucoup de langues elle peut être considérée comme une série fondamentale, mais dans quelques-unes elle se trouve dans un rapport bilatéral avec la série gutturale ou avec la série apicale. La réalisation phonétique de la série palatale est également différente selon les langues 2. — Enfin la série de localisation larijngale, au moins dans une partie des nombreuses langues où elle apparaît, doit être considérée comme une série fondamentale au même titre que les autres. Ainsi, il existe, en dehors des quatre séries fondamentales universelles (ou presque universelles) — à savoir les séries labiales, gutturales, apicales et sifflantes — encore quatre autres séries moins répandues - — ■ à savoir les séries latérale, gutturolabiale, palatale et laryngale.
(1) La caractéristique de cette série est la formation d'une cavité résonante de chaque côté de la lan^rue : c'est pourquoi les consonnes latérales peuvent être appelées « consonnes lina'uogénales 1. En outre la langue peut aussi bien être étendue à p»lat, sa pointe dirigée vers la partie antérieure de l'espace buccal,, qu'être ballonnée, son dos s'élevant vers la partie moyenne ou postérieure de l'espace buccal. Pour les latérales en tant que série indépendante, cela n'est pas pertinent. Mais là où une série latérale indépendante n'existe pas, l'espace résonant de chaque côté peut à l'inverse apparaître dans les différents sons latéraux comme san< importance et alors ces sons doivent être considérés comme des réalisations de phonèmes appartenant aux séries apicales ou gutturales.
(2) Ce qui reste en tout cas toujours caractéristique, c'est la forme ballonnée de la langue et le point d'articulation antérieur. Du point de vue acoustique,on peut distinguer des palatales plus proches du type « ky », d'autres plus proches du type " ty », d'autres tout à fait intermédiaires entre les deux types, d'autres à terminaison sifflante, etc. — Voir E. èrâmek, « Le parler de Bobosèica. en Albanie >, Rei<. des El. SI. XIV (1934), 184 ss. Un classement phonétique détaillé est donné par O. Broch, « Slavische Phonetik » (§§ 15, •20-22;.
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De plus le concept phonologique de « série de localisation » ne doit pas être confondu avec le concept phonétique de « point d'articulation ». En tchèque par ex, il existe entre la laryngale sonore h et la gutturale sourde x (« ch ») un rapport d'opposition neutralisable qui est tout à fait analogue au rapport « sonore-sourde » ; d'autre part x se trouve vis-à-vis de A: dans un rapport bilatéral proportionnel {x:k — s:c = s:c). En tchèque h n'appartient donc pas à une série laryngale spéciale qui n'existe pas dans cette langue, mais à la série gutturale pour laquelle, au point de vue du système phonologique tchèque, seule la non-participation des lèvres et de la pointe de la langue est pertinente ^ En esquimau du Groenland, à toutes les spirantes correspondent des occlusives de la même série de localisation : s-c, x-k, x-q, f-p ; seule la spirante latérale X n'a aucun correspondant occlusif. Mais comme d'autre part l'occlusive apicale t ne possède aucun correspondant spirant exact, i doit être considéré comme le correspondant occlusif de X, c'est-à-dire que l'écoulement latéral du souffle dans le X n'est pas essentiel pour le groenlandais et que seule son articulation apicale est pertinente^. Des exemples du même genre pourraient facilement être multipliés. Il ne peut être question d'une série particulière latérale, palatale ou laryngale, au sens phonologique du terme, que si les phonèmes en question ne se trouvent vis-à-vis d'aucun phonème d'une autre série de localisation dans un rapport d'opposition bilatérale proportionnelle. Là où (comme dans les exemples cités ci-dessus) il existe une opposition bilatérale entre des consonnes de points d'articulation différents, cette opposition étant proportionnelle aux rapports analogues existant entre des phonèmes appartenant aux mêmes séries de localisation (tchèque h-x = z-s — z-s, groenlandais ^X = p-f = k-x = q-x = c-s), alors les deux termes de l'opposition en question doivent être attribués à une même série de localisation. Mais ce cas ne doit pas être confondu avec celui où deux séries de localisation sont entre elles dans un rapport d'opposition bilatérale.
(1) N. s. Troubetzkoy, « Zur Entwicklimg der Gutturale in den slavischen Sprachen », Mileliô-Fesischrift (1933), 267 et suiv. Sur le h slovaque, voir L'. Novâk, « Fonologia a Studium slovenèiny », Spisy jazijkového odboru Malice slovenskej II (1934), 18.
(2) William Thalbitzer, « A Phonetical Study of the Eskimo Language », Meddelelser om Grônland XXXI, 81.
b) Séries apparentées et équipollentes
Chacune des séries fondamentales citées plus haut se trouve vis-à-vis des autres séries dans des rapports d'opposition multilatérale. Mais à la place de l'une quelconque de ces séries fondamentales apparaissent en certaines langues deux séries qui se trouvent entre elles dans un rapport d'opposition bilatérale équipollenie. Au lieu d'une seule série labiale, caractérisée par la participation de la lèvre inférieure, il peut apparaître une série bilabiale et une série labiodentale, qui sont toutes deux labiales, mais en même temps restent distinctes l'une de l'autre. C'est par ex. le cas en allemand littéraire où la série bilabiale est représentée par 6, p, m et la série labiodentale par «,-, /, pf ; c'est encore plus net dans la langue shona (en Rhodésie) où dans la série bilabiale les occlusives p, b s'opposent à la spirante ^, et dans la série labiodentale les occlusives (afîriquées) p, 6 à la spirante i'^. Au lieu d'une seule série apicale caractérisée par la participation de la pointe de la langue, beaucoup de langues présentent deux séries, dont l'une est caractérisée par la pointe de la langue dirigée vers le haut, et l'autre par la pointe de la langue dirigée vers le bas. Selon les langues ce rapport peut être réalisé comme une opposition entre apicales « rétro flexes » et « plates »-, ou entre « alvéolaires » et « interdentales ))^, ou enfin entre « dentales » et « prépalatales »^ ; mais le rapport reste partout le même : toujours dans la réaUsation d'une série la pointe de la langue est relativement plus haute que dans la réalisation de l'autre. Au lieu d'une seule série « gutturale » caractérisée par la participation du dos de la langue, beaucoup de langues présentent deux séries dorsales différentes : une postdorsale et une prédorsale ; c'est le cas dans beaucoup de langues nord-américaines
(1) Clément M. Doke, « A Comparative Study in Shona Phonetics », Johannisburg 1931.
(2) Par ex. dans de nombreuses langues africaines, comme le souahéli (dialecte mambara), le héréro, etc. (voir Cari Meinhof, " Grundriss einer Lautlehre <ier Bantusprachen », Berlin 1910), de même que dans beaucoup de langues de l'Inde, tant aryennes que dravidiennes.
(3; Par ex. en nouba et dinka (Soudan Égyptien) : voir J. P. Crazzolara, « Outline of a Xuer Grammar ■> {Lingiiisl. Bibliolhek t Anlhropos * XIII) et A. N. Tucker, « The Comparative Phonetics of Suto-Chuana Group of Bantu- Languages », London, 1929.
(4) Par ex. en tchèque ou en hongrois (voir plus loin).
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(par ex. en kwakiull, tlingit, haida), en esquimau, en aléoute^ dans les langues dites paléo-asiatiques (tchouktche, koriak, kamtchadale, guiliak, kette), et en outre dans tous les idiomes du Caucase ; ou bien des gutturales arrondies s'opposent à des gutturales non-arrondies, comme en tigraï (Abyssinie)^. Au lieu d'une seule série sifflante, il peut se présenter une série 5 et une série s ; parmi les langues européennes, ce clivage de la série sifflante est répandu c'est le cas de l'anglais, du français, de l'allemand, de l'italien, du hongrois, de l'albanais, du roumain, de toutes les langues slaves, du lithuanien, du letton. Mais dans les autres parties du monde ce phénomène est aussi très répandu. — Enfin la série laryngale, qui est caractérisée par l'attitude passive de tous les organes buccaux, peut être remplacée par deux séries : l'une purement glottale ou lar\Tigale proprement dite, l'autre pharyngale. comme c'est le cas par ex. en somali,. dans les langues sémitiques et dans quelques langues du Caucase septentrional.
En ce qui concerne la série palatale, elle est dans quelques systèmes en rapport d'opposition bilatérale, soit vis-à-vis de la série apicale, soit vis-à-vis de la série dorsale et doit être alors considérée, soit comme « une série apicale dans laquelle la pointe de la langue est dirigée vers le bas », soit comme une a série prédorsale ». Objectivement le caractère bilatéral d'une opposition est prouvé par le fait qu'elle peut être neutralisée. En tchèque, slovaque, hongrois et serbocroate, où l'opposition entre dentales et palatales est neutralisable, ces deux séries de phonèmes peuvent être considérées comme des subdivisions de la série apicale. Dans le dialecte chinois central de Siang-tang 'province du Honang) où l'opposition entre consonnes vélaires et palatales est neutra-j lisable en certaines positions devant u, a, i. à. î), ces deux séries doivent être considérées comme des subdivisions de la série dorsale.
Dans tous les cas dont il vient d'être question, il s'agit donc du (( clivage » d'une série fondamentale en deux séries apparentées qui se trouvent en rapport d'opposition bilatérale l'une vis-à-vis de l'autre, mais multilatérale vis-à-vis de toutes
(1) J. Schreiber, ^ Manuel de la langue Tigraï », Wieii 1887.
