Méthode pour l'étude des combinaisons
De ce qui a été dit ci-dessus il découle que les groupements de phonèmes sont soumis à des lois ou à des règles particulières pour chaque langue, règles qui ne valent que pour cette langue et qui doivent être découvertes séparément pour chaque langue. Au premier coup d'œil la variété des types de combinaisons exclut qu'on puisse les étudier par une méthode unique: selon le type de la langue des méthodes difïérentes doivent être employées. Il y a des langues où l'étude des combinaisons ne comporte que très peu de règles. Le birman où tous les mots sont monosyllabiques et où ils consistent soit en un phonème vocalique, soit en un groupe « phonème consonantique— phonème vocalique », a déjà été mentionné. Mais également dans une langue comme le japonais où le nombre des syllabes dans le mot n'est pas limité, tous les principes de combinaison peuvent se résumer en huit règles : 1» à l'initiale du mot n'est admis aucun groupe de consonnes ; 2° à l'intérieur du mot sont seuls admis parmi les groupes de consonnes les groupes « n-f-consonne « ; 3° en finale il ne peut y avoir que des voyelles ou un groupe « voyelle — n » ; 4° les consonnes mouillées ne peuvent pas se trouver devant e; 5° les consonnes non mouillées ne peuvent pas se trouver devant i; 6° les voyelles longues (à 2 mores) ne peuvent pas se trouver devant des consonnes géminées ni devant un n fermant la syllabe ; 7° la semi-voyelle w n'apparaît que devant a et devant o; 8° la semi-voyelle ij n'apparaît que devant «, 0, a (devant le e initial ij n'est que facultatif et ne peut pas en cette position être considéré comme un phonème autonome). D'autres langues présentent par contre une grande abondance de règles combinatoires. Dans le travail de B. Trnka '< A Phonological Analysis of Présent Day Standard English »\ l'énumération des règles combinatoires anglaises ne couvre pas moins de 22 pages (23-45). Même en admettant que ces règles puissent être rédigées un peu plus brièvement, elles n'en restent pas moins extrêmement nombreuses.
Malgré cette diversité des types linguistiques quant aux règles combinatoires, une méthode aussi une que possible pour l'étude des combinaisons paraît non seulement
(1) Sludies in English by Members of Ihe English Seminar of the Charles University, Prague, V = Pràce z vëdeckych ûstavù XXXVII (1935).
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souhaitable, mais encore absolument nécessaire, car une comparaison entre les différents types linguistiques ne peut être poursuivie qu'à cette condition et une classification bien ordonnée ne peut être construite sans comparaisons. Les principes d'une méthode unique pour l'étude des combinaisons peuvent être formulés de la façon suivante :
D'abord les règles combinatoires supposent toujours une unité phonologique plus complexe dans le cadre de laquelle elles sont valables. Dans beaucoup de langues ce n'est pas le mot qui doit être considéré comme cette unité, mais bien le morphème, c'est-à-dire un complexe de phonèmes qui figure dans plusieurs mots et qui s'y trouve lié à la même signification matérielle ou formelle. C'est par exemple le cas en allemand : à l'intérieur d'un mot allemand est admis un nombre presque illimité de groupements consonantiques : par ex. kstsl {Axlsiiel «manche de hache»), kssv [Fiichsschwanz «queue de renard »), psib [Obsibaum « arbre fruitier »), etc. Des règles combinatoires quelles qu'elles soient ne pourraient être établies dans ce cas qu'à grand peine. Par contre la structure phonématique des morphèmes qui constituent les mots allemands est assez claire et se trouve soumise à des règles combinatoires bien déterminées. Par conséquent.en allemand la recherche des règles combinatoires n'est utile que dans le cadre du morphème et non dans le cadre du mot. Quand on étudie les combinaisons la première tâche consiste donc dans la détermination de l'unité phonologique dans le cadre de laquelle les règles combinatoires pourront être le plus utilement recherchées.
