III. Signes uniques et signes-groupe
Les signes démarcatifs traités dans le chapitre précédent peuvent être appelés des signes uniques. En effet, il s'agit
(1) B. Conev, • Istorija na bàlgarskij ezik » I (Sofija 1919), 465 et suiv.
(2) E. D. Polivanov, < Zur Frage der Betonungsfunktionen -, TCLP VI, 80 et suiv.
(3) En français existe un cas tout à fait particulier. L'accentuation n'a rien à voir avec la délimitation du mot. Sa fonction consiste seulement à diviser le discours en phrases, membres de phrase et éléments de phrase. Si un mot isolé est toujours accentué sur la syllabe finale, cela vient seulement de ce que ce mot est traité comme un élément de phrase. L'accent français ne signalise pas la limite finale d'un mot en tant que telle, mais la fin d'un élément de phrase, d'un membre de phrase ou d'une phrase. Le recul de l'accent sert exclusivement en français à des fins de » stylistique phonique ».
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en ce qui les concerne soit d'un phonème unique qui apparaît seulement à la frontière d'un mot ou d'un morphème, soit de la variante combinatoire d'un phonème liée à une position limite déterminée ^ Mais il y a aussi une autre espèce de signes démarcatifs, à savoir des combinaisons ou des groupes particuliers d'unités (phonématiques ou aphonématiques) qui apparaissent seulement à la limite entre deux mots ou deux morphèmes, et qui par conséquent signalisent cette limite. On peut les appeler des signes-groupes.
Les signes-groupes phonématiques sont des groupes de phonèmes qui apparaissent seulement à la limite entre deux unités de signification, la première partie de ce groupe apparterlant à la fin de l'unité significative précédente et la seconde partie appartenant au début de l'unité significative suivante. Les signes démarcatifs de ce genre sont extraordinairement nombreux et variés. En allemand on peut citer par ex. les groupes «consonne +/i » « {ein Haus « une maison », an-hallen « retenir, arrêter », Wesen-heit « essence », der Hais « le cou », ver-hindern « empêcher », Wahr-heii « vérité », etc.), « nasale +liquide » [an-liegen «être contigu », ein-reden «encourager», irrlûm-lich «erroné», nm-ringen « étreindre »), et en outre nm, pm, km, îzm, fm, mii\ mg, mch, mtz, nb, np, ng (c'est-à-dire ng par opposition à o), n/, nw, pir, pju\ //m, chw, spf, schpf, schf, schz, ssch, fp, fk, fch, chf, chp, chk, etc., etc., pour indiquer seulement les signes-groupes à deux termes ; en français on peut citer par ex. les groupes « voyelle nasalisée +ni » (un marin, on mange, grand'mère, emmener, nous vînmes) ; en anglais les groupes bs, âz, s6, z8, cl, es, ss, ss, dz et beaucoup d'autres.
On peut citer des signes-groupes analogues clans la plupart des langues européennes^. ^lais ils ne sont pas rares non plus dans d'autres domaines géographiques. En groenlandais septentrional il n'existe que deux types de groupes consonajitiques : « r + consonne » et « occlusive + consonne », le premier apparaît seulement à l'intérieur du mot, tandis que le second ne se présente jamais qu'à la limite du mot, l'occlusive (p, l. A-, q) terminant le premier mot et la consonne suivante commençant le second mot. En tonkawa (langue indienne isolée du Texas) les groupes «deux consonnes + d » n'apparaissent qu'à la limite du mot, la première consonne appartenant au premier mot ; de
(1) L'« accentuation fixe» n'est également rien d'autre qu'une variante combinatoire particulière (caractérisée par la force de la voix) d'un phonème unique.
(2) Pour le tchèque, voir par ex. la liste donnée par B. Trnka, « Pokus o vëdeckou leorii a f)raktickou reformu tësnopisu », Facilitas Philosophica l'niversitaiis Carolinae, Shirka pojednâni a rozprav XX (1937), 40 et suiv.