(2) E. N. et A. A. Dragunov, «K latinizacii dialektov centrarnogo Kitaja Bulletin de r Académie des Sciences de VU. R. S. S., classe des sciences sociales-] 1932, n" 3, 239 et suiv.
les autres séries de localisation du môme système. Il faut cependant souligner qu'on ne peut parler d'un tel clivage de séries fondamentales que quand le contexte de tout le système l'exige. Très souvent les spirantes ne présentent pas les mêmes points d'articulation que les occlusives. En grec moderne par ex, existent d'une part des occlusives bilabiale, postdentale, dorsale et sifflante (tc, t, x, tct) et d'autre part des spirantes labio-dentales, interdentales, dorsales et sifflantes (9, 6, x, cr et p, S, y, Q. Les occlusives ne concordent donc avec les spirantes en ce qui concerne leurs points d'articulation que dans les séries dorsale et sifflante. Mais comme les rapports x : xei ra : <y sont parallèles aux rapports 7r : 9 et T : 0 la concordance inexacte des points d'articulation des spirantes 9, 0 avec ceux des occlusives correspondantes 71, T doit être considérée comme phonologiquement non pertinente. Il ne s'agit pas ici d'un «clivage de séries »: le concept de localisation est seulement un peu élargi : au lieu de « bilabial » et « labio-dental », simplement « labial » (c'est-à-dire caractérisé par la participation de la lèvre inférieure) ; au lieu de «postdental» et «interdental », simplement « apical » (c'est-à-dire caractérisé par la participation de la pointe de la langue). Mais en français où les spirantes labiodentales /, V et les occlusives bilabiales p, b sont, d'un point de vue purement phonétique, prononcées à peu près comme 9, p, 71, [iTz du grec moderne, on ne peut pas malgré cela parler d'une unique série labiale. En effet dans tout le système consonantique français il n'existe pas une seule paire de phonèmes où le rapport « spirante-occlusive » apparaisse sous sa forme pure (c'est-à-dire comme en grec moderne -/ : x, G : -za). Par conséquent on doit poser ici deux séries différentes de localisation : une bilabiale et une labiodentale, qui sont l'une vis-à-vis de l'autre dans un rapport d'opposition bilatérale, quoique cependant distinctes l'une de l'autre^. D'après quel principe le clivage des séries fondamentales
(1) Pour la même raison on ne peut pas parler en français d'une opposition entre occlusives et spirantes : certains points d'articulation sont ici liés à une co-application plus ferme des organes buccaux dont il s'agit (à savoir dans les positions de p, l, k) ; d'autres points d'articulation sont au contraire liés à un rapprochement plus lâche (à savoir dans les positions de s, s et /). Mais on ne peut pas concevoir en français le degré de rapprochement indépendamment •de la position articulatoire. C'est pourquoi nous croyons devoir contester le classement des phonèmes consonantiques français donné par G. Gougenheim, « Éléments de phonologie française », Strasbourg 1935, 41 et suiv.
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en séries apparentées se fait-il ? Y a-t-il quelque marque articulatoire ou acoustique qui serve dans tous les cas à différencier les deux séries apparentées, ou bien existe-t-il dans chaque paire de séries apparentées une marque de différenciation particulière ? A ce qu'il semble, il entre en jeu deux marques acoustiques de diff'érenciation qui se répartissent sur les différentes séries. Dans beaucoup de séries existe, d'après la classification de R. Jakobson, un clivage en « série à son strident » et en « série à son mat i). Cette opposition ressort d'une façon particulièrement nette dans les spirantes des séries en question, les spirantes à son strident À ayant en même temps une meilleure audibilité que les i spirantes correspondantes à son mat. Ainsi la labio-dentale / est à son strident et plus audible que la bilabiale ç à son J mat ; la pharyngale h à son strident est plus audible que la i laryngale mate h; l'arrière-vélaire £ à son strident («ronflante ») est plus audible que la prévélaire mate x ; le s plus strident est plus audible que le s plus mat (bien que ce dernier soit lui-même beaucoup plus audible que les autres spirantes mates mentionnées ci-dessus)^. Cependant tous les clivages de séries fondamentales en deux séries apparentées ne peuvent pas s'expliquer par ce principe. La différenciation des apicales résulte de modifications dans la capacité et la forme des deux cavités résonantes dont l'une est en avant et l'autre en arrière du point d'articulation. Le clivage de la série gutturale en une série vélaire et une série palatale repose sur une diff'érence dans la longueur de la cavité résonante antérieure ; il en est de même pour le clivage de la série gutturale en une série proprement gutturale et une série gutturale arrondie. Dans la mesure où l'allongement d'une cavité résonante peut se convertir acoustiquement en un abaissement et son raccourcissement en une élévation du timbre, on pourrait être tenté de considérer la hauteur relative du timbre comme la marque de différenciation. Mais cela ne s'accorderait qu'avec le clivage mentionné ci-dessus de la série gutturale. Dans les apicales, la chose n'est pas si simple, puisqu'il existe ici deux cavités résonantes, une antérieure et une postérieure, dont l'allongement ou le raccourcissement ne se produit pas parallèlement. Outre
(1) Ainsi s'explique le fait que même là où n'existe aucun clivage des séries fondamentales, la spirante de la série labiale soit représentée par / et la spirante de la série gutturale par x (par ex. en hollandais).
la capacité relative, la forme des cavités résonantes joue ici un rôle acoustique. On parviendra peut-être à la solution la plus approchée du problème en considérant un cas extrême, à savoir celui des consonnes dites rétroflexes (aussi appelées « cérébrales » et « cacuminales ») dans leur rapport avec les alvéolaires ou postdentales. L'impression acoustique produite par les rétroflexes peut être au mieux définie comme celle d'un son creux, en opposition avec le son plai des « dentales » habituelles. Le même rapport de «son creux» à «son plat» existe aussi entre les consonnes gutturales arrondies et les consonnes gutturales simples (à côté de la différence de timbre mentionnée ci-dessus). De même l'opposition entre vélaires et palatales (« postpalatales ») et entre « dentales » et « dentipalatales » peut être ramenée, il est vrai moins nettement, à la même marque de différenciation, et l'on peut en dire autant peut-être de l'opposition entre alvéolaires et interdentales.
Il semble donc que dans tous les cas où une série fondamentale se scinde en deux séries apparentées, la marque de différenciation de ces deux séries apparentées soit ou bien l'opposition « à son strident » — « à son mat », ou bien l'opposition « à son creux » — « à son plat ». Ces deux oppositions sont équipollentes.
Le rapport existant entre les labiales, les apicales, les dorsales, les sifflantes, les laryngales, les latérales, les palatales et les labio-vélaires est un rapport d'opposition multilatérale (et en outre hétérogène). En cas de clivage de ces séries fondamentales, il se produit deux séries qui forment une opposition bilatérale : labiodentale-bilabiale, postdorsale-prédorsale, etc. Mais il y a des cas où une série fondamentale se scinde, non pas en deux, mais en trois séries, ces séries se trouvant entre elles dans un rapport d'opposition graduelle. Ces cas sont extraordinairement rares. Nous n'en connaissons que les exemples suivants : a) dans trois langues indiennes nord-américaines : en tsimshian (dialecte nass), en chinook et en houpa existent trois séries gutturales : une postvélaire, une prévélaire et une (post)palatale» ; b) dans deux langues du Caucase septentrional : en kabarde" et en oude' existent trois séries sifflantes : une série s, une série s et une série s qui phonétiquement tient le milieu entre les sons s et S; au même type appartient également le bas-sorabe (wende de Basse- Lusace) où à côté des sons s et s existent aussi des sons s particuliers qui occupent une position moyenne* ; la légère teinte / de la série sifflante moyenne en kabar-
(1) Voir Biillelin of Ihe Smilhsonian Insl. Bureau of Ethnologij, XL.
(2) N. Jakovlev, « Tablicy fonetiki kabardinskogo jazyka » [Trudij Podraz r'ada issledovanija severokavkazskich jazijkou pri Insl. Voslokovedenija I, 1923).
(3) A. Schiefner, « Versuch ûber die Sprache der Uden «, St. Petersburg 1863 ; A. Dirr, « Udinskaja Grammatika » {Sborn. Mal. dVa opis. mëstn. i plemen Kavkaza » XXXIIl, 1904).
(4) K. E. Mucke, « Historische und vergleichende Laut- und Formenlehre der niedersorbischen Sprache », Leipzig, 1891, 151 et suiv.
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de et en bas-sorabe pourrait être cousiUérée comme un phénomène accessoire phonologiquement non pertinent, et par conséquent le tabassarane* (dans le Daghestan, Caucase oriental) et le shona^ (en Rhodésie, Afrique du Sud) pourraient être classés dans ce type, bien que dans ces langues la série silllante ■ moyenne présente une teinte u ou ù'. Le nombre des exemples est donc très faible. Bien entendu cette situation aurait un tout autre aspect si l'on devait y ajouter un troisième groupe de langues, à savoir le groupe des langues où la série apicale se subdivise en trois séries graduelles. Beaucoup de langues qui connaissent l'opposition phonologique entre apicales rétroflexes et plates ou entre alvéolaires et interdentales possèdent en outre une série palatale. Étant donné le caractère ambigu des palatales, il n'est pas exclu qu'on puisse traiter les trois séries (rétroflexe, plate et palatale, ou encore alvéolaire, interdentale •et palatale) comme différents degrés de l'élévation ou de l'abaissement de la pointe de la langue. Objectivement cela ne pourrait être prouvé que dans les cas où l'opposition entre les palatales et l'une des deux séries apicales serait neutralisable et par suite bilatérale. Mais cela ne paraît être le cas ni dans les langues africaines en question (héréro, nuba, dinka) ni dans les langues néoindiennes ou dravidiennes. En ce qui concerne le vieil indien (sanscrit) où l'opposition entre « palatales », « dentales » et « cérébrales » était neutralisable, il faut remarquer que cette opposition n'existait pas seulement dans les apicales, mais aussi dans les sifflantes, de sorte qu'on doit plutôt la considérer comme un faisceau de corrélations de timbre (voir ci-dessous). On peut donc dire que le domaine des subdivisions graduelles de séries est très limité.
c) Les séries de travail accessoire
Enfin dans beaucoup de langues les séries fondamentales ou les séries apparentées se scindent en deux séries qui se trouvent l'une vis-à-vis de l'autre dans un rapport d'opposition privative, et dans la mesure où ce rapport d'opposition n'est pas seulement privatif, mais aussi proportionnel, il en résulte des corrélations. Articulatoirement, il s'agit toujours du fait que l'une des séries de localisation (à savoir la série nonmarquée) présente la position des organes articulatoires qui est normale pour la série fondamentale ou apparentée dont il s'agit, tandis que l'autre série (la série marquée) associe à cette position organique un travail accessoire particulier iourni par des organes ou des parties d'organes qui ne participent pas immédiatement au travail principal. Le résultat acoustique est, soit une nuance particulière (c'està-dire une espèce de timbre vocalique), soit un bruit de
(1) N. S. Troubetzkoy, « Konsonantensysteme der ostkaukasischen Sprachen ». Caucasica 8.
