II. Signes démarcatifs phonématiques et aphonématiques
En traitant ci-dessus des types de neutralisation conditionnés par la structure (p. 256), il a déjà été établi que dans quelques langues certaines oppositions distinctives existent seulement à l'initiale ou en finale des unités de signification (mots ou morphèmes), alors que dans toutes les autres positions elles sont neutralisées. Dans ce cas les termes marqués des oppositions en question, outre leur valeur phonématique (c'est-à-dire distinctive), possèdent encore la valeur de signes démarcatifs, car ils n'apparaissent qu'à la limite (initiale ou finale) d'une unité de signification. C'est le cas par ex. pour les occlusives aspirées du dialecte écossais-gaélique de VÛe Barra, pour les consonnes aspirées et les consonnes récursives du bengali oriental, pour les occlusives récursives et les consonnes à mouillure emphatique du tchétchène, etc. De même dans le dialecte écossais de l'île Barra les voyelles nasalisées, les voyelles longues et les voyelles de la série moyenne (y, 0, 9), dans le dialecte kazumde l'ostyak septentrional^ toutes les voyelles arrondies (û, u, ô, 0) sont en même temps des phonèmes et des signes démarcatifs, puisqu'elles se présentent seulement dans des syllabes initiales et que d'autre part elles forment à cette place des oppositions distinctives (différenciant des significations) avec les voyelles non marquées qui leur correspondent. Dans tous les cas allégués, il s'agit de la neutralisation réductive de toutes les corrélations dans la « position non limite s, de sorte que toutes les catégories de phonèmes marqués deviennent des signes démarcatifs dans la position limite. Mais il peut aussi arriver que ce ne soient pas des corrélations, mais seulement diverses oppositions privatives de phonèmes qui subissent la neutralisation réductive ; cependant même dans ce cas le résultat doit être l'union dans le terme marqué correspondant d'une fonction distinctive et d'une fonction démarcative, tandis que le terme non marqué de l'opposition ne remplit dans ce cas comme dans ceux traités ci-dessus qu'une fonction distinctive. Ainsi par ex. en grec ancien l'opposition entre l'attaque vocalique aspirée et l'attaque non aspirée n'existait qu'à l'initiale, de sorte que l'attaque vocalique aspirée
(1) V. K. Stejnic, « Chantyjskij (ost'ackij) jazyk » dans Jazyki i pis'mennosV narodov Severa I (1937), 200 et suiv.
(« esprit rude ») est à la fois un phonème avec puissance distinctive (ox; « comme » — <bç « oreille », eÇ « six » — è^ « hors de », etc.) et un signal marquant le début du mot. En nouba occidental existe une opposition de sonorité dans les occlusives de toutes les séries de localisation, mais tandis que dans les labiales et les deux séries apicales elle n'est pas neutralisable, dans la série gutturale et dans la série palatale elle est soumise à la neutralisation réductive, de sorte que les phonèmes g et / n'apparaissent qu'à l'initiale de mot et sont en même temps aussi bien des phonèmes que des signes démarçatifs^.
Outre ces signes démarcatifs phonémaliques beaucoup de langues présentent des signes démarcatifs particuliers, aphonémaiiques. Par cette expression nous entendons une variante combinatoire d'un phonème admis aussi dans d'autres positions, variante exclusivement employée dans la position limite. Ainsi par ex. en tamoul les bruyantes sont réalisées à l'initiale du mot comme des occlusives sourdes aspirées fp**, i^, /t'''j, et par contre à l'intérieur du mot soit par des sonores, soit par des spirantes (en cas de gémination par des occlusives non aspirées)^. Donc p^, t^, k^' ne sont ici que des signes démarcatifs : l'opposition k^-x ou k^-g (p^'-v ou p^-b ; i^-^ ou V^-d) n'a aucune valeur distinctive, c'est-à-dire ne peut pas être employée pour différencier des mots : elle sert exclusivement à délimiter le mot, k^, p'', i^ signalant toujours le début d'un mot. Dans la même langue le u bref en finale est réalisé comme une voyelle postérieure non arrondie avec élévation de la langue vers le haut ("« ui ))) et comme cette réalisation n'apparaît en aucune autre position, lu est un signal de la fm du mot et l'opposition u^iu n'a aucune valeur distinctive, mais seulement une valeur délimitative. En japonais il existe entre g et n un rapport de variante combinatoire, g n'apparaissant qu'à l'initiale de mot et to qu'entre voyelles : ici également l'opposition g:K) ne peut différencier une paire de mots, mais cette opposition sert à délimiter le mot, g indiquant toujours le début d'un mot. Dans beaucoup de langues certaines fricatives sont réalisées à l'initiale comme « affriquées » : en haut-sorabe la fricative gutturale sourde x
(1) J. P. Crazzolara, « Outlines of a Nuer Grammar » [Lingnislische Biblio- Ihek Anthropos XIII, 1933).
(2) J. R. Firth, « A short Outline of Tamil Pronounciation » (Offprint of the new and revised édition of Arden's « Grammar of Common Tarail » 1934).