Types de neutralisation conditionnée par le contexte
Les types de neutralisation conditionnés par le contexte se divisent en dissimilatifs et assimilalifs, selon que les phonèmes en question se dissimilent ou s'assimilent par rapport
(1) N. s. Troubetzkoy, » Charakter und Méthode der systemati^chen phonologischen Darstellung einer gegebenen. Sprache i, Archives Néerlandaises de Phonétique Expérimentale VIII-IX (1933) et « Die Aufhebung der phonologischen Gepensâtze », TCLP VI, 29 et suiv.
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au caractère pertinent d'une particularité phonique déterminée appartenant à un phonème du contexte. Comme il s'agit toujours de la perte d'une particularité phonologique déterminée, il est clair que la neutralisation dissimilative ne se produit que dans le voisinage de phonèmes possédant la particularité en question, tandis qu'au contraire la neutralisation assimilative n'a lieu qu'au voisinage de phonèmes auxquels manque cette particularité.
A) y eulralisalion dissimilative
Dans la neutralisation dissimilative on doit distinguer différents sous-types. Les « phonèmes de contexte » au voisinage desquels l'opposition phonologique est neutralisée peuvent présenter ou bien la particularité phonologique en question elle-même, ou bien une particularité phonologiquement apparentée. De plus le phonème du contexte peut posséder la particularité en question 'ou une particularité apparentée) soit seulement positivement, soit aussi bien positivement que négativement, autrement dit la neutralisation peut avoir lieu dans le voisinage soit seulement du terme marqué, soit aussi bien du terme marqué que du terme non marqué de la même opposition privative ou d'une opposition apparentée. De là découlent quatre types possibles de neutralisation dissimilative :
a) La neutralisation d'une opposition phonologique a lieu dans le voisinage des deux termes de la même opposition. Dans de très nombreuses langues l'opposition entre bruyantes sonores et sourdes est neutralisée dans le voisinage des bruA-antes aussi bien sonores que sourdes de sorte que le représentant de l'archiphonème est conditionné extérieurement, c'est-à-dire qu'il est semblable au phonème du contexte quant au caractère sonore ou sourd) : par ex. en serbo-croate srb « (un) serbe » — srpkinja « ; une) serbe >> — srpski « serbe (adj.) », naruciii «ordonner» — narudzha «arrangement», etc. En français l'opposition entre voyelles nasalisées et non nasalisées est neutralisée devant toutes les voyelles, c'est-àdire aussi bien devant les voyelles nasalisées que devant le voyelles non nasalisées ; les voyelles non nasalisées fonctionnent comme représentant de l'archiphonème, puisqu'elles sont le terme non marqué de cette opposition, etc.
b) Une opposition phonologique est neutralisée dans le voisinage du terme marqué de cette opposition, mais se maintient
dans le voisinage du terme non marqué. En slovaque par ex. l'opposition entre voyelles longues et voyelles brèves est neutralisée après une syllabe ayant un centre de syllabe long (de sorte que les voyelles brèves non marquées fonctionnent comme représentants de l'archiphonème). Un cas rare de ce type existe en sanscrit : l'opposition entre n dental et n cérébral est neutralisée après un s cérébral (non seulement en contact, mais également s'il se trouve entre eux une voyelle, ou une consonne labiale ou gutturale) ; par contre elle est maintenue non seulement après un s non cérébral, mais encore après les autres consonnes cérébrales (t, th, d, dh) ;
c) Une opposition phonologique est neutralisée dans le voisinage des deux termes d'une opposition phonologiquement apparentée. La « parenté » se déduit du système des oppositions phonologiques présenté ci-dessus. Exemple : en lesghe (kurine) l'opposition entre consonnes arrondies et non arrondies est neutralisée aussi bien avant qu'après les voyelles fermées u, «, i, puisque ces voyelles sont des termes de l'opposition de localisation « arrondi — non arrondi », tandis que les voyelles ouvertes a, e ne participent pas à cette opposition^ ;
, d) Une opposition phonologique est neutralisée dans le voisinage du terme marqué d'une opposition apparentée, mais garde sa valeur pfionotogique dans le voisinage du terme non marqué de celle opposition. Exemples : en japonais, lithuanien et bulgare oriental l'opposition entre les consonnes mouillées et non mouillées n'a de valeur phonologique que devant les voyelles postérieures ; elle est neutralisée devant les voyelles antérieures (le choix du représentant de l'archiphonème est alors conditionné intérieurement en bulgare, extérieurement en lithuanien ; en japonais il est conditionné intérieurement devant e et extérieurement devant i) ; en mordve l'opposition entre apicales (et liquides) mouillées et non mouillées : /-/', d-d\ n-n\ r-r\ l-V est neutralisée après les voyelles antérieures (le choix de l'archiphonème étant conditionné extérieurement)- ; dans les langues du Caucase oriental ayant la corrélation d'arrondissement (en tsakhour, en routoul, en artchine, en aghoul, en darghine, en koubatchine), celle-ci est neutralisée devant les voyelles arrondies (le choix de l'archiphonème
(1) N. s. Troubetzkoy, «Die Konsonantensysteme der ostkaukasischen Sprachen », Caucasica VIII.
