‹ Principes de phonologieChapitre 27 sur 60 · DISTINGUANT DES PHRASES · texte numérisé non relu

DISTINGUANT DES PHRASES

Tandis que les particularités distinctives des consonnes et des voyelles ne sont utilisées que pour différencier des mots, les particularités prosodiques ne servent pas seulement à distinguer des significations de mots, maisausssià différencier Ja signification de groupes entiers de mots et des phrases. A cette fin servent les oppositions de variation tonique (ou intonation de phrase), le changement de registre, l'accentuation de phrase et les pauses.

Dans l'état actuel de la recherche il n'est pas possible de traiter de la « phonologie de la phrase » avec la même précision et les mêmes détails que de la phonologie du mot. Les matériaux sont trop peu nombreux et la plupart du temps peu sûrs. Dans les descriptions existantes de « phonétique de la phrase », la fonction représentative, la fonction d'appel et la fonction expressive des sons ne sont en général pas séparées. Même là où une distinction est amorcée, cela n'est pas toujours fait selon des principes appliqués d'une façon conséquente. En outre les descriptions poursuivent la plupart du temps des buts déterminés et pratiques : elles sont destinées le plus souvent à des acteurs, à des déclamateurs, à des orateurs, pour lesquels une exacte distinction de la fonction représentative et de la fonction d'appel a moins de sens. Toutes ces circonstances défavorables rendent dilficile

238 N. s. TROUBETZKOY

l'étude du rôle des oppositions prosodiques dans la phonologie représentative de la phrase^ ÎNous devrons donc nous contenter de quelques remarques limitées sur ce sujet.

Avant tout et par principe on doit discerner si l'opposition prosodique servant à différencier des phrases sert en même temps ou non à distinguer des mots dans la langue en question. Là où l'opposition différenciant des phrases n'exerce aucune fonction différenciant des mots, son emploi n'exige aucune limitation particulière. Mais là où l'opposition qui distingue des phrases distingue également des mots, il résulte du croisement de ces deux fonctions et de la subordination de l'une à l'autre des situations souvent très compliquées.

a) Vinlonalion de phrase

Comme la plupart des langues européennes ne connaissent pas les oppositions de variation tonique distinguant des mots 2, !'« intonation » est dans ces langues un procédé différenciant exclusivement des phrases. Dans ce but on emploie le plus souvent l'opposition entre l'intonation montante et l'intonation descendante, de sorte que l'intonation montante remplit le plus souvent la fonction « de continuité », c'est-à-dire indique que la phrase n'est pas encore prononcée jusqu'au bout, tandis que l'intonation descendante a une fonction « conclusive ». D'habitude ces deux intonations ne sont réalisées que dans les derniers mots, avant une pause, car c'est seulement à cette place qu'il importe d'indiquer si la phrase est ou non terminée.

Dans les langues où les oppositions de variation tonique distinguent des mots, elles doivent être modifiées avant une pause, pour se subordonner à l'intonation de phrase. Ainsi par ex. en suédois, où les oppositions de variation tonique distinguant des mots sont caractérisées par tout le profil tonique, aussi bien des syllabes accentuées que des syllabes posttoniques, ces profils toniques sont réalisés différemment selon le caractère de l'intonation de phrase. Et de fait la

(1) s. Karcevskij, « Sur la phonologie de la plirase », TCLP IV, 188-228.

(2) La corrélation de variation tonique distinguant des mots n'existe en Europe qu'en norvégien, suédois, lithuanien, letton, kachoube septentrional (slovince), Slovène, serbo-croate, albanais septentrional (guègue) — et en outre dans quelques dialectes allemands et hollandais. Voir R. Jakobson, « Sur la théorie des affinités phonologiques » [Acles du /F« Congrès Internalional de Linguistes, Copenhague 1938 et ci-dessous en appendice).