(2) Clément M. Doke, « A Comparative Study in Shona Phonetics », Johannisburg 1931.
(3) D'ailleurs il est possible que la série s ne soit pas apparentée en shona ;aux deux autres séries sifflantes, mais soit une série jtalatale indépendante.
claquement. Par conséquent les corrélations qui résultent de l'opposition des séries de travail accessoire avec les séries pures, fondamentales ou apparentées, peuvent être classées en « corrélations de timbre » et en « corrélations de claquement ».
y.) Dans les corrélations consonantiques de timbre, il s'agit au point de vue acoustique de la liaison d'une série de localisation (soit fondamentale, soit apparentée) avec deux « colorations » opposées dont l'une est à considérer comme «neutre » (c'est-à-dire comme non marquée). Dans la mesure où cette liaison se produit dans plusieurs (parfois même dans toutes) les séries de localisation, les «colorations» en question sont abstraites des diverses localisations et conçues indépendamment d'elles. Selon les colorations qui servent comme marques de corrélation, on distinguera divers types de corrélations de timbre.
La plus répandue est la corrélation de nioiiillure, c'est-à-dire l'opposition existant entre des consonnes de coloration neutre €t des consonnes de coloration i (ou y). Elle apparaît comme unique corrélation de timbre par ex. en gaélique, en polonais, en lithuanien, en russe, en ukrainien, dans le dialecte moldave du roumain, en mordve, en japonais, etc^. [Niais son extension dans le système des consonnes n'est pas partout la même : en japonais et en lithuanien elle embrasse toutes les séries de localisation ; en ukrainien et en mordve, elle n'embrasse que la série apicale et la série sifflante de type s. Même en ce qui concerne la réalisation des consonnes mouillées, les différentes langues qui possèdent cette corrélation diffèrent assez les unes des autres. Toutefois le principe est partout le même : la consonne mouillée possède une coloration semblable à celle de i ou de y qui se combine avec ses autres particularités phonétiques, tandis que la consonne correspondante non mouillée ne possède aucune coloration en i ou en y. La nuance i des consonnes mouillées est obtenue par l'élévation de la partie moyenne du dos de la langue vers le palais dur, et, pour souligner d'une façon particulière l'opposition,
(1) R. O. Jakobson, «K charakteristike evrazijskosro jazykovogo sojuza », Paris, 1931, où les langues eurasiatiques (c'est-à-dire de l'Europe orientale et du nord de l'Asie) qui ont la corrélation de mouillure sont énumérées. Voir aussi, du même auteur, TCLP IV, 234 et suiv. et Acles du /F« Congrès International de Linguistes. (Ce dernier article est reproduit ci-dessous en appendice, p. 351 et suiv.).
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dans les consonnes non mouillées la partie postérieure de la masse linguale s'élève souvent vers le palais mou^.
Ces déplacements de la langue produisent souvent des modifications secondaires de l'articulation, de sorte que les consonnes mouillées se distinguent souvent des consonnes non mouillées correspondantes, non seulement par la coloration, mais aussi par des marques articulatoires particulières. Au point de vue du système phonologique de la langue en question ces différences secondaires d'articulations ne sont pas pertinentes, quoique ce soit souvent elles qui retiennent l'attention de l'observateur étranger. L'opposition entre consonnes mouillées et non mouillées exerce en outre une forte influence sur la réalisation des voyelles environnantes et l'observateur étranger ne remarque parfois que les variantes combinatoires des voyelles, sans percevoir les diiTérences de timbre des consonnes. C'est là une illusion acoustique qui se présente souvent quand on observe les autres corrélations consonantiques de timbre. Dans une langue ayant la corrélation de mouillure, la «coloration» (ou le timbre) des consonnes est toujours ce qu'il y a de plus essentiel, et de toutes les autres particularités articulatoires, on remarque seulement celles qui sont communes à la consonne en question et à son partenaire. Il en résulte notamment que dans une langue de ce genre la série palatale est à peine possible comme série autonome de localisation : elle est toujours interprétée comme une série « apicale mouillée » ou comme une série « gutturale mouillée ». Dans nos « Polabische Studien » nous avons posé pour le polabe d'une part la corrélation de mouillure et d'autre part une série palatale autonome. C'était une erreur : l'opposition entre les gutturales k, g et les palatales « h », « h » était neutralisable en polabe, k, g n'apparaissant pas devant les voyelles antérieures,, tandis que « h », « h » ne sont pas tolérés devant consonne et en finale — et comme dans les autres séries de localisation règne la corrélation de mouillure, on peut considérer les palatales polabes comme des gutturales mouillées ; par conséquent on devrait écrire phonologiquement en polabe g'uNsna « gencive » g'olù « travail », k'oslû « pâte », A-'amd « obscurité », k'arl « homme », k'edg « où », g'ôra « montagne », k'ùn « cheval », etc.
De la corrélation de simple mouillure, il faut distinguer la corrélation de mouillure emphalique qui apparait dans certaines langues du Caucase oriental, à savoir en tchétchène,. ingouche, batse, lakke, oude^. A ce qu'il semble, dans la mouillure emphatique le raccourcissement du conduit résonant additionnel est obtenu surtout par un déplacement du larynx vers le haut, la masse de la langue se déplaçant aussi vers l'avant. De la position particulière du larynx il résulte, quand on prononce les consonnes mouillées emphatiques, un bruit fricatif spécial, « enroué », qui s'étend aussi aux voyelles voisines ; par le déplacement particulier de la
(1) Une bonne description phonétique du processus de mouillure est donnée par A. Thomson, « Die Erweichung und Erhârtung der Labiale im Ukrainischen», Zapysktj isl. fil. viddilu Ukr. Akad. Nank XIII-XIV (1927), 253-263.
(2) N. S. Troubetzkoy, « Die Konsonantensysterae der ostkaukasischen Sprachen», Caucasica VIII.
langue les voyelles voisines reçoivent une teinte plus claire et en outre une prononciation apparemment plus ouverte : i tend vers e, a vers œ, u vers ô. L'observateur étranger est porté à ne remarquer que ces phénomènes concomitants ; il entend après la consonne le son enroué laryngal, ainsi que la prononciation plus ouverte, plus claire et enrouée des voyelles voisines. Mais pour le système phonologique des langues en question ces phénomènes concomitants ne sont pas pertinents : il ne s'agit que de la nuance spécifique de la consonne, que l'observateur étranger n'apprend à remarquer qu'après une pratique assez longue.
De même que dans les langues à simple mouillure la série palatale ne peut pas exister comme série de localisation autonome, car elle est interprétée inévitablement, soit comme série " mouillée apicale », soit comme série « mouillée gutturale », de même dans les langues qui possèdent la corrélation de mouillure emphatique la série glottale ou laryngale est considérée comme une série « laryngale mouillée ».
De la corrélation de mouillure emphatique, il faut distinguer la corrélation de vélarisation emphatique qui joue un grand rôle dans les langues sémitiques et en particulier en arabe. Les consonnes emphatiques arabes sont caractérisées par un renflement de la racine de la langue, qui occasionne en même temps un déplacement du larynx. L'opposition entre consonnes « emphatiques » et « non emphatiques » existe dans les séries apicales, gutturales, sifflantes et laryngales. Dans toutes les séries elle est accompagnée de déplacements particuliers du point d'articulation : les apicales emphatiques ne sont pas seulement vélarisées (au sens indiqué ci-dessus), mais aussi alvéolaires, en opposition avec les apicales nonemphatiques qui sont postdentales ; dans les sifflantes emphatiques la pointe de la langue est levée plus haut que dans les non-emphatiques ; les gutturales emphatiques sont postdorsales ou uvulaires, tandis que la non-emphatique k est prédorsale et palatale, et que son partenaire sonore est, dans certains dialectes du Soudan Égyptien, prononcé sur le bord du palais ; enfin les laryngales emphatiques sont plutôt pharyngales, tandis que les non-emphatiques sont des glotto-laryngales pures^ Toutefois on doit faire abstraction de ces différences concomitantes dans le point d'articulation. En effet dans le système de l'arabe les consonnes vélarisées emphatiques forment une catégorie fermée qui s'oppose à
(1) W. H. T. Gairdner, «The Phonetics of Arabie », Oxford 1925.
