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I. Phonologie et Phonétique

Chaque fois qu'un homme dit quelque chose à un autre homme, c'est un acte de parole. L'acte de parole est toujours concret ; il a lieu à un endroit déterminé et à un moment déterminé. Il suppose : une personne déterminée qui parle (un «sujet parlant»), une personne déterminée à qui l'on parle (un «auditeur») et un état de choses déterminé auquel cet acte de parole se réfère. Ces éléments (sujet parlant, auditeur et état de choses) varient tous trois d'un acte de parole à un autre. Mais l'acte de parole suppose encore autre chose : pour que la personne à qui l'on parle comprenne la personne qui lui parle, il faut que toutes deux possèdent le même langage ; l'existence d'un langage vivant dans la conscience des membres de la communauté linguistique est donc la condition préalable de tout acte de parole. Par opposition à l'acte de parole, toujours unique, le langage ou la langue est quelque chose de général et de constant. La langue existe dans la conscience de tous les membres de la communauté linguistique en cause et elle est le" fondement d'innombrables actes de parole concrets. Mais d'autre part la langue n'a d'autre raison d'être que de rendre possible l'acte de parole ; elle n'existe qu'autant que les actes de parole concrets se réfèrent à elle, c'est-à-dire seulement dans la mesure où elle se réalise dans les actes de parole concrets. Sans actes de parole concrets, la langue n'existerait pas, de sorte que acte de parole et langue se supposent réciproquement. Ils sont liés l'un à l'autre d'une façon inséparable et doivent être considérés comme les deux faces se recouvrant mutuellement d'un même phénomène : le « langage ». Mais dans leur essence ils sont tout à fait différents et doivent par conséquent être étudiés à part.

-: N. S, TROUBETZKOY

La différence existant entre « parole » et « langue » fut d'abord reconnue de la façon la plus nette par le liJiguiste s-uiï?e Ferdinand de Saussure, dans son « Cours de linguistique générale « (Lausanne 1916). De la bibliographie postérieure sur le même sujet, on mentionnera seulement ici : Alan H. Gardiner f Speech and Language » (Oxford 1932] et surtout K. Bùhler ^ Axiomatik der Sprachwissenschaft » (Kant-Studien XXXVII) et < Sprachtheorie » (léna 1934/, où est indiquée une bibliographie plus développée. — Dans le sens de « appartenant à la langue », nous employons le terme « glottique » proposé par O. Jespersen (f Linguistica », Copenhague 1931).

Tout ce qui appartient au langage, c'est-à-dire aussi bien acte de parole que langue, a d'après Ferdinand de Saussure deux faces : le signifiant et le signifié, de sorte qu'un langage est toujours une association, un recouvrement réciproque du « signifiant » et du « signifié ». Dans l'acte de parole, le « signifié » est toujours une communication tout à fait concrète, ne prenant de sens que comme un tout. Dans la langue par contre le « signifié » est représenté par des règles abstraites — syntactiques, phraséologiques, morphologiques et lexicales. Car même les significations des mots, telles qu'elles existent dans la langue, ne sont rien d'autre que des règles abstraites ou des schèmes de concepts, auxquels on fait se rapporter les significations concrètes figurant dans l'acte de parole. La face « signifiante » de l'acte de parole est un courant sonore concret, un phénomène physique perceptible par l'ouïe. Mais quelle est la face « signifiante » de la langue ? Si sa face « signifiée » consiste en règles qui découpent le monde des significations en fragments qu'elles ordonnent — alors la face « signifiante » de la langue ne peut consister qu'en des règles d'après lesquelles est ordonnée la face phonique de l'acte de parole.

Le nombre des différentes idées et représentations concrètes qui peuvent être exprimées dans les divers actes de parole est infini. Mais le nombre des significations de mots existant dans la langue est limité et le « pouvoir du langage » consiste précisément dans la possibilité d'exprimer avec les moyens grammaticaux et sémantiques toujours limités que la langue met à notre disposition, toutes les idées, toutes les représentations concrètes avec leurs associations. Le « signifié » de la langue consiste donc, par opposition au « signifié » de l'acte de parole, en un nombre limité, fini, d'unités. Mais le même rapport entre langue et parole existe aussi dans le domaine du « signifiant « : les mouvements articulatoires et les sons en résultant qu'on rencontre dans les différents actes de parole sont d'une variété infinie, mais les normes phoniques

PRINCIPES DE PHONOLOGIE d

■qui sont les éléments de la face « signifiante » de la langue sont en nombre limité et fini.