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même le groupe « b + § + consonne » est dans cette langue un signe démarcatif phonématique, la limite du mot se trouvant dans ce cas entre s et la consonne suivante*. Dans le dialecte santee du dakota les groupes ix, vil, mk, nis, mé, mx, sk\ xk\ gs, gâ, gb, np, n'apparaissent qu'à la soudure de morphèmes'. En éfik il résulte des règles indiquées par Ida C. Ward sur l'emploi des consonnes et des groupes de consonnes à l'initiale et en finale que les groupes « k, d, p + consonne », « i + consonne sauf /• », «m + consonne non labiale», « n + consonne non apicale » ne peuvent résulter que du contact de deux mots à l'intérieur de la phrase*, et sont par conséquent des signes-groupes phonématiques. En ce qui concerne les langues turques on peut tirer beaucoup de matériaux instructifs du chap. XII de la « Phonétique » de W. Radloff*. Dans les dialectes altaï et abakan, comme en kazak-kirghiz (aujourd'hui « kazakh »), les groupes «bruyante (sourde) + sonante (j, m, n, r, l) » n'apparaissent qu'au contact de deux mots. Dans les dialectes de l'Altaï les groupes Ip, Is, 16 (= 66), pp, si, s6, sp, si, s6, sp, ss, 6q, 6k, 61, 6s, cp signalisent une soudure de morphèmes {op. cil., 226 et suiv.) ou une soudure de mots. En kazak-kirghiz (231), dans les • dialectes abakan septentrionaux (229) et dans les dialectes de l'Altaï à l'exception du téléoute, les anciens pq, pk (dans la mesure où ils ne sont pas analysables morphologiquement) sont devenus dans l'intérieur du mot qp, kp, de sorte qu'aujourd'hui les groupes pq, pk signalisent toujours dans ces dialectes les soudures de morphèmes ou de mots. La même remarque vaut pour les groupes qs, ks dans les dialectes abakan (229). En yakoute les suites de phonèmes t+k, t+s, s + l signalisent toujours une limite de mot (236, 238). En lakke sont admis dans le cadre d'un morphème les groupes de consonnes dont font partie une liquide ou une nasale. Les groupes de deux bruyantes sont toujours des signes démarcatifs : les groupes « bruyante +s » apparaissent aussi bien à la soudure de morphèmes qu'à la soudure de mots ; les autres groupes de bruyantes ne se présentent qu'au contact de deux mots à une jointure de phrase. En avar où en général des groupes de consonnes très variés sont admis à l'intérieur d'un morphème, la suite de phonèmes « labiale + liquide » n'est pas admise à l'intérieur d'un mot : quand elle devrait se produire, une métathèse intervient : par ex. qomàr « loup » — ergatif qormic'a [<i* qomrlc'' a) , xibll « côté » — ergatif xolbàca {<i''xibloc-a), et de même les mots étrangers comme ilbis « Satan » = arabe iblis, q'ilba « sud » = arabe qibla, etc. Par conséquent la suite de phonèmes « labiale + liquide » n'apparaît ici qu'au contact de deux mots dans la phrase (par ex. k'udijab ràso « grand village », qàhab lèmag « brebis blanche », etc.) et doit être considéré comme un signe-groupe démarcatif de type phonématique.
Il y a des langues où la délimitation des unités de signification est donnée d'avance par leur structure phonématique. C'est le cas dans les langues dites « monosyllabiques » ou « isolantes ». En birman où tous les mots (ou morphèmes)
(l) Harry Hoijer, « Tonkawa an Indian Language of Texas » dans Handbook o] American Indian Languages III, publ. by Ihe Universily of Chicago.
(2) Fr. Boas et R. J. Swanton dans Ilandb. of Amer. Itid. Long. I ( = Bureau of American Elhnology, Bulletin XL), 882.
(3) Ida C. Ward, « The Phonetic and Tonal Structure of Efik » (Cambridge 1933).
(4) W. Radloff, « Vergleichcnde Grammatik der nôrdlichen Turksprachen. I. : Phonetik der nôrdlichen Turksprachen » (Leipzig 1882).
