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DE DIFFÉRENCIATION PROSODIQUE

a) Classificaiion

L'étude des rapports de quantité prosodique conduit donc à établir que la plus petite unité prosodique est dans certaines langues la syllabe (plus précisément le centre de syllabe) et dans d'autres la more; en conséquence les langues peuvent être divisées en langues qui comptent les syllabes et en langues qui comptent les mores. Nous appelons prosodème la plus petite unité prosodique de la langue en question,

(1) Seule l'opposition entre voyelles brèves (c'est-à-dire à une more) et non brèves (c'est-à-dire à deux mores) peut être considérée en esthonien comme réellement « quantitative r> (au sens arithmétique).

autrement dit la syllabe dans les langues qui comptent les syllabes et la more dans les langues qui comptent les mores.

Les particularités prosodiques peuvent être divisées en particularités de différenciation et en particularités de mode de liaison. Par les particularités de différenciation les prosodèmes sont distingués les uns des autres, tandis que par les particularités de mode de liaison ce ne sont pas les prosodèmes eux-mêmes, mais seulement la manière dont ils se lient à l'élément phonétique suivant qui est indiquée de façons variées.

La différenciation des prosodèmes se fait dans les langues qui comptent les syllabes par l'intensité, dans les langues qui comptent les mores par la hauteur de l'accent musical. Là où la différenciation des prosodèmes n'exerce qu'une fonction distinctive (différenciant des significations), chaque prosodème possède sa propre particularité de différenciation, de sorte que dans un mot qui contient plusieurs prosodèmes, tous les prosodèmes peuvent être semblables à ce point de vue ou encore des prosodèmes dissemblables peuvent se suivre en ordre différent. Autrement dit dans une langue de ce type qui compte les syllabes toutes les syllabes d'un mot polysyllabique peuvent être intenses (par ex. tchèque fikdni « propos ))) ou toutes non intenses (par ex. tchèque lopaia « pelle ») ou encore intenses et non-intenses dans différents ordres de succession (par ex. tchèque kabàtek « tunique », zdsada « principe », znameni « signe », màmeni « déception », pofàdny « en ordre », bidàci « les malheureux », etc.). De même dans une langue de ce type qui compte les mores, des mores de diverses hauteurs musicales apparaissent à l'intérieur d'un mot dans différents ordres de succession : par ex. ibo 'o'si'si « bâton », ~n'ke-la « chien », 'i-ji-ji « mouche », ~n-kala « dialogue », -o-lo'ma « orange », 'an'iven-ia « moustique », 'n-ne-ne « oiseau », -o-io-bo « hippopotame », -n'de'de « râpe », -t'ii-li «médian», -u' do-do «araignée», etc.^. — Mais dans les langues où la différenciation des prosodèmes n'exerce pas qu'une fonction distinctive (c'est-à-dire différenciant des significations), les prosodèmes sont répartis de telle sorte que dans chaque mot il n'y ait qu'un seul prosodème qui domine tous les autres par une particularité de différenciation, tandis que les autres prosodèmes du même mot présentent

(I ) Ida C. Ward, « An Introduction to the Ibo Language » (Cambridge 1935), 38-11.

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tous la propriété difîérenciative opposée : par ex. dans une langue qui compte les syllabes, le russe par ex., dans un mot comme sàmàvar « samovar » seule la troisième syllabe est intense, dans bûmagà « papier » seule la seconde, dans palàkà « sirop » seule la première le sont, tandis que toutes les autres syllabes de ces mots sont sans intensité. Dans une langue qui compte les mores, le lithuanien par ex., dans le mot lova (•lo.ova) « lit » seule la première more de la première syllabe est aiguë, dans lôslas (.lo'oslas) « famille, race » seule la seconde more de la première syllabe, dans loséjas f.loo'se.ejas) « joueur » seule la première more de la seconde syllabe, dans lovys f.loovi'is) «auge » seule la seconde more de la seconde syllabe le sont, tandis que toutes les autres mores de ces mêmes mots sont graves. Dans des cas de ce genre la différenciation des prosodèmes se manifeste en principe par l'allongement de la syllabe culminante dans les langues qui comptent les syllabes et par l'élévation du ton sur la more culminante dans les langues qui comptent les mores ; mais en outre d'autres facteurs s'ajoutent à cela : avant tout le renforcement expiratoire du prosodème culminant, renforcement avec lequel très souvent apparaît parallèlement une élévation du ton de la syllabe culminante ou un allongement de la more culminante. Au point de vue phonologique il n'y a ici d'essentiel que la mise en relief générale du prosodème culminant, autrement dit le fait que ce prosodème domine tous les autres, tandis que les moyens par lesquels cette mise en relief est obtenue appartiennent au domaine de la phonétique. La mise en relief culminative est habituellement appelée « ton » ou « accent » et il n'y a aucun motif pour remplacer cette désignation par une autre. L'opposition corrélative entre prosodèmes « accentués » et « inaccentués » sera appelée par nous « corrélation d'accentuation », et l'opposition corrélative créée spécialement dans les langues qui comptent les mores par l'accentuation ou la non accentuation de l'une des mores d'un centre de syllabe à deux mores sera appelée « corrélation de variation tonique » (telle est par exemple l'opposition entre l'intonation rude et l'intonation douce en lithuanien, etc.).

Ainsi les oppositions de différenciation prosodique peuvent être classées en culminatives et en non culminatives. Aux oppositions culminatives appartiennent la corrélation d'accentuation et la corrélation de variation tonique qui en est en quelque sorte un sous-genre. Aux oppositions de différencia-

tion non culminatives appartiennent, dans les langues qui comptent les syllabes, la corrélation d'intensité prosodique, et dans les langues qui comptent les mores, la corrélation tonique ou de registre. Cette classification découle tout entière de la notion de prosodème. Dans les langues qui comptent les syllabes, langues où le prosodème se confond avec le centre de syllabe, la difïérenciation des prosodèmes ne peut se faire que sous deux formes : l'accentuation ou l'allongement ^ Mais dans les langues qui comptent les mores, à la corrélation d'accentuation, à la corrélation de variation tonique et à la corrélation de registre s'ajoute une opposition de difïérenciation, à savoir la corrélation de gémination prosodique, c'est-à-dire la distinction entre les centres de syllabe à une more et ceux à deux mores. Cette corrélation est une caractéristique obligatoire des langues qui comptent les mores et elle peut se combiner avec les autres particularités de difïérenciation. Là où elle existe seule (c'est-à-dire sans corrélation de registre, d'accentuation ou de variation tonique) elle peut facilement se confondre avec la corrélation d'intensité prosodique, comme du reste aussi la corrélation de redoublement consonantique qui souvent ne peut être distinguée qu'avec peine de la corrélation d'intensité consonantique.

b) Corrélations d'intensité el de gémination prosodiques

Il a déjà été question ci-dessus des corrélations prosodiques d'intensité et de gémination. On a énuméré les cinq caractéristiques qui prouvent que les centres de syllabe longs valent deux mores et que par suite l'opposition entre centres de syllabe longs et brefs constitue la corrélation de gémination prosodique. Là où ces caractéristiques manquent il n'y a aucun fondement pour interpréter les centres de syllabe longs comme valant deux mores et dans ce cas l'opposition entre les centres de syllabe longs et brefs doit être considérée comme une corrélation d'intensité. On peut remarquer que la corrélation d'intensité (non culminative) est un phénomène relativement rare ; en tout cas la corrélation prosodique de gémina-

(1) Noie du Iraducleur. On a plusieurs fois affirmé que pour cette raison la corrélation d'accentuation et la corrélation de quantité étaient, dans ces langues, incompatibles. Il y a cependant des exemples du contraire : A Martinet, BSL XL II (1942-45), fasc. 2, p. 33.

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tion se présente beaucoup plus souvent la même situation existe du reste aussi entre la corrélation consonantique d'intensité et la corrélation consonantique de gémination).