La langue consistant en règles ou normes, elle est, par opposition à l'acte de parole, un système, ou, pour mieux dire, un ensemble de plusieurs systèmes partiels. Les catégories grammaticales forment un système grammatical ; les catégories sémantiques constituent divers systèmes sémantiques. Tous ces systèmes s'équilibrent si bien que toutes leurs parties se tiennent entre elles, se complètent les unes les autres, et sont en rapports réciproques. C'est seulement pour cette raison qu'il est possible de rapporter l'infinie variété des idées et des représentations figurant dans l'acte de parole aux termes du système de la langue. La même remarque vaut pour la face « signifiante » : le courant phonique de l'acte de parole concret est une succession ininterrompue, sans ordre apparent, de mouvements sonores s'imbriquant l'un dans l'autre. Par contre les unités de la face « signifiante » de la langue forment un système ordonné. Le fait que les divers composants ou moments du courant sonore réalisé dans l'acte de parole peuvent être rapportés aux différents termes de ce système, introduit un certain ordre dans le courant sonore.

Comme on le voit par ce que nous venons de dire, le processus du langage présente divers aspects si disparates que leur étude doit être répartie entre plusieurs sciences, dont chacune n'en examinera qu'une partie. Il est bien clair avant tout que la face « signifiée » et la face « signifiante » du langage doivent relever de disciplines différentes. C'est pourquoi l'étude des sons, autrement dit la science des éléments du « signifiant » a formé de tout temps une section particulière de la linguistique, soigneusement séparée de 1' « étude des sens ». Mais nous avons vu ci-dessus que le « signifiant » est dans la langue quelque chose de tout autre que dans l'acte de parole. C'est pourquoi il convient d'instituer non pas une seule, mais deux «sciences des sons du langage », l'une devant avoir pour objet l'çicte de parole et l'autre la langue. Leur objet étant différent, ces deux « sciences des sons du langage doivent employer des méthodes de travail tout à fait différentes : la science des sons de la parole, ayant affaire à des phénomènes physiques concrets, doit employer les méthodes des sciences naturelles ; la science des sons de la langue doit au contraire employer des méthodespurement linguistiques, psychologiquesou sociologiques. Nous donnerons à la science des sons de la parole le nom de phonéliqiie et à la science des sons de la langue le nom de phonologie.

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Les linguistes ne sont d'abord parvenus que peu à peu à cette distinction entre phonétique et phonologie. Que, dans une langue donnée, des oppositions phoniques soient employées pour différencier des mots, et que par ailleurs, il y en ait d'autres qui ne puissent être employées dans ce but, c'est là un fait que J. Winteler semble avoir été le premier à reconnaître exactement^ dans son travail bien connu « Die Kerenzer Mundart des Canton Glarus » (Leipzig, 1876). Mais il n'en avait pas encore tiré la conclusion que la science des sons du langage dût être partagée entre deux disciplines différentes. Encore bien moins cette conclusion pouvait-elle être tirée par les contemporains de Winteler : bien que son livre ait fait sensation comme premier essai d'une description dialectale précise du point de vue phonétique et qu'il ait été apprécié, son idée de distinguer deux sortes d'oppositions phoniques ne fut ni prise en considération, ni peut-être même remarquée. Plus tard et, semble-t-il, indépendamment de Winteler, le célèbre phonéticien anglais Sweet a exprimé à plusieurs reprises la même idée et l'a transmise à ses élèves, dont le plus remarquable, Otto Jespersen, a mis tout particulièrement l'accent sur cet aspect des vues de son maître. Malgré cela, Sweet aussi bien que ses disciples ont toujours traité de la même façon toutes les oppositions phoniques, que ces oppositions servissent ou non à différencier des sens, et la méthode employée était celle qu'on utilise dans les sciences naturelles pour l'observation. Ferdinand de Saussure, qui a reconnu Timportance de la distinction entre «langue» et «parole» et l'a formulée expressément, reconnaissait aussi l'essence immatérielle, suivant son expression, du « signifiant » de la langue. Malgré cela, il n'a pas proclamé nettement la nécessité de distinguer une « science des sons de la parole » et une « science des sons de la langue » : dans son « Cours de linguistique générale » cette idée n'est qu'indiquée. Manifestement le fondateur de l'école de Genève ne considérait pas la distinction entre « science des sons de la parole » et « science des sons de la langue » conmie aussi importante que la séparation à établir entre une phonétique descriptive et une phonétique historique. Du reste quelques

(1) Plus tôt encore, en 1870, J. Baudouin de Courtenay avait développé une idée semblable dans son cours d'ouverture (en russe) ; mais bien que ce cours d'ouverture ait été publié, il est resté inaccessible à la plupart des linguistes européens, parce que rédigé en russe (voir R. Jakobson, Slav. Rundschau I, 810).

disciples de de Saussure, en particulier A. Meillet, Ch. Bally et A. Sechehaye, ont insisté nettement sur la distinction entre la « science des sons de la parole » et la « science des sons de la langue ».