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-sont monosyllabiques et consistent soit en un phonème vocalique, soit en un groupe «phonème consonantique-fphonème vocalique», les séquences «phonème vocalique -r phonème vocalique» ou «phonème vocalique— phonème consonantique » ne peuvent apparaître qu'au contact de deux mots dans la phrase et sont par conséquent des signesgroupes démarcatifs de type phonématique. En chinois du nord où le morphème peut finir soit par une voyelle, soit par une diphtongue, soit par une nasale indéterminée, soit (mais pas dans tous les dialectes) par une liquide indéterminée et peut com.mencer soit par une voyelle, soit par une consonne, la limite entre deux morphèmes est signalisée la plupart du temps d'une façon non ambiguë par la succession des phonèmes : par ex. par la séquence « nasale— consonne », « liquide +cQnsonne », « voyelle +con5onne ». Les groupes « voyelle -r voyelle » sont aussi la plupart du temps d'une façon claire des signes-groupes phonématiques, car toutes les voyelles ne forment pas entre elles des diphtongues. Et c'est seulement dans des cas très rares que la structure phonématique d'un de ces groupes ne suffît pas à délimiter les morphèmes qui le composent (par ex. une suite uaio peut être coupée uai—o ou iia-^io) ; dans des cas de ce genre ce sont des facteurs aphonématiques qui décident.
Les signes-groupes démarcatifs de type aphonématique sont aussi répandus que ceux qui sont de type phonématique. En allemand on peut citer comme exemple l'opposition entre X, g vélaires et x, g palataux. Comme les syllabes xd et gd («che» et « ge ») sont prononcées après voyelle postérieure (u, 0, a, au) avec x, g vélaires {sache « cherche », Woche « semaine », Wache « garde », rauche « fume », Fuge « jointure », Woge « vague », sage « dis », Auge « œil »), mais dans toutes les autres positions avec x et g palataux, on pourrait croire que l'opposition entre x, g vélaires et x, g palataux est absolument non pertinente. En réalité l'action vélarisante de u, o, a, au précédents ne s'étend pas au delà de la limite d'un morphème : dans im Zuge stehm « se trouver dans le train », le g est vélaire parce qu'il appartient au même morphème que le u précédent, mais dans zugestehen « avouer » (cu-gd-sle-dn) g est palatal parce qu'entre lui et u se trouve une frontière de morphème ; de même dans machen « faire » le x est vélaire parce qu'il appartient au même morphème que a fmax-dn). mais dans Mamachen « petite maman » x est palatal parce qu'entre lui et a se trouve une frontière de morphème (mama-xdn) . Donc
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en allemand la réalisation palatale de gf et de j" après une voyelle postérieure est un signe-groupe démarcatif de type aphonématique. En anglais il faudrait signaler la répartition des deux types de / : la règle est que / est prononcé « clair » devant voyelle, et au contraire « sombre » devant consonne et en fin de mot. Mais au lieu de dire « devant voyelle » on devrait dire plutôt « devant une voyelle du même mot » car au delà des limites d'un mot cette règle ne s'applique plus : en conséquence le / dans we learn « nous apprenons » est clair (phonét. ivildin), mais dans will earn «(il) gagnera» il est sombre (phonét. wihin). Le / clair et le / sombre ne sont donc en anglais que deux variantes combinatoires d'un seul phonème, mais dans la séquence de phonèmes «voyelle+/ + voyelle » Topposition entre la variante claire et la variante sombre du phonème / a une fonction délimitative : la « réalisation sombre » du phonème / signifie qu'entre / et la voyelle suivante existe une limite de mot. En russe (de même qu'en allemand ou en anglais) l'opposition entre k palatal et k vélaire est aphonématique, : devant e, i le k est prononcé palatal ; il est au contraire prononcé vélaire dans toutes les autres positions. Mais cette règle ne s'applique pas au delà des limites d'un mot. Si un mot se termine par k et que le mot suivant commence par e ou i, k reste vélaire et les voyelles I, e ont leur point d'articulation reporté en arrière (e^E^ i^iu) : par ex. k eiomu « à celui-ci » prononcé kEtdmù (mais keia « espèce de poisson sibérien » pron. k'età), mog eto « pouvait cela » prononcé nukEtd, k izbam « aux huttes » prononcé kuizbdm (mais kia by « il deviendrait sur » prononcé k'izby), drug i prijateV « ami de cœur » prononcé dnikw pr'ïjséVW (mais ruki prijaiel'a « les mains de l'ami » prononcé riik'î pr'îJEeVîVd). Donc en russe les suites phoniques kE^ km sont des signes-groupes qui indiquent l'existence d'une frontière de mot entre le phonème k et le phonème vocalique suivant e ou i. Avant e seules des consonnes mouillées sont admises en russe à l'intérieur d'un morphème, de sorte qu'en cette position la corrélation de mouillure est neutralisée ; mais si avant e se trouve une frontière de morphème, la consonne précédente peut rester non mouillée : s-elim « avec celui-ci », iz-eiogo « de celui-ci », v-eiom « dans celui-ci », pod-eiim « sous celui-ci », ol-elogo « de celui-ci » (prononcés seVïni, iz tdvdy vzhnu pàdelïm, àlztdvo), où l'absence de mouillure avant le phonème e est un groupe-signal aphonématique de la frontière de morphème. Le phonème russe à («a inaccentué») est