syllabe qui porte l'accent principal (si elle n'est pas finale) présente dans les « mots graves » une variation tonique descendante, et dans les « mots aigus » une variation tonique égale (ou faiblement montante). Mais les syllabes posttoniques des « mots graves » ont dans l'intonation « de continuité » une variation tonique montante, et dans l'intonation « conclusive » une variation tonique montante-descendante, tandis que celles des « mots aigus » présentent dans l'intonation « de continuité » un mouvement tonique légèrement descendant et dans l'intonation « conclusive » un mouvement tonique rapidement et profondément descendant^. Dans le dialecte croate-cakav de Castoua (Kastav), dialecte où dans les centres de syllabe accentués à deux more on distingue phonologiquement deux types de variation tonique, l'accent descendant reste toujours descendant sur une syllabe finale, indépendamment de l'intonation de phrase ; mais l'accent étymologiquement long et montant sur une syllabe finale n'est réellement montant, dans l'intonation « de continuité », que devant une pause (ou si une emphase particulière est donnée au mot en question) ; au milieu de la phrase (c'est-àdire pas avant une pause) il est réalisé comme un accent long, musicalement plat, et dans l'intonation «conclusive» devant une pause, il se change en un accent descendant, si bien que d'après la description qu'en donne le poète Ante Dukic on ne peut pas juger si en cette position les deux accents « longs » se confondent ou s'ils sont cependant distincts l'un de l'autre. En ce qui concerne l'accent « bref » sur une syllabe finale à une more, accent dont la variation tonique est sans conséquence pour la distinction des mots, il est montant dans l'intonation « de continuité » et descendant dans l'intonation « conclusive »^. Sur les intonations de phrase dans les autres langues européennes ayant une corrélation de variation tonique distinguant des mots, il n'existe malheureusement aucune indication satisfaisante, et encore moins de description systématique. L'intonation de phrase des langues non européennes, en particulier des langues ayant une corrélation de

(1) Voir le travail, déjà mentionné ci-dessus, de Stalling, » Das phonologische System des Schwedischen » (Nijmegen 1934).

(2) Ante Dukid, « Marija devica, ôakavska pjesma » (Zagreb 1935), où est donnée une courte description du système prosodique du dialecte du poète — et aussi A. Belié, * O reôeniônom akcentu u kastavskom govoru b, Juz. Fil. XIV (1935), 151 et suiv., avec une riche collection d'exemples tirés de différentspoèmes d'Ante Dukié.

"240 N. s. TROUBETZKOY

registre distinguant des mots, a été encore bien moins étudiée. Quelles complications peuvent résulter de l'insertion du profil tonique du mot dans le profd tonique de la phrase, on l'a vu par l'exemple mende déjà mentionné ci-dessus (voir p. 217), où le registre tonique de toutes les mores d'un mot se trouvant en fin de phrase est abaissé d'un degré, ce qui est évidemment lié à un type particulier de l'intonation de phrase descendante et « conclusive ».

Outre les intonations « de continuité » et « conclusive », il existe souvent une intonation « énumérative » qui est différente des deux autres et possède une valeur distinctive. L'opposition distinctive entre l'intonation « énumérative » et l'intonation « de continuité » peut en particulier être constatée nettement dans des langues comme le russe où la phrase dite nominale a une forme syntaxique tout à fait normale : par ex. d'un côté l'iid'î, zver'î, pVicî... « des hommes, des animaux, des oiseaux... », et d'autre part l'ud'î-zver'ï « les hommes sont des animaux »,