Le premier, J. Baudouin de Courtenay conçut l'idée qu'il doit y avoir deux phonétiques descriptives distinctes l'une de l'autre, suivant qu'on veut étudier les sons concrets comme des phénomènes physiques ou bien comme des signaux phoniques employés à des buts d'intercompréhension à l'intérieur d'une communauté linguistique. J. Baudouin de Courtenay eut un certain nombre de disciples, surtout des Russes, mais aussi des Polonais ; lui-même était polonais, bien qu'il ait enseigné pendant la plus grande partie de sa vie dans des universités russes : d'abord à Kazan, puis à Saint- Pétersbourg. Parmi ses disciples, L. ècerba et E. Polivanov ont en particulier rendu de grands services en approfondissant et en élargissant les idées de leur maître sur l'aspect phonique de la langue. Mais en dehors de ce cercle restreint de disciples, les vues de J. Baudouin de Courtenay sur la linguistique générale furent peu connues et peu appréciées. Aussi la distinction de deux phonétiques différentes ne trouva-t-elle aucun écho avant la guerre de 1914-18. C'est seulement après la guerre que cette idée commença à se répandre. Au premier congrès international de linguistes (La Haye, 1928), trois spécialistes russes (dont par hasard aucun n'appartenait à l'école de Baudouin de Courtenay) exposèrent un court programme où une distinction stricte entre l'étude des sons de la parole et l'étude des sons de la langue était nettement et clairement formulée ; en outre on y réclamait des vues d'ensemble, des recherches sur les lois de structure des systèmes phonologiques, et l'extension de ces principes non seulement à la description des sons, mais encore à l'étude de leur évolution historique. Les rédacteurs de ce programme étaient R. Jakobson, S. Karcevskij et l'auteur de ce livre. Le programme eut du succès ; des linguistes de différents pays y adhérèrent. Le Cercle linguistique de Prague (Prazsky linguisticky krouzek), fondé en 1926 et comptant déjà au Congrès de La Haye quelques ardents défenseurs de la nouvelle théorie, se montra particulièrement actif pour la soutenir^.

(1) Parmi eux, notamment, le président du Cercle, Vilém Mathesius qui, dès 1911, avait publié un remarquable traité sur la «potentialité» dans les phénomènes du langage {« O potenciâlnosti jevu jazykovych , Vëslnik Kràl. âeské spoleânosli naiik) et R. Jakobson dont le livre à tendances phonologiques

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En 1929 parurent les deux premiers tomes des « Travaux du. Cercle linguistique de Prague », consacrés à la phonologie dans le sens de « science des sons de la langue ». Un an plus tard fut organisée à Prague une conférence phonologique, à laquelle prirent part des représentants de neuf pays^ Il y fut décidé de fonder une association pour les études phonologiques. Au deuxième Congrès international de linguistes, tenu à Genève en 1931, une séance plénière fut consacrée à la phonologie dans le sens indiqué ci-dessus ; il y devint évident que la nouvelle science jouissait des sympathies de cercles étendus. Aujourd'hui l'Association internationale pour les études phonologiques a des membres dans de nombreux pays-'.

Toutefois on ne doit pas croire que la distinction entre phonétique et phonologie soit entrée dès aujourd'hui dans le domaine commun. Il y a quelques savants qui n'admettent même pas l'opposition entre parole et langue. Chez les uns,, cette méconnaissance repose sur une conviction consciente,, qui a sa racine dans une conception déterminée du monde (ainsi par ex. chez W. Doroszewski — voir son article « Langue et parole » dans Prace Filologiczne XIV, 1930). Chez les autres,, et même à vrai dire chez la plupart, cette méconnaissance repose simplement sur de l'inertie, sur de la paresse de pensée,, sur le refus opiniâtre de toute idée nouvelle. Quoi qu'il en soit, il est tout naturel que des savants niant l'opposition entre parole et langue ne reconnaissent pas non plus la distinction entre phonétique et phonologie, au sens indiqué ci-dessus.. Mais il y a également des linguistes qui reconnaissent bien la distinction entre parole et langue et même la distinction entre les oppositions phoniques qui différencient des significations et celles qui n'en différencient pas — mais qui cependant ne veulent pas séparer la phonologie de la phoné-

sur le vers tchèque comparé au vers russe (en russe : « O ceèskom stiche », Berlin) avait déjà paru en 1922 (comp. Troubetzkoy, Slavia II, 452 et suiv.).

(1) Les exposés faits à cette conférence et la discussion qui les suivit furent publiés dans le tome IV des « Travaux du Cercle linguistique de Prague » (TCLP).

(2) Sur l'histoire du développement de la phonologie moderne, voir \'. Mathesius « Ziele und Aufgaben der modernen Phonologie » [Xenia Pragensia, 1929, 432 et suiv.), Laziczius Gy., «Bevezetés a fonolôgiéba » (.4 Magyar Xyelviudomàniji Tàrsasàg Kiadvànyai, n° .33, 1932, 109 et suiv.), N. Troubetzkoy, « La phonologie actuelle n [Journal de Psychologie XXX, 1933. traduit en japonais par H. Kobayasi, « Gendai no oninron » dans la revue Kaiho, n° 43, août 1936) et J. Vachek, « What is Phonology ? » {English Sludies XV, 1933).

tiqueVOn s'autorise volontiers pour cela des manuels classiques de l'école anglaise, notamment de Sweet et de Jespersen, qui traitent en même temps de la phonologie et de la phonétique, bien qu'ils soient parfaitement au fait de la différence fondamentale existant entre les oppositions phoniques qui distinguent des significations et celles qui n'en distinguent point. Mais des arguments de ce genre pourraient en somme être opposés à chaque pas en avant que font les sciences. L'absence de distinction nette entre phonologie et phonétique était justement un défaut de méthode dans les manuels classiques de phonétique, défaut qui a eu une influence retardatrice sur le développement de la phonétique aussi bien que sur celui de la phonologie : il n'y a désormais aucun motif d'y persister.