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la catégorie des consonnes non-emphatiques. Ce qui rend jusqu'à un certain point peu claire la corrélation de vélarisation emphatique en arabe, c'est le fait qu'elle n'embrasse pas toutes les consonnes des séries en question :
non emphatiques : l d Q S n k g . s z s z '^ h . b f m r l emphatiques : l^d^ . B'' . q y x s^ z^ . . . % ^
et de plus qu'elle n'est pas neutralisable. Par conséquent, on peut discuter le fait de savoir si les phonèmes q, y, x doivent être considérés comme des « gutturales emphatiques » ou comme une série postvélaire (uvulaire) particulière, de même que le fait de savoir si ti, ^ sont des <( laryngales emphatiques » ou forment une série pharyngale particulière. Mais étant donné que dans les apicales et les sifflantes aucun doute de ce genre n'est permis, on admettra aussi l'existence de la corrélation de vélarisation emphatique dans les laryngales et les gutturales et par suite on pourra représenter x, q, y, %, ^ par a;% /c% gr% /i*, ^^i. Dans les langues qui connaissent une corrélation consonantique de timbre, toutes les oppositions bilatérales entre séries de localisation qui admettent une telle interprétation doivent être considérées comme des oppositions privatives dans le sens de la corrélation de timbre dont il s'agit.
Les choses se présentent d'une façon beaucoup plus simple et plus claire dans la corrélation labiale ou d' arrondissement qui apparaît comme unique corrélation de timbre dans quelques langues du Caucase septentrional (kabarde, tsakhoure, routoul, lesghe, aghoul, artchine, koubatchine), en kwakioutl (Amérique du Nord) 2, peut-être aussi dans quelques langues africaines (notamment bantoues). En kwakioutl cette corrélation ne s'étend qu'aux deux séries gutturales. De même dans les langues du Caucase qui présentent cette corrélation, elle apparaît principalement dans les gutturales antérieures et postérieures, mais elle ne se limite pas à ces séries : en kabarde et en lesghe elle s'étend en outre aux apicales ; en tsakhoure, en routoul et en aghoul aux apicales et aux deux séries sifflantes ; en artchine encore en plus à la série latérale.
Les différentes corrélations de timbre s'unissent volontiers
(1) Note du Iradiicleur : Aucun arabisant up. pourra se rallier à l'opinion de l'auteur : voir mon Esquist^e d'une phonologie de V arabe elassiqiie, BSL XLIII (1947) pp. 93-140.
(2) Franz Boas dans Bnllclin of Ihe Bureau for American Elhnologij XL.
PUINCII'ES DE PHOXOLOGIE 149
en faisceaux. Nous ne connaissons que des faisceaux résultant de la liaison de la corrélation de mouillure avec la corrélation d'arrondissement. On les trouve en adyghé (tcherkesse), oubykh, abkhaz, doungane, coréen, birman. Les faisceaux n'apparaissent pas dans toutes les séries. En adyghé par ex. seule la série sifflante présente trois types de jeux de timbre (s, s', s^) ; la série chuintante ne connaît que la corrélation de mouillure ; les deux séries gutturales et la série apicale n'ont que la corrélation d'arrondissement ; les séries labiale, latérale et laryngale ne connaissent aucune différence de timbre ^ Dans la langue abkhaz écrite apparaissent trois types de jeux de timbre dans les deux séries gutturales et dans la série chuintante, tandis que la série sifflante ne connaît que la corrélation de mouillure, les séries apicale et laryngale que la corrélation d'arrondissement, et que la série labiale ne présente aucune différence de timbre^. En birman seule la série labiale présente trois classes de timbre (p, p', /)°), les autres séries, à savoir les deux apicales, la série gutturale, la série sifflante, et la série palatale ne connaissant par contre que la corrélation d'arrondissement^. Mais en coréen toutes les séries de localisation participent aux deux corrélations de timbre, et la clarté du système est renforcée par le fait qu'ici tout le faisceau corrélatif est neutralisable*. Dans tous les cas cités jusqu'ici la liaison des corrélations de mouillure et d'arrondissement produit au plus un faisceau à trois termes. Mais dans le dialecte bsyb de l'abkhaz, les sons sifflants présentent quatre classes de timbre : neutre, simplement mouillée, simplement arrondie et mouillée-arrondie {«de coloration iï »). Un cas semblable paraît exister dans la langue bantoue kinyarwanda décrite par P. P. Schumacher [Anlhropos XXVI) : dans les bilabiales et, semble-t-il, dans la série chuintante on distingue quatre classes de timbre, dans les apicales et dans la série sifflante seulement trois, dans les labiodentales seulement deux, à savoir /-/o, v-v^^.
(1) N. F. Jakovlev, « Kratkaja Grammatika adygeiskogo (k'achskogo) jazyka dl'a èkoly i samoobrazovanija >■> 1930.
(2) Gerhard Deeters, « Der abchasische Sprachbau », Nachr. v. d. Ges. d. W'iss. zii Gôttingen, phil. hist. Kl., Fachgr. III, n» 2 (1931), 290 et suiv.
(3) J. R. Firth dans Bull, of Ihe School of Oriental Stadies VIII, 532-33.
(4) A. A. Cholodoviô, « O latinizacii korejskogo pis'ma », Sovetskoje Jazijhoznanije I (1935), 147 et suiv. Les groupes «consonne + w » ont ici une valeur monophonématique.
(5) Par contre les rapports qui existent dans le dialecte japonais de Nagasaki sont à interpréter autrement. Dans ce dialecte il existe quatre sortes
150 N. s. TROUBETZKOY
Un faisceau de corrélations de timbre d'un autre type devrait peut-être être posé pour le vieil indien (sanscrit). Comme tout abrègement du canal buccal produit au point de vue acoustique le renforcement des tons partiels supérieurs et par suite une nuance phonique plus claire, il est évident que le timbre des occlusives « dentales » et des sifflantes du vieil indien doit avoir été plus aigu que celui des « cérébrales » et plus grave que celui des « palatales ». D'autre part non seulement l'opposition entre « dentales » et « palatales » mais aussi l'opposition entre « dentales » et « cérébrales » étaient neutralisables et par suite bilatérales. Par conséquent il est possible qu'il existe dans ce cas un faisceau corrélatif. L'opposition entre occlusives << dentales » et « palatales » {l-c, ih-ch, d-j, dh-jh) et entre s et c serait à interpréter comme une corrélation de mouillure (comme par ex. en ukrainien et en mordve). L'opposition entre occlusives « dentales » et « cérébrales » (/-/, lli-th-, d-d, dfi-dh), entre nasales {n-n) et entre sifflantes {s-s) pourraient par contre être traitée comme une « corrélation cérébrale » particulière, l'essence des phonèmes cérébraux consistant dans l'allongement du canal additionnel (c'est-à-dire de l'espace compris entre le point le plus élevé de la langue et l'ouverture de la bouche), allongement produit par le retrait et la courbure en arrière de la langue, ainsi que dans l'abaissement correspondant du timbre des consonnes en question. Tout ce faisceau a bien entendu un certain caractère graduel. Jusqu'à quel point le faisceau de timbre posé en vieil indien pourrait-il être posé également pour d'autres langues ? Cela doit rester pour l'instant dans l'indécision. Cela dépend pour beaucoup du fait de savoir si l'opposition entre « dentales » et « palatales » est bilatérale dans les langues en question, ce qui ne peut être prouvé objectivement que si elle est neutralisable.
^) La corrélation de claquement a une zone d'extension beaucoup plus restreinte et, même sur ce domaine, ne s'étend qu'à peu de langues : elle n'existe que dans quelques langues bantoues méridionales dont le zoulou est la plus importante ; en outre en hottentot et en boschiman, langues génétiquement isolées et parlées elles aussi en Afrique du Sud ; enfin en sandavé, langue géographiquement et génétiquement isolée, parlée dans le district Kilimatinde de l'ancienne Afrique Orientale allemande.
Le côté phonétique des sons claquants est à présent bien étudié. On dispose de bons enregistrements phonétiques et de descriptions détaillées. Il a paru récemment toute une monographie où le problème du « click » a été traité à différents points de vue^. L'auteur, Roman Stopa, parle d'une façon détaillée de la nature phonétique des « clicks », bâtit des hypothèses sur l'origine de ces sons
de gutturales : vélaires, palatales, vélaires arrondies et palatales arrondies. Mais comme la corrélation d'arrondissement est ici inconnue dans les autres séries de localisation, tandis que la corrélation de mouillure embrasse toutes les séries, les gutturales arrondies (qui sonnent presque comme des labiales) peuvent être traitées comme une série autonome apparentée (labio-vélaire), dans laquelle la corrélation de mouillure trouve place comme dans les autres séries.
(1) Roman Stopa, « Die Schnalze, ihre Natur, Entwicklung und Ursprung > (= Prace Komisji Jçzykoivej, n° 23), Krakôw 1935.
et sur l'origine des langues en général, mais ne soulève pas une seule fois la question de la place des phonèmes claquants dans le système phonologique des langues en question. Très précieuse est la petite dissertation de P. de V. Pienaar^ : elle n'éclaire pas non plus il est vrai le problème phonologique, mais apporte du moins un matériel phonétique nouveau, sûr et essentiel. A citer comme un modèle est l'étude récemment parue de D. M. Beach* qui met en lumière d'une façon nouvelle la nature phonétique et partiellement la nature phonologique des clicks. Grâce à cet excellent travail nous disposons maintenant d'un exposé absolument sûr de toute la phonétique du hottentot, dans tousses dialectes principaux : nama, damara, griqua et korana. Parmi les autres langues à considérer, le zoulou est, du point de vue phonétique, le mieux connu. L'étude fondamentale de Clément M. Doke' sur la phonétique de cette langue n'est pas à vrai dire elle-même phonologique dans le sens que nous donnons à ce terme, mais elle permet d'en déduire sans grande peine le système phonologique. De même pour le sandavé le système phonologique peut être déduit dans ses traits généraux, au moins en ce qui concerne le consonantisme*. La même chose peut être dite de la description de la phonétique du groupe souto-chouana par A. N. Tucker\ La situation est un peu plu? mauvaise en ce qui concerne le boschiman, c'est-à-dire justement la langue qu'on considère d'habitude comme « la langue à clicks par excellence ». Pour l'étude du boschiman les abondantes notations de W. H. Bleek* sont une source extrêmement importante, mais la transcription incertaine et inconséquente des sons boschimans rend la déduction du système phonologique fort difficile et même presque impossible, du moins sans le commentaire de la collaboratrice de l'éminent spécialiste du boschiman. A la vérité P. ]\reriggi' est parvenu à créer un certain ordre dans cet embrouillamini, mais il n'a pas obtenu une clarté complète.