Dans tous les autres cas où l'on a supposé pour des langues européennes, ■des intonations particulières de phrase, il s'agit de confusions entre la fonction représentative et la fonction d'appel ou la fonction expressive, car les différences que ces prétendues intonations distinguant des phrases produisent, reposent non pas sur la signification abstraite, mais sur le contenu émotionnel des phrases ou des groupes de mots. Il n'est naturellement pas exclu que dans certaines langues « exotiques » la situation se présente autrement. Mais les données sur les intonations de phrases dans ces langues doivent être utilisées avec la plus extrême prudence, car l'observateur, en général, non seulement ne distingue pas les trois fonctions de Bûhler, mais, même dans le domaine de Ja fonction représentative, confond les oppositions de variation tonique difTérenciant des mots et celles qui différencient des phrases. On doit cependant souligner que les langues ayant une corrélation de registre distinguant des mots emploient les différences de registre (et par suite aussi les différences de variation tonique) pour la formation de types grammaticaux, à peu près comme l'allemand emploie dans ce but l'apophonie vocalique (ancienne ou provenant •de VUmlaiit). Et si dans des cas comme allemand gib « donne » fvJ gaè « (il) a donné », geben « donner » ro gaben « (ils) ont donné », Brader « frère » fv) Brader « frères » les oppositions vocaliques doivent être considérées non pas comme distinguant des phrases, mais comme distinguant des mots, de même dans des cas comme fante (asanti) ~o-hwz « il regarde » w 'j~hiiz-e « il regarda » on doit parler seulement d'oppositions de variation tonique distinguant des mots, et non de « syntactic tones », comme c'est malheureusement le cas dans un excellent manuel pour étudiants^.

(1) D. Westermann et Ida C. Ward, « Practical Plionetics for Students of African Languages » (London 1933), 178.

b) Différences de registre dislinguanl des phrases

On ne doit pas confondre avec les intonations de phrases les oppositions de registre distinguant des phrases. Comme les oppositions de registre distinguant des mots sont inconnues de la plupart des langues du monde, l'emploi des oppositions de registre pour différencier des phrases ne rencontre aucun obstacle. Malgré cela cette possibilité n'est dans la plupart des langues que peu utilisée, voire même pas du tout.

Beaucoup de langues présentent dans les phrases interrogeant sur un jugement (à la différence des phrases interrogeant sur un mot ou demandant un complément) une intonation musicalement montante, qui se distingue de l'intonation « de continuité » en général seulement par un registre vocal plus haut, de sorte que le mouvement tonique montant se produit d'habitude en premier lieu dans le membre de phrase mis en question^. La hauteur du registre vocal sert aussi à distinguer une phrase interrogative d'une phrase énonciative non terminée : par ex. allemand er soll kommen? « il doit venir ? » » et er soll kommen... and sich selbsl iiberzeugen « il doit venir... et s'en assurer par lui-même », ou bien russe on l'Lib'it îgraV f-karlij? «il joue volontiers aux cartes ? » et on rub'ït ÎgraV f-karty... no loVkà n'ï-nà-dengi '( il joue volontiers aux cartes... mais pas pour de l'argent o.

Un abaissement du registre vocal au-dessous du niveau normal apparaît habituellement dans les propositions incidentes et aussi dans des mots intercalés, extérieurs au 'omplexe syntaxique : par ex. dans des phrases comme : *> ich kann nicht kommen, sagte er, denn ich bin zu Hause beschaftigt » — « je ne peux pas venir, dit-il, car je suis occupé à la maison », ou « sehr gerne, Herr Dokior » — « Très volontiers, Docteur », etc. (S. Karcevskij, op. cit.. 217 et suiv.)^. Par cet abaissement de la voix est créée une différence entre la proposition incidente et la phrase normale. Mais l'abaissement du registre vocal n'est nullement l'unique signe de la proposition incidente : il est bien plutôt lié toujours dans des cas de ce genre à une intonation particulière : « plate »,

(1) Sur le ton interrogatif dans diverses langues, voir P. Kretschmer, « Der Urspning des Fragetons und Fragesatzes >, Scrilli in onore di Alfredo Trombetti (Milano 1936), 29 et suiv.

(2) Comme on le sait, déjà dans le Rg-Veda, les vocatifs intercalés sont pourvus du signe de l'accent grave.

242 N. s. TROUBETZKOT

c'est-à-dire ni descendante, ni montante, et à une accélération du mouvement de la phrase.