Mais des efforts plus sérieux ont été entrepris pour jeter un pont par dessus l'opposition existant entre phonologie et phonétique. E. Zwirner a cru y parvenir en remplaçant les deux disciplines par une nouvelle science qu'il a appelée « phonométrie ». D'après lui l'étude des actes de parole particuliers et concrets est, en tant que but autonome, vide de sens et inutile, « car la science n'a jamais considéré comme sa tâche de discerner les différences acoustiques très marquées qui existent entre les divers sujets parlants appartenant à la même communauté linguistique » (« Aufgaben und Methoden der Sprachvergleichung durch Mass und Zahl, Phonométrie ». Zeitschrift fur Miindartforschung XII. 2. 78)^ ; « en effet non seulement la science ne trouve aucun intérêt à savoir ce qu'un Monsieur X a dit dans un microphone ou dans un embout buccal, un jour déterminé, dans un laboratoire quelconque,... mais encore ce quune personne a dit iiw. fois est en général privé d'intérêt scientifique » (ibid. 69). Le langage n'est pour E. Zwirner qu'(( un système de normes, de signes audibles, formés par les organes humains et servant à l'intercompréhension... Cette tâche de servir à l'intercompréhension, ces normes ne peuvent la remplir que si le sujet parlant et le sujet écoutant, à l'intérieur... de la même communauté linguistique, se réfèrent tous deux à elles... Elles valent aussi bien pour la form.ation que pour la perception de ces .signes, qui doivent leur caractère linguistique non pas à leur production par les organes vocaux, mais au fait

(I) Rédaction plu=î détaillée dans E. Zwirner et K. Zwirner « Grundfragen der Phonométrie » (Berlin 193G;.

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qu'en parlant et en écoutant on se réfère ensemble à ces normes traditionnelles » [ibid. 77). Comme on le voit E. Zwirner ne veut inclure dans le langage que la langue. Seules les normes traditionnelles et stables dans un état de langue donné peuvent être l'objet d'une recherche scientifique, mais non « les réalisations perceptibles, non renouvelables 'et innombrables) de ces normes ». Mais E. Zwirner en tire une conclusion inattendue : « Comme ces normes traditionnelles servant à la formation des sons du langage ne peuvent être réalisées deux fois exactement de la même manière par les organes vocaux, passer de l'étude de ces normes à l'étude de la parole implique qu'on passe de l'histoire de la langue à une conception statistique, braquée sur elle, des variations de la parole » [ibid.. 77 j. On doit déterminer par un procédé spécial les valeurs moyennes des divers sons. Les variations d'un son, enregistrées mécaniquement avec exactitude, se dispersent autour de cette valeur moyenne selon la fameuse courbe des erreurs de Gauss. Les valeurs moyennes sont l'objet d'un examen critique d'après cette courbe, et seules de telles valeurs moyennes examinées avec critique auraient un intérêt linguistique. Ici E. Zwirner est dans l'erreur : ce qu'on peut atteindre par sa méthode phonométrique, ce n'est nullement la norme à laquelle se réfèrent les sujets parlants dans la production ou la perception d'un son déterminé. Ce sont bien des « normes », mais dans un tout autre sens : des normes de la prononciation en cause, des normes de réalisation, c'est-à-dire en un mot des normes de la parole, mais non de la langue. Il va de soi que de telles «normes» ne peuvent avoir qu'une valeur de moyennes et qu'on ne peut les assimiler aux valeurs de la langue. Le k allemand est prononcé devant consonne autrement que devant voyelle, devant voyelle accentuée autrement que devant voyelle inaccentuée ; son timbre et son articulation varient selon la qualité de la voyelle précédente ou suivante. Pour chacune de ces variantes, on peut calculer des valeurs moyennes phonométriques et les prononciations allemandes correctes de chacune de ces variantes « se dispersent » autour de ces valeurs moyennes selon la courbe d'erreurs de Gauss. Mais pour le « k en général », on ne peut pas calculer une valeur moyenne de ce genre. Devant les voyelles accentuées, le k est prononcé avec un souffle (dont le degré de force varie beaucoup) ; devant les voyelles inaccentuées, il est prononcé sans soufîle. Si dans un texte on examine soigneusement

