Phonologie et Phonostylistique
Le langage humain supposant toujours à la fois un sujet parlant, un auditeur ^ou plusieurs) et un état de choses dont on s'entretient, il s'en suit que toute manifestation parlée a trois faces : elle est en même temps une préseniaiion (ou une expression) du sujet parlant \ isant à le caractériser, un appel à l'auditeur (ou aux auditeurs) visant à produire une certaine impression, et une représenîalion de l'état de choses, objet de l'entretien. C'est le grand mérite de K. Biihler d'avoir mis convenablement en lumière ce fait en apparence simple et malgré cela longtemps méconnue
Le schéma de K. Bùhler reste également valable pour le côté phonique du langage. Si nous entendons parler quelqu'un, nous écoutons qui parle, sur quel Ion il parle et ce qu'il dit. Il n'y a là à proprement parler qu'une unique impression linguistique. Mais nous la décomposons en ses parties constitutives, et cela toujours au point de vue des trois fonctions de la parole distinguées par Biihler : certaines particularités de la voix perçue sont interprétées par nous comme une expression, un symptôme du sujet parlant (par ex. son timbre de voix), certaines autres comme un moyen de provoquer chez l'auditeur des sentiments déterminés, et enfin d'autres encore comme des indices ser\'ant à faire reconnaître des mots de sens déterminés et les phrases composées avec ces mots. Xous projetons en quelque sorte les différentes particularités de la parole sur trois plans différents : le plan expressif, le plan appellatif et le plan représentatif.
On peut se demander si la phonologie doit étudier ces trois plans. Que le plan représentatif appartienne au domaine de la phonologie, cela est évident dès l'abord. Le contenu d'une phrase perçue ne peut être compris que si les mots dont elle est formée sont rapportés à des éléments lexicaux et grammaticaux de la langue, et la face signifiante de ces éléments consiste nécessairement en unités phonologiques. Moins évidente est l'appartenance à la phonologie du plan expressif et du plan appellatif. Au premier abord ces plans paraissent situés exclusivement sur le terrain de l'acte de parole et par conséquent ne pas relever de l'étude phono-
(i) Karl Bûhler, « Axiomatik der Spraohwissenschaft . (Kant-Studien XXXVIII) et Sprachtheorie . (lona, 1934;.
logique, mais seulement de l'étude phonétique. Toutefois, en y regardant de plus près, il apparaît que cette manière de voir est fausse. Parmi les impressions phoniques auxquelles nous reconnaissons la personne du sujet parlant et l'influence émotionnelle qu'il a l'intention d'exercer sur l'auditeur, il y en a qui pour être exactement comprises doivent être rapportées à des normes déterminées, établies dans la langue en question. Ces normes sont à considérer comme des valeurs linguistiques, elles appartiennent à la langue, et la phonologie doit par conséquent en traiter.
Dans les premiers travaux phonologiques le plan expressif et le plan appellatif furent peu étudiés. On avait tendance en général à surestimer le rôle de la phonétique en ces domaines^. Julius v. Laziczius fut le premier à signaler expressément l'insuffisance de ce point de vue. Comme la phonologie, à la différence de la phonétique, doit étudier les fonctions de la face phonique du langage humain, elle ne peut pas se limiter à la fonction représentative, mais doit étudier également, d'après Julius v. Laziczius, la fonction expressive et la fonction appellative de la voix parlée. En outre le phonologue hongrois insistait sur le fait que l'emploi des divers sons en fonction expressive ou appellative est tout aussi établi, tout aussi conventionnel que leur emploi pour différencier des significations : un procédé expressif ou appellatif qui remplit cette fonction dans une langue déterminée ne peut être transporté directement dans une autre langue^.
Il semble résulter des idées de Julius v, Laziczius qu'on doive créer deux nouvelles subdivisions de la phonologie : la phonologie expressive et la phonologie appellative. La création de ces subdivisions est certes entourée de grandes difficultés, avant tout à cause du manque de matériaux sur lesquels on puisse compter. Ce n'est en effet que très rarement
(1 Dans l'article de A. W. de Groots « Plionologie und Phonetik als Funktionswissenschaften » [TCLP IV, 116 ss., en part. 124 ss.), les rapports de la phonologie et de la phonétique avec les différents plans de la voix parlée étaient encore traités dans ce sens. Mais le grand mérite de A. W. de Groots fut d'avoir déjà développé la question.