Le changement de registre différenciant des phrases ne semble donc jamais dans les langues européennes tout à fait indépendant, mais paraît toujours lié à une intonation de phrase déterminée. Un changement de registre indépendant n'apparaît dans les langues européennes qu'avec une fonction d'appel ou une fonction expressive, et son emploi relativement faible pour la différenciation des phrases s'explique bien par là,

c) Uaccenl de phrase

Le renforcement expiratoire d'une syllabe accentuée est également employé dans beaucoup de langues pour la différenciation des phrases ; c'est le mot devant, par son contenu, être souligné qui reçoit ce renforcement expiratoire. Dans les langues où la place de l'accentuation expiratoire ne remplit aucune fonction distinguant des mots, la chose est relativement simple. Par ex. en tchèque dans une phrase comme Ivoje sesira prinesla knihu « ta sœur a apporté un livre » chacun des quatre mots peut être mis en relief par un accent expiratoire plus fort sur la première syllabe, de sorte que la signification de la phrase reçoit quatre nuances différentes (« ta et non pas ma sœur », « ta sœur et non pas ta mère »» « a déjà apporté le livre et ne l'a pas oublié », « a apporté un livre et non pas quelque autre objet »). Les autres mots reçoivent un accent plus faible sur la première syllabe, de sorte qu'il existe chaque fois une hiérarchie accentuelle à deux degrés : un accent principal et autant d'accents secondaires que la phrase contient de mots. C'est seulement quand la proposition principale est liée à une ou à plusieurs propositions subordonnées que peut intervenir une gradation un peu plus compliquée. En tout cas il s'agit toujours et seulement d'une gradation de la force expiratoire.

En allemand aussi l'accent de phrase ne se distingue que par son degré de force. La subordination des accents de mots à l'accent de phrase se fait par une gradation de force, qui en allemand est encore compliquée par le fait que les mots composés peuvent avoir, outre l'accent principal du mot, des accents secondaires. La différence de principe avec le tchèque n'est pas si grande qu'on pourrait le penser : en tchèque ce n'est pas la place de l'accent dans le mot qui a une valeur distinctive, mais bien la place de l'accent principal dans la

PRTNCIPKS DE PHONOLOGIE

phrase ; en allemand seuls les mots composés peuvent être différenciés par la place de l'accent principal [ûbersèlzen « passer de l'autre côté ; faire passer » — ûbersèlzen «traduire»), de sorte qu'il s'agit toujours d'une opposition « accent principal — accent secondaire «, et cette opposition vaut aussi pour la phrase allemande. Ainsi la force de l'accent dépend en allemand de la signification de la phrase (ou de l'agencement des mots) et de la signification du mot composé (ou de l'agencement des thèmes).

Un autre genre de principe existe dans des langues comme le russe, où l'accentuation du mot est réellement tout à fait libre (même dans le domaine des mots non composés) et où les oppositions de place de l'accent sont fortement utilisées dans le lexique, tandis que les accents secondaires n'ont aucune valeur phonologique. En russe la force de l'accent dépend du sens de la phrase, c'est-à-dire que le sens de la phrase peut être modifié par le renforcement de l'accent sur un mot déterminé et par l'affaiblissement de l'accent sur les autres termes de la phrase : ceux qui ne sont pas affectés par l'accentuation de phrase ne présentent la plupart du temps aucun renforcement expiratoire de la syllabe étymologiquement accentuée. Mais ces syllabes restent toutefois distinctes de celles qui sont étymologiquement inaccentuées, et cela d'un côté par leur durée plus longue, et de l'autre par le fait que leurs voyelles ne sont soumises à aucune réduction qualitative. Il faut également dire que ce qui est phonologiquement pertinent pour l'accentuation russe du moi c'est la différence qualitative et quantitative entre les voyelles des syllabes accentuées et inaccentuées, tandis que pour l'accentuation russe de la phrase c'est la différence de force expiratoire entre les syllabes accentuées des divers termes de la phrase qui est pertinente^. L'accentuation du mot russe est unique : le russe ignore entièrement les accents secondaires distinctifs à l'intérieur des mots composés. Mais, dans la phrase on distingue des accents principaux et secondaires : îvàn pàjd'ôl « Ivan ira » (avec accent secondaire sur le sujet), ïvan pàjd'ôl « Ivan ira » (sans accent secondaire),. îvdn pàjd'ôl « Ivan ira » (avec accent principal sur le sujet

(1) Dans un mot isolé la syllabe accentuée n'est pas seulement en russe miseen valeur quantitativement et qualitativement, mais encore notablement renforcée au point de vue expiratoire. Cela vient de ce que le mot isolé doit êtreconsidéré comme une phrase indépendante.