quant à leur degré de souflle tous les « k » qui s'y présentent, qu'on exprime par un chifîre le degré de souille dans chaque cas particulier, et qu'on calcule ensuite la valeur moyenne du souffle de k, cette valeur moyenne ne correspondra à aucune réalité : tout au plus représentera-t-elle la fréquence relative de l'apparition d'un k devant une voyelle accentuée. Des résultats non ambigus ne pourraient être obtenus que si l'on calculait deux valeurs moyennes différentes, l'une pour Z^devant voyelle accentuée, l'autre pour k devant voyelle inaccentuée. Mais la norme à laquelle se réfèrent les sujets parlants est « k en général », et celui-ci ne peut être établi par des mesures et des calculs. Certes le calcul exact de la prononciation moyenne, normale, d'un son dans une position déterminée est tout à fait désirable ; certes l'emploi des méthodes de statistique biologique, tel que le fait E. Zwirner, est à saluer comme un grand pas en avant. Mais c'est une erreur de croire que toutes les tâches de la a science des sons » soient ainsi accomplies. Les tâches de la phonologie ne sont en somme point affectées par ces méthodes, puisque la langue est en dehors de la mesure et du nombre. Mais les tâches de la phonétique ne sont pas non plus épuisées par la phonométrie. A l'opposé de E. Zwirner, nous devons souligner que le phonéticien ne doit pas s'occuper seulement des normes valant pour une communauté linguistique, mais aussi des divergences individuelles existant entre les divers sujets parlants et des altérations dans la prononciation des différents sons provoquées par des modifications dans le ton du discours. Et même sur ce domaine on doit chercher à se conformer à des règles d'une espèce particulière. La linguistique doit s'occuper non seulement de la langue, mais aussi de l'acte de parole. Mais il est important pour cela de distinguer rigoureusement les deux objets de la linguistique : la parole et la langue.

En ce qui concerne les dénominations données à la « science des sons de la parole » et à la « science des sons de la langue >, on doit noter que les termes de « phonétique » et de " phonologie » employés par nous ne sont pas utilisés par tous les linguistes avec le même sens. Ferdinand de Saussure, qui avait proposé lui-même le premier une distinction conceptuelle de ce genre, l'a modifiée plus tard en comprenant sous le nom de phonologie l'étvide statique des sons (sjmchronique ou descriptive) et sous le nom de phonétique l'étude historique (ou diachronique) des sons, c'est-à-dire l'histoire des modifications phoniques se produisant dans une langue*. Son exemple ne paraît avoir été suivi par personne, à l'exception de M. Grammont. Le linguiste suédois Xoreen comprend sous

(1) R. Jakobson, TCI.P. Il, 1()3.

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le nom de phonétique « la science de ce que la langue suppose d'acoustique, de physiologie et d'anatomie » ; au contraire par phonologie il entend « la science du matériel physique de la langue, des sons articulés du langage» et cette terminologie a été adoptée par ses compatriotes. Les Anglais et les Américains emploient souvent le mot " phonology » dans le sens de « phonétique historique » ou d'« étude de l'emploi des sons dans ujie langue déterminée ', et par contre le terme de « phonetics » toujours pour désigner l'étude des modalités physiques et physiologiques des sons du langage. Dans ces derniers temps le mot « phonemics » a été employé par les Anglo-Saxons dans le sens où nous employons « phonologie ». Comme le mot « phonology » a déjà reçu en anglais un autre sens, le terme de « phonemics » devrait être conservé pour les Anglo-Saxons (peutêtre serait-il pratique d'introduire aussi cette expression en suédois). Mais dans les langues où le mot « phonologie » n'a aucune autre signification, on doit l'employer dans le sens que nous proposons. L'expression de «psychophonétique » proposée par J. Baudouin de Courtenay doit être en tout cas rejetée, car la phonétique (que J. Baudouin de Courtenay voulait appeler « physiophonétique ») a beaucoup plus afïaire à des phénomènes psychiques que la phonologie dont l'objet a une valeur sociale qui dépasse l'individu.

Tout n'est pas encore dit en définissant la phonologie comme science des sons de la langue, et la phonétique comme science des sons de la parole. La différence existant entre ces deux disciplines doit être exposée plus à fond et plus en détail.

Le signifiant de l'acte de parole étant un phénomène naturel isolé, un courant sonore, la science qui s'en occupe doit employer les méthodes des sciences naturelles. On peut étudier soit le côté purement physique, acoustique, du courant sonore, soit son côté physiologique, articulatoire, selon qu'on veut examiner sa nature propre ou son mode de production deux tâches qui à vrai dire devraient être exécutées en même temps.