réalisé comme a à Tiiiitiale, après voyelle et en syllabe immédiatement prétonique, et au contraire comme à dans toutes les autres positions. Dans une suite phonique comme zvùkàbriiivà( j )ïcdràzdm il doit y avoir une frontière de mot avant le premier a, car après un k dans une syllabe inaccentuée non immédiatement prétonique, a devrait être réalisé comme un d ; d'autre part une frontière de mot doit aussi se trouver entre à et r, car dans une syllabe immédiatement prétonique dans le même mot à devrait être réalisé non pas 9 mais a ; par conséquent la suite phonique citée ci-dessus ne peut être découpée en mots que d'une seule manière, à savoir zvàlc àbrûivàjîcd ràzoni (phonologiquement zvuk àbrîvajïcà razàm) « La voix s'interrompt tout à coup ». Les sons a et a sont donc en russe des variantes combinatoires du phonème d, qui dans leur rapport avec la syllabe accentuée forment des parties de groupes signalisant les limites de mot^.
L'n type particulier de signes-groupes aphonématiques est constitué par ce qu'on appelle r« harmonie vocalique ». Il y a là certains cas intermédiaires entre les signes démarcatifs de type phonématique el ceux de type aphonématique. On a déjà parlé ci-dessus (p. 118) du système vocalique de l'ibo où chaque mot ne peut contenir que des voyelles ouvertes ou des voyelles fermées. Si en cette langue dans le cours d'une phrase une syllabe à voyelle ouverte se trouve placée à côté d'une syllabe à voyelle fermée, une frontière de mot doit exister entre ces syllabes. Il s'agit évidemment dans ce cas d'un signe-groupe, mais on ne voit pas tout à fait clairement si ce signal est phonématique ou aphonématique : en effet d'un côté les voyelles fermées et les voyelles ouvertes sont des phonèmes différents qui, dans certaines positions (à savoir dans la première syllabe radicale), possèdent une valeur distinctive, mais d'un autre côté l'opposition entre voyelles ouvertes et voyelles fermées est neutralisée dans les syllabes radicales non initiales (grâce à la loi de l'harmonie vocalique). Un cas semblable existe également en finnois où, comme il a déjà été dit ci-dessus (p. 109), les oppositions u-ij, o-ô, a-d sont neutralisées en syllabe non initiale après une syllabe ayant pour voyelle u, y, o, ô, a, à, car après u, o, a, il ne peut y avoir que u, o, a et après ?/, o, à que //, Ô, d: si dans le cours d'une phrase apparaît une autre succession de voyelles
(1) N. Jakovlev, « Tablicy fonotiki kabardinskogo jazyka » (Moskva 1923), 70 et suiv.
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(par ex. hyvà poika « bon garçon », iso pyssy « grande boîte »), ce fait signalise l'existence d'une limite entre deux mots. Mais il y a aussi des cas plus nets de signes démarcatifs de type aphonématique produits par l'harmonie vocalique. En lamba e, o inaccentués en syllabe non initiale après une syllabe ayant pour voyelle ë, 5, î, i, û, u sont réalisés comme e, 0 fermés, mais dans les autres cas comme e, o ouverts^ : la réalisation ouverte de ces phonèmes après une syllabe ayant pour voyelle i, u est donc signe qu'une frontière de mot se trouve entre les deux. De même en zoulou oîi e, o sont fermés devant une syllabe du même mot ayant i, u, m, n, et sont au contraire ouverts (e, o) dans les autres positions 2, la réalisation ouverte des phonèmes e, 0 devant une syllabe ayant z, u, m, n constitue un signal de l'existence d'une limite de mot immédiatement après e, 0. En tamoul e, ë, 0, ô devant i, fsont réalisées comme des voyelles fermées, mais devant a, â comme des voyelles ouvertes^ ; quand cette règle est violée, c'est qu'une frontière de mot existe après les phonèmes e, ê, 0, ô. Il faut distinguer de !'« harmonie vocalique » au sens propre ce qu'on peut appeler le synharinonisme, phénomène qui apparaît de la façon la plus claire dans certaines langues turques (par ex. en tatare de la \'olga ou tatare de Kazan, en bachkir, en kazak-kirghiz ou kazakh, dans les dialectes kiptchak de l'uzbek, etc.). D'un point de vue purement phonétique, le synharmonisme consiste en ce que chaque mot dans les langues en question ne peut contenir que des voyelles antérieures et des consonnes palatales, ou bien des voyelles postérieures et des consonnes vélarisées^. Gomme
(1) Clément M. Doke, u A Study of Lamba Phonetics », Baniu Sludies 1928.