Le problème qui pour un phonologiste apparaît dans les sons claquants des langues africaines s'énonce ainsi : l'opposition entre les phonèmes claquants et les phonèmes non claquants est-elle dans ces langues une opposition de localisation ou une opposition de mode de franchissement ? Les phonéticiens qui se sont occupés de la nature physiologique des sons claquants ont conçu et traité les particularités spécifiques de ces sons comme des particularités de mode d'articulation. Leur mode d'articulation « claquant » (ou « avulsif ») est comparé à d'autres modes d'articulation (inspiré, implosif,
(1) P. de V. Pienaar, « A few Notes on Phonetic Aspect of Clicks », Banla Siudies, March 1936, 43 et suiv.
(2) D. M. Beach, «The Phonetics of the Hottentot Language », Cambridge 1938.
(3) Clément M. Doke, « The Phonetics of Zulu Language » (= Banta Siudies II, 1926, Spécial Number).
(4) Voir p. 177 et suiv.
(5) A. N. Tucker, « The Comparative Phonetics of Suto-Chuana Group of Bantu-Languages », London 1929.
(6) W. H. Bleek et L. C. Lloyd, » Spécimens of Bushman Folklore », London
(7) P. Meriggi, « Versuch einer Grammatik des /am-Buschmannischen », Zeilschrifl f. Eingeborenensprachen XIX.
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éjectif, etc.) et cela (il est vrai seulement en général) sans égard au système consonantique d'une langue déterminée. Le phonologiste doit au contraire considérer la position des phonèmes claquants dans les systèmes phonologiques des différentes langues. Cet examen conduit aux résultats suivants : en zoulou où existent des sons claquants apicaux. palataux et latéraux, il existe en outre des apicales, des palatales et des latérales non claquantes. Si l'on fait provisoirement abstraction des sons claquants, on doit constater que dans toutes les séries de localisation (parmi lesquelles figurent aussi les séries apicale. palatale et latérale), il existe une consonne sonore, une occlusive récursive, une occlusive sourde aspirée et une nasale^, Mulatis muiandis les mêmes oppositions existent aussi dans les trois séries « claquantes » : dans chacune de ces séries il y a un son claquant avec attaque vocalique douce sonore, un autre avec attaque vocalique dure ( = explosion glottale), un troisième avec attaque vocalique soufflée et enfin un son claquant nasalisé. En outre les oppositions entre ces différentes sortes de sons claquants sont toutes distinctives. Les apicales claquantes, les palatales claquantes et les latérales claquantes forment donc en zoulou des séries particulières qui sont parallèles aux séries correspondantes sans claquement. En boschiman où existent les mêmes quatre types de sons claquants avec attaque vocalique douce sonore, dure sourde, soufflée, et avec nasalisation), les consonnes non claquantes correspondantes présentent aussi ces quatre mêmes modes d'articulation, de sorte qu'ici également entre apicales et palatales claquantes et non claquantes il existe un rapport de séries parallèles. L'existence d'un rapport semblable peut également être prouvée en ce qui concerne le sandavé, comme on le montrera ci-dessous. Ce rapport entre les « séries claquantes » et les « séries non claquantes « qui peut être établi pour le zoulou paraît donc d'une manière générale être caractéristique des langues à clicks. Si la différence entre l'articulation « claquante » et l'articulation '< non claquante » ne résidait que dans le rapport 'entre inspiration et expiration, il serait naturellement impossible de classer cette différence parmi les oppositions de localisation. Mais les recherches phonétiques les plus récentes ont montré que les clicks exigent toujours une forme parti-
(1) En outre quelques séries présentent aussi des spirantes sourdes et la série labiale une moyenne < implosive ».
culière de la langue. Outre rocclusion principale qui est formée soit par les lèvres, soit par la partie antérieure de la langue et qui produit les différents types de claquantes (labiales, dentales, rétroflexes, palatales, latérales), chaque click en présente encore une seconde, dite « occlusion d'appui » qui est toujours vélaire, c'est-à-dire produite par l'élévation de la partie postérieure du dos de la langue vers le palais mou. Ce qui appartient à l'essence des clicks, c'est l'existence de deux occlusions dont l'une doit être vélaire et dont la seconde se forme n'importe où dans la partie antérieure de l'espace buccal. Par un mouvement de succion l'air est raréfié dans l'espace compris entre ces deux occlusions. Quand l'occlusion antérieure prend fm, l'air se précipite de l'extérieur dans cet espace intermédiaire privé d'air, mais juste à ce moment l'occlusion postérieure, vélaire, prend fin elle aussi. Au point de vue phonétique toutes ces particularités des clicks sont également importantes. Mais au point de vue phonologique l'existence de l'occlusion vélaire à côté de l'autre occlusion (qui est labiale, apicale, palatale, etc.) et la modification spécifique que cela entraîne dans la forme de la langue (et par suite dans la forme de tout l'espace buccal résonant) est ce qu'il y a de plus important. Ce fait permet de traiter la différence entre l'articulation claquante et l'articulation non claquante comme une opposition de localisation, et plus précisément comme une opposition entre séries de travail principal et séries de travail accessoire. Comme cette opposition est logiquement privative et qu'elle apparaît dans plusieurs séries de localisation du même système, on peut l'appeler « corrélation de claquement ».
L'existence d'une « occlusion d'appui » sur le voile du palais produit naturellement un déplacement du point d'articulation de la partie antérieure delà langue. Par conséquent le rattachement d'une série claquante à'une série non claquante déterminée est parfois très difficile. En boschiman les consonnes non claquantes forment une série labiale, une série apicale, une série dorsale, une série palatale, une série sifflante et une série laryngale ; les consonnes claquantes forment par contre une série apicale plate, une série « cérébrale y>, une série palatale et une série latérale. On ne peut donc au premier coup d'œil poser une corrélation de claquement que pour les séries apicales et palatales. Mais très vraisemblablement on peut dire sur les claquantes « cérébrales » du boschiman ce que D. M.Beach {op. cit., SI et suiv.) dit sur les phonèmes correspondants du hottentot, à savoir que la courbure en arrière de la pointe de la langue est un phénomène facultatif et non essentiel. Ce qui est essentiel pour la réalisation de ces claquantes dites cérébrales, c'est seulement le fait qu'en comparaison des « dentales » et des « palatales » elles se déplacent plus loin en arrière, de sorte qu'il se forme en avant de la bouche un espace « vide » (c'est-à-dire non rempli par la langue) relativement plus grand. Il existe donc entre les «dentales » et
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les « cérébrales » claquantes un rapport qui peut être comparé au rapport existant entre les non claquantes apicales et les gutturales : les claquantes « cérébrales » peuvent être considérées par rapport à la série gutturale comme une série de travail accessoire. Le système des claquantes du hottentot, tel que le décrit D. M. Beach, 75-82, peut se résumer ainsi : il y a deux séries d'explosives claquantes : dans l'une l'espace buccal antérieur est rempli jusqu'aux dents par la langue (« série dentialvéolaire » d'après D. M. Beach = i série palatale » d'après les anciens observateurs) ; dans l'autre il reste en avant de la bouche im espace non rempli («série alvé laire » d'après D. M. Beach = « série cérébrale » d'après les anciens observateurs). Outre ces deux séries « plosives » existent deux séries " fricatives » qui sont l'une par rapport à l'autre exactement dans le même rapport que les séries « plosives », c'est-à-dire que dans l'une la partie antérieure de l'espace buccal est rempli par la langue (série « dentale ») et qu'elle ne l'est pas dans l'autre (série « latérale »). A la fin de l'occlusion antérieure la langue, dans la série « plosive », se détache simplement du palais, tandis que dans la série « fricative » elle laisse peu à peu pénétrer l'air, par l'avant dans la série « dentale », par les côtés dans les latérales. Il est clair que l'opposition entre « séries plosives » et i séries fricatives » n'est pas une opposition de localisation. Il n'existe donc à proprement parler en hottentot que deux séries de localisation claquantes, dont l'une est caractérisée par le remplissage total de l'espace buccal antérieur, et l'autre par le non-remplissage de cet espace. Les consonnes non claquantes du hottentot se divisent en labiales, apicales (y compris les sifflantes^ gutturales et laryngales. Les labiales et les laryngales se trouvent évidemment en dehors de la corrélation de claquement. Parmi les autres séries les non claquantes apicales correspondent aux « claquantes avec espace antérieur rempli » et les non claquantes gutturales aux « claquantes avec espace antérieur non rempli ». Il existe donc aussi en hottentot im rapport corrélatif entre les séries de localisation claquantes et non claquantes.