Il a déjà été mentionné aussi que la longueur n'est pas la seule expression phonétique possible de la gémination prosodique (autrement dit de l'existence de deux mores) et que dans certaines langues le nombre des mores dans un centre de syllabe est exprimé non pas par la durée mais par les variations toniques à l'intérieur du centre de syllabe.

c) Corrélation de registre

Les oppositions distinctives de registre constituent un phénomène prosodique qui est tout à fait étranger aux langues d'Europe, mais qui est assez largement développé dans les langues non européennes. On ne peut pas la confondre avec ce qu'on appelle (< l'accentuation musicale ». Dans les langues qui connaissent les oppositions distinctives de registre, chaque syllabe, ou pour mieux dire chaque more (car toutes ces langues comptent les mores) est caractérisée non pas seulement par ses phonèmes, mais aussi par une hauteur musicale relative bien déterminée, autrement dit par un registre. Tandis que dans les langues ayant ce qu'on appelle « l'accent musical » chaque mot doit contenir un sommet musical, cela n'est pas du tout nécessaire dans les langues ayant de? oppositions de registre : un mot polysyllabique peut ne consister qu'en mores toutes musicalement aiguës ou en mores toutes musicalement graves ou encore en mores graves et aiguës dans n'importe quel ordre. La hauteur musicale de chaque more ne dépend que de la signification. Par ex. en lonkundo Congo belge) on a -bj-kj-jigj « dos » co -bo-ko'ngD « sable » w -bD'ko'ngj nom de personne, -lo-ko-lo « fruit de palmier « <\> -lo'ko'lo « conjuration, exorcisme », etc^. De même que. dans d'autres langues, différentes formes grammaticales du même mot peuvent être distinguées par des changements de phonèmes (par ex. allemand sieli! «vois » eu sah (( 'il) vit », verhinden « se réunir » w verhanden « (ils) se réunirent » w verhunden « réunis », français allez w allait ^ alla, russe nom. vîno «vin» w gén. abl. vîna w dat. vïnu ~ loc, vîne. /'aA'e place-toi »ro Vok «.\\ se plaça », nom. pi. Adrorr«les

(1) G. Hulstaert, « Les tons en lonkundo (Congo Belge) », Anlhropos XXIX.

vaches » w dat. sg. kàrov'ï « à la vache », etc.), de même dans les langues à variation tonique distinctive les différences grammaticales ne dépendent souvent que de la hauteur musicale des diverses mores : lonkundo -a'ta-o-ma « tu n'as pas tué aujourd'hui » co -aia-o'ma « tu n'as pas tué hier » ; en éfik^ les racines verbales ont toujours deux mores, de sorte qu'où bien les deux mores sont aiguës ou bien les deux sont graves ou bien enfm la première est grave et la seconde aiguë (par ex. aoriste 1^^ sing. 'N'ke're «je pense», ~N-do-ri «je place», 'N-fe'he « je cours »), mais au subjonctif toutes les racines ont leur première more aiguë et la seconde grave (l^"^ sing, 'N'ke- -re, 'N'do-ri, 'N~fe-he) ; en ibo ^ le rapport entre le déterminant et le déterminé (par ex. substantif-adjectif, verbe-objet, etc.) est exprimé par le fait que la dernière more du déterminé et la première more du déterminant sont plus hautes que les autres, etc.

Si l'on examine de plus près les langues qui ont des variations toniques distinctives, on remarque que ces langues distinguent phonologiquement deux ou trois registres. Ne présentent que deux registres par ex. le lonkundo (Congo belge), l'achumawi^ (Amérique du Nord) ; en ont trois par ex. l'éfik, l'ibo, le lamba'*, etc.

Quand sont indiqués plus de trois registres, cela se trouve être, quand on y regarde de plus près, une erreur — • au moins du point de vue phonologique. Ainsi Ethel G. Aginsky assure que la langue mende décrite par elle^ possède

4 registres. Elle ajoute il est vrai que le plus grave de ces registres (désigné par 1) peut être à volonté abaissé, selon le degré de force recherché. Mais en examinant de plus près les matériaux présentés par M""^ Aginsky, on reconnaît que le « premier » registre (c'est-à-dire le plus grave) apparaît dans les formes verbales, mais non dans les substantifs, pronoms et adjectifs, tandis que tout au contraire le « quatrième » (c'est-à-dire le plus aigu) apparaît très fréquemment dans les substantifs, pronoms et adjectifs, mais jamais dans les formes verbales. La solution de cette énigme est apportée par le texte édité à la fin de la grammaire : le premier registre y apparaît neuf fois, et les neuf fois en fin de phrase, avant un point : (38) ve^la^. (61) li^la^ Oj. (77) ye^e^. (167) na^. «là», comp. na^ «là » (81) à l'intérieur de la phrase, (176) ghese^TagOi. (189) = (224) hûi. « dans )., comp. (87) hû^ (142) hû^ (175) /iû, (197) hù^ (203) hû^ (214) hûi « dans,

(1) Ida C. Ward, «The phonetic and tonal System of Efik » (Cambridge 1933).

(2) Ida C. Ward, « An Introduction to the Ibo Language » (Cambridge 1935).

(3) H. J. Uldall, « A Sketch of Achumawi Phonetics », Internat. Jour, for American Linguislics VI II (1933), 73 et suiv.

(4) Clément M. Doke, «A study of Lamba », Banlu Studies, July 1928,

5 et suiv.

(5) Ethel G. Aginsky, « A Grammar of the Mende Language », Language Dissertations publ. by the Linguistic Soc. of America, n° 20, 10.

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à l'intérieur de > au lours de la phrase. Il est donc à supposer qu'en mende comme en éhwé, éfik, ibo, etc., il n'existe que trois registres distinctifs, mais qu'en fin de phrase la hauteur musicale de tous les mots s'abaisse, de sorte qu'en cette position tous les registres diminuent d'un degré (sans que toutefois leur hauteur relative à l'intérieur du mot soit modifiée) et le registre le plus grave atteint alors un degré de gravité d'ordinaire inhabituel. Les formes verbales sont atteintes par ce ton grave, puisque en règle générale elles se trouvent en fin de phrase^. — ■ Pour le zoulou l'éminent spécialiste des langues sudafrioaines. Clément M. Doke* indique neuf registres. Mais il semble que la hauteur musicale des centres de syllabe soit bien des fois influencée par l'entourage consonantique comme par la hauteur musicale des syllabes voisines. Il est très difficile d'éliminer ces influences extérieures et de déterminer le nombre des registres distinctifs dans chaque position phonique. C. M. Doke lui-même s'en est malheureusement abstenu et comme il n'a ajouté à son travail aucun index de vocabulaire, il est impossible pour le lecteur d'accomplir cette tâche. Mais des matériaux de C. M. Doke il résulte que le nombre des registres distinctifs en zoulou n'est pas de neuf, mais que selon toute vraisemblance il doit être réduit à trois. C. M. Doke discerne divers « types de ton d (nucleus) dans les mots. Les mots trisyllabiques se répartissent par exemple entre six de ces «types de ton ». Les types I, II, III et VI sont caractérisés par le registre grave (« 9° s) de la dernière syllabe, tandis que dans le IV« et le V» type la dernière syllabe présente un registre moyen. Dans le type I la première syllabe est plus grave que la seconde (éventuellement la première syllabe peut être décroissante et la seconde croissante) mais toutes les deux sont plus aiguës que la troisième. Dans le type II la deuxième syllabe est soit aussi grave que la troisième, soit un peu plus aiguë à son début seulement (c'est-à-dire décroissant du registre 8 au registre 9), tandis que la première syllabe est beaucoup plus aiguë que les deux autres. Le type III est caractérisé par une variation tonique rapidement décroissante (éventuellement montante-décroissante) dans la seconde syllabe et par une première syllabe relativement plus aiguë. Dans le type \1 la première syllabe est plus aiguë que la seconde, mais toutes deux sont beaucoup plus aiguës que la troisième. Dans le type IV la première et la troisième syllabes présentent à peu près la même hauteur moyenne, tandis que la seconde est décroissante (2-4, 3-5). Dans le tjT)e V la première syllabe est plus aiguë que la troisième et toutes deux sont plus aiguës que la seconde. Des types toniques analogues sont aussi indiqués pour les mots à deux syllabes, à quatre syllabes, etc. Des listes assez longues de paires de mots exclusivement différenciés par la hauteur musicale (ou la variation tonique) des syllabes, que C. M. Doke a établies, il découle que les mots en question appartiennent toujours à des types toniques différents. Par ex. un mot dont les trois syllabes présentent les registres " 5 », « 3 1 et 1 9 ^ (t>T)^ tonique I) peut se différencier d'un autre mot ayant les mêmes phonèmes et les registres <i2», «7» et «4» (type tonique V) ou «S », «3ià«8», «9» (tj-pe tonique IIP, mais non d'un mot ayant les registres « 4 », t 2 » et « 9 », car un tel mot appartiendrait au type tonique I. En autres termes en zoulou le pouvoir distinctif appartiendrait non pas aux neuf registres, mais

(1) Lauteur parait insinuer justement cela, quand à la-p. 105, dans l'analyse du tex-te, à propos du mot (77) j/ejCi elle dit que ce radical doit en réalité être prononcé yCte. : «le type tonique plus bas est dû ici à la position en fin de phrase ^.

(2) Clément M. Doke, <^ The Phonetics of Zulu Language », Banlu Sludie.-/ II, juillet 1926, numéro spécial.