La seconde tâche consiste dans la classification convenable des « unités de cadre » (mots ou morphèmes) par rapport à leur structure phonologique. Dans des langues comme le birman cette tâche s'évanouit d'elle-même, car toutes les unités de cadre y sont bâties de la même manière. Mais dans une langue comme l'allemand cette tâche est extrêmement importante. La classification des unités de cadre doit y être entreprise seulement au point de vue de son utilité pour l'étude phonologique des combinaisons. Par exemple il serait inutile à ce point de vue de classer les phonèmes allemands selon leur fonction grammaticale (c'est-à-dire en préfixes, racines, suffixes et terminaisons). Au point de vue de l'étude des combinaisons allemandes est seule utile au contraire la classification des morphèmes allemands en accenluables et en inaccenluables ; à la première catégorie appartiennent les
morphèmes qui dans un mot composé peuvent recevoir l'accent principal ou secondaire (par ex. aus, tum, lier, etc. ; comp. les mots Auswahl «choix», Eigenium «propriété», iierisch « bestial ») ; à la catégorie inaccentuable appartiennent les morphèmes qui ne reçoivent jamais ni accent principal ni accent secondaire (par ex. les morphèmes ge, st, ig dans des mots comme Gebàude « édifice », ivirjsi « (tu) jettes », riihig « tranquille », etc.). Les morphèmes accentuables de la langue allemande sont très nombreux et très variés en structure. On peut les classer d'après leur nombre de syllabes en monosyllabiques (par ex. ah préfixe séparable, Axt « hache », lum suffixe nominal, schaft suffixe nominal, schœarz « noir », etc.), dissyllabiques (par ex. Wagen «voiture», Abend «soir», Arbeii «travail», Kamel «chameau», etc.), trisyllabiques (par ex. Holunder « sureau »), quadrisyllabiques (par ex, Abenieuer «aventure»). Par contre les morphèmes inaccentuables de la langue allemande, ou bien ne forment pas une syllabe (par ex. si dans gib-st « (tu) donnes », fein-si-e « (le) plus fin ») ou bien forment seulement une syllabe (par ex. zig dans uierzig « quarante ») de sorte qu'une classification d'après le nombre des syllabes est impossible. Plus utile est par contre la classification des morphèmes allemands inaccentuables en proclitiques (c'est-à-dire ceux qui ne peuvent jamais figurer qu'immédiatement avant un morphème accentuable : par ex. be dans behalten «conserver», etc. , et en enclitiques (c'est-à-dire ceux qui ne peuvent se trouver qu'après un autre morphème : par ex. er et isch dans wàhlerisch « difficile (pour la nourriture) »). Cette classification correspond en outre à des types de structure phonématique tout différents.. Les morphèmes inaccentuables procliiiques consistent toujours en une syllabe qui contient la voyelle e et sont formés, soit d'une moyenne suivie de e (be, ge), soit d'une consonne quelconque suivie de er (er, ver, zerj, soit de e suivi d'une nasale et d'une ténue fent, emp). Les encliliques ou bien ne comportent aucune voyelle, ou bien contiennent les voyelles u, i, 9; en fait de consonnes ils contiennent t, d, g, x, s, s, l, r, m, n, k> ; s, x, g n'apparaissent qu'après i fig, lich, richy isch) ; d seulement après n (end) ; » seulement après u ou i [Jûngling « jeune homme ») ; s seulement après i, d, n ou sans voyelle (nis, es, ens, s, st) ; n après d, i ou sans voyelle (en, in, n) ; les autres consonnes : l, m, r, l n'apparaissent qu'après 9 ou sans voyelle ; parmi les groupements « consonne -|voyelle » apparaissent à l'intérieur des morphèmes seulement
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les groupes n, /, r-f i (nis, lich, ling, rich) et /— 3 (le) ; parmi les groupes de consonnes apparaissent seulement nd, ns et s/1. En ce qui concerne les morphèmes accentuables, les types fondamentaux caractérisés par le nombre de leurs syllabes peu\ ent être également répartis en sous-types : c'est ainsi que les morphèmes accentuables monosyllabiques se répartissent en neuf sous-types difïérents, selon qu'ils commencent ou finissent par un phonème vocalique, par une consonne ou par un groupe de consonnes [Ei « œuf », Kuh « vache », Siroh « paille », Aal « anguille », Sohn « fils », klein « petit », Asl « branche », WerJc « travail », krank « malade ») ; dans les morphèmes dissyllabiques, trisyllabiques et quadrisyllabiques on peut distinguer un bien plus grand nombre de sous-types.
Après que la classification des unités de cadre en types de structure aura été menée à bonne fin, on devra étudier les groupes de phonèmes à l'intérieur de ces types de structure. Il va de soi qu'on devra examiner séparément, d'un côté les positions à l'intérieur des unités de cadre en question (initiale, intérieur du mot, finale), et d'un autre côté les trois formes fondamentales des groupements de phonèmes (groupements de phonèmes vocaliques entre eux, groupements de phonèmes consonantiques entre eux, groupements de phonèmes vocaliques et de phonèmes consonantiques).
