Types de neutralisation conditionnée par la structure
Les types de neutralisation conditionnée par la slrucliire se divisent à leur tour en types cenlrifuges et types rédudifs.
A) Neutralisation centrifuge
Dans le type centrifuge une opposition phonologique est neutralisée aux limites du mot ou du morphème, c'est-à-dire soit seulement à l'initiale, soit seulement en finale, soit à la fois à l'initiale et en finale. Ainsi la neutralisation de l'opposition entre consonnes sonores et sourdes se produit en mordve erza seulement à l'initiale ; en russe, polonais, tchèque, etc., seulement en finale, et en kirghiz (autrefois appelé « karakirghiz ») aussi bien à l'initiale qu'en finale^. En allemand
(1) P. M. Melioranskij, « Kratkaja grammatika kazak-kirkizskago jazyka » (St. Petersbourg 1894), 1, 24,
écrit l'opposition entre fortes et douces est neutralisée en finale, l'opposition entre les deux types de s (le s doux « mou » et le s fort « dur ») est en outre neutralisée également à l'initiale. Dans les dialectes autrichiens et bavarois l'opposition entre douces et fortes n'est pas neutralisée en finale, mais seulement à l'initiale. En allemand écrit, hollandais, anglais, norvégien et suédois l'opposition entre voyelles longues (à déroulement complet) et brèves (tronquées) est neutralisée en finale (les archiphonèmes étant représentés par des voyelles à déroulement complet) ; dans la langue courante tchèque (bohémien moyen) l'opposition entre les \ oyt'lles longues (lourdes) et les voyelles brèves (légères) est neutralisée à l'initiale (les archiphonèmes étant représentés par des voyelles brèves). En lithuanien l'opposition entre les voyelles accentuées à intonation montante et à intonation descendante est neutralisée en finale (les voyelles à intonation montante fonctionnant comme représentants de l'archiphonème). Dans la plupart des langues possédant la corrélation de gémination consonantique. celle-ci est neutralisée aussi bien à l'initiale qu'en finale.
B) Xeulralisaiion réduclive
Sous le nom de neutralisation réduciive nous entendons la neutralisation d'une opposition phonologique dans toutes les syllabes du mot, à l'exception de celle qui forme le sommet phonologique du mot. Cette syllabe culminante est la plupart du temps caractérisée par !'« accent » (c'est-à-dire par un renforcement expiratoire ou par une élévation de la hauteur musicale). On peut distinguer deux types :
a) La position de la syllabe culminante est libre et peut posséder une fonction distinctive. Dans ce cas elle est toujours « accentuée ». c'est-à-dire qu'il existe une différenciation culminative des prosodèmes. En outre certaines oppositions phonologiques ne se présentent qu'en syllabe accentuée et sont neutralisées dans toutes les syllabes inaccentuées. Par ex. en grand-russe méridional les oppositions o-a et e-i, dans les dialectes bulgares et grecs modernes les oppositions o-a et e-i. en slovène l'opposition entre les voyelles longues (à deux mores) et les voyelles brèves (à une more), dans le dialecte slovène carinthien de .Jauntal l'opposition de nasalisation vocali([ue, etc., etc., sont neutralisées dans les syllabes inaccentuées. Dans tous ces cas la neutralisation se fait dans
256 >*. s. TROUBETZKOY
les deux sens : aussi bien avant qu'après la syllabe accentuée. Mais il ne manque pas d'exemples de neutralisations seulement progressives (en prétonique) ou seulement régressives (en posttonique\ Dans la langue écrite serbo-croate les oppositions de quantité vocalique sont neutralisées devant la syllabe tonique principale. En lesghe (kurine), comme nous l'avons déjà dit, l'opposition entre les occlusives récursives et non récursives est neutralisée devant les voyelles fermées, dans les syllabes prétoniques, tandis qu'elle existe largement dans les syllabes posttoniques. Mais dans la même langue les oppositions entre consonnes arrondies et non arrondies, de même qu'entre les consonnes ténues lourdes et légères, sont neutralisées devant les voyelles positoniques.