(2) J. v. Laziczius, « Problème der Phonologie » dans Ungarische Jahrbùcher XV (1935) et Proceedings of Ihe Second Inlernalional Congress of PhoneUc Sciences (London 19351, 57; comp. du reste déjà L. Scerba, «O raznych stil'ach proiznosenija » dans Zapiski Neofilolog. obscestva pri SPBU. VIIl (1915), et R. Jakobson, « O 5esskom stiche » (Berlin 1923), 40 ss.
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qu'on trouve dans une description détaillée du système phonique d'une langue des indications sur les procédés expressifs et appellatifs usités dans cette langue. On peut tirer quelque chose des travaux sur l'art de la déclamation, mais comme ces travaux sont la plupart du temps faits dans un but purement pratique et ne font naturellement aucune différence entre parole et langue, ils ne peuvent évidemment être employés sans critique préalable. Après une critique un peu précise, il apparaît d'habitude que les matériaux présentés sont de faible valeur. Aussi dans l'état actuel de la recherche, il n'y a guère à dire sur la phonologie du plan expressif et du plan appellatif et l'on ne peut énoncer que quelques idées générales.
La fonction expressive de la parole humaine consiste à caractériser le sujet parlant. Tout ce qui dans le discours permet de caractériser le sujet parlant remplit une fonction expressive. Aussi les éléments chargés de cette fonction peuvent-ils être très divers : on peut reconnaître l'appartenance du sujet parlant à un type humain déterminé, ses particularités physiques et mentales, etc., à sa voix, à sa prononciation, à toute l'allure de son discours, y compris le choix des mots et la construction des phrases. Toutefois seul? nous intéressent les procédés expressifs phonologiques, c'est-à-dire les procédés expressifs appartenant à la face phonique de la langue considérée comme système conventionnel de signes.
Une grande partie des éléments phoniques symptomatiques du discours humain tombent donc de prime abord en dehors du cadre de notre étude. Avant tout il faut écarter ce qui est donné par la nature et ce qui dépend simplement de la psychologie. On peut reconnaître à la voix du sujet parlant non seulement son sexe et son âge, mais encore souvent son état de santé ; on peut même déterminer sans le voir s'il est gros ou maigre. ^lais tout cela n'a rien à faire avec la phonologie. Car bien qu'il s'agisse là d'indices perçus acoustiquement, ces indices n'appartiennent pas au système de signes, établi conventionnellement, d'une langue déterminée et gardent leur valeur de symptômes, même dans des actes vocaux extérieurs à la langue. La même remarque vaut pour beaucoup de particularités du langage humain d'où l'on peut tirer des conclusions caractéristiques. A la phonologie expressive appartiennent uniquement les procédés établis conventionnellement et caractérisant phoniquement un sujet parlant. La langue étant avant tout une institution sociale.
ne sont établis conventionnellement que les procédés phoniques qui caractérisent les sujets parlants comme appartenant à des types humains ou à des groupes déterminés, et qui sont essentiels pour la permanence de la communauté linguistique en question. Par ces procédés sont indiqués par ex. l'appartenance à un groupe d'âge déterminé, à une classe sociale, ou encore le sexe, le degré de culture, ou enfin la provenance locale du sujet parlant, toutes particularités essentielles pour la structure interne de la communauté linguistique, ainsi que pour le contenu et la forme de la conversation. Par contre la classification des hommes en gros et en maigres, en malades et en bien portants, en flegmatiques et en sanguins, etc., est sans importance pour la vie de la communauté linguistique se manifestant dans les différents types de conversation ; elle ne nécessite par conséquent aucune caractéristique linguistique (« glottique » au sens d'Otto Jespersen) conventionnelle : si ces traits du sujet parlant peuvent être devinés d'après le côté phonique de son langage, cette divination est un acte psychologique extérieur à la langue.
La phonologie expressive peut être comparée à l'étude du costume en ethnographie. La différence entre hommes gros et maigres, ou entre grands et petits est essentielle pour le tailleur qui doit réaliser pratiquement un costume déterminé. Mais du point de vue ethnographique ces différences sont tout à fait sans importance : seules importent les formes du costume établies conventionnellement. Les vêtements d'un homme désordonné sont sales et fripés ; chez un homme distrait tous les boutons ne sont pas toujours boutonnés — mais tous ces symptômes sont sans importance pour l'étude ethnographique du costume. Par contre l'ethnographie s'intéresse à des particularités encore plus petites : par ex. en quoi, selon la coutume existante, le costume de la femme mariée se distingue de celui de la jeune fille, etc. Les groupes humains qui sont caractérisés par des différences de vêtement importantes ethnographiquement sont souvent à peu près les mêmes qui sont distingués par des particularités linguistiques (« glottiques ») et spécialement par des particularités de phonologie expressive : les deux sexes, les classes d'âge, les classes ou les situations sociales, les classes de culture, les citadins et les paysans, et enfin les groupes locaux*.