La méthode qui doit être employée dans l'étude de ces formes de groupements phonématiques découle avec une logique inéluctable des questions auxquelles cette étude doit répondre. On doit d'abord rechercher quels phonèmes peuvent se grouper dans la position en question et quels phonèmes s'excluent réciproquement. Ensuite on doit établir dans quel ordre de succession ces phonèmes se trouvent l'un à côté de l'autre dans la position susdite. Et troisièmement on doit aussi indiquer le nombre des termes de chaque groupement de phonèmes admis dans la position en question. Au point de vue méthodologique on peut indiquer comme modèle l'étude
(1) R. Jakobson me fait remarquer que la structure phonématique des morphèmes enclitiques de l'allemand dépend de leur fonction grammaticale. Les morphèmes de terminaison ou bien sont sans voyelle ou bien contiennent la voyelle e. Cette voyelle n'apparaît dans les morphèmes de dérivation qvie dans des groupements avec n, r, l. Parmi les consonnes, les morphèmes de terminaison ne contiennent que s, t, n, m, r et les trois groupes ns, nd, st. Les morphèmes inaccentuables enclitiques qui contiennent d'autres phonèmes ou groupes de phonèmes sont des morphèmes de dérivation.
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qu'a faite Kemp Malone de la structure phonologique des monosyllabes anglaise Kerap Malone étudie en particulier les groupements de phonèmes admis à l'initiale, à l'intérieur du mot et en finale ; il établit pour chacune de ces positions trois sortes de règles limitatives : a) limitation de la participation à un groupe (« restriction in membership »),
b) limitation dans l'ordre de succession des phonèmes faisant partie du groupe (« restriction in séquence of members ») et
c) limitation dans le nombre des termes d'un groupe (« restriction in number of members »). Ces trois sortes de limitation donnent une réponse exhaustive à chacune des trois questions (jui sont importantes pour l'étude des groupes de phonèmes.
A titre d'exemple on peut examiner ici les groupements de consonnes à r initiale des morphèmes allemands accentua b les :
a) Limitation de participation:
1" A aucun de ces groupements ne peuvent participer s (« ss »), x (« ch »), /z et 29 (" ng ») ; 2° les moyennes et les ténues s'excluent réciproquement (c'està-dire qu'à un seul et même groupe ne peuvent participer en même temps une moyenne et une ténue) ; 3° les occlusives s'excluent réciproquement ; 4° les fricatives (f, ë) s'excluent réciproquement ; 5° les sonantes (r, l, ni, n, v) s'excluent réciproquement ; 6° les fricatives sont incompatibles avec b, d, g, p {« pf ») ; ~° t, d sont incompatibles avec l ; 8° f est incompatible avec les occlusives ; 9° w (« w )i) est incompatible avec les labiales et les labio-dentales ; 10° c (« z ») est incompatible avec r, l, s, f ; 11° n n'est compatible qu'avec s (" sch »), A-, g ; 12° m n'est compatible qu'avec s.
b) Limitation dans l'ordre de succession :
i° Les fricatives (f, s) ne peuvent figurer que comme premier terme d'un groupe; 2° les sonantes (r, l, m, n, v) ne peuvent apparaître que comme dernier terme d'un groupe ; 3° entre s et v il ne peut y avoir aucune autre consonne.
c) Limitation dans le nombre des termes:
1° Comme groupes de trois termes sont seuls admis str, spr et épi ; 2° les groupes de plus de trois termes ne sont pas tolérés.
De toutes ces limitations il résulte qu'à l'initiale des morphèmes allemands accentuables les groupes de consonnes suivants sont possibles : br, pr, dr, tr, gr, kr, pr, fr, sr; bl, pi, kl, pi, fl, si; gn, kn, en; Sm; dv, (tv), (gvj, kv, cv, Sv; st, sp, fsk); str, spr, spl.
Des règles combinatoires analogues peuvent être établies pour la finale et pour l'intérieur des morphèmes accentuables ; en outre des règles spéciales peuvent être trouvées pour les morphèmes polysyllabiques. Les règles découvertes de cette manière doivent être comparées entre elles, de sorte que si certaines d'entre elles ont une sphère d'emploi plus générale, ce fait puisse être mis en évidence. Ainsi par ex. parmi les <■ limitations de participation » énumérées ci-dessus, les règles 2, 4, 6 et 9 valent non seulement pour l'initiale, mais pour toutes les positions dans le cadre d'un morphème allemand. Certaines règles doivent recevoir une rédaction générale : ainsi par ex. la deuxième limitation
(1) Kemp Malone, u The Phonemic Structure of English Monosyllables », American Speech 1936, 205 et suiv.
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dans l'ordre de succession peut être remplacée par deux règles valables pour toutes les positions dans un morphème allemand : a) parmi les liquides (r, l), r ne peut apparaître qu'en contact immédiat avec une voyelle, / par contre apparaît en contact immédiat soit avec une voyelle soit avec un r ; P) parmi les nasales, m et n ne peuvent apparaître qu'en contact immédiat soit avec ime voyelle, soit avec une liquide, tandis que e apparaît seulement après une voyelle.
Ce n'est que lorsqu'on aura étudié d'après la même méthode les combinaisons de phonèmes dans le plus grand nombre de langues, qu'on pourra, en comparant les diverses langues, d'abord distinguer les divers types combinaioires et ensuite discuter avec fruit la question de la légitimité des règles combinatoires.