244 N. s. TROUBETZKOY

et accent secondaire sur le prédicat). En russe donc l'accentuation de phrase se distingue essentiellement de l'accen- Jtuation de mot. En allemand par contre ce n'est pas le cas : l'allemand possède des accents secondaires distinctifs, aussi bien dans la phrase que dans le mot, et il n'y a aucune marque objective de l'accent qui soit pertinente seulement pour l'accentuation de phrase ou seulement pour l'accentuation de mot.

Ces quelques exemples peuvent suffire à montrer combien peut être différent le traitement de l'accent de phrase dans les diverses langues^.

d) Les pauses de phrase

La pause est le seul procédé différenciant des phrases qui ne possède pas son correspondant exact dans les particularités prosodiques dift'érenciant des mots, à moins qu'on ne veuille comparer à l'opposition « avec pause — sans pause ^) la corrélation de coup de glotte. En tout cas la pause de phrase est un procédé prosodique comme tous les autres procédés différenciant des phrases et peut être compté parmi les particularités prosodiques de mode de liaison. Les pauses de phrase servent la plupart du temps à délimiter les différentes phrases ou membres de phrase, c'est-à-dire remplissent surtout une fonction délimitative. Mais l'opposition « avec pause — sans pause » a aussi une valeur distinctive, par ex. en russe ruskaj | arminin \ i gruzin « le russe, l'arménien et le géorgien » — ruskaj arminin | i gruzin « l'arménien russe et le géorgien ».

e) Remarques générales

En résumé, on peut dire que. si pour différencier des phrases on emploie les mêmes particularités phoniques qui fournissent également les corrélations prosodiques servant à distinguer des mots, toutefois les procédés distinguant des phrases sont en principe diff'érents, non seulement des procédés prosodiques, mais encore de tous les autres procédés phonologiques distinguant des mots. Cette différence de principe consiste en ce que les phonèmes et les particularités prosodiques

(1) Voir aussi A. Belic, « L'accent de la phrase et l'accent du mot », TCLP IV, 183 et suiv.

distinguant des mots ne sont jamais en eux-mêmes des signes linguisliques, mais toujours et seulement des parties de signes linguistiques. Le phon('me m n'a par lui-même aucune valeur de signe, il ne désigne, il ne signifie rien, il n'est qu'une partie de difïérents signes linguistiques (mots, morphèmes) comme Mann « homme », Mutter « mère », Mist « fumier », dumni « stupide >', dem datif de l'article défini, immer « toujours », Imiter «i apiculteur », etc. Par contre les procédés distinguant des phrases sont des signes linguistiques indépendants : l'intonation « de continuité » signifie que la phrase n'est pas encore achevée : l'abaissement du registre vocal signifie que la section du discours dont il s'agit n'est pas liée à ce qui précède et à ce qui suit, etc. A ce point de vue les éléments qui différencient des phrases fou éléments syntactiques distinctifs) sont comparables aux procédés délimitatifs et culminatifs^.

('>. Les éléments distinctifs anormaux

En dehors du système phonologique normal, beaucoup de langues présentent en outre des éléments phonologiques particuliers, qui apparaissent avec des fonctions tout à fait spéciales.