On doit mettre en relation avec la corrélation de claquement une autre sorte de séries à travail accessoire, à savoir la «corrélation de gutturalisation complète »et la «corrélation de labiovélarisation ». Ces corrélations apparaissent dans certaines langues bantoues, notamment dan.'i le groupe shona et dans une langue voisine : le venda^. La corrélation de gutturalisation complète ou pure consiste dans l'opposition entre des consonnes non vélarisées et d'autres consonnes dans lesquelles, outre l'articulation principale, se fait un travail accessoire guttural, c'est-à-dire une élévation du dos de la langue vers le palais mou. Cette élévation peut être si forte qu'il se produit tout simplement une occlusion vélaire (ce qui est d'habitude le cas dans le dialecte zézourou du shona central) ; elle peut être un peu plus faible, de sorte qu'il en résulte seulement un rétrécissement vélaire (ce qui est caractéristique des autres dialectes du shona oriental et central, en particulier du sous-groupe karanga). Dans le dialecte
(1) Clément M. Doke, « A Comparative Study in Shona Phonetics », Johannesburg 1931, 109 ainsi que 110-119 et les palatograrames 272, 273.
zézourou cette corrélation existe dans les bilabiales et les palatales. — La corrélation de labiovélarisation est une combinaison de la corrélation de gutturalisation complète et de la corrélation d'arrondissement. Elle existe dans tous les dialectes du shona oriental et central pour les apicales, les palatales (indépendamment de la corrélation de gutturalisation complète) et pour les deux séries sifflantes. L'impression acoustique que les consonnes pleinement gutturalisées et labiovélarisées font sur un observateur étranger est celle de groupes de consonnes {pk, ck, ikw, ckw ou px, ex, txiu, cxw). Mais elles doivent être considérées comme monophonématiques, puisque les langues où elles apparaissent ne tolèrent aucun groupe de consonnes. Si l'on compare les sons claquants avec les sons pleinement gutturalisés (ou labiovélarisés), on arrive à la conviction que la différence est seulement phonétique et pas du tout plionologique. L'élément de succion, qui au premier abord paraît être si caractéristique des sons claquants, n'est qu'une façon particulière de dénouer l'occlusion buccale antérieure et il est beaucoup moins important pour la place des sons claquants dans le système phonologique que l'existence de r« occlusion vélaire de soutien », mais celle-ci existe aussi (quoique peut-être sous une forme moins énergique) dans les consonnes pleinement gutturalisées ou labiovélarisées du zézourou et des autres dialectes du shona oriental et central.
En résumé on peut dire que les particularités de localisation peuvent former des systèmes d'oppositions assez compliqués. Les séries fondamentales se trouvent entre elles dans des rapports d'oppositions multilatérales hétérogènes. Mais quelques-unes de ces séries fondamentales se scindent dans beaucoup de langues en deux séries apparentées qui se trouvent entre elles dans un rapport d'opposition bilatérale équipollente et qui sont vis-à-vis des autres séries, fondamentales ou apparentées, du même système dans des rapports d'opposition multilatérale. Enfm chaque série de localisation peut se scinder en séries qui soient entre elles dans un rapport d'opposition effectivement ou logiquement privative ; dans la mesure où un tel clivage embrasse plusieurs séries de localisation du même système consonantique, il constitue une corrélation : soit une corrélation de timbre consonantique, soit une corrélation de claquement.
d) Phonèmes consonanliques en dehors des séries de localisation.
Dans beaucoup de langues, peut-être même dans la plupart d'entre elles, il existe des phonèmes consonantiques qui se trouvent en dehors des séries de localisation, ou du moins en dehors des séries de localisation non corrélatives. La plupart du temps les « liquides » et « h » font partie de ces phonèmes. Toutefois on ne peut pas généraliser cette assertion, car parfois les liquides et h se laissent incorporer dans les séries de localisation. Nous avons déjà mentionné ci-dessus le ghiliak où r doit être considéré comme la continue sonore de la série apicale^. En esquimau où r est toujours uvulaire et réalisé sans roulement, il occupe dans la série postdorsale la même place que w dans la série labiale et y dans la série prédorsale ; dans les apicales cette position est occupée par l, auquel correspond une spirante sourde X, de sorte qu'il en résulte le système suivant 2.
(fo) (h)
Dans les langues qui possèdent une seule liquide et où existe une série de localisation palatale, on peut concevoir w comme la sonante labiale, y comme la sonante palatale et l'unique liquide comme la sonante apicale. Mais l'exactitude d'une telle conception ne se laisse démontrer que là où elle est garantie par le fonctionnement du système ou par une mutation grammaticale. Il en est ainsi par ex. en mendé (Sierra Leone) où / est la seule liquide, t permutant grammaticalement avec / et cette mutation se produisant dans les mêmes conditions que la mutation p oj ii\ de sorte qu'on peut poser une proportion t:l = p:w^. En chichewa où la seule liquide est réalisée tantôt comme r, tantôt comme /, cette liquide est remplacée après l'adjonction d'un préfixe m ou n par d, alors que dans les mêmes circonstances y est remplacé par i et w par 6*. Dans des cas de ce genre, il existe une preuve
(1) Voir p. 75 et suiv.
(2) William Thalbitzer, « A Phonellcal Study of tlie Eskimo Language », Medclelelser om Grônland XXXI, 81.
(3) Elhel Aginsky, « A Grammar of Mende Language », Language Dissertations (Ling. Soc. of America), n» 20 (1935).
(4) Mark H. Watkins, «A Grammar of Chichewa, a Bantu Language in British Central Africa », Language Dissertations (Ling. Soc. of America), n° 24 (1937).
objective que l'unique liquide appartient à la série apicale. Mais là où n'existent pas de semblables preuves, l'appartenance de l'unique liquide à une classe de localisation déterminée est toujours douteuse. Dans les langues ayant plus de deux liquides, l'appartenance d'au moins une ou deux liquides à une classe de localisation déterminée n'est pas rare ainsi par ex. en serbo-croate (stokave) le rapport de / à / est évidemment analogue aux rapports n:n, t:c, d:d; il en résulte que / est à classer dans la série dentale et / dans la série palatale, de sorte que r reste seul en dehors des classes de localisation ; sur le tamoul, voir ci-dessous (p. 159 et suiv.).
La plupart des langues du monde ne possèdent que deux liquides. Celles-ci ne se laissent que très rarement incorporer dans les classes de localisation^ et se trouvent en général en dehors d'elles. Elles forment une opposition bilatérale^ qui peut être conçue comme logiquement privative : le rapport r-l pouvant être interprété soit comme « roulé-non roulé », soit comme « latéral-non latéral ». Dans une langue comme l'italien où r est toujours réalisé comme une vibrante roulée, la première interprétation est la plus probable, tandis qu'en allemand où des variétés non roulées du son r sont très fréquentes comme réalisations du phonème r, seule la seconde interprétation est possible. Mais dans la mesure où l'opposition r-l n'est pas neutralisable dans une langue donnée, elle reste seulement logiquement privative. En outre l'opposition entre r et / n'est en tout cas pas une opposition de localisation, mais une opposition de mode de franchissement, et cela même dans les langues comme l'allemand où r est la liquide « non latérale » et / la liquide « latérale ». En effet du point de vue phonologique l'articulation latérale ne peut être considérée
(1) Les cas du ghiliak et de l'esquimau ont déjà été mentionnés ci-dessus. Dans quelques langues bantoues, l'une des liquides est un / normal (alvéolaire), l'autre par contre un / rétroflexe (qui est parfois de type r). Dans des langues de ce genre les deux liquides sont souvent « localisables », ainsi par ex. en souahéli (dialecte mombesa), où une série rétroflexe s'oppose à la série apicale plate — ou encore en pédi où le / rétroflexe appartient évidemment à la série apicale, le / dental par contre à la série latérale. Sur les systèmes consonantiques de ces langues, voir Cari Meinhof, « Grundriss einer Lautlehre der Bantu- Sprachen », Berlin 1910.
(2) ISoîe du traducleur: A. Martinet objecte qu'on ne saurait parler de deux « liquides » « que dans une langue où l'examen des oppositions phonologiques amènerait à dégager un trait pertinent commun aux deux phonèmes /et r ». (BSL XLII, 1942-45, fasc. 2, p. 27).
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comme une particularité de localisation que si elle est propre à plusieurs phonèmes dont les autres marques distinctives sont semblables aux particularités de mode de franchissement présentées par les phonèmes d'autres séries fondamentales (ou apparentées) appartenant au même système (comme c'est le cas par ex. en pédi, en sandavé, en tlingit, en chinook, en adyghé, en avar, etc.). Mais dans les langues où il n'existe qu'un seul phonème latéral et où ce phonème n'est en rapport d'opposition bilatérale qu'avec r qui est en dehors des séries de localisation, Tarticulation latérale (c'est-à-dire l'écoulement libre, sans frottement, de l'air expiré par l'intervalle existant entre un côté de la langue et la paroi latérale de l'espace buccal) doit être considérée comme un mode de franchissement particulier. Le caractère ambigu de l'articulation latérale, qui offre tant de difficulté pour la méthode phonétique, est pour la méthode phonologiqae quelque chose de tout à fait évident, d'autant plus que dans cette méthode il s'agit seulement de savoir avec quel phonème se trouve en rapport d'opposition le phonème latéral en question, et de quelle sorte est ce rapport d'opposition.