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seulement aux types toniques. Mais les types toniques ne sont que des combinaisons déterminées de trois degrés de hauteur musicale. Ainsi on obtient également pour le zoulou un système de trois degrés toniques ou registres distinctifs. — Et maintenant encore un exemple : la langue gwéabo dans le Libéria (déjà plusieurs fois mentionnée) doit d'après les indications de Ed. Sapir posséder quatre registres distinctifs*. Qu'il s'agisse ici d'unités réellement distinctives (et non de variantes phonétiques comme pour les neuf registres du zoulou), cela résulte nettement des exemples allégués par Ed. Sapir. Mais p. 35 on découvre que le gwéabo possède une corrélation de résonance particulière, de sorte que les voyelles « pures » présentent le registre « second » ou « normal », tandis que les trois autres registres sont caractéristiques des voyelles « rauques » ou « troubles ». Comme la différence purement musicale entre le second registre (« normal ») et le troisième (« moyen ») ne doit pas être très importante et que le registre « normal » est toujours lié à la phonation pure, tandis que le registre «moyen » est toujours lié par contre à la phonation trouble, on pourra considérer l'opposition entre le registre « normal » et le registre « moyen » comme une manifestation secondaire et non pertinente de l'opposition entre la phonation pure et la phonation trouble. D'autre part aussi bien le registre « aigu n que le registre «grave » sont toujours liés en gwéabo à la phonation trouble de sorte que celle-ci est pour les registres extrêmes quelque chose de naturel, non pertinent au point de vue phonologique. Le gwéabo n'a donc pas quatre, mais trois registres toniques distinctifs : un aigu, un moyen et un grave — et il connaît en outre pour les voyelles du registre moyen la corrélation de trouble, de sorte que les voyelles pures ont un ton quelque peu plus aigu que les voyelles troubles correspondantes. Ainsi nous ne connaissons jusqu'à maintenant aucun exemple sûr de langues qui posséderaient plus de trois registres toniques distinctifs*.

L'explication de ce fait doit être cherchée dans la nature même des oppositions de registre. Il est clair que la hauteur musicale absolue n'y joue aucun rôle, car, comme le remarque tout à fait justement O. Gjerdraann^, le langage n'est pas fait que pour des hommes à l'ouïe parfaite. Mais la notion de hauteur musicale relative doit aussi, comme l'a vu également O. Gjerdmann, être

(1) Language VII (19.31), 33 et suiv.

(2) Cela n'est pas contredit par des systèmes de registres comme celui du hottentot, dialecte nama (comp. D. M. Beach, « The Phonetics of the Hottentot Language >, chap. IX, 124-143) où existent aussi il est vrai trois registres, mais où dans chaque registre sont distingués des « tons » montants et descendants. Un ton aigu montant suppose, semble-t-il, un mouvement partant du registre aigu vers un autre encore plus aigu, et de même un ton grave descendant (qui du reste en nama n'est réellement décroissant que dans les mots dissyllabiques, et qui autrement est « plat ») suppose un mouvement partant du registre grave vers un autre encore plus grave. En réalité on ne doit pas se représenter chaque registre comme un point, mais comme ime étendue à l'intérieur de laquelle ont lieu en nama les deux mouvements toniques. Il est également significatif que ces mouvements n'embrassent que de tous petits inter\'alles : le ton aigu montant et le ton moyen descendant un ton, le ton grave montant et le ton aigu descendant un demi-ton (voir les tables de D. M. Beach, ibid., p. 131 et 141) ; seul le ton montant vaut une tierce (quatre demi-tons) et constitue en réalité un mouvement allant du registre moyen au registre aigu.

(3) O. Gjerdmann, ■ Critical Remarks on Intonation Research », Bullelin of Ihe School of Oriental Studies III, p. 495 et suiv.

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fortement limitée : car ce qui pour une voix de femme est « grave » est « aigu » pour une voix d'homme — et malgré cela les oppositions de registre existent chez tous les membres de la communauté linguistique en question, et chaque auditeur comprend immédiatement quel « ton » le sujet parlant veut émettre — même s'il n'a jamais entendu auparavant ce sujet parlant. Enfin 0. Gjerdmann souligne avec raison que le langage n'est pas fait seulement pour la parole à haute voix, mais aussi pour le chuchotement. De tout cela le phonéticien suédois déduit avec raison, à mon avis, que dans les oppositions de registre les modifications de la qualité de la voyelle et de la voix liées à la variation de hauteur musicale constituent l'essentiel. Si l'on admet cette hypothèse, on en tirera peut-être aussi une explication du principe phonologique qu'il n'y a des oppositions de registre qu'à deux ou trois degrés. En effet la différenciation précise de nombreuses hauteurs musicales, à moins que ce ne soit à l'aide de nuances de la phonation, qualitatives et accessoires, n'est pas possible dans le chuchotement et n'est accessible dans la parole à haute voix qu'à des gens spécialement musiciens. Par contre chacun peut immédiatement reconnaître par la qualité des voyelles et de la voix d'un sujet parlant, si cette personne parle dans son registre normal (« moyen ») ou bien si elle prend une voix plus aiguë ou plus grave que sa voix normale : ainsi seraient créés au maximum trois registres.

Parfois il n'est pas facile de déterminer si dans un cas donné on a affaire à la corrélation de registre ou à la corrélation de variation tonique. Quand une syllabe grave se trouve entre deux syllabes aiguës du même mot (comme dans le type V trisyllabique du zoulou ou comme dans le mot cité ci-dessus du lonkundo -ala-o'ma) on ne peut pas douter qu'il s'agisse de la corrélation de registre, car la corrélation de variation tonique suppose l'accentuation du mot, c'est-àdire un état de chose tel que dans chaque mot une syllabe ou une more quelconque domine les autres. Mais dans les langues où les mots ne peuvent pas en principe comporter plus de deux mores, ce critérium n'existe plus. Toutefois dans la pratique ces langues elles-mêmes fournissent certains indices qui permettent de décider sans équivoque. Le chinois méridional (par ex. le dialecte de Canton) distingue dans les centres de syllabe à deux mores six « tons », à savoir le ton grave égal, le ton aigu égal, le ton grave décroissant, le ton aigu décroissant, le ton grave montant et le ton aigu montant^. Il est clair que cette situation ne peut pas être expliquée autrement que par la supposition d'un système à 3 registres : c'est ainsi par ex. que la syllabe fan, qui, selon le «ton», a six sens, serait à interpréter ainsi : fan « portion », fan

(I) Daniel Jones et Kwing Tong Woo, «A Cantonese Phonetic Reader» (Univ. of London Press), de même que Liou Fou, « Études expérimentales sur les tons du chinois », Paris-Péking 1925 ; en outre Jaime de Angulo dans Le Mailre Phonétique, 3^ série, n» 60 (1937), G9.

« dormir », fan « poudre », fan « se fâcher », fàn « partager », fan « brûler ». C'est ainsi également que dans cette langue les deux « tons brefs » (à une more) ne doivent pas être considérés comme accentué et inaccentué, mais comme aigu et grave. Par contre, dans le chinois du nord, qui ne connaît que quatre « tons » (deux longs, c'est-à-dire à deux mores, et deux brefs, c'est-à-dire à une more), la supposition de registres n'est pas nécessaire : il n'y existe qu'une « accentuation » qui, dans les mots à deux mores, met en relief soit la première, soit la seconde more, et qui, dans les mots à une more, existe ou manque.

d) Corrélation d'accentuation

Dans ce chapitre, consacré aux fonctions phoniques distinctives, il ne peut naturellement être question que de l'accentuation dite «libre», c'est-à-dire seulement d'une accentuation dont la place dans le mot n'est pas conditionnée extérieurement et qui éventuellement peut différencier des significations du mot (par ex. russe mùkà « tourment, supplice» — mûkà «farine»). L'accentuation peut être définie comme étant la mise en relief culminative d'un prosodème. Phonétiquement cette mise en relief peut être réalisée de différentes façons : par renforcement expiratoire, par élévation de la hauteur musicale, par allongement, par une articulation plus nette et plus énergique des voyelles ou des consonnes en question. Ce qui est phonologiquement essentiel pour les langues à accentuation libre, c'est premièrement que cette mise en relief n'a lieu dans chaque mot qu'à une seule place, de sorte que le prosodème (ou la partie du mot) en question domine tous les autres prosodèmes du même mot et n'est dominé par aucun des prosodèmes de ce mot, et deuxièmement que, dans les mots ayant le môme nombre de prosodèmes, la mise en relief n'affecte pas toujours le même prosodème, de sorte qu'il peut exister des paires de mots qui se distinguent l'un de l'autre uniquement par la place du sommet accentuel.