(2) Clément ^^. Doke, o The Phonetics of the Zulu Languagre », Baniu Stndies II (1926;, numéro spécial.
(3) J. R. Firth, '- A Short Outline of Tamil Pronounciation » (1934).
(4) Halimdzan Saraf, « Palatogrammy zvukov tatarskogo jazyka » (Kazan 1927), en particulier 35 et suiv. Au point de vue phonologique les choses se présentent autrement. Comme la consonne / ne présente aucune variante palatalisée ou vélarisée et que beaucoup de mots ne contiennent que des voyelles et / (a/ " lune », aju « ours », etc.) les phonèmes vocaliques présentent une particularité de timbre déterminée indépendamment de l'entourage consonantique, tandis que les consonnes sont palatalisées ou vélarisées seulement en liaison avec des voyelles (les interjections sans voyelles comme psf, k'Vr, etc., citées par H. ëaraf, op. cit., 37, ne sont pas des mots normaux). Par conséquent les oppositions de timbre sont phonématiques dans les voyelles, tandis que les variétés palatalisées et vélarisées des consonnes ne sont que des variantes combinatoires sans valeur distinctive — • mais avec valeur délimilative.
ce synharmonisme ne s'exerce que dans le cadre du mot, les séquences phoniques « consonne palalalisée ou voyelle antérieure +consonne vélarisée ou voyelle postérieure » et «consonne vélarisée ou voyelle postérieure -r consonne palatalisée ou voyelle antérieure » sont toujours le signe qu'il existe une limite de mot entre les deux éléments de ces séquences phoniques. Une autre série de signes-groupes pareillement aphonématiques et indiquant des limites de mots est fournie dans les mêmes langues par les lois de ce qu'on appelle « l'attraction labiale », lois selon lesquelles les phonèmes vocaliques n'ayant aucune caractéristique phonologique de localisation sont réalisés dans les syllabes non initiales après certaines voyelles arrondies comme des voyelles arrondies^ : à l'endroit du courant sonore où cette règle est violée, il y a une frontière de mot. Des phénomènes apparentés au synharmonisme et à l'attraction labiale se rencontrent, outre dans les langues turques, dans quelques langues fmnoougriennes, dans les langues mongoles et toungousses, et jouent partout le rôle de signes démarcatifs de mots.
Le synharmonisme peut être comparé à la tonalité en musique : dans une langue « synharmonique » chaque mot est comparable à une série de notes se jouant dans une tonalité déterminée, la langue ne connaissant que deux de ces tonalités et le changement de tonalité étant utilisé dans le cours de la phrase pour signaliser la limite du mot. Mais de même qi\e dans les langues « synharmoniques » le mot est pour ainsi dire une unité de localisation, il y a d'autres langues où le mot fonctionne comme unité rijlhmique déterminée. Il y a des langues ayant une accentuation fixe, conditionnée, où existent en dehors de l'accent principal des accents secondaires (également réglés automatiquement). Parfois tous les rapports quantitatifs et même les marques qualitatives des voyelles et des consonnes sont conditionnés par la répartition de l'accent expiratoire. Ainsi en païoute méridional (groupe shoshon de la famille outo-astèque) où l'accent principal repose sur la seconde more du mot et les accents secondaires sur les mores paires (c'est-à-dire la quatrième, la sixième, la huitième more, etc.), les mores faibles (c'est-à-dire celles qui ne portent ni accent principal,
(1) Voir à ce sujet W. RadlofT, op. cil. (ohap. I-III), ainsi qu'un résumé très clair dans V. A. Boro<Todickij, « Él'udy po tatarskomu i t'urkskomu jazykoznaniju » (Kazan' 1933), 58-73.