Les détails dépendent, cela va de soi, de la structure sociale du peuple ou de la communauté linguistique en question. Dans les communautés linguistiques peu ou pas différenciées du point de vue social, ce sont surtout les différences d'âge
(1) Sur la fonction du costume, voir l'excellent travail de P. Bogatyrev, t Funkcie kroja na Moravskom Slovensku « {Spisij Nârodopisného Odboru Malice Slovenskej I, 1937J.
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et de sexe qui se manifestent dans la prononciation ou la réalisation de certains sons du langage. Dans le dialecte darkhat du mongol Tarticulation de toutes les voyelles postérieures et moyennes est, dans la prononciation des femmes, déplacée quelque peu vers l'avant, de sorte qu'à II. 0, a des hommes correspondent chez les femmes ù, ô, d, et qu'à ù. ô, d des hommes correspondent ii, ô. à chez les femmes. En outre, à la spirante x des hommes correspond dans la prononciation féminine l'occlusive k^. Au sujet des Tchouktches i^aujourd'hui « Louoravetlanes ») du Kamtchatka. \'l. Bogoraz rapporte qu'un son déterminé de leur langue est prononcé par les hommes adultes comme c' (c mouillé), et au contraire par les femmes et les enfants comme c ( = ts)"^. Dans la langue des Youkaguirs i aujourd'hui « Odoules ») du N,-E. sibérien, il existe d'après \ . Jochel'son certains sons qui sont prononcés par les hommes adultes et aptes à la chasse comme des palatales explosives /, d, par les enfants et les fenomes nubiles comme des afïriquées c, 3 (ts, dz), et par les vieillards comme des mouillées c', s' ^. Dans tous ces cas il s'agit de nomades ou de chasseurs (quelquefois de pécheurs) nomadisants chez qui les sexes (ou les sexes et les classes d'âge) forment des communautés très tranchées, et chez qui n'existe presque aucune autre division interne de la société. Toutefois des difïérences dans la prononciation des sexes et des groupes d'âge se présentent également chez des peuples ayant une structure sociale plus développée. Il est vrai que d'habitude chez ces peuples elles sont moins marquées. Ainsi par exemple il existe en russe une tendance générale à renforcer l'arrondissement du o accentué dans sa première partie et à affaiblir au contraire la fin de l'articulation, de sorte que la voyelle o sonne toujours comme une espèce de diphtongue avec un arrondissement des lèvres qui va en diminuant. Mais tandis que la difïérence entre le début et la fin du son o est très faible dans la prononciation normale des hommes, et même à peine perceptible, elle est beaucoup plus importante dans la prononciation des femmes, si bien que quelques femmes prononcent au lieu de o franchement ud (ce qui d'ailleurs fait déjà un peu vulgaire). La différence
(1) G. D. Sanzejev, " Darxatskij govor i fol'klor » (Leningrad, Akad. Nauk SSSR, 1931), 17.
(2) Dans Jazyki i pis'mennosV narodov Severa III, 13.
(3) Ibidem III, 158.
entre la prononciation masculine et la prononciation féminine n'existe ici que dans le degré de diphtongaison, mais si un homme prononce le o avec le degré d'arrondissement qui est normal pour la prononciation féminine, cette prononciation paraît aussitôt efféminée et al'fectée^. Par une observation précise, on peut découvrir de fines différences conventionnelles de ce genre entre les prononciations masculines et féminines dans presque toutes les langues, et une description détaillée du système phonologique d'une langue doit en tenir compte. Quant aux différences conventionnelles entre la prononciation des différents groupes d'âge, elles existent aussi dans la plupart des langues et sont souvent expressément mentionnées par les observateurs. Mais on doit se garder de confondre les différences conventionnelles avec celles dont l'origine est naturelle. Si les enfants, dans certaines communautés linguistiques, remplacent certains sons par d'autres, il ne s'agit nullement là d'un fait de phonétique expressive, puisqu'ils acquièrent avec le temps la prononciation correcte de ces sons (il en est ainsi dans tous les cas de fautes pathologiques de langage). Il y a au contraire phénomène de phonologie expressive quand un enfant peut très bien copier la prononciation des adultes, mais qu'il l'évite intentionnellement, ou quand un jeune homme évite exprès la prononciation des gens âgés, qui ne lui offrirait en général aucune difficulté, pour ne pas paraître démodé et ridicule. Parfois, il s'agit là de nuances très fines, de nuances d'intonation, etc.