L'accentuation libre présente dans les diverses langues des formes très variées. Très importante est ici la distinction entre langues qui comptent les syllabes et langues qui comptent les mores. Les choses se présentent sous l'aspect le plus simple dans les langues qui comptent les syllabes et où la corrélation d'accentuation est la seule corrélation

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prosodique : en Europe appartiennent à ce type le portugais, l'espagnol, l'italien, le grec moderne, le bulgare, le roumain, l'ukrainien, le russe. Dans quelques-unes de ces langues les voyelles accentuées sont allongées, les voyelles inaccentuées par contre sont réduites tant au point de vue quantitatif qu'au point de vue articulatoire. Plus compliqué est l'état des choses dans les langues qui comptent les syllabes et qui outre l'accentuation libre possèdent encore une corrélation de mode de liaison prosodique , à savoir la corrélation de coupe de syllabe : ainsi par ex. en allemand, en hollandais, en anglais. Dans ces langues se croisent deux corrélations prosodiques qui toutes deux dans leur réalisation phonétique présentent un certain rapport avec la quantité, car un centre de syllabe accentué est plus long qu'un centre inaccentué et un centre de syllabe à déroulement complet plus long qu'un autre dont le déroulement est interrompu. A cela s'ajoute encore l'existence d'accents secondaires conditionnés grammaticalement, ce qui semble n'être jamais le cas dans les langues qui comptent les syllabes et qui n'ont pas de corrélation de coupe de syllabe ; ces accents secondaires compliquent particulièrement la ligne prosodique.

Dans les langues qui comptent les mores et qui ont une accentuation libre, le sommet du mot peut être formé soit par une syllabe à une more, soit par la première more d'une syllabe à deux mores, soit enfm par la dernière more d'une syllabe à deux mores. Ainsi les syllabes «brèves », c'est-à-dire à une more, se répartissent en accentuées et en inaccentuées et les syllabes «longues», c'est-à-dire à deux mores, se répartissent en accentuées descendantes, en accentuées montantes et en inaccentuées. On dit habituellement dans ce cas que les brèves ne présentent qu'un accent, tandis que les longues ont deux types d'accent. L'opposition entre les deux types d'accent que peuvent porter les syllabes à deux mores peut être appelée opposition de variation tonique ou corrélation de variation tonique. Il s'agit d'une opposition privative. Par conséquent un des deux types de variation tonique est « non marqué » et peut à côté de sa réalisation nettement dissymétrique (descendante ou montante) présenter aussi comme variante facultative un «ton plat». Quant à savoir lequel de ces deux types de variation est non marqué, cela dépend exclusivement de la langue dont il s'agit.

Outre les langues à cinq types de syllabe (à une more accentuée, à une more inaccentuée, à deux mores inaccentuées, et

deux types de syllabes accentuées à deux mores), il existe aussi des langues qui n'ont que quatre types de syllabes, soit que toutes les syllabes accentuées aient deux mores (par ex. dans le dialecte slovince du kachoube)^ soit que toutes les syllabes inaccentuées aient une more (par ex. en slovène). Cela a lieu de la façon suivante : dans le second cas on a un système formé de syllabes graves à une more, de syllabes aiguës à une more, de syllabes à deux mores et à variation tonique positive, et enfin de syllabes à deux mores et à variation tonique négative ; dans le premier cas on a un système formé de syllabes à une more (toujours inaccentuées), de syllabes à deux mores avec mise en relief d'une des deux parties (la première ou la seconde), de syllabes à deux mores avec mise en relief de l'autre partie, et de syllabes à deux mores sans mise en relief d'aucune des deux parties. Il est clair que la non-mise en relief des deux parties d'une syllabe à deux mores équivaut au fond à la mise en relief symétrique des deux parties d'une syllabe à deux mores : l'inventaire prosodique du slovince est par suite identique en principe à celui de l'esthonien décrit ci-dessus (comp. p. 211). Mais il peut arriver aussi qu'une syllabe à deux mores avec mise en relief symétrique des deux mores s'oppose d'une façon distinctive à une syllabe à deux mores sans mise en relief d'aucune des deux mores, et de telle sorte, il est vrai, que ces deux types de syllabe se trouvent en rapport d'opposition distinctive avec les syllabes à deux mores à accentuation montante et à accentuation descendante. De cette manière se forment des systèmes à six types de syllabes prosodiquement différents : ils se présentent dans certains dialectes chinois.

La corrélation de variation tonique n'a pas besoin d'exister inconditionnellement dans toutes les langues qui comptent les mores et qui ont une accentuation libre. Il y a des langues qui comptent les mores, où existe une accentuation libre et où malgré cela n'existe dans les centres de syllabe longs à deux mores qu'un seul type d'accent. Les exemples les plus sûrs que nous connaissions sont d'une part le danois et d'autre part le hopi mentionné ci-dessus. Ce n'est peut-être pas un hasard que dans ces deux langues l'accentuation libre coexiste avec une corrélation prosodique de mode de liaison (la corrélation de coup de glotte en danois et la corrélation de coupe de syllabe en hopi).

(1) F. Lorentz, « Slovinzische Grammatik » (St. Petersbourg, Acad. des Sciences 1903) ; N. S. Troubelzkoy dans TCLP I, 64.

Comme il a déjà été indiqué la mise en relief culminative peut affecter les deux mores d'une syllabe à deux mores. Dans quelques cas (d'ailleurs très rares) la mise en relief culminative peut s'étendre à tout un groupe de mores consécutives, sans égard pour les limites de syllabes. Des cas de ce genre existent dans les dialectes occidentaux du japonais^. Dans le dialecte de Kyoto une telle série de syllabes (ou de mores) aiguës ne peut apparaître qu'au début d'un mot, c'est-à-dire qu'elle ne peut comprendre que le radical et éventuellement le suffixe qui en dépend au point de vue prosodique et qui s'y lie immédiatement, par ex. lisi « vache », nom. lisigà (mais limitatif ûsimade). Toutefois, dans le dialecte de Tosa une telle suite de mores aiguës peut occuper n'importe quelle place dans le mot : par ex. asàgà « chanvre ». Des textes de japonais occidental présentés par E. D. Polivanov [op. cit., 135 et suiv.) il résulte que de telles séries de mores aiguës peuvent parfois être assez longues (jusqu'à 7 mores) ^. De semblables sommets de mots consistant en plusieurs unités prosodiques ne sont d'ailleurs attestés que dans un très petit nombre de langues du monde. Ils sont en tout cas inimaginables dans les langues qui comptent les syllabes.

Si la mise en relief culminative peut parfois, comme on vient de le montrer, comprendre plusieurs mores consécutives, on peut se demander si elle ne peut pas aussi ne comprendre au contraire qu'un fragment, qu'une partie déterminée d'une more. Dans l'accentuation libre des dilTérences de variation tonique distinctives portant sur une seule more sont-elles possibles ? A cette question nous croyons pouvoir répondre par la négative. Là où de telles oppositions de variation tonique portant sur une seule more ont été obser\'ées, elles se trouvent être des réalisations de l'opposition entre more accentuée et more inaccentuée. Les deux exemples suivant sont particulièrement caractéristiques : Le dialecte japonais occidental de Kyoto, mentionné ci-dessus, distingue une accentuation égale de la more toute entière (que E. D. Polivanov note par [ à gauche de la more en question) et une accentuation descendante portant sur une more (que E. D. Polivanov note par '^ sur la voyelle en question), par ex. [a^sa « chanvre » — [asâ « soir », [ka\me « vase » — [kamê « tortue », [kulsu « fatras » — [kul3ù « farine », etc. Mais il se trouve que la mise en relief égale d'une more apparaît dans ce dialecte ou bien au début du mot, de sorte qu'elle peut affecter soit seulement la première more du mot, soit toute une série de mores, ou bien sur la dernière more du mot, auquel cas elle peut disparaître devant un mot commençant par une more accentuée; cette mise en relief peut aussi affecter facultativement la syllabe finale d'un mot assez long dont la première syllabe est accentuée (voir E. D. Polivanov, op. cit., p. 136, n. 16 et 20

(1) E. D. Polivanov, « Vvedenije v jazykoznanije dl'a vostokovednych^ vozov s (Leningrad 1928), 120 et suiv.

(2) R. Jakobson dans TCLP IV, 172 et suiv.

