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PRÉFACE DE A. MARTINET

La publication des Grundzûge der Phonologie de Nicolas Sergueevitch Troubetzkoy, en elle-même événement scientifique d'une portée considérable, a coïncidé avec un tournant décisif de la linguistique fonctionnelle et structurale. Elle s'est produite au moment où la phonologie, après avoir été, pendant une décade, considérée comme la propriété exclusive d'une école, tombait, pour ainsi dire, dans le domaine public. Certes, la jeune discipline ne s'était pas jusqu'alors développée en vase clos. A aucune époque la phonologie n'a été étroitement « pragoise ». Ses fondateurs ont toujours été sensibles aux critiques et aux suggestions venues de tous les coins du monde. Mais, du vivant de Troubetzkoy et sous sa direction, les matériaux nouveaux étaient soigneusement examinés, retaillés, et intégrés à l'édifice commun. Cependant, la diffusion toujours plus large du point de vue fonctionnel et structural rendait nécessairement plus difficile une confrontation permanente des opinions et des résultats obtenus. La disparition du Maître, l'étranglement de la Tchécoslovaquie, les persécutions raciales et politiques, la guerre enfin, n'ont fait qu'accentuer un cloisonnement qui déjà s'esquissait. Le retour de la paix a permis, certes, de renouer des liens qui s'étaient rom.pus. Mais on ne saurait rétablir l'étroite communion des années trente.

Ces circonstances font apparaître le livre de Troubetzkoy comme le couronnement d'une période décisive dans l'histoire de la linguistique, et lui confèrent ainsi une valeur permanente. Il devient un manuel de référence indispensable pour tous ceux qui s'efforcent, chacun avec ses connaissances, sa formation, son tempérament propre, de mieux comprendre la nature du fait linguistique. C'est pourquoi nous devons être profondément reconnaissants à M. Jean Cantineau d'avoir pris la peine de traduire en français cet ouvrage de base. Il est en France beaucoup de linguistes, maîtres ou disciples, qui lisent l'allemand avec difficulté. La propagation de la pensée phonologique dans notre pays en a certainement souffert,

et, à cet égard, l'initiative de notre collègue d'xVlger ne manquera pas d'avoir un elîet salutaire.

Il n'est probablement pas inutile de mettre les lecteurs de cet ouvrage en garde contre la conception encore trop répandue qu'il ne peut y avoir de linguistique structurale que sur le plan de la synchronie. Ce serait réduire indûment la portée de la doctrine phonologique que de n'y voir qu'une méthode de description linguistique. La phonologie a dégagé, du vivant même de Troubetzkoy et souvent sous son impulsion directe, des horizons nouveaux dans tous les domaines de la science du langage. Quiconque a suivi attentivement l'évolution de la pensée phonologique n'a pu manquer d'acquérir, outre une connaissance plus approfondie de la nature des faits linguistiques, une conception plus riche, plus précise, et plus nuancée de la façon dont évoluent les langues, soit du fait de nécessités internes, soit au contact d'autres idiomes dont la structure vient influencer la leur. De la phonologie diachronique et de la théorie des aires dont Troubetzkoy et Roman Jakobson ont jeté les bases, on ne trouve malheureusement rien dans les Grundziige. C'est la raison pour laquelle M. Cantineau a ajouté à la fin de sa traduction plusieurs articles de ces deux savants où ces questions sont traitées.

De la somme phonologique dont Troubetzkoy avait tracé le plan, nous n'avons que la première partie, celle où, après avoir traité des fondements mêmes de la phonologie, l'auteur nous indique selon quels principes et quelles règles on doit décrire les langues, envisagées sous Fangle de la phonie. Cet exposé est d'une extraordinaire richesse, car Troubetzkoy ne se contente pas de mettre au point une méthode. Il en justifie longuement, dans chaque cas, toutes les démarches. Il nous fait profiter, dans chaque chapitre, de sa prodigieuse expérience linguistique, acquise soit par examen direct, soit par l'étude de descriptions antérieures où sa pensée incisive savait admirablement faire le tri entre les faits linguistiquement valables et le reste.

De ce dernier message, hélas inachevé, Troubetzkoy n'a pas cherché à faire, à proprement parler, un manuel pratique, une nouvelle édition revue et augmentée de sa petite Anleilung zu phonologiscJwn Beschreibungen. Les gens pressés, ceux pour qui la description des langues n'est qu'un aspect épisodique de leur activité, seront peut-être tentés de le regretter. Et cependant une expérience déjà longue a montré que ce n'est pas par la lecture de quelques pages ou une étude de quelques

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