Dans les communautés linguistiques fortement différenciées, ces distinctions sont très marquées dans les prononciations qui reposent sur une structure provinciale, professionnelle ou culturelle de la société. Elles existent non seulement dans les langues de l'Inde où elles sont basées sur les castes (en tamoul par ex. un seul et même phonème doit être prononcé c ou s suivant la caste du sujet parlant), mais aussi dans d'autres parties du monde. La langue courante de Vienne sonne dans la bouche d'un fonctionnaire de ministère tout autrement que dans la bouche d'un vendeur de magasin. Dans la Russie prérévolutionnaire les membres du clergé
(1) Ce qui prouve que ce détail de prononciation n'est en aucune façon conditionné physiologiquement, mais qu'il est purement conventionnel, c'est entre autres le fait qu'il n'apparaît nettement chez certaines femmes que dans le discours affecté par coquetterie, c'est-à-dire quand elles accentuent leur féminité.
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se distinguaient par la prononciation spirante du g (comme y), même s'ils parlaient en général la langue littéraire la plus pure ; il existait une prononciation particulièrement « noble » et une prononciation « commerçante » du russe littéraire. Une opposition entre la prononciation des villes et la prononciation des campagnes existe dans toutes les langues, de même qu'entre la prononciation des gens de haute culture et la prononciation des ignorants. Il existe très souvent une prononciation « mondaine », caractérisée par une articulation nonchalante, qui est propre aux dandys et aux snobs de toute sorte.
Dans toutes les langues, il existe aussi des différences locales dans la prononciation : c'est à ces différences que les gens reconnaissent souvent sur un marché campagnard de quel village provient le sujet parlant. Chez des sujets de haute culture parlant une langue littéraire normalisée, il est impossible, en se basant sur la prononciation, d'indiquer d'une façon aussi précise le lieu d'origine, mais à des traits généraux on peut deviner, même chez de tels sujets parlants, de quelle partie du domaine linguistique ils proviennent.
Les procédés expressifs, phoniques et conventionnels, n'indiquent pas toujours ce que le sujet parlant est en réalité, mais ce qu'il veut paraître à un instant donné. Chez beaucoup de peuples la prononciation qu'on emploie dans le discours public est tout à fait distincte de celle qu'on utilise dans les conversations normales. Il y a de nombreux signes qui caractérisent une prononciation doucereuse, dévotieuse et cajolante. De même le parler gazouillant et affectant la naïveté qu'emploient certaines dames présente une série de marques phoniques conventionnelles, etc. Tous les procédés phonologiques expressifs qui, dans une communauté linguistique, servent à caractériser un groupe déterminé de sujets parlants forment un système, et leur ensemble peut être considéré comme le style expressif du groupe de sujets en question. Un sujet parlant n'a pas besoin d'employer toujours le même style expressif : il se sert tantôt de l'un, tantôt de l'autre, selon le contenu de la conversation, selon le caractère de l'auditeur, et, en bref, conformément aux usages en vigueur dans la communauté linguistique dont il fait partie.
Une espèce particulière de procédés expressifs phonologiques est constituée par des « équivalents phoniques permis ». Dans chaque langue, il existe, à côté des sons
normaux qui sont utilisés par tous les sujets parlants « moyens » et normaux, d'autres sons qui ne sont employés que par quelques sujets parlants comme substituts de certains sons normaux vis-à-vis desquels ils éprouvent de la répugnance. Cette «répugnance» repose, tantôt sur une faute de langage particulièrement développée, tantôt sur une sorte de mode, etc. La diiîérence entre le «son de remplacement » et le « son normal » peut être plus ou moins importante. Souvent (par ex. dans les différents remplaçants de r qui existent dans beaucoup de langues européennes) elle frappe n'importe quel observateur, mais souvent aussi sa perception réclame une oreille bien exercée. Il est essentiel que ces « sons de remplacement » soient permis par la communauté linguistique, c'est-à-dire qu'ils ne subissent aucune concurrence et qu'ils puissent exister à côté des sons normaux. Dans la mesure où des sujets parlants isolés s'approprient ces sons de remplacement et les emploient toujours ou presque toujours, ces sons deviennent des procédés expressifs personnels pour ces sujets parlants.