(2) D. V. Bubrich, « Zvuki i formy erz'anskoj reci • (Moscou 1930), 4.
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étant conditionné intérieurement)^ ; en français Topposition entre voyelles nasalisées et non nasalisées est neutralisée devant les consonnes nasales c'est-à-dire devant les termes marqués de la corrélation de nasalité consonantique) au moins à l'intérieur d'un morphème devant m (devant n il n'y a qu'une exception : ennui) ; dans le dialecte lapon maritime de Maattivuono 'comme dans celui d'Inari et dans quelques autres; l'opposition entre les voyelles longues (à deux mores) et les voyelles brèves (à une m.ore) est neutralisée devant les consonnes géminées longues 2.
Quelquefois la neutralisation d'une opposition dans le voisinage du terme marqué d'une autre opposition est la preuve de la « parenté » de ces deux oppositions. Ainsi par ex. dans les dialectes stokav-ékav du serbo-croate les séries de localisation apicale et sifflante sont <! scindées », c'est-à-dire représentées par deux séries, de sorte que tout le système des consonnes reçoit la forme suivante :
(pj t c (k) c c
(b) d â (g) [dz] [df]
(m) n ri (V) l Is
Le rapport d'opposition entre les séries l et c est à la vérité bilatéral, mais aussi équipollent. Il en est de même du rapport d'opposition entre les séries c et c. Ces deux oppositions bilatérales équipollentes sont neutrali sables et présentent un t\"pe de neutralisation conditionné par le contexte : les oppositions entre les phonèmes de type i et é sont neutralisées devant les phonèmes de type f et c (type a,, tandis que les oppositions entre les phonèmes de types s et s sont neutralisées devant c (type b . Mais en outre l'opposition entre s fz) et s (zj est neutralisée devant les phonèmes de type c (soit s, f, soit les sons moyens particuliers s, z fonctioimant comme représentants de Tarchiphonème). Cette circonstance prouve qu'au point de vue du système phonologique de ces dialectes, l'opposition entre les séries t et c est apparentée à l'opposition entre les deux séries sifflantes (sans lui être identique}. Dans les dialectes bavarois orientaux (par ex. à Vienne^ Topposition entre /, e, ai et û, ô, àû (provenant de il, el, eil ou de ûl, ôl, âûl existe dans toutes les positions sauf devant les liquides : devant r il doit y avoir i, e. ai. et par contre û, ô, âû devant /. Cette neutralisation de l'opposition d'arrondissement vocalique devant les liquides (qui est d'origine historique, le groupe de phonèmes Ir n'existant pas en allemand) crée une parenté entre l'opposition i-û (ou e-ô, etc.) d'une part, et l'opposition r-l d'autre part. Au point de vue des dialectes en question, r peut être défini comme la liquide claire et / comme la liquide sombre. Ainsi la ^ parenté » entre certaines oppositions, à l'intérieur d'un système phonologique déterminé, ne peut pas toujours être déduite simplement de discussions générales.
(I) N. S. Troubetzkoy, < Die Konsonantensysteme der ostkaukasischen Sprachen », Caucasica VI 11.
(2 Paavo Ravila, « Das Quantitâtssystem des seelappischen Dialektes von Maattivuono » (Helsinki 1931).