à propos de \a[îamani\œa et de \koku][mocal\wo). Une telle accentuation égale est obligatoire sur la dernière more d'un radical sans accentuation initiale quand on y annexe un suffixe dit grave (par ex. le suffixe -mo de l'additif, comp. les formes [âot\to[mo ki : \de[mo, nanide[mo, dans le texte présenté par E. Polivanov, loc. cil.). Dans l'annexion d'un suffixe prosodiquement neutre à un radical sans accent initial, l'accentuation égale est au contraire transportée sur la syllabe finale (c'est-à-dire sur la syllabe suffîxale) du mot complet : par ex. [a\sa « chanvre » — nominat. [asaf raa. Tous ces faits prouvent que l'accentuation égale n'a une valeur réellement distinctive que sur la première more (ou suite de mores) d'un mot et que dans les autres positions elle n'a qu'une fonction délimitative. Par contre l'accentuation descendante sur une seule more n'existe jamais que sur la seconde syllabe de certains radicaux et conserve sa place sans égard au suffixe annexé (comp. dans le texte cité ci-dessus des mots comme madôivo, ardsirnahew, haijêsimahera). En d'autres termes, cet accent remplit sur la seconde syllabe exactement la même fonction qui est remplie sur la première syllabe du mot par l'accentuation égale. C'est pourquoi l'accent bref descendant fieut dans le dialecte de Kyoto être considéré comme une simple variante combinatoire du ton aigu distinctif portant sur la more non initiale d'un mot. Au contraire l'accent égal portant sur une seule more non initiale (à condition qu'elle ne soit pas la dernière partie 'd'un sommet polysyllabique de mot) doit être considéré comme une variante combinatoire de l'absence d'accent, avec la fonction d'un indice de limite : il marque la limite entre une unité morphologique non accentuée et une autre unité consécutive, commençant par une more non accentuée. Dans le dialecte chinois de Kin-chow-fou les deux tons dits « plus brefs » du chinois septentrional sont réalisés de telle sorte que le « IP » soit montant et le « IV« » descendant. Qu'il s'agisse ici seulement de la « mise en relief d'une seule more » et de la « non mise en relief d'une seule more », c'est ce que prouve le fait que, dans le même dialecte, le ton « I » portant sur deux mores et ayant généralement son début mis en relief et sa fin non mise en relief, est réalisé comme montant-descendant, tandis que le « IIP » ton, qui est d'habitude caractérisé par la mise en relief de sa fin et la non mise en relief de so"n début, est prononcé comme descendant-montant*.

La « liberté » de l'accentuation n'est pas toujours sans limitation. L'accentuation libre comporte des limites aussi bien dans les langues qui comptent les syllabes que dans celles qui comptent les mores. En kurine (lesghe), en artchine et dans certaines autres langues du Caucase oriental qui comptent les syllabes, l'accent ne peut reposer que sur la première ou sur la seconde syllabe d'un mot, et cette limitation vaut aussi pour une langue qui compte les mores comme le hopi. En grec moderne comme en italien (qui font partie des langues qui comptent les syllabes) l'accent ne peut reposer que sur une des trois dernières syllabes du mot. En grec ancien (ionien-attique) l'accent ne pouvait également reposer que sur une des trois dernières syllabes du mot. Mais comme

(1) E. D. Polivanov, op. cit., 118 et suiv., de même que E. D. Polivanov et N. Popov-Tativa, « Posobije po kitajskoj transkripcii » (Moskva 1928)^ 90 et suiv.

2"2G N. ?. THOLBKTZKOY

c'était une langue qui compte les mores, la formule était en réalité un peu plus compliquée ; R. Jakobson formule ainsi la règle de Taccent attique : l'intervalle entre la more accentuée et la more finale du mot ne peut pas dépasser la limite d'une syllabe^. C'est pourquoi des combinaisons comme 'juu{(jTé<px\>oç) et -j-j 8é5coxa) sont possibles, mais la combinaison C'j- (dans laquelle entre la more accentuée et la more finale il y a une syllabe— une more) est impossible. En letton la première syllabe est toujours accentuée, mais de sorte que les centres de syllabe longs présentent en cette position une corrélation de variation tonique : en d'autres termes seule l'une des deux premières mores d'un mot peut être mise en relief, si elle appartient à la première syllabe-. En esthonien où, comme il a déjà été dit, on distingue, en dehors de l'accent bref, trois accents longs \^ou degrés de longueur) : l'accent descendant, l'accent égal et l'accent montant, on retrouve, à proprement parler la même règle qu'en letton. Mais ici dans quelques l mots étrangers à première syllabe brève, c'est la seconde qui est aicentuée de sorte qu'au point de vue de la langue actuelle la mise en relief peut affecter non pas seulement les deux mores de la première syllabe, mais en général une des deux premières mores du mot, qu'elles appartiennent à la même syllabe ou à des syllabes différentes. Dans les langues dites monosyllabiques où le mot (plus exactement le morphème)^ ne peut pas présenter moins d'une more et pas plus de deux mores à l'intérieur d'une syllabe, on rencontre aussi la limitation de l'accentuation libre, dans la mesure où une telle accentuation existe en général dans ces langues : à ce type appartiennent le chinois du nord*, le siamois, le birman, etc. Les langues dans lesquelles existe une corrélation d'accentuation libre distinctive n'ont pas besoin d'accentuer dans chaque mot un prosodème déterminé. Mis à part les petits mots atones, proclitiques et enclitiques, qui existent dans presque chaque langue et qui sont également «dépendants )> à cause de leur fonction grammaticale, il y a

(1) R. Jakobson, t Z zagadnien prozodji îtarogreckiej » dan? Prace ofiaroivane Kaz. Wôycickiemu (Wilno 1937), 73-88.

(2; Note du iraducfeur : voir les objections de A. Martinet, BSL XL II (1942-45), fasc. 2, p. 31.

(3,i A. Ivanov et E. Polivanov, <■ Grammatika sovremennogo kitaj>kogo jazyka (Moskva 1930).

(4) Mais pas le chinois du sud. Voir ce qui a été dit ci-dessus, p. 220-221, sur le dialecte de Canton.

dans beaucoup de laii^^ues des mots grammaticaleriienL « normaux » et indépendants qui ne contiennent aucune syllabe accentuée. Ce n'est que facultativement que de tels mots peuvent recevoir dans l'inLérieur de la phrase un accent particulier qui doit être considéré comme une variante combinatoire de l'absence d'accent, avec valeur délimitative. Ainsi par ex. en grec ancien était réalisé r« accent aigu » sur la dernière more d'un mot dans certains groupes de mots et en certaines positions dans la phrase ; dans tous les autres cas il était remplacé par r« accent grave », c'est-à-dire par l'absence d'accent. De môme dans le dialecte japonais de Kyoto l'accentuation égale de la dernière more d'un mot polysyllabique n'est qu'une variante combinatoire de l'absence d'accent (voir ci-dessus, p. 224). En slovène écrit, dans les mots qui n'ont aucune syllabe à deux mores, la dernière syllabe à une more est accentuée ; si elle est ouverte l'accent peut facultativement être reporté sur l'avant-dernière syllabe (pareillement à une more). La statistique de la répartition de l'accent dans les poésies Slovènes enseigne toutefois que les syllabes brèves accentuées sont traitées comme inaccentuées^ et cela est la conséquence naturelle du fait que la place des syllabes brèves accentuées dans le mot n'est pas libre, mais qu'elle est réglée extérieurement, de sorte qu'elle ne possède pas la possibilité de distinguer deux mots ayant la même structure quantitative^.

De la même façon peuvent être compris les rapports d'accentuation dans les dialectes ëtokaves qui sont à la base de la langue écrite serbo-croate. L'existence de deux espèces d'accents brefs dans ces dialectes est déjà surprenante. Nous savons en effet que partout où les centres de syllabe brefs présentent des différences de variation tonique, l'un des deux accents brefs doit être considéré comme une réalisation (combinatoire ou non combinatoire) de l'absence d'accent, de l'inaccentuation^. Dans la langue écrite serbo-croate les choses se présentent de telle sorte que l'accent réellement libre est musicalement montant sur les syllabes brèves comme sur les syllabes longues, si bien que le début de la syllabe suivante présente la même hauteur musicale que la fin de la syllabe accentuée. Cette contamination de la syllabe suivante est absolument nécessaire pour la réalisation phonétique de l'accent libre en serbo-croate et c'est pourquoi la liberté de l'accent est limitée par le fait qu'il ne peut reposer sur la dernière syllabe d'un mot. D'une façon générale, dans les mots polysyllabiques l'accent libre « montant » peut occuper n'importe quelle place, aussi bien sur les syllabes brèves que sur les syllabes longues.

(1) A. V. Isaôenko, « Der slovenisclie funffussige Jambus <-, Slavia XIV, 45 et suiv. (en particulier 53).

(2) R. Jakobson dans TCLP IV, 173 et suiv.

(3) R. Jakobson, op. cil., 174.