h) La position de la syllabe culminante n'est pas libre, mais est liée à une limite de mot, c'est-à-dire que le sommet est formé soit dans tous les mots par la syllabe initiale, soit par la syllabe finale également dans tous les mots. Certaines oppositions phonologiques ne se présentent que dans la syllabe culminante en question et sont neutralisées dans toutes les autres syllabes. Dans l'écossais de l'île de Barra, d'une part l'opposition entre e et se. d'autre part la corrélation d'aspiration des consonnes sont neutralisées dans toutes les syllabes autres que la syllabe initiale^. En tchétchène l'opposition entre les consonnes récursives et les consonnes infraglottales (à l'exception de la paire g-g') et la corrélation de mouillure emphatique ne sont de même phonologiquement pertinentes qu'à rinitiale -. En bengali oriental la corrélation de récursion et la corrélation d'aspiration n'existent qu'à l'initiale^. Dans le dialecte lapon maritime de Maattivuono la corrélation de gémination vocalique est neutralisée dans toutes les syllabes non initiales du mot ; en outre la corrélation d'intensité et de gémination consonantique n'existe qu'après la voyelle (ou la diphtongue' de la première syllabe du mot. Dans les langues turques, finno-ougriennes, mongoles et mandchoues ayant ce qu'on appelle « l'harmonie vocalique », certaines oppositions vocaliques de localisation ^habituellement l'opposition de place de la langue, mais souvent aussi l'opposition de forme
(1) Car] H. Borgstrôm, <: The Dialect of Barra ., ^orsk Tidskrifl for Sprogvidenskap VIII (1935).
(2) N. S. Troubetzkoy, « Die Konsonantensysteme der ostkaukasischen Sprachen », Caucasica VIII.
(3) S. K. Chattarjee, « Récursives in New-Indo-Aryan » (Lahore 1936).
des lèvres) ne sont pleinement pertinentes que dans la première syllabe du mot : dans les autres syllabes ces oppositions sont neutralisées et le choix du représentant de l'archiphonème est conditionné extérieurement (c'est-à-dire que les voyelles des syllabes non initiales appartiennent toujours à la même classe de position de la langue que la voyelle de la syllabe précédente). Dans tous ces cas (dont le nombre pourrait être facilement augmenté) c'est la première syllabe qui constitue le sommet du mot. Très rarement ce rôle revient à la syllabe finale. En français par ex. l'opposition entre é (phonét. e) et è (phonét. s) n'est distinctive qu'en syllabe finale ouverte ^
Si l'on considère les langues où la position du sommet n'est pas libre, on remarque que la syllabe phonologfiquement culminante est aussi, dans la plupart des langues, soulignée par l'expiration. 11 ne s'agit là naturellement que d'un accent délimitatif (ou indiquant une limite) sans aucune signification distinctive. Par conséquent la syllabe phonologiquement culminante fixée à une certaine limite du mot n'est que la place la plus convenable pour un tel accent et l'association de cette syllabe avec l'accent délimitatif n'est pas inconditionnellement nécessaire : il y a beaucoup de langues où la place de l'accent délimitatif ne coïncide pas avec la place du sommet du mot, sommet phonologiquement non libre. La plupart des langues turques, notamment, appartiennent à ce type : l'harmonie vocalique montre que dans ces langues le sommet phonologique du mot repose sur la première syllabe, et malgré cela la plupart des langues turques présentent l'accent expiratoire délimitatif non pas sur la première, mais sur la dernière syllabe du mot^.