Quant à /i, il est dans beaucoup de langues « le phonème consonantique indéterminé en général », mais dans beaucoup d'autres il est rangé dans une série de localisation déterminée : soit dans la « série gutturale » (qui dans ce cas est caractérisée seulement par la non participation de la pointe de la langue et des lèvres), soit dans une série laryngale particulière. Cette dernière éventualité se présente notamment si le même système contient une explosive laryngale (occlusive glottale) qui soit vis-à-vis de h dans un rapport d'opposition bilatérale. En danois, où h n'apparaît que dans les positions phoniques où les douces (sourdes) non aspirées b, d, g s'opposent aux fortes aspirées p, t, k, h se trouve vis-à-vis de l'attaque vocalique non aspirée dans le même rapport d'opposition que p, i, k vis-à-vis de 6, d, g^. Ici on pourrait donc poser une série laryngale dans laquelle h serait r« aspirée » (ou la « forte »). En allemand au contraire où le rapport entre h et l'attaque vocalique non soufflée n'est pas parallèle au rapport existant entre p, t, k et b, d, g (entre voyelles h est sonore, p, /, k sont au contraire sourds en cette position ; en finale h n'apparaît pas, tandis que p, /, A représentent en cette
(1) A. Martinet, «La phonologie du mot en danois», Paris 1937 (= BSL XXXVIII, 1937, 2).
position les archiplioiièmes des oppositions neutralisées p-b, i-d, k-g), h doit être considéré comme un phonème « indéterminé » se trouvant en dehors des séries de localisation. Il en est de même dans beaucoup d'autres langues.
B) Particularités de mode de franchissement
a) Les degrés d' obstacle et les corrélations de mode de franchissement du premier degré.
Il a été dit ci-dessus (p. 97 et suiv.) que la création d'un obstacle et son franchissement constituaient l'essence de la consonne. Envisagée sous cet angle, la classification usuelle des consonnes en occlusives, fricatives (ou spirantes) et sonantes doit être considérée comme une classification d'après les degrés d'obstacle. Le plus haut degré d'obstacle existe dans les occlusives, le degré moyen dans les fricatives, et le degré le plus faible dans les sonantes (qui peuvent se rapprocher de !'(( absence d'obstacle » qui constitue l'essence des voyelles, sans toutefois parvenir à l'atteindre). Les occlusives sont des momentanées, tandis que les fricatives et les sonantes sont des duratives ; d'autre part les occlusives et les fricatives peuvent, en opposition avec les sonantes, être appelées des bruyantes. Entre les trois degrés d'obstacle peuvent donc exister cinq oppositions bilatérales : a) sonante-bruyante, b) momentanée-durative, c) occlusive-fricative, d) fricativ^esonante, e) occlusive-sonante. Toutes les cinq sont logiquement privatives et si elles sont proportionnelles dans le système donné (c'est-à-dire si elles apparaissent dans plusieurs séries de localisation), il résulte de chacune d'elles une corrélation particulière qui peut être appelée corrélation de mode de franchissement du premier degré.
La corrélation sonantique, c'est-à-dire une opposition bilatérale et proportionnelle entre sonantes et bruyantes, n'est évidemment possible que dans les langues où l'opposition entre occlusives et fricatives est sans importance phonologique. Un cas de ce genre existe sous une forme très claire en tamouP. Il y a dans cette langue cinq phonèmes bruyants qui sont réalisés différemment selon l'entourage phonétique : à l'initiale comme occlusives aspirées (p**, V\ t^, /r'', c^), à l'intérieur du mot après voyelle comme spirantes ([3, S, ^
(1) .1. R. Firth, «A short Oulline of Tamil Pronounciation » (Appendice à la 2"" édition de Ardens « Grammar of Common Tamil »), 1934.
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comme sonores, x, ç la plupart du temps comme sourdes), après nasale comme occlusives sonores [b, d, d, g, j) et après r comme occlusives sourdes non aspirées (p, i, t, h, c). Les oppositions entre bruyantes sonores et sourdes, aspirées et non aspirées, de même qu'entre occlusives et spirantes sont donc ici réglées par l'entourage phonétique et phonologiquement non pertinentes. L'essence phonologique des cinq phonèmes tamouls, dont il vient d'être question réside d'une part dans le fait qu'ils appartiennent à des classes de localisation déterminées et d'autre part dans le fait qu'ils sont des bruyantes. En face de ces cinq bruyantes existent en tamoul cinq sonantes en face : du phonème labial P un iv, en face de l'apicale plate T un /, en face de l'apicale rétroflexe T un / rétroflexe, en face de la sifflante palatale C un y. Quant au phonème guttural /v, la sonante R (« J » dans la transcription de J. Firth) paraît lui correspondre en tamoul ; sa réalisation est décrite par J. Firth de la façon suivante : «c'est une durative non fricative avec une nuance de voyelle postérieure indéterminée ; il est produit par le retrait en arrière de tout le corps de la langue et par l'élargissement sur les deux côtés du bord de la langue, celui-ci devenant épais, court et sans pointe, et se rapprochant du milieu du palais dur » (XVI). Seul le r tamoul est tout à fait en dehors des classes de localisation et ne se trouve vis-à-vis d'aucun autre phonème dans un rapport d'opposition bilatérale^. Il s'agit donc en tamoul d'une corrélalîon de sonanlisme (ou d'une corrélation liquide si l'on se résout à considérer aussi w et y comme des liquides)^ qui embrasse tout le système consonantique, à l'exception de r-. Xous ne connaissons pas d'autres exemples de ce genre. La plupart du temps ou bien les sonantes sont tout à fait en dehors des séries de localisation et forment à elles seules une classe de phonèmes, car elles se trouvent entre elles dans des rapports d'oppositions bilatérales, tandis qu'elles sont vis-à-vis des autres phonèmes dans des rapports d'oppositions multilatérales, ou bien ce ne sont pas tous les phonèmes sonantiques, mais seulement quelques-uns d'entre eux qui
[(1) Cette position particulière du r dans le système consonantique tamoul fait qu'il est le seul phonème sonantique après lequel puissent se trouver d'autres consonnes (p, l, k, n) et qui apparaisse non seulement après voyelle, mais aussi après consonne (notamment après /). Après /, p et i' sont à la vérité admis, mais semble-t-il seulement dans des mots étrangers, par ex. reyilvee « chemin de fer ».
(2) Voir en appendice les observations de P. Meile sur tout ce passage.
sont inclus dans le système des séries de localisation et qui se trouvent dans des rapports d'oppositions bilatérales vis-à-vis d'une classe déterminée de bruyantes.
L'opposition bilatérale entre momentanées et duraLives suppose que l'opposition entre fricatives et sonantes n'a pas de valeur phonologique ; il est extrêmement rare qu'elle apparaisse sous sa forme pure : du moins nous ne connaissons pas un seul système consonantique qui soit construit d'après ce principe. Il y a, il est vrai, des langues où les sonantes orales forment avec les spirantes une classe de phonèmes duratifs qui s'oppose dans toutes les séries de localisation ou dans beaucoup d'entre elles à la classe des phonèmes momentanés. Mais cette corrélation n'apparaît pas seule (du moins dans les cas que nous connaissons), mais uniquement en liaison avec d'autres corrélations, et de telle sorte que soit les momentanées, soit les duratives, soit les deux catégories à la fois, se divisent en sourdes et en sonores, ou en douces et en fortes, etc. Que l'on compare par ex. les systèmes consonantiques déjà cités ci-dessus de l'esquimau (p. 156) et du guiliak (p. 75 et suiv.). Cette corrélation (qu'on peut appeler corrélation durative ou corrélation momentanée) n'est donc jamais qu'un terme d'un faisceau de corrélations.
La corrélation sonantique et la corrélation momentanée sont en somme des phénomènes rares. Plus fréquemment les trois degrés d'obstacles (occlusives, spirantes et sonantes) s'opposent entre eux par paires, de sorte que ces oppositions n'embrassent la plupart du temps qu'une partie du système consonantique.
Nous appelons corrélation de rapprochement ou corrélation occlusive l'opposition entre occlusives et spirantes existant en même temps dans plusieurs séries de localisation. En allemand cette corrélation existe dans les dorsales, dans les labiodentales et dans la série sifflante de type s [k-ch, pf-fr tz-ss). En polonais, tchèque, slovaque et ukrainien cette corrélation embrasse les gutturales et toutes les séries sifflantes ; en serbo-croate et en hongrois elle se limite aux deux séries sifflantes (serbo-croate c-s, g-z, c-s ; hongrois cs-s, dzs-zs, c-sz, dz-z) ; en albanais, outre les deux séries sifflantes [c-s, « X »-z, « ç »-« sh », « xh »-« zh »), elle embrasse en plus les labiales (p-/, 6-y) et les apicales (/-« th », d-« dh ») ; en grec moderne elle embrasse toutes les séries de localisation (7^-9, T-0, x-7, tct-(t), etc. En anglais, l'opposition entre occlusives et spirantes existe évidemment dans les sons chuintants
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[c-s. 3-z) ; toutefois dans les apicales et les labiales anglaises la chose n'est pas tout à fait claire : i et d anglais sont réalisés avec une position de la pointe de la langue assez haute, et dans l'aspiration énergique, comme aiïriquée, du î initial on peut entendre un son de passage de type s; au contraire les spirantes apicales plates 6, S sont réalisées en anglais avec une position de la pointe de la langue assez basse (« interdentale ») ; de même p-b sont « bilabiaux », mais f-v <■ labiodentaux ». Sans doute en grec moderne et en albanais les spirantes labiales et dentales ne coïncident pas exactement, quant à leurs points d'articulation, avec les occlusives correspondantes, mais une exacte coïncidence existe dans ces langues pour deux autres séries de localisation (albanais, séries 5 et s : grec moderne, séries / et a), ce qui crée une « contrainte du système «. En outre, les oppositions p-/. f-6, k-x, sont neutralisables en grec moderne et il existe entre leurs termes une permutation grammaticale. Comme ces conditions font défaut en anglais (et que l'aspiration fricative de î, p initiaux souligne d'une façon particulière leurs difïérences de localisation phonétique par rapport à 6. /), on peut douter que les oppositions i.d-d,8 et p,b-f,v doivent être conçues en anglais comme des « oppositions de rapprochement «^ Des doutes analogues surgissent dans beaucoup d'autres langues, mais on peut dire toutefois que dans la plupart des cas la chose est tout à fait claire et que la corrélation de rapprochement en tant que telle est une des corrélations les plus répandues dans les langues de toutes les parties du monde, quoiqu'elle ne soit représentée que rarement dans toutes les séries de localisation.