Les deux branches de la phonétique, la branche acoustique et la branche organogénétique, n'ont pas besoin d'être rigoureusement séparées. Ce qu'on appelle la « phonétique de l'oreille », qui observe les sons du langage sans appareils spéciaux, avec le seul secours des sens humains convenablement éduqués, ne connaît pas la distinction entre une branche acoustique et une branche organogénétique. Le « phonéticien par l'oreille » apprécie la valeur acoustique du son qu'il a observé avec son ouïe et étudie en même temps à l'aide de sa vue, de son toucher et de son sens moteur la manière dont ce son est produit. Une opposition entre acoustique et organogénétique n'apparaît qu'en phonétique expérimentale (ou plutôt instrumentale) — et même là dans certaines méthodes seulement, qui justement ont été combattues dans ces derniers temps. Par la méthode de la radiocinématographie, la liaison, la synthèse de l'acoustique et de l'organogénétlque sont rétablies. De la sorte l'étude de la nature des sons du langage et de leur production constitue une seule tâche et non deux tâches différentes de la phonéti(iue.

La seule tâche de la phonétique est de répondre à la question : «comment prononce-t-on ceci et cela?» Et l'on ne peut répondre à cette question qu'en indiquant avec

précision quel est le son de ce qui a été dit (ou en termes physiques quels tons partiels, quelles ondes sonores, etc. présente le complexe phonique en question) et comment, c'est-à-dire par quel travail de l'appareil phonatoire cet effet acoustique est atteint. Le son est un phénomène physique perceptible par le sens de l'ouïe, et la phonétique, en étudiant le côté acoustique de l'acte de parole, se trouve en contact avec la psychologie de la perception. L'articulation des sons du langage est une activité à demi automatique, et pourtant à direction centrale, réglée par la volonté : en étudiant le côté articulatoire de l'acte de parole, la phonétique entre en contact avec la psychologie des actes automatiques. JNlais bien que le domaine de la phonétique réside à proprement parler dans le psychique, les méthodes de la phonétique sont exactement celles des sciences naturelles : de fait les domaines voisins de la psychologie expérimentale emploient aussi les méthodes des sciences naturelles, car il s'agit là d'activités psychiques, non pas élevées, mais rudimentaires.

Ce qui caractérise particulièrement la phonétique, c'est qu'en est tout à fait exclu tout rapport entre le complexe phonique étudié et sa signification linguistique. Le dressage spécial, l'éducation de l'ouïe et du toucher qu'un bon « phonéticien par l'oreille » doit acquérir consiste précisément en ce qu'on s'habitue à écouter des phrases et des mots ou à palper les organes pendant leur articulation sans prêter attention à leur sens et en ne percevant que leur côté phonique ou articulatoire, comme le ferait un étranger qui ne comprendrait pas la langue en question. La phonétique peut donc être définie : la science de la face matérielle des sons du langage humain.

Le signifiant de la langue consiste en une quantité d'éléments dont l'essence réside en ce qu'ils se distinguent les uns des autres. Chaque mot doit se distinguer par quelque chose de tous les autres mots de la même langue. JNlais la langue ne connaît qu'un nombre limité de ces moyens de différenciation et comme ce nombre est beaucoup plus petit que celui des mots, ceux-ci doivent consister en des combinaisons d'éléments de différenciation (de « marques » d'après la terminologie de K. Biihler). Mais d'autre part toutes les combinaisons possibles d'éléments de différenciation ne sont pas admises. Ces combinaisons sont soumises à des règles particulières, différentes pour chaque langue. La phonologie ■doit rechercher quelles différences phoniques sont liées, dans

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la langue étudiée, à des difle renées de signification, comment les éléments de diiîerenciation (ou marques) se comportent entre eux et selon quelles règles ils peuvent se combiner les uns avec les autres pour former des mots ou des phrases. Il est clair que ces tâches ne peuvent être accomplies au moyen des méthodes des sciences naturelles. La phonologie doit plutôt employer les méthodes qui sont utilisées pour étudier le système grammatical d'une langue.

Les sons du langage que la phonétique doit étudier possèdent un grand nombre de particularités acoustiques et articulatoires qui pour le phonéticien sont toutes importantes, car c'est seulement en considérant toutes ces particularités qu'il peut répondre d'une manière précise à la question que pose la prononciation du son dont il s'agit. Mais pour le phonologue la plupart de ces particularités sont tout à fait accessoires, car elles ne fonctionnent pas comme marques distinctives des mots. Aussi les sons du phonéticien et les unités du phonologue ne se recouvrent pas. Le phonologue ne doit envisager en fait de son que ce qui remplit une fonction déterminée dans la langue.

Cette insistance sur la fonction s'oppose d'une manière très tranchée au point de vue du phonéticien qui, comme on l'a expliqué ci-dessus, doit éviter soigneusement de considérer le sens de ce qui est dit (autrement dit le sens du signifiant). Cela empêche de classer la phonétique et la phonologie sous une même rubrique, bien que ces deux sciences s'occupent apparemment de choses semblables. Pour reprendre une comparaison frappante de R. Jakobson, le rapport existant entre la phonologie et la phonétique est le même que celui qui existe entre l'économie nationale et l'annuaire du commerce ou entre la science financière et la numismatique.