228 N. s. TROUBETZKOT

Beaucoup de doublets ne sont différenciés que par la place de cet accent : par ex.. màlina « framboise » — malina « petit nombre ", pjèuaâica « coucou » — pjevàcica « chanteuse », rùzlozili « juger de, raisonner » — razlàzili « découper », imânje « avoir, crédit » — imànje « propriété », etc. De plus la place de cet accent dans le mot est tout à fait indépendante des rapports syntaxiques ; il en va tout autrement des accents descendants dits brefs et longs. En opposition avec l'accent montant, qui est caractérisé presque uniquement par ses propriétés musicales et qui (autant qu'il n'affecte pas la première syllabe du mot) n'est lié à aucun renforcement expiratoire, l'accent descendant est surtout expiratoire. Le mouvement musical descendant n'est plus ou moins nettement perceptible que si la syllabe affectée par cet accent est longue ; l'accent « bref descendant » n'est par contre très souvent réalisé que comme un renforcement expiratoire avec une variation tonique musicalement plate sur un registre relativement bas. Tandis que les syllabes qui suivent l'accent « montant » sonnent assez haut, celles qui viennent après l'accent « descendant » sont dites avec une voix tout à fait basse, presque murmurée, ce qui met en relief nettement l'intensité, c'est-à-dire la force expiratoire de l'accent descendant. Mais ce qui caractérise particulièrement l'accent « descendant » dans son opposition avec l'accent « montant », c'est que sa place n'est pas libre. L'accent « descendant » de la langue serbo-croate écrite ne peut reposer que sur la première syllabe d'un mot ou d'un groupe de mots étroitement liés. Tandis que l'accent « montant » garde toujours sa place dans le mot indépendamment des rapports syntaxiques, l'accent « descendant » quitte la première syllabe du mot dès que ce mot entre en liaison étroite avec un mot précédent : jàrica « froment de mars » — za jàricu « pour le froment de mars », mais jàrica « jeune chèvre » — zà jaricu « pour la jeune chèvre », prèdali « remettre, confier » — ne prèdali « ne pas confier », mais prèdali « effrayer » — ne prèdali « ne pas effrayer ». Ainsi l'accent « descendant » de la langue serbo-croate (et aussi bien l'accent bref que l'accent long) n'est qu'une variante combinatoire de l'absence d'accent, avec fonction délimitative : il indique que le mot sur la première syllabe duquel il repose ne forme pas avec le mot précédent un groupe unique, étroitement lié. Ainsi s'explique que les premiers grammairiens serbo-croates ne notaient pas du tout l'accent « bref descendant » et que pour l'accent « long descendant » ils employaient le même signe que pour les longues inaccentuées*.

Dans les cas mentionnés ci-dessus des mots sans accent distinctif s'opposent à des mots ayant un accent distinctif sur une syllabe ou une more quelconque. D'autre part il a été établi que dans quelques langues (par ex. dans les dialectes japonais occidentaux) la mise en relief accentuelle peut embrasser toute une suite de prosodèmes consécutifs, de sorte que cette série de prosodèmes mise en relief peut éventuellement former un mot tout entier (par ex, dans le dialecte de Kyoto \usiga^^ « la vache », nom. et gén.). On pourrait même concevoir une langue où il n'existerait que deux types de mots : les uns avec mise en relief de tous les prosodèmes, les

(1) Pour plus de détails à ce sujet voir l'étude (qui ouvre une voie nouvelle) de R. Jakobson, « Die Betonung und ihre Rolle in der Wort- und Syntagmaphonologie », TCLP IV, 164 et suiv. (en particulier 176 et suiv,).

autres sans mise en relief des prosodèmes. De telles langues semblent effectivement exister : à notre avis le parler du village japonais de Mie (préfecture de Nagasaki) décrit par E. D. Polivanov doit être rangé dans cette catégorie^. A la vérité E. D. Polivanov lui-même ne parle pas de mots mis en relief et de mots non mis en relief, mais de mots ox\'tons et de mots bar^i:ons : il considère comme essentiel pour les premiers la variation tonique musicalement montante et pour les seconds la variation tonique musicalement descendante. Mais de sa description il ressort que les voyelles (en particulier i et e) sont très souvent réalisées sourdes dans les mots polysyllabiques barytons et qu'en finale elles tombent souvent {kjia « nord », kikii, kikii « (il) entend », hasi, has « pont »), tandis que cela ne peut jamais être le cas dans les mots oxytons ; en outre que le mouvement musicalement montant n'embrasse pas toujours la toute dernière more des mots oxytons, que cette more se termine souvent par un mouvement descendant et que par emphase (par ex. à l'impératif ou à la forme d'appel) elle est même plus grave que l'avant-dernière more. C'est pourquoi nous croyons que dans le dialecte de Mie pour ces deux types de mots l'essentiel au point de vue phonologique n'est pas l'opposition de variation tonique, mais l'opposition entre la mise en relief générale et la non mise en relief générale du mot tout entier. Cette opposition existe ici aussi bien dans les mots monosyllabiques que dans les mots polysyllabiques.

Si, comme il a été démontré plus haut, quelques langues à intonation libre peuvent parfois posséder des mots sans syllabe accentuée, d'autre part certaines autres langues présentent dans quelques mots plusieurs syllabes accentuées : naturellement une seule de ces syllabes peut être considérée comme sommet du mot ; les autres ne sont que des tons ou des accents secondaires. Il n'est évidemment question ici que des accents secondaires ayant une importance phonologique. Dans les langues à accentuation libre, les syllabes inaccentuées ne sont pas toutes également faibles ou musicalement graves. Mais dans la plupart des langues l'alternance djTiamique ou chromatique des syllabes inaccentuées est réglée d'une façon tout à fait automatique selon un rv'thme déterminé — la plupart du temps de sorte que les prosodèmes pairs comptés

(1) E. D. Polivanov, « Vvedenije v jazykoznanije dra vostokovednych vuzov », 70 et suiv.

230 >". s. TROUBETZKOY

à partir du prosodi-me culminant en avant ou en arrière soient un peu plus mis en relief que les prosodèmes impairs — - ou bien de sorte que la première ou la dernière syllabe du mot reçoive un ictus secondaire, etc. Tous ces phénomènes n'ont aucune valeur distinctive. Mais il y a des langues où la place des accents secondaires est réglée non pas automatiquement, mais « étymologiquement » et par suite possède une valeur distinctive. Ainsi, par ex. en allemand les mots composés présentent, outre un accent principal, un accent secondaire sur chaque syllabe radicale [Eisenbàhn <' chemin de fer », Hûchschùle école supérieure » , de sorte que certains préfixes et suffixes sont traités aussi comme syllabes radicales [ùniernéhmen «entreprendre», Jûdeniùm « judaïsme », Bôtschàft message ». etc.). Dans la mesure où en allemand l'accent est libre, c'est-à-dire dans la mesure où la place de l'accent principal peut différencier deux mots, il ne s'agit jamais que de l'opposition : '■ accent principal » — « accent secondaire » par ex. ûbersèlzen ■ passer de l'autre côté » — ûbersétzen traduire »\ Des faits semblables apparaissent dans les autres langues germaniques 'dans la mesure où elles possèdent l'accentuation libre), tandis que les langues romanes, slaves et baltiques, quoique ayant une accentuation libre, ignorent les accents secondaires étymologiques. Ces accents sont également inconnus des langues du Caucase oriental à accentuation libre. Par contre, ce phénomène est largement répandu dans certaines langues américaines (par ex. en hopi. en taos. etc.'. Comme les langues germaniques sont de toutes les langues indo-européennes modernes celles qui montrent la plus grande préférence pour les mots composés et que d'autre part les langues américaines sont bien connues pour leur - polys\Tithétisme ». on pourra considérer l'utilisation plus importante de la composition radicale comme la condition préalable de l'accentuation secondaire distinctive. Le phénomène tout entier doit être envisagé dans ses rapports avec la fonction phonique culminative.

Terminon? par quelque; remarques sur la question de la réalisation phonétique de laceentuation. En principe raccentuation est liée dans les langues qui comptent les mores à rélévation de la hauteur musicale, et dans les langues qui comptent les syllabes à l'allongement. Toutefois d'une part la hauteur musicale de la syllabe accentuée apparaît aussi dan; beaucoup de langues qui comptent les syllabes à côté de l'allongement et du renforcement expiratoire ; bien plus dans beaucoup de langues qui comptent les syllabes il n'existe presque pas de différence de durée entre les syllabes accentuées et inaccentuées. Inversement dans quelques langues qui comptent les mores la diffé-

rence de variation tonique est dans les syllabes accentuées de nature plus expiratoire que musicale et beaucoup de ces langues allongent la syllabe ou la more accentuée. En kachoube septentrional et en lithuanien les centres de syllabe à deux mores et inaccentués sont réalisés plus brefs que ceux qui sont accentués (demi-longs). En ce qui concerne les centres de syllabe diphtongues du lithuanien, dans l'accent descendant (ou « détaché ») le premier élément est plus long que le second, tandis que dans l'accent montant (ou «lié ») il est au contraire plus bref que le second. En esthonien la réalisation des dilTérences de variation tonique est, dans les centres de syllabe monophtongues, liée à une alternance quantitative. Tous ces exemples montrent que la réalisation de la mise en relief culminative des prosodèmes ne coïncide pas inconditionnellement avec les oppositions servant à la différenciation non culminative des prosodèmes, oppositions d'après lesquelles la différenciation résulte pour les mores de la hauteur musicale, pour les syllabes de l'intensité. Une seule règle peut être posée ici : si dans une langue l'accentuation libre existe à côté de la différenciation non culminative des prosodèmes on ne peut pas utiliser pour la réalisation de l'accent le même procédé que pour la différenciation. Par cette règle s'explique la situation prosodique de la langue écrite serbo-croate. De la description donnée ci-dessus il résulte que l'accentuation libre dans cette langue est réalisée presque exclusivement par l'élévation musicale de la syllabe accentuée i. Mais d'autre part la langue serbo-croate n'est pas une langue qui compte les mores : elle ne possède aucune des six caractéristiques auxquelles on reconnaît une langue qui compte les mores. L'existence de différences de variation tonique comme vrâla « du cou » — vrdia « porte » ne prouve rien, car la même différence existe aussi dans les centres de syllabe brefs : jàrica « jevme chèvre > — jàrica «■ froment de mars n. C'est pourquoi elle doit être considérée comme une langue qui compte les syllabes. Et comme l'accentuation libre est réalisée dans cette langue d'une façon presque exclusivement musicale, il en résulte qu'à côté de l'accentuation libre il existe en outre en serbo-croate une différenciation non culminative des prosodèmes (ou des centres de syllabe), différenciation qui, comme dans les langues qui comptent les syllabes, est réalisée par la corrélation prosodique d'intensité. D'ailleurs d'autres exemples de l'existence côte à côte de l'accentuation libre et d'une corrélation de différenciation non culminative ne nous sont pas connus.