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B) Neulralisation assiinilalive
Dans la neutralisation assiniiluliue conditionnée par le contexte les termes de l'opposition perdent leur marque d'opposition dans le voisinage de phonèmes auxquels manque la marque d'opposition en question. Ainsi par ex. en tcliérémisse oriental l'opposition entre les occlusives sourdes (p, i, A-, c, c, c) et les spirantes sonores (^, S, y, z, i, z) est neutralisée après les nasales (des occlusives sonores particulières, n'apparaissant qu'en cette position : b, d, y, 3, 3, 3, fonctionnant comme représentants de rarchiphonème)^ C'est que les nasales ne sont ni sourdes, ni spirantes, autrement dit elles ne possèdent pas les marques qui caractérisent les oppositions des occlusives et des spirantes tchérémisses. Mais d'autre part ce sont des consonnes sonores présentant une fermeture complète du canal buccal. La neutralisation des oppositions p-^, /-S, etc., après nasale se produit de telle sorte que l'archiphonème perd les marques qui différencient une occlusive d'une spirante (car au point de vue du tchérémisse, ces phonèmes sont ou bien des occlusives sourdes ou bien des spirantes sonores). Toutefois il reste distinct d'une nasale, car il n'acquiert pas la caractéristique des nasales : la nasalité.
Comme on le voit par cet exemple, le phonème du contexte provoquant la neutralisation assimilative doit présenter certains traits qui lui soient communs avec l'opposition neutralisée. Il doit à un certain point de vue être plus proche d'eux que les autres phonèmes du même système. Mais la marque qui distingue l'un de l'autre les termes de l'opposition neutralisée doit être tout à fait étrangère au phonème du contexte.
Nous avons déjà indiqué que le degré d'aperture est une marque spécifiquement vocalique. La neutralisation assimilative des oppositions de degré d'aperture ne peut par conséquent avoir lieu que devant des consonnes qui, à un certain point de vue, présentent plus que toutes les autres consonnes une parenté avec les voyelles, tout en restant cependant des consonnes. En allemand écrit appartient à cette catégorie le phonème o (ng), devant lequel en effet les oppositions û-ô et u-o sont neutralisées (les termes « externes »
(1) \'oir les textes tchérémisses, i)ar ex. ceux publiés par Odon Beke, « Texte zur Religion der Osttcheremissen », Anlhropos XXIX, 1934.
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de ces oppositions graduelles, c'est-à-dire ii et u, fonctionnent comme représentants de l'archiphonème) : comme sonore et comme son provenant du dos de la langue » se trouve plus près des voyelles que tous les autres phonèmes consonantiques de l'allemand. Dans beaucoup de langues et de dialectes certaines différences de degré d'aperture sont neutralisées devant des nasales ou des liquides (spécialement devant des nasales ou des liquides appartenant à la même syllabe) : cela s'explique par le fait que les nasales et les liquides sont plus près des voyelles que les autres consonnes, et cependant ne sont pas des voyelles, c'est-à-dire ne possèdent pas de degré d'aperture distinctif. Pour provoquer une neutralisation assimilative le phonème du contexte doit à un certain point de vue être plus proche des voyelles que les autres consonnes. Les liquides et les nasales sont plus proches des voyelles puisqu'elles présentent le type d'obstacle le plus faible ou « le degré d'obstacle le plus bas », c'est-à-dire qu'elles possèdent aussi peu que possible les particularités spécifiques des consonnes. Mais on peut aussi se rapprocher des voyelles sur un autre axe : sur la coordonnée de localisation. En polabe par ex. l'opposition entre ii et ô était neutralisée devant les gutturales, les labiales et les consonnes palatalisées (l'archiphonème est alors naturellement représenté par û). Si l'on tient compte du fait que les gutturales étaient caractérisées par l'articulation sur le dos de la langue, les labiales par la participation des lèvres et les consonnes palatalisées par le déplacement vers l'avant de toute la masse de la langue, on comprendra que ces séries de localisation soient justement les plus proches des voyelles antérieures arrondies.