A cette catégorie appartiennent avant tout les «■ sons étrangers », c'est-à-dire les phonèmes qui sont empruntés au système phonologique d'une langue étrangère et apparaissent principalement dans des mots étrangers, de sorte qu'ils mettent en relief d'une manière particulière le caractère étranger du mot en question. En haut-allemand (spécialement dans sa variété méridionale) sont dans ce cas les voyelles nasales et le correspondant sonore (ou doux) de s, en tchèque le phonème g, en serbo-croate le phonème g (dz), etc. II est à remarquer que d'habitude ces phonèmes étrangers ne sont pas réalisés exactement comme dans la langue étrangère en question, mais qu'ils sont adaptés au système indigène. Ainsi « f » en allemand (spécialement à Vienne) n'est pas une sonore, mais une douce sourde, puisque le haut-allemand ne possède aucune occlusive ou spirante sonore. A l'inverse le g tchèque est une véritable occlusive sonore, bien qu'en beaucoup de cas il doive rendre la douce sourde g du haut-allemand. En outre on peut constater que de tels « sons étrangers », une fois introduits dans la langue, ne sont pas toujours employés à leur «. juste place .> : ils sont une caractéristique d'origine étrangère et peuvent par conséquent apparaître dans un mot senti comme étranger, qu'ils soient à leur place dans ce mot ou non. Ainsi le mot étranger Telephon est à Vienne très souvent prononcé avec une voyelle nasale (telefô), et les tchèques remplacent k par g dans des mots étrangers comme plakal, balkon, etc.^. Il arrive souvent que le sentiment de

(1) R. Jakobson dans Mélanges offerts à Jacques van Ginneken (Paris 1937), 26 et suiv., et dans Bulletin du Cercle Ling. de Copenhague II, 1930-37, 7.

(2) V. Mathesius, « K vyslovnosti cizich slov v cestinë », Slovo a slovesnosl I, 36 et suiv. et « Zur synchronischen Analyse fremden Sprachguts », Engl. Stud. 1925, 21-35.

246 N. s. TROUBETZKOY

l'origine étrangère d'un mot s'évanouisse : dans ce cas les sons étrangers sont incorporés au système indigène. On peut même former de nouveaux mots indigènes avec ces phonèmes. 11 en est ainsi par ex. en russe avec les phonèmes /, /' qui primitivement n'apparaissaient que dans des emprunts, mais qui aujourd'liui se trouvent dans des mots comme prâslàf'Wà « simplet », fûfajkâ «veste chaude », etc. Mais du fait que l'acclimatation des sons étrangers est intervenue relativement tard, le domaine de leur emploi est limité à des expressions argotiques. De la sorte ces phonèmes ont gardé une fonction particulière : ils signalisent l'origine étrangère et une expressivité particulièrement familière qui est propre au vocabulaire argotique.

Des phonèmes à fonction spéciale apparaissent en outre dans des interjections, des onomatopées, ainsi que dans des appels ou commandements adressés à des animaux domestiques. Ces mots n'ont aucune fonction représentative au sens propre du terme, et forment par conséquent une section tout à fait à part du vocabulaire, pour laquelle le système phonologique habituel n'est pas valable. Même les langues européennes connaissent des sons particuliers qui ne sont employés que dans des mots de ce genre ; ainsi par ex. l'interjection rendue par « hm », les sons claquants employés pour exciter les^'hevaux, le r labial servant pour arrêter les chevaux ou comme interjection exprimant le frisson {«brr!»), etc. Dans certaines langues exotiques les phonèmes de ce genre se trouvant en dehors du système phonologique normal sont très nombreux. Ainsi par ex. les langues bantoues possèdent toute une série de mots qui désignent le cri, la démarche, etc., des animaux, de sorte qu'en beaucoup de cas on peut à peine parler d'onomatopées proprement dites : par ex. le rugissement du lion est désigné par un n palatal formant syllabe. Et dans ces mots interviennent des phonèmes particuliers, qui en général n'apparaissent pas dans ces langues. Dans les histoires d'animaux des Indiens Takelma on préfixe à chaque mot dans les discours de l'ours grizzly une spirante latérale sourde, son qui généralement n'apparait pas en takelma, etc.^.

Page 1