D) Oppo.sition prosodique de mode de liaison

a) La corrélation de coup de çjlotle

Les oppositions prosodiques de mode de liaison sont de deux sortes : la corrélation de fracture tonique, plus exactement nommée corrélation de coup de glotte, et la corrélation

(I) Le fait que la syllabe accentuée n'est pas simplement plus aiguë, mais, au moins dans la plupart des cas, musicalement montante, pourrait avoir son principe dans la (phonologie des syntagmes )>, et notamment dans la tendance à distinguer le plus nettement possible l'accentuation libre de l'accent délimitatif. Pour te dernier l'intensité expiratoire est certes l'essentiel, mais, dans la mesure où il a un côté musical, il est descendant.

232 N. s. TROUBETZKOY

de coupe de syllabe. Toutes deux ont déjà été mentionnées ci-dessus (p. 205 et 209) à propos d'autres questions, mais elles doivent être examinées ici d'un peu plus près.

Avant tout on doit éviter de confondre la corrélation de coup de glotte avec quelques phénomènes phonétiquement analogues, mais tout différents phonologiquement. N'importe quel groupe « voyelle +occlusion glottale complète ou incomplète» ne peut pas être considérée comme «voyelle à coup de glotte ». Dans les langues où l'occlusive glottale existe comme phonème particulier un tel groupe a simplement la valeur d'un groupe de phonèmes, c'est-à-dire qu'il est biphonématique. La suite phonique ad a vaut dans une langue de ce genre deux syllabes. Aucune corrélation de coup de glotte n'existe non plus dans des langues comme l'achumawi où une sorte de coup de glotte (« réarticulation ») intervient toujours quand la deuxième more d'une voyelle à deux mores ne présente pas le même registre que la première more^ : dans ce cas le coup de glotte n'est qu'une manifestation accessoire du changement de registre à l'intérieur d'un support de syllabe à deux mores. Également dans des langues comme le birman il n'existe aucune vraie corrélation de coup de glotte : ici, en opposition avec les deux « tonèmes » longs, les deux « tonèmes » brefs (c'est-à-dire à une more) finissent par une occlusive glottale qui, dans le ton bref aigu, est plus énergique que dans le grave ^ et qui doit être considéré simplement comme un signal accessoire de l'existence d'une seule more.

Quand on a écarté tous les cas de ce genre, il reste encore un nombre considérable de langues et de dialectes ayant une véritable corrélation prosodique de coup de glotte. Il y a des langues où cette corrélation n'apparaît que dans les centres de syllabe à deux mores, et des langues où elle se présente aussi bien dans les centres de syllabe à deux mores que dans ceux à une more. Mais il semble qu'il n'y ait aucune langue où la corrélation de coup de glotte existe seulement dans les centres de syllabe brefs (ou à une more) et n'existe pas également dans les centres de syllabe longs (ou à deux mores). De même nous ne connaissons pas de langues ayant une corrélation de coup de glotte et qui n'aient pas aussi des

(1) H. J. Uldall, «A Sketch of Achumawi Phonetics », Inlern. Journ. f. Amer. Lingu. VIII (1933), 75 et 77.

(2) J. R. Firth, « Notes on the Transcription of Burmese », Bull, of the ■School of Orient. Stud. VII, 137 et suiv.

PRINCIPES DE PHO.NOI.OGIE 233-

différences prosodiques de quantité. Et comme les différences de quantité liées à la corrélation de coup de glotte doivent être interprétées comme une corrélation prosodique de gémination, il en résulte que la corrélation de coup de glotte ne se présente que dans les langues ayant une corrélation prosodique de gémination, c'est-à-dire dans les langues qui comptent les mores.

Pour les centres de syllabe à deux mores la corrélation de coup de glotte signifie une opposition dans le mode de liaison des mores. Dans les centres de syllabe avec coup de glotte la première partie est séparée de la seconde par uneocclusion (complète ou incomplète) des cordes vocales, de sorte que l'impression acoustique est celle de deux sons consécutifs, ou celle d'un brusque passage de la voix normale à la voix murmurée ou chuchotée à l'intérieur du même son^ Dans les centres de syllabe sans coup de glotte le passage de la partie initiale à la partie finale se fait graduellement, sans intermédiaire, et sans interruption perceptible d'aucune sorte. En ce qui concerne les centres de syllabe brefs, la corrélation de coup de glotte signifie pour eux une opposition dans le mode de liaison du centre de syllabe avec la consonne suivante : ou bien le centre de syllabe à une more (c'est-à-direnormalement une voyelle brève) est séparé de la consonne suivante par une occlusion complète des cordes vocales (et par suite par une pause complète de la voix), ou bien la voyelle brève se lie sans intermédiaire à la consonne suivante^. Le coup de glotte tombe donc, dans les centres de syllabe à deux mores, à l'intérieur du centre de syllabe, tandis que dans les

(1) De telles voyelles brèves avec coup de glotte existent entre autres dans certains dialectes danois et le prof. Dr. Christen Môller (Aarhus) dont le propre dialecte possède cette particularité, a été assez aimable pour prononcer quelques mots devant moi. J'ai eu l'impression que la durée totale de la voyelle brève et de la pause qui suit la fermeture des cordes vocales correspond à peu près à la durée d'une longue normale. Dans les centres de syltebe à deux mores avec coup de glotte, on ne peut, dans la prononciation du prof. Christen Môller, entendre aucune pause de la voix, mais le centre de syllabe se décompose nettement en deux parties : ime haute et une basse, de sorte que la limite entre elles deux est très nettement marquée. Leur durée totale est de même à peu près analogue à celle d'une longue normale (c'est-à-dire sans coup de glotte). Un type semblable est indiqué également par Lauri Kettunen pour le letton {"■ Untersuchungen ûber die livische Sprache », Ada et Commentationes U niversitatis Dorpatensis \1I, .3, Tartu 1925, 4 et suiv., et en particulier les kymogrammes publiés). Également instructives sont les remarques de R. Ekblom sur le coup de glotte letton ("Die lettischen Akzentarten », Uppsala 1933, en particulier 23 et suiv.^ 42, 47 et suiv.i.

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centres de syllabe à une more, il n'apparaît qu'après la fin du centre de syllabe ; dans les deux cas, aux centres de syllabe accompagnés de coup de glotte s'opposent ceux qui ont un déroulement uniforme, c'est-à-dire sans aucune coupure de la voix, ni au milieu, ni à la fin de la voyelle. Il s'agit 'donc toujours du mode de liaison d'une more avec l'élément suivant : soit avec la deuxième more d'un centre de syllabe à deux mores (c'est-à-dire d'une voyelle longue, d'une diphtongue, ou d'un groupe « voyelle +sonante »), soit avec la consonne qui suit sans faire partie du centre de syllabe : cette liaison peut se faire sans intermédiaire ou être marquée par un coup de glotte brusque, par une coupure brutale.

b) 'La corrélation de coupe de syllabe

Il est clair que la corrélation de coupe de syllabe est aussi une opposition de mode de liaison prosodique. Elle n'est à vrai dire rien d'autre qu'une opposition entre la liaison dite « ferme » et la liaison dite « lâche » d'un centre de syllabe vocalique à une consonne suivante. Qu'en outre la voyelle à liaison ferme soit plus brève que la voyelle à liaison lâche, cela n'est qu'un phénomène phonétique accessoire. Dans la liaison ferme la consonne commence à un instant tel que la voyelle n'a pas encore dépassé le sommet de son déroulement (qui est normalement montant, puis descendant). Dans la liaison lâche au contraire la voyelle se déroule dans sa totalité avant le commencement de la consonne. La liaison « ferme » tranche pour ainsi dire la fin de la voyelle et c'est pourquoi la voyelle ainsi tranchée doit être plus courte que. la voyelle normale, non tranchée. La corrélation de coupe de syllabe repose donc sur une opposition privative, dont le terme non marqué est la voyelle à déroulement complet, non tranchée, sans liaison ferme à une consonne suivante. Par là s'expliquent aussi les effets de la neutralisation de cette corrélation : elle est neutralisée en finale ou devant voyelle, de sorte que dans la position de neutralisation ne se trouvent naturellement que des phonèmes vocaliques à déroulement complet (phonétiquement des longues ou des demi-longues) : ainsi en anglais, hollandais, allemand, norvégien, suédois, gaélique d'Ecosse, en hopi, etc. Que la longueur de la voyelle soit ici non essentielle au point de vue phonologique, on en jugera par les cas où l'archiphonème est réalisé par une voyelle brève avec liaison lâche : par ex. dans les syllabes inaccentuées

PRINCIPES DE PHO-NOLOGIE 235

de l'allemand : le-béndig « vivant », Ilo-lûnder « sureau », spa-zteren « se promener », Ka-pi-ian « capitaine », etc.