En décrivant le vocalisme anglais, nous avons vu que pour les phonèmes vocaliques à déroulement complet de r« anglais type » l'opposition phonologique entre la direction de déroulement centrifuge et la direction de déroulement centripète est caractéristique. Cette opposition spécifiquement vocalique est neutralisée devant r (les phonèmes vocaliques centripètes u^, o^, a^, a^, s^, i^ représentant les archiphonèmes) : le r anglais est de toutes les consonnes anglaises la plus proche des voyelles, mais est dépourvue des marques spécifiquement vocaliques que sont le mode de liaison et la direction de déroulement.
C) Neuiralisalion combinée et condilionnée par le conlexle
Par « type de neutralisation combinée et conditionnée par le contexte », nous entendons toute combinaison de la neutralisation assimilative avec la neutralisation dissimilative. Quand par ex. en bulgare, en lithuanien et en polabe l'opposition entre consonnes mouillées et non mouillées est neutralisée devant toutes les consonnes, il s'agit là d'une neutralisation combinée et conditionnée par le contexte : en effet devant les consonnes qui font elles mômes partie de la corrélation de mouillure, la neutralisation de cette corrélation est évidemment dissimilative ; par contre devant les consonnes qui ne participent pas à la corrélation de mouillure, la neutralisation de cette corrélation est assimilative. Un cas compliqué mais très instructif de la neutralisation combinée et conditionnée par le contexte est fourni par le lesghe (kurine)^. La corrélation d'intensité consonantique n'y existe que dans les occlusives sourdes (non récursives), et les ténues lourdes et légères sont différenciées distinctivement devant les voyelles accentuées. Mais cette opposition est neutralisée :
a) Après une syllabe formée d'une occlusive sourde non récursive suivie d'une voyelle fermée (représentant de l'archiphonème : ténue lourde), par ex. kilàh « livre » ;
h) Après une syllabe formée d'une spirante sourde suivie d'une voyelle fermée (représentant de l'archiphonème : ténue lourde) : par ex. fii'è « voile » ;
c) Après une syllabe formée d'une occlusive sourde récursive suivie d'une voyelle (représentant de l'archiphonème : ténue légère), par ex. c'utàr «puces » ;
d) Après une syllabe formée d'une occlusive sonore suivie d'une voyelle ouverte (représentant de l'archiphonème : ténue légère), par ex. gaiùn « frapper, battre ».
Il est clair que la neutralisation dans la position a) est dissimilative, mais par contre assimilative dans les autres positions phoniques b), c), d). Les consonnes qui commencent la syllabe précédente ont dans les cas b), c), d) toujours quelque chose de commun avec les occlusives sourdes non récursives : dans le cas b) le caractère sourd, dans le cas c) le
(1) N. S. Troubetzkoy, «Die Konsonantensysteme der ostkaukasischen Sprachen, Caucasica VIII.
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caractère sourd et l'occlusion, dans le cas d) l'occlusion. D'autre part ces consonnes ne participent pas à la corrélation d'intensité et la neutralisation de cette corrélation dans leur voisinage peut par conséquent être considérée comme assimilative. Mais après des syllabes qui commencent par les sonantes (r, l, m, n, w, j) ou par les spirantes sonores (v, g, z, z, y) ou qui se terminent par une voyelle, l'opposition entre les occlusives sourdes légères et lourdes reste maintenue. Et cela précisément parce que ni les sonantes ni les spirantes sonores n'ont de particularités communes avec les occlusives sourdes (sauf l'expiration infra-glottale qui est toutefois une propriété trop générale). Par ex. riïq'èdin « de la cendre (gén.) » — rug'ùn « convenir », mekiï « autre » — mak'àl « faucille », jatùr « jambe » — jat'àr « eaux », akà « gueule de four » — ak'un «voir », ywcàr « dieu » — yelcin « du traîneau (gén.) », etc. Dans la même langue l'opposition entre les occlusives récursives et non récursives est neutralisée avant une voyelle fermée prétonique, suivie d'une bruyante quelconque (l'archiphonème est alors représenté par une occlusive non récursive), tandis que devant les voyelles ouvertes prétoniques cette opposition est maintenue (par ex. kasàr « respirations lourdes » — k'asàr « marteaux de forge ») : il n'est pas douteux que les voyelles fermées non accentuées qui possèdent au moindre degré les particularités spécifiques des voyelles, sont fort proches des consonnes.