I. Remarques préliminaires
En dehors des procédés phonologiques qui servent à distinguer les diverses unités de signification (sémèmes), chaque langue possède un certain nombre de procédés qui délimitent les différentes unités significatives. Ces deux fonctions phoniques, l'une distinctive et l'autre délimitative, doivent être soigneusement séparées. La fonction distinctive est, pour la langue en tant que telle, indispensable : les divers complexes phoniques qui correspondent aux diverses unités significatives doivent être absolument distincts pour ne pas se confondre. Pour que chacun de ces complexes phoniques soit suffisamment caractérisé dans son individualité, il doit présenter des « marques phoniques » déterminées dans un ordre déterminé, chaque langue possédant seulement un nombre limité de ces « marques phoniques » et les combinant selon des règles déterminées pour en faire des complexes phoniques chargés de signification. Il ne peut en être autrement car cela est lié à la nature même du langage humain. Par contre la délimitation externe des complexes phoniques chargés de signification n'est pas absolument nécessaire. Ces complexes peuvent se succéder en un flot de paroles ininterrompu sans aucune indication de leurs limites. Que l'une quelconque des « marques phoniques » ( = phonème réalisé) se trouve à la fin d'un complexe phonique chargé de signification (mot ou morphème) ou au début du complexe phonique qui suit immédiatement, cela se devine la plupart du temps sans ambiguïté d'après l'ensemble du contexte. Les possibilités de non-compréhension sont en général très faibles, en particulier parce que dans la perception de chaque
(1) N. S. Troubetzkoy, « Anleituno' zu plionologischen Beschreibungen », Brno 1935, 30 et suiv. et « Die phonologischen Grenzsignale », Proceedings of Ihe Second International Congress of Phonetic Sciences (Cambridge 1936), 45 et suiv.
manifestation linguistique on est dès l'abord placé dans une sphère de concepts déterminée et étroitement délimitée et cju'on n'a à tenir compte que des éléments lexicaux qui appartiennent à cette sphère. Si malgré cela chaque langue possède certains procédés phonologiques spéciaux qui signalent l'existence ou la non-existence d'une limite de morphème, de mot ou de phrase en un point déterminé du courant sonore continu, ces procédés en tant que tels ne sont que des procédés de secours. Ils peuvent être comparés aux signaux de circulation dans les rues. Jusqu'à une époque récente, on n'avait eu aucun de ces signaux même dans les grandes villes et aujourd'hui encore ils n'ont pas été introduits dans toutes les villes. On peut justement aussi se tirer d'afTaire sans eux : on a besoin seulement de prendre plus de précautions et de faire plus attention. Ils ne se trouvent pas à tous les coins de rue, mais seulement à quelques-uns. De même les procédés linguistiques de délimitation n'apparaissent pas d'habitude à toutes les places en question, mais seulement de-ci delà. La différence consiste seulement en ce que les signaux de circulation existent toujours aux croisements « particulièrement dangereux », tandis que la répartition des procédés linguistiques de délimitation dans la plupart des langues est, semble-t-il, tout à fait fortuite, ce qui tient à ce que la circulation est réglée artificiellement et rationnellement, tandis que la langue se forme et se développe , comme un organisme. Mais d'après leur nature psychologique les procédés de délimitation linguistique sont cependant semblables aux signaux de circulation : aussi bien les uns que les autres permettent çà et là une détente de l'attention.
Nous appellerons les procédés de délimitation linguistique des « signes démarcatifs ». On peut les classer d'après différents principes. D'abord d'après leur rapport avec la fonction distinctive, deuxièmement d'après leur caractère homogène ou complexe, troisièmement selon qu'ils indiquent l'existence ou l'absence d'une limite, et quatrièmement selon ce qu'ils indiquent comme limite (c'est-à-dire selon qu'il s'agit d'une limite de mot, de morphème ou de phrase). Il est important pour caractériser une langue d'établir quels types de signes démarcatifs y dominent et quelle est la fréquence de leur emploi, de sorte que la fonction phonique délimitative réclame une statistique particulière.
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