Par contre un rapport d'opposition bilatérale entre une sonante et une fricative est un phénomène phonologique très rare. En tchèque un rapport de ce genre existe entre r et r, en zoulou et dans la langue des indiens du pueblo de Taos (Nouveau-Mexique)^ entre / et f. Dans beaucoup de langues un rapport semblable paraît exister entre w et ^ (ou v) ; toutefois dans chacun des cas de ce genre on doit rechercher si w est réellement une consonne et n'est pas plutôt une variante combinatoire de la voyelle 11 : quand on a écarté ces cas douteux, il ne reste que très peu de langues ayant l'oppo-
(1) Quoiqu'il en soit le h anglais ne peut en aucun ( a- être considéré comme la spirante de la série gutturale (point .-ur lequel Kerap Malone et A. Martinet ont raison contre B. Trnka). Sur le français, voir ci-dessus p. 141.
(2) D'après G. L. Trager dans Maître Phonélique, 3* série, n" 56.
sition « sonante labiale » — « spirante labiale sonore » (par ex. le kurine, le pédi, le chichéwa et quelques autres). En ce qui concerne l'opposition entre la sonante palatale et la spirante palatale sonore, nous n'en connaissons pas un seul exemple^. Les cas où deux phonèmes consonantiques sont réellement distingués par l'existence ou la non-existence d'un bruit de frottement sont donc extrêmement rares. En aucune langue cette opposition ne paraît prendre la forme d'une corrélation embrassant plusieurs séries de localisation.
En ce qui concerne l'opposition entre sonantes et occlusives, elle existe en tant que corrélation avant tout dans les langues qui ne possèdent aucune spirante, par ex. dans le dialecte oriental du nouba (Soudan Égyptien) où aux cinq occlusives sonores b, d, d (interdental), gr, / s'opposent autant de sonantes, à savoir w, l, r, y, y^, parmi lesquelles w, y, et y se trouvent évidemment dans un rapport d'opposition bilatérale vis-à-vis de 6, g, j, et r, / doivent peut-être se ranger dans les deux séries apicales apparentées. Mais des oppositions bilatérales entre des sonantes et des occlusives existent aussi dans d'autres langues : en serbo-croate (stokave) existe la proportion h: V = d: l — d: I [Ij) et dans les dialectes monténégrins .où le X vieux-slave est devenu une durative vélaire sonore, sans bruit de frottement sensible^, la proportion apparaît encore augmentée de la paire g :y. En danois, notamment dans la langue écrite, existe une opposition proportionnelle entre les douces b, d, g d'une part et les duratives v, S, y d'autre part ; comme v, S, y danois sont réalisés presque sans bruit de frottement et que leur association avec une voyelle précédente est égale prosodiquement à un support de syllabe long (de même que les groupements « voyelle +r ou / » et « voyelle+m ou n ») , ces phonèmes peuvent, au point de vue du système phonologique danois, être considérés comme des sonantes^. Il s'agit donc également ici d'une corrélation qui
(1) Dans les dialectes cakaves septentrionaux du croate où d'après A. Belid et M. Malecki le / provenant de / vieux-slave (par ex. dans jaje « œuf ») se distingue du / d'autre origine (par ex. dans zaja « soif »), le premier n'est pas du point de vue phonologique un phonème con onantique, mais seulement une variante combinatoire du phonème vocalique i en contact immédiat avec d'autres voyelles.
(2) A. N. Tucker, op. cil.
(3) R. Boskoviô, « O prirodi, razvitku i zamenicima glasa h n govorima Crne Gore » {Juz. Fil. XI, 1931), 179 et suiv.
(4) A. Martinet, « La phonologie du mot en danois », considère il est vrai V, 8, y danois comme des spirantes — mais à tort, car ces phonèmes sont traités
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embrasse toutes les occlusives douces et une partie des sonantes. Comme les occlusives et les sonantes sont aussi bien au point de vue acoustique qu'au point de vue articulatoire des types d'articulation différant au maximum, cette corrélation peut être appelée corrélation (consonantique) de conlrasie. Il est à remarquer que dans tous les cas cités ci-dessus, le degré phonétiquement intermédiaire entre les occlusives et les sonantes, à savoir les spirantes (sonores ou douces) fait défaut : le nouba oriental ne connaît en somme aucune spirante ; en serbo-croate et en danois il n'existe pas de spirantes, du moins dans les séries de localisation qui participent à la « corrélation de contraste ». Cela est bien compréhensible, car c'est seulement à cette condition que l'opposition entre occlusives et sonantes peut être bilatérale.
b) Corrélations de mode de franchissement du second degré.
Comme on a pu le voir par ce qui précède, il est relativement rare que les corrélations résultant d'oppositions bilatérales entre différents degrés d'obstacle embrassent la totalité du système consonantique. D'habitude quelques phonèmes consonantiques ne participent pas à ces corrélations, mais entrent dans des rapports déterminés d'oppositions bilatérales avec d'autres phonèmes ayant le même degré d'obstacle. Les oppositions bilatérales entre phonèmes ayant le même degré d'obstacle (et la même série de localisation) produisent des corrélations particulières qu'on peut appeler corrélations de mode de franchissement du second degré, pour les différencier des corrélations primaires qui résultent de l'opposition des trois degrés d'obstacle.
Dans chaque paire corrélative appartenant à une corrélation de mode de franchissement du second degré les deux termes de l'opposition doivent appartenir au même degré d'obstacle. Mais d'autre part une corrélation de franchissement du second degré n'est pas en théorie liée à un degré d'obstacle déterminé et peut apparaître selon les langues dans différents degrés d'obstacle.
Nous distinguons les six types suivants de corrélations de franchissement du second degré :
en danois comme r, l, /. Seuls f et s sont en danois de véritables spirantes. Mais comme ces phonèmes ne correspondent à aucune occlusive et qu'ils sont les seuls représentants de leurs classes de localisation respectives (/ de la série labiodentale et s de la série sifflante) leur caractère spirant est phonologiquement non pertinent. Sur le rapport v-f, voir A. Martinet, op. cit., 38.
La corrélation de tension, c'est-à-dire l'opposition entre des « fortes » et des « douces ». Dans cette opposition la force de l'obstacle et celle du moyen employé pour le franchir (pression de l'air) se proportionnent l'une à l'autre : si l'obstacle est renforcé par la tension de la musculature buccale, la pression de l'air devient en même temps plus forte. Par contre si les muscles des organes buccaux se relâchent, la pression de l'air devient également plus faible.
La corrélation d'intensité (ou de pression) présente un rapport quelque peu différent entre la solidité de l'obstacle et la force de pression du souffle : quand les muscles des organes buccaux sont peu tendus, la pression de l'air semble trop forte, d'où la brièveté et l'aspiration éventuelle du terme « faible » de l'opposition ; quand la musculature buccale est tendue, la pression de l'air paraît tout juste capable de remplir son office, d'où la longueur relative, le manque d'aspiration et le franchissement pénible de l'obstacle dans le terme « fort » de l'opposition,
La corrélation vocale, c'est-à-dire l'opposition entre consonnes sourdes et sonores.
La corrélation d'aspiration, c'est-à-dire l'opposition entre consonnes aspirées et non aspirées (dans la mesure où seule l'aspiration, et non pas d'autres particularités articulatoires, est phonologiquement importante).
La corrélation de récursion, c'est-à-dire l'opposition entre les consonnes qui sont produites par l'air venant des poumons et celles qui sont produites seulement par la masse d'air rassemblée au-dessus de la glotte fermée et que celle-ci expulse au moyen d'une sorte de coup de piston^.
(1) DifTérents noms ont été proposés pour ces consonnes. L'appellation la plus répandue est « consonnes à occlusion glottale », mais elle est un peu ambiguë, car l'occlusion glottale peut être aussi un phonème indépendant et elle n'est pas seulement propre à ces consonnes. Pour la même raison, on doit rejeter le nom de « glottocclusives » employée par N. S. Troubetzkoy dans son article « Les systèmes consonantiques des langues du Caucase oriental », Caucasica V'III. Le nom proposé par N. Jakovlev (dans son « Tablicy fonetiki kabardinskogo jazyka ») : « consonnes à expiration supraglottale » est lourd et n'exprime pas assez clairement la nature de ces consonnes. Cette nature est mieux indiquée par le nom d'à éjectives » employé par les phonéticiens anglais (spécialement par les africanistes) : il exprime bien l'énergique remontée de la glotte qui, comme un piston, « éjecte )> l'air se trouvant au-dessus d'elle. N. S. Troubetzkoy voulait également dire la même chose quand en 1922, dans un article du BSL XXII 1, il choisissait pour ces consonnes Tappellalion de • récursives » (qui du reste avait déjà été employée dans les travaux caucaso-
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La corrélation de relâchement, c'est-à-dire l'opposition entre des occlusives dont l'occlusion buccale se rompt violemment et d'autres dont l'occlusion « se relâche »^
On pourrait peut-être citer comme septième corrélation de mode de franchissement du second degré la corrélation de préaspiration, c'est-à-dire l'opposition entre des consonnes à implosion aspirée et d'autres dépourvues de cette implosion. Cette opposition existe dans quelques langues américaines (par ex. en fox, en hopi), mais on ne saurait dire si les consonnes « préaspirées » doivent être considérées dans ces langues comme monophonématiques ou polyphonématiques (c'est-à-dire /î— consonne) 2.
Dans toutes les corrélations de mode de franc hissement^u second degré il s'agit de l'opposition d'une consonne « plus forte » et d'une consonne i( plus faible » :