Tandis que la corrélation de coup de glotte ne se présente que dans les langues qui comptent les mores, le rapport de la corrélation de coupe de syllabe avec la distinction des langues en langues qui comptent les mores et en langues qui comptent les syllabes est moins significatif. L'allemand, le hollandais et l'anglais, où la corrélation de coupe de syllabe joue dans les syllabes accentuées principales et secondaires, sont évidemment des langues qui comptent les syllabes, car «lies n'ont aucun des signes caractéristiques des langues qui comptent les mores. Par contre le hopi, où la corrélation de coupe de syllabe apparaît aussi dans les syllabes à accent principal ou secondaire, est une langue qui compte les mores. Mais la corrélation de coupe de syllabe n'y existe que dans le centres de syllabe (ou voyelles) à une more (et à accent principal ou secondaire), tandis que les centres de syllabe à deux mores sont en dehors de cette corrélation — de sorte que la corrélation de coupe de syllabe et la corrélation prosodique de gémination forment dans cette langue un faisceau à trois termes : « à une more avec liaison ferme » — « à une more sans liaison ferme » — « à deux mores (sans liaison ferme) ». Dans les syllabes inaccentuées, tout le faisceau est neutralisé.

Une combinaison en faisceau de la corrélation de coupe de syllabe et de la corrélation prosodique de gémination semble apparaître aussi en norvégien et en suédois. A la vérité Cari H. Borgstrôm à qui nous devons une excellente description phonologique de la langue écrite norvégienne^ affirme « que la langue écrite norvégienne ne connaît pas la division des centres de syllabe en mores » [op. cil., 261), mais nous pensons que cette affirmation peut être mise en doute. L'existence d'oppositions distinctives de variation tonique en norvégien (par ex. ly'se «lumière» avec ton montant — hj'se «éclairer» avec ton descendantmontant) parle en faveur d'une langue qui compte les mores. Il est vrai que cette corrélation de variation tonique n'existe pas seulement dans les voyelles longues, mais aussi dans les voyelles brèves, ce qui parait être le fondement principal de l'affirmation de Cari H. Borgstrôm mentionnée ci-dessus — mais cet obstacle se laisse facilement écarter. Cari H. Borgstrôm a reconnu à juste titre que les centres de syllabe accentués du norvégien sont régis par la corrélation de coupe de syllabe, et qu'en norvégien les syllabes accentuées sont objectivement toujours longues « car elles contiennent ou bien une voyelle brève et une consonne longue, ou bien une voyelle longue et une consonne brève »

(1) Cari Borgstrôm, « Zur Phonologie der norwegischen Schriftsprache », Norsk Tidsiirifl for Sproguidenskap IX (1937), 250 et suiv. Parmi les descriptions phonétiques du système prosodique du norvégien sud-oriental, il faut citer tout particulièrement, à cause de sa clarté et de sa précision vraiment exemplaires, l'exposé de Olaf Broch, « Rhythm in the Spoken Norwegian Language », Philological Society Transactions 1935, 80-112.

{op. cit., 264 et suiv.). D"un autre côté Cari 11. Borgstrôm reconnaît que dans les syllabes accentuées ayant une voyelle « brève » (c'est-à-dire <■' tranchée n) la variation tonique n'embrasse pas seulement la voyelle, mais aussi la consonne suivante : « dans une voyelle brève suivie d'une consonne sourde on a l'impression qu'une partie de la variation tonique n'est qu'indiquée sans sonorité, mais que lopposition reste claire ; si la consonne est sonore, par ex. be'nner 0 paysan s — b^enner " haricots «, une partie de la variation tonique tombe nettement sur la consonne » (p. 261). Le support de la variation tonique est donc ou bien une voyelle « à déroulement complet », ou bien une diphtongue, ou bien le groupement d'ime voyelle « tranchée a et de l'implosion d'une consonne suivante, qui (et c'est là que réside le caractère particulier du type norvégiensuédois; n'est pas nécessairement une sonante, mais peut être aussi une fricative ou une explosive. Ces trois types de centres de syllabe accentués peuvent être considérés comme à deux mores, et le fait qu'ils comportent deux mores est indiqué clairement par la corrélation de variation tonique. Dans les syllabes inaccentuées apparaissent d'abord les trois types de centres de syllabe à deux mores déjà mentionnés, et en outre des centres de syllabe à une more, c'est-àdire des voyelles " brèves » sans liaison ferme à la consonne suivante {op. cit., 265 et suiv.\ En norvégien il existe donc la même combinaison de quatre espèces possibles de syllabes (inaccentuée à une more, inaccentuée à deux mores, accentuée à deux mores avec variation tonique non marquée, accentuée à deux mores avec variation tonique marquée] qu'en kachoube septentrional (slovince), en liaison toutefois avec la corrélation de coupe de syllabe. Cette dernière n'existe en nor\égien qu'à l'intérieur des centres de syllabe à deux mores, étant donné que la fin de ces centres de syllabe coïncide, soit avec la fin du déroulement complet de la voyelle, soit avec le commencement de la consonne fortement liée à la voyelle qui précède. L'association de la corrélation de coupe de syllabe avec la corrélation prosodique de gémination produit également ici un faisceau à trois termes, mais dont la structure n'est cependant pas la même que celle qui apparaît en hopi, étant donné qu'en norvégien la corrélation de coupe de syllabe n'existe pas dans les centres de syllabe à une more, mais au contraire dans ceux à deux mores^. En ce qui concerne le suédois, la situation prosodique paraît être phonologiquement la même qu'en norvégien, avec toutefois une réalisation phonétique quelque peu différente''.

Il n'est pas toujours facile de distinguer si dans une langue donnée existe la corrélation de coupe de syllabe ou la corrélation de gémination consonantique. Dans des langues comme le finnois, le hongrois ou le tamoul où l'opposition entre voyelles brèves et longues possède force distinctive aussi bien devant les consonnes non géminées que devant les géminées, il ne peut pas être question évidemment d'une corrélation de coupe de syllabe. Mais en ce qui concerne l'italien cette question pourrait être soulevée, car ici les voyelles accentuées sont toujours longues devant une voyelle ou devant une consonne simple intervoealique, et au contraire toujours brèves devant une consonne géminée. Mais comme l'opposition entre consonnes géminées et non géminées n'existe pas seulement après voyelle accentuée, mais aussi après voyelle^ inaccentuée,^

(1) Noie du iraducleur : A. Martinet, BSL XLII (1942-45), fasc. 2, p. 31, conteste que le norvégien soit une langue qui compte les mores.

(2) W. Stalling, « Das phonologische System des Schwedischen » (Nijmegen 1935) où, sous ce titre qui induit en erreur, est donnée une étude à la vérité très bonne, quoique non phonologique, mais au contraire purement phonétique et instrumentale, des intonations suédoises.

PRINCIPES ni-: PHONOLOGIE 237

<ie sorte que les voyelles inaccentuées devant consonne non géminée ne sont pas plus longues que devant consonne géminée, il est clair que la gémination des consonnes doit être considérée en italien comme un phénomène tout à fait autonome et non pas comme une cojiséquence de la corrélation de coupe de syllabe. D'autre part en italien les voyelles accentuées ne sont pas brèves seulement devant les consonnes géminées, mais aussi devant tous les groupes de consonnes (sauf « consonne + r, w, y ») et en finale. Par conséquent les différences de quantité des voyelles sont ici conditionnées extérieurement et la longueur des voyelles accentuées devant consonne non géminée (comme devant «consonne + r, w, y») et devant voyelle formant une autre syllabe peut être -considérée comme une variaiite combinatoire : il ne peut pas être question en italien d'une corrélation de coupe de syllabe.

Par contre dans des langues ayant une corrélation de coupe de syllabe, l'opposition entre consonnes géminées et consonnes non géminées n'est qu'un phénomène accessoire, sans importance phonologique. Dans ces langues il ne peut pas être question à proprement parler de géminées, mais seulement de consonnes fermement liées dont la durée relativement plus grande n'est que la conséquence de leur liaison ferme à la voyelle précédente.

EJ Oppositions prosodiques

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