Outre les procédés purement expressifs, il en est d'autres qui remplissent en plus une fonction représentative spéciale. Souvent la prononciation d'un groupe de sujets parlants se distingue de la prononciation habituelle par le fait qu'elle néglige une opposition phonique distinguant des significa-, tions (donc de valeur représentative) ou qu'à l'inverse elle présente une telle opposition là où la prononciation des autres groupes de sujets parlants l'ignore. Qu'on pense par ex. à la non-observation, caractéristique pour une certaine partie du domaine allemand, de l'opposition entre ténues et moyennes (même chez des sujets parlant la langue littéraire) ; à la confusion typique chez les habitants de Marseille de s et de s, ainsi que de i et de z; à la distinction entre a et 0 inaccentués, qui dans la Russie prérévolutionnaire caractérisait la prononciation de la vieille génération de popes, distinction particulièrement sensible dans les régions moyennes et méridionales du grand-russien où les autres couches sociales ne distinguaient plus o et a inaccentués, etc. Au point de vue de la fonction représentative, il existe, dans des cas de ce genre divers systèmes phonologiques (ou phonétiques) dialectaux et du point de vue expressif diverses formes expressives des mêmes systèmes. Toujours est-il qu'on doit séparer soigneusement les cas de ce genre des autres cas où la caractérisation des divers groupes
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humains, sociaux ou locaux, se fait seulement par la prononciation des mêmes phonèmes et non par la distinction d'un plus ou moins grand nombre de phonèmes.
Des procédés phonologiques expressifs il faut distinguer les procédés^ phonologiques d'appel ou de déclenchement. Ces derniers servent à provoquer, à « déclencher » certains sentiments chez Tauditeur. Ces sentiments sont souvent, à ce qu'il prétend, éprouvés par le sujet parlant lui-même, mais l'essentiel est que l'auditeur en soit atteint. Que le sujet parlant éprouve réellement ces sentiments ou qu'il ne les feigne qu'artificiellement, cela revient au même : l'intention du sujet parlant n'est pas de manifester ses sentiments personnels, mais de provoquer ces sentiments (ou d'autres correspondants) chez l'auditeur.
Par conséquent les procédés phonologiques d'appel doivent être à leur tour soigneusement distingués des expressions naturelles du sentiment, même si celles-ci sont artificiellement feintes. Que le sujet parlant bégaye sous l'effet de l'angoisse ou de l'émotion (feinte ou réelle) ou qu'il interrompe son discours par des sanglots, cela n'a rien à faire avec la phonologie. En effet, il s'agit là de symptômes qui surviennent même dans une manifestation extra-linguistique. Par contre des phénomènes comme l'allongement de la consonne et de la voyelle dans le mot allemand schschôôn ! («admirable !»), prononcé avec extase, est évidemment un phénomène linguistique (glottique) : d'abord parce qu'il ne peut être observé que dans des manifestations linguistiques et non extra-linguistiques, ensuite parce qu'il possède une fonction déterminée et enfin parce qu'il est conventionnel comme tous les autres procédés linguistiques pourvus de fonction. Il appartient donc au domaine de la phonologie d'appel, puisqu'il s'agit de provoquer un sentiment déterminé chez l'auditeur.
Dans l'état actuel de la recherche il est difficile de dire quelles méthodes doit suivre la « phonologie appellative ». Théoriquement on devrait établir pour chaque langue un inventaire complet de tous les procédés phonologiques d'appel, c'est-à-dire de tous les procédés conventionnels qui servent à provoquer des sentiments et des émotions. Mais on ne sait pas toujours clairement si l'on a afïaire à un unique procédé appellatif. ni comment ces procédés appellatifs doivent être délimités les uns par rapport aux autres. La distinction entre langue et parole est ici particulièrement
difficile et épineuse. Nous avons déjà mentionné ci-dessus l'allongement de la voyelle accentuée et de la consonne immédiatement prétonique en allemand. Comme exemple nous avons donné schschôôn! («admirable ! ») prononcé avec ravissement. Mais le même procédé peut également être employé pour déclencher d'autres émotions : schschôôn! peut être prononcé non seulement avec ravissement, mais aussi avec ironie, schschaamlos (« impudent ») avec indignation, lliieber Freund (« cher ami ») avec enthousiasme, avec ironie, avec indignation, sur un ton persuasif, avec regret ou pitié, etc., et chaque fois avec une autre nuance d'intonation. Mais on se demandera comment ces diverses nuances d'intonation doivent être traitées. Appartiennent-elles toutes également à