Peut-être y a-t-il aussi des langues où le sommet phonologique est fixé sur l'avani-dernière syllabe. Il résulte du système des registres toniques du zoulou décrit ci-dessus que dans cette langue la syllabe finale distingue seulement deux registres toniques : le grave (types toniques 1, 2, 3 et 6) et le médium (types toniques 4 et 5) ; l'antépénultième ne distingue aussi que deux registres toniques : à savoir l'aigu (types toniques 2, 3, 5, 6) et le médium (types toniques 1 et 4) ; par contre dans l'avant-dernière syllabe les trois registres (l'aigu dans le type tonique 1, le médium dans le type tonique 6 et le grave dans les types toniques 2 et 5) sont tous distingués et en outre de plus le ton descendant (types toniques 3 et 4). Il existe de la sorte dans l'avant-dernière syllabe des oppositions de registre qui sont neutralisées dans les autres
(1) Gougenheim, «Éléments de phonologie française» (Strasbourg 1935), 20 et suiv.
(2) N. S. Troubetzkoy, TCLP I, 57 et suiv. et R. Jakobson dans Mélanges van Ginneken, 30.
258 N. s. TROUBETZKOY
syllabes, ce par quoi la pénultième devient une syllabe phonologiquement culminante. Il est à remarquer que l'avantdernière syllabe en zoulou (comme en général dans la plupart des langues bantoues) reçoit aussi un renforcement expiratoire, purement délimitatif^.
Il est difïïcile de porter un jugement sur les ras où une upposition de déroulement prosodique n'est phonologiquement pertinente que dans une syllabe limite : par ex. en letton ou en estlionien. Comme les différences de déroulement reposent en dernière analyse sur la mise en relief d'une des mores d'un centre de syllabe long, il existe dans ces langues une accentuation libre (dans le sens d'ane différenciation culminative des mores). Mais d'autre part la liberté de l'accentuation est limitée aux deux mores de la première syllabe du mot, si bien que cette syllabe devient un sommet phonologique du mot, quoique non libre. On doit séparer des cas de ce genre celui du grec ancien : au premier coup d'œil il semblerait qu'en grec ancien l'opposition entre l'accent « montant » et l'accent « descendant » (c'est-à-dire entre l'aigu et le circonflexe) ne possédât de force distinctive que dans la dernière syllabe du mot : le circonflexe ne pouvait pas reposer sur l'antépénultième, et sur l'avant-dernière syllabe l'opposition de variation tonique était conditionnée automatiquement par la quantité de la dernière syllabe. Mais en réalité l'aigu sur la dernière syllabe n'était pas un accent au sens propre, mais ime élévation musicale, conditionnée extérieurement, de la dernière more d'un mot : cette élévation intervenait avant une pause, si le mot ne possédait aucune autre more aiguë, et en outre devant les enclitiques si l'avant-dernière more du mot n'était pas aiguë (d'où non seulement àyaôôç èoTi, mais aussi SYi[x6ç ècxi = déemôs esti et av6p(o-6ç èari). Ainsi en grec ancien la différence de variation tonique est conditionnée extérieurement, non seulement sur la pénultième, mais encore sur la dernière syllabe^
C) Neulralisalion combinée et condilionnée par la structure
Les deux formes de neutralisation conditionnée par la structure peuvent se combiner entre elles. Dans les langues dites « touraniennes » il arrive souvent que certaines oppositions consonantiques soient neutralisées à l'initiale (type centrifuge), tandis que certaines oppositions vocaliques ou prosodiques sont neutralisées au contraire dans les syllabes non initiales du mot (type réductif). En tchérémisse la corrélation vocale des consonnes est neutralisée à l'initiale ; mais à côté de cela il existe dans cette langue une stricte harmonie vocalique, qui, comme il a déjà été mentionné, suppose la neutralisation des oppositions de timbre vocalique dans les syllabes non initiales. Dans le lapon maritime de Maattivuono
(1) Clément M. Doke, The Plionctirs of tlie Zuhi Language », Banlii Stndies 1926, numéro spécial.
(2) R. Jakobson, «Z zagadnieA prozodji starogreckiej . Prace ofiarowane Kaz. Wôycickiemu (Wilno 1937).
PRr\CllM'S DE PHONOLOGIE 259
les corrélations de gémination vocalique et consonantique, ainsi que la corrélation d'intensité consonantique sont neutralisées dans les syllabes non initiales, tandis que la corrélation de tension consonantique est au contraire neutralisée à rinitiale\ etc.