A côté de la définition de la phonétique comme science des sons de la parole, et de la phonologie comme science des sons de la langue, on en pourrait donner une autre selon laquelle la phonétique serait une étude [lurement phénoménologique des sons du langage, tandis que la phonologie serait une étude de la fonction linguistique de ces mêmes sons. Récemment Arvo Sotavalta dans son livre « Die Phonetik und ihre Beziehungen zu den Grenzwissenschaften » (Piibliraliones Insliluli Phonetici Universitatis Helsingforsiensis, n° 4 = Annales Academiae Scientiarum Fennicae XXXI, 3, Helsinki 1936), livre qui au reste mérite au plus haut point d'être lu, a cherché à prouver que cette définition (acceptée dès 1930 par la Réunion Phonologique de Prague et imprimée dans le « Projet d'une terminologie phonologiqup standardisée « TC.LP IV) serait la seule exacte. 11 accorde <iue la phonologie se meut exclusivement sur le domaine de la langue, mais croit que la liaison de la phonétique et de l'acte de parole ne serait pas si essentielle. » Le point de départ » de la phonétique

«est, il est vrai, pour ainsi dire concret, puisque c'est la parole humaine... Mais il en est ainsi en général de la recherche scientifique : le point de départ de la zoologie, ce sont les différents animaux, comme cehii de la botanique est constitué par les difTérentes plantes, etc. Néanmoins la connaissance et l'étude de ces divers objets n'est certes pas le but propre des sciences : celui-ci est plutôt constitué par les idées gêné aies qu'on atteint par ce moyen ». De même la phonétique chercherait elle aussi « avec la parole comme point de départ à saisir l'existence d'une idée plus générale que celle de «parole» : celle de « langue », elle étudierait « les hypothèses immédiates, la production, les premiers effets et la réception de la langue » et s'efforcerait « de parvenir à la connaissance complète des parties constitutives de la langue » (p. 34). Il y a là manifestement un malentendu dont l'origine réside en ce que Arvo Sotavalta prend comme termes de comparaison des sciences naturelles dans lesquelles il n'existe pas d'équivalent à l'opposition « langue-parole ». On ne peut produire et percevoir que des éléments de l'acte de parole. La langue n'est ni produite ni perçue : elle doit préexister puisque aussi bien celui qui parle que celui qui écoute s'y réfèrent. Ces « idées plus générales » auxquelles la phonétique parvient par l'observation des sons et des groupes phoniques prononcés d'une manière concrète et qu'on peut comparer aux espèces animales de la zoologie et aux esjièces de plantes de la botanique, ce sont les différentes classes de sons ou d'articulation ; toutefois la phonétique ne doit jamais s'occuper de leur fonction linguistique si elle veut rester une science purement phénoménologique. Ainsi la phonétique demeure toujours sur le terrain de l'acte de parole, tandis que la phonologie — comme Arvo Sotavalta l'accorde ■ — • reste toujours sur le terrain <le la langue. Les deux définitions se recouvrent réciproquement : la phonologie est l'étude des sons de la langue, la phonétique l'étude des sons de la parole ; en outre la phonologie s'occupe nécessairement de la fonction linguistique des sons du langage, la phonétique par contre du côté phénoménologique de ces sons, sans égard à leur fonction. Cette difTérence a sa cause dans le fait que la langue, en même temps qu'une institution sociale, est un monde de rapports, de fonctions et de valeurs, tandis que la parole est au contraire un monde de phénomènes empiriques. Les sciences naturelles comme la botanique et la zoologie ne présentent rien de ce genre et ne doivent donc pas être utilisées comme termes de compacaison. Mais on trouve un état de choses analogue tlans toutes les sciences sociales, dans la mesure où elles s'occupent de l'utilisation sociale d'objets matériels. Dans tous les cas de ce genre les institutions sociales en tant que telles doivent être soigneusement séparées des actes concrets par lesquels pour ainsi dire elles se réalisent et qui sans elles ne seraient pas possibles : l'institution doit être étudiée dans ses rapports et ses fonctions — ■ mais l'acte qui s'y réfère est à étudier du point de vue phénoménologique.

Il faut considérer comme tout à fait erronée la tentative de E. Otto* pour définir la phonologie comme une science des sons basée sur l'acoustique et la phonétique comme une science des sons basée sur l'organogénétique. Il est à remarquer que E. Otto rattache cette conception au point de vue tout à fait exact selon lequel la phonologie est l'étude des sons de la langue et la phonétique au contraire l'étude des sons de la parole. Mais E. Otto croit que pour la langue le côté acoustique et pour l'acte de parole au contraire le côté articulatoire des sons du langage sont ce qu'il y a de plus essentiel — - ce en quoi il a absolument tort. Arvo Sotavalta, dans son livre cité ci-dessus, a très bien ■distingué le domaine des différentes branches de la linguistifpie, de sorte que

(1) E. Otto, « Grundfragen der Linguistik », Indogcnn. Forsch. LU, 177 et ss.