la phonologie d'appel, et en général à la langue ? Ou bien appartiennent-elles seulement à l'acte de parole ? Sont-elles en général réellement conventionnelles ? Des intonations d'origine émotionnelle apparaissent aussi très souvent dans des expressions extralinguistiques (dans des cris indéterminés et inarticulés), de sorte que les émotions concrètes qu'elles doivent provoquer peuvent se reconnaître tout à fait nettement. A ce qu'il semble, ces intonations extralinguistiques qui provoquent des émotions présentent la même structure de hauteur et d'intensité que les mots ayant la même nuance émotionnelle ; d'ailleurs cela n'a encore jamais été étudié d'une façon tout à fait précise. On peut également établir que beaucoup de ces intonations ont la même signification dans les langues du monde les plus éloignées^. Par contre l'allongement de la voyelle accentuée et de la consonne précédente suppose l'existence de voyelles et de consonnes, ainsi que de syllabes accentuées et inaccentuées ; il est donc par son essence même exclusivement lié à des manifestations purement linguistiques et ne vaut que pour des langues déterminées. A ce qu'il semble la plupart des procédés phonologiques d'appel sont ainsi constitués : ils ne possèdent en eux-mêmes rien qui ait un rapport direct avec le déclenchement d'une émotion déterminée, mais ils rendent possible le déclenchement de beaucoup d'émotions différentes, dont le choix dépend de la situation au moment
(1) Du moins les Européens comprennent les sentiments qu'un bon acteur japonais veut «exprimer», même s'ils ne comprennent aucun mot de son discours, et cela non seulement par la mimique, mais aussi partiellement par la cadence.
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OÙ l'on parle et qui sont provoquées par une foule innombrable de manifestations vocales, variées et non conventionnelles. La tâche de la phonologie d'appel ne consiste pas à réunir, à décrire et à classer systématiquement ces manifestations émotionnelles de la voix, non plus qu'à les attribuer à des émotions concrètes et déterminées, mais seulement à établir les marques phoniques conventionnelles qui, après élimination des dites manifestations vocales, distinguent un discours nuancé d'émotion d'un discours calme et neutre au point de vue émotionnel. Ainsi on peut dire que l'hyperallongement des voyelles longues accentuées et des consonnes prétoniques en allemand, l'allongement des consonnes initiales et des voyelles finales de phrase en tchèque, l'allongement des voyelles brèves (avec conservation de leur qualité de voyelles ouvertes, non tendues) en hongrois, l'allongement de la première consonne du mot (« accent d'insistance ») en français, etc., sont des signes du discours émotionnel, c'està-dire des procédés phonologiques d'appel. En effet, ces particularités n'apparaissent dans les langues en question que dans le déclenchement émotionnel et ne sont pas admises dans le discours calme, neutre au point de vue émotionnel. De plus elles sont évidemment conventionnelles, en opposition par exemple avec l'intonation d'efïroi qui est pour ainsi dire tout à fait internationale, quoique dans chaque langue elle ne puisse être employée que dans des mots déjà pourvus de marques appellatives conventionnelles (comme par exemple en allemand l'allongement des consonnes prétoniques) ^.
Il n'est pas toujours facile de distinguer les procédés d'appel des procédés expressifs. Parfois des styles expressifs se distinguent par la mise en relief de la fonction d'appel, et d'autres par sa réduction. Que l'on compare par exemple le discours exagérément teinté d'affectivité d'une dame affectée et le discours solennellement flegmatique d'un vieux et important dignitaire. Certes ces deux styles expressifs ont leurs caractères spécifiques propres, situés exclusivement sur le domaine de la phonologie expressive. Mais à ces
(1) Aussi les procédés d'appel établis conventionnellement doivent-ils être dans chaque langue soigneusement séparés des expressions affectives spontanées. Dans la dissertation d'Élise Richter parue récemment et si pleine de choses : « Das psychische Gcschehen und die Artikulation • {Archives Néerlandaises de Phonétique Expérimentale XIII, i9.'^7) ces points de vue ne sont malheureusement pas distingués.
caractéristijues s'associe également le mode d'emploi des procédés appellatifs. La tâche des futures recherches consistera là distinguer soigneusement la fonction expressive et la fonction d'appel à l'intérieur des différents styles de discours. Pour l'instant ce n'est pas encore possible. On doit au préalable rassembler des matériaux, et cela dans les langues les plus diverses possibles.