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nous n'avons pas besoin d'entrer ici dans les détails. 11 suffira de remarquer qu'aussi bien le côté articulatoire que le côté acoustique des sons du langage sont des phénomènes naturels qui ne peuvent être étudiés qu'avec les méthodes des sciences naturelles : c'est pourquoi tous deux appartiennent au domaine de la phonétique : en effet les matériaux servant à étudier aussi bien le côté articulatoire qtie le côté acoustique des sons du langage ne peuvent être tirés que d'actes de parole concrets. Par contre les valeurs phoniques de la langue que la phonologie doit étudier sont des valeurs abstraites. Ces valeurs sont avant tout des rapports, des oppositions, etc., donc des choses tout à fait immatérielles qui ne peuvent être perçues et étudiées ni par l'ouïe ni par le toucher.

Distinguer soigneusement la phonologie et la phonétique est nécessaire en principe et réalisable dans la pratique- Cette distinction est dans l'intérêt des deux sciences. Mais naturellement cela ne doit pas empêcher que chacune des deux sciences fasse son profit des résultats obtenus par l'autre. Il faut seulement garder en cela la juste mesure, ce qui malheureusement n'arrive pas toujours.

Le courant sonore que le phonéticien étudie est un tout continu qui peut être morcelé à volonté en un grand nombre de parties. L'effort de certains phonéticiens pour délimiter à l'intérieur de ce tout continu des « sons du langage » repose sur des représentations phonologiques (par l'intermédiaire de l'image écrite). Comme il est difficile de parvenir dans la réalité à une délimitation des sons du langage, quelques phonéticiens distinguent des « sons fixes » et des « sons de transition » se trouvant entre les premiers : les « sons fixes »• qui correspondent aux éléments phonologiques sont décrits en détail, tandis que les « sons de transition » ne sont pas décrits d'ordinaire, car on les traite manifestement comme moins importants, ou même comme tout à fait dénués d'importance. Une telle classification des éléments du courant sonore ne peut être justifiée d'un point de vue purement phonétique et repose sur un transport incorrect de notions phonologiques dans le domaine de la phonétique. Pour les phonologues certains éléments du courant sonore sont réellement inexistants. Il en est ainsi non seulement pour les « sons de transition », mais encore pour diverses particularités et attributs des « sons fixes ». Le phonéticien au contraire ne peut pas adopter un tel point de vue : la seule chose non essentielle pour lui serait plutôt le sens de l'acte de parole, tandis que tous les éléments ou parties du courant sonore qu'est la parole humaine sont tous également pour lui importants et essentiels. Certes le phonéticien considérera toujours

certaines positions types des organes, ou les phénomènes acoustiques qui leur correspondent, comme des éléments fondamentaux et continuera à maintenir le principe consistant à décrire des formations sonores et articulatoires typiques, extraites du «continuum » phonique et articulatoire ; toutefois il ne peut en être ainsi qu'en phonétique élémentaire : on doit y adjoindre une autre partie où sera étudiée la structure d'ensembles phonétiques plus vastes. En outre il est tout naturel que dans la description de la structure phonique d'une langue, la phonétique ait quelque égard au système phonologique de cette langue, les oppositions phonologiques essentielles étant traitées plus en détail que celles qui ne le sont pas.

En ce qui concerne la phonologie, elle doit évidemment employer certaines notions phonétiques : on dira par ex. que l'opposition entre bruyantes^ sonores et sourdes est employée en russe pour distinguer des mots, mais dans le domaine de la phonologie les notions de « sonore », de « sourde », de « bruyante » sont en elles-mêmes phonétiques. Le début de toute description phonologique consiste à découvrir des oppositions phoniques existant dans la langue en question et y différenciant des significations : en somme l'inventaire phonétique de la langue doit servir de point de départ et fournir des matériaux. Bien entendu les stades plus avancés, plus élevés de la description phonologique : l'étude du système et celle des combinaisons, sont tout à fait indépendants de la phonétique.

Ainsi donc, malgré leur indépendance de principe, un certain contact entre phonologie et phonétique est nécessaire et inévitable. Mais ce sont seulement les débuts, les éléments des descriptions phonologiques et phonétiques qui doivent tenir compte les uns des autres, et même dans ces limites il faut se tenir à ce qui est absolument indispensable^.

(1) Note du Iraducieur: Les phonéticiens allemands et N. S. Troubetzkoy avec eux emploient souvent un seul terme : Geràuschlaul, pour désigner les occlusives et les fricatives. Je rends ce terme par « bruyante ».

(2) Sur les rapports entre la phonologie et la phonétique, voir Karl Bûhler, « Phonetik und Phonologie » [TCLP IV, 22 et ss.), Viggo Brôndal « Sound and Phonème » {Proceedings of ihe Second Inlernalional Congress of Phoneiic Sciences, 40 et ss.), J. Vachek, « Several Thoughts on Several Statements of the Phonème Theory » (American Speech X, 1935), ainsi que le travail mentionné ci-dessus de Arvo Sotavalta, « Die Phonetik und ihre Beziehung zu den Grenzwissenschaften » {Annales Academiae Scienliarum Fennicae XXXI, 3, Helsinki 1936).

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