En tout cas il n'est pas admissible de renoncer à la possibilité de distinguer les procédés expressifs des procédés d'appel comme le fait J. v. Laziczius dans son article mentionné ci-dessus. J. v. Laziczius veut distinguer dans la face phonique de la langue trois sortes d'éléments : les phonèmes, auxquels Oi'hoient les trois fonctions (expressive, appellative et représentative), les emphatiques qui ne possèdent pas de fonction représentative, mais qui ont une fonction expressive et une fonction d'appel, et enfin les variantes qui ne remplissent d'après lui qu'une fonction expressive. Par n emphatiques » J. v. Laziczius entend tout ce que nous réunissons sous le titre de procédés d'appel et de procédés expressifs. Plus nous apprécions le service rendu par J. V. Laziczius en indiquant la nécessité d'étudier phonologiquement les trois fonctions de Bûhler, moins nous pouvons admettre son idée d'établir ime distinction entre "phonème», «emphatique» et «variante». Dans l'acte de parole concret, ces fonctions sont toutes trois liées entre elles et intimement unies. Mais l'auditeur analyse ce complexe en ses parties constitutives, dont chacune n'a qu'une imique fonction : chacun de ces éléments fonctionnels est rapporté à un élément correspondant de la langue et identifié avec lui. J. V. Laziczius invoque comme exemple le mot hongrois ember « homme ». Supposons que ce mot soit prononcé « sur un ton de réprobation » par un élégant mondain : les cinq phonèmes (e, m, b, s, r) servent ici exclusivement à distinguer le mot et aucvm d'eux ne peut être remplacé par un autre sans rendre le mot méconnaissable ou sans changer sa signification ; l'allongement emphatique du £ initial est un procédé d'appel qui est lié au « ton de réprobation » et dont l'absence changerait le contenu émotionnel (c'est-à-dire le « contenu appellatif ») de ce qui est dit, car alors le mot devrait être émis sur un ton tout à fait neutre ; enfin une imprécision caractéristique en matière d'aperture vocalique, la négligence dans l'articulation des consonnes et le r uvulaire sont des procédés expressifs auxquels on reconnaît un dandy. On peut analyser fonctionnellement de cette manière n'importe quelle manifestation parlée. S'il est souvent plus facile d'abstraire les phonèmes des propriétés phoniques ayant des fonctions expressives et de déclenchement que de distinguer entre les procédés d'appel et les procédés expressifs, ce n'est cependant pas une raison pour renoncer à cette distinction^.
Aussi nous insistons pour une stricte distinction des procédés expressifs et des procédés d'appel. En conséquence on doit créer, comme il a été dit, deux branches distinctes de la
(1) Sur la structure phonique particulière des mots qui n'ont aucune fonction représentative, mais seulement une fonction d'appel et une fonction expressive (interjections, mots de commandement pour les animaux, etc.), voir pp. 246 et 276.
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phonologie dont l'une aurait à traiter des procédés expressifs et l'autre des procédés d'appel, la troisième branche étant cette partie de la phonologie qui s'occupe des procédés représentatifs et qui était presque exclusivement étudiée dans les travaux de l'école phonologique avant l'article de J. v. Laziczius mentionné ci-dessus. Mais si l'on compare entre elles ces trois branches, on est avant tout frappé de leur disproportion. La «phonologie représentative» embrasse un domaine colossal, tandis que chacune des deux autres branches ci-dessus indiquées de la phonologie n'a pour objet que de petits groupes de faits. En outre la phonologie expressive et la phonologie d'appel présentent certains traits communs qui les distinguent de la « phonologie représentative ». Le problème de la distinction entre ce qui est naturel et ce qui est conventionnel n'existe à proprement parler que dans la phonologie expressive et appellative, tandis qu'elle ne joue aucun rôle dans la phonologie représentative. On peut considérer comme procédés phoniques représentatifs et naturels tout au plus certaines imitations vocales directes (dans la mesure où elles ne consistent pas en sons normaux du langage). Toutefois de telles imitations vocales (pour autant qu'elles sont réellement non conventionnelles, et seulement naturelles) tombent en général hors du cadre de la langue. Si quelqu'un raconte une aventure de chasse et que pour rendre vivant son récit, il imite quelque cri d'animal ou tout autre bruit naturel, il doit à cet endroit interrompre son récit : le son naturel imité est alors un corps étranger qui se trouve en dehors du discours représentatif normal^. Il en va tout autrement sur le plan expressif et sur le plan appellatif du langage : ici le conventionnel et le naturel sont entremêlés ; les allongements conventionnels de voyelles ou de consonnes ayant une valeur d'appel n'apparaissent qu'en liaison avec un ton émotionnel déterminé, de provenance naturelle ; les prononciations particulières de certains sons qui dans quelques langues sont prescrites aux femmes apparaissent toujours en liaison avec la voix féminine conditionnée physiologiquement. On peut dire que le nombre des
(1) Cela ne s'applique naturellement pas aux imitations conventionnelles qui présentent souvent assez peu de ressemblance avec le bruit naturel qu'elles imitent (par ex. pouf!, cocorico!) et qui souvent sont incorporées au système grammatical de telle sorte qu'elles peuvent être employées sans aucune interruption du discours. Voir J. M. Kofinek, « Studie z oblasti onomatopoje » {Prdce z vëdeckych ùslavù XXXVI, Praha 1934).
procédés expressifs et appellatifs conventionnels est toujours plus petit que celui des procédés naturels. Tandis que la «phonologie représentative» étudie l'ensemble des procédés phoniques à valeur représentative qui figurent dans le langage, les deux autres branches déjà mentionnées de la phonologie ne traiteraient qu'une petite partie des procédés phoniques d'expression et d'appel. On peut donc se demander d'une part si les trois branches susdites de la phonologie peuvent être considérées réellement comme ayant même importance et comme étant égales entre elles, et d'autre part si la distinction entre les procédés conventionnels d'expression et d'appel, de même que l'incorporation de cette distinction dans le domaine de la phonologie est bien opportune.
Ces difficultés peuvent être résolues au mieux si l'on attribue l'étude des procédés phoniques d'expression et d'appel à une branche scientifique particulière, à savoir la phonosiylistique. On pourrait la subdiviser d'une part en stylistique expressive et en stylistique appellative, et d'autre part en stylistique phonétique et en stylistique phonologique. Si dans la description phonologique d'une langue on doit étudier la stylistique phonologique (aussi bien au point de vue de la fonction expressive qu'à celui de la fonction d'appel), la tâche propre de cette description doit toutefois rester l'étude phonologique du '( plan représentatif )). La phonologie n'a donc pas à être subdivisée en phonologie expressive, appellative et représentative. Le nom de « phonologie » peut comme auparavant être réservé à l'étude de la face phonique de la langue, de valeur représentative, tandis que l'étude des éléments de la face phonique de la langue, de valeur expressive et de valeur appellative, sera faite par la « stylistique phonologique », qui de son côté ne serait qu'une partie de la « phonostylistique ».
Remarques préliminaires
On a dit ci-dessus que, dans la perception de la parole humaine, les diverses particularités des impressions phoniques étaient projetées pour ainsi dire sur trois plans différents : le plan expressif, le plan d'appel et le plan représentatif, de sorte que l'attention de l'auditeur peut se concentrer sur chacun de ces trois plans à l'exclusion des deux autres. Les impressions phoniques situées sur le plan représentatif peuvent donc être perçues et considérées tout à fait indépendamment du plan expressif et du plan d'appel. Mais on ne doit pas croire que toutes les impressions phoniques situées sur le plan représentatif remplissent la même fonction. Certes toutes servent à indiquer la signification intellectuelle de la phrase émise, c'est-à-dire que toutes se rapportent à de* valeurs de la langue pourvues d'une signification intellectuelle déterminée. Néanmoins sur ce terrain trois fonctions différentes peuvent être nettement distinguées. Certaines particularités phoniques possèdent une fonction culminative, c'est-à-dire qu'elles indiquent combien d'« unités » ( = mots ou groupes de mots) sont contenues dans la phrase en question : tel est par exemple le rôle de l'accent principal du mot en allemand. D'autres particularités phoniques remplissent une fonction délimitative, en marquant la limite entre deux « unités » ( = groupes de mots étroitement liés, mots, morphèmes) : tel est par exemple le rôle en allemand de l'attaque vocalique dure. Enfin d'autres particularités phoniques remplissent une fonction distinctive en différenciant les unes des autres les diverses unités pourvues de signification : par exemple en allemand Lisl « ruse » — Mist « ordure » — Mast « mât » — Macht « force ». Chaque unité linguistique doit contenir des particularités phoniques à fonction distinctive, autrement elle ne pourrait être différenciée des autres
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unités linguistiques. En outre, la différenciation des diverses unités linguistiques se fait exclusivement par des particularités phoniques à fonction distinctive. Par contre les particularités phoniques à fonction délimitative et à fonction culminative ne sont pas indispensables aux unités linguistiques. Il y a des phrases dans lesquelles la délimitation des différents mots n'est obtenue par aucune particularité phonique spéciale et beaucoup de mots sont employés dans des phrases sans posséder expressément un sommet. La possibilité d'une pause entre les différents mots d'une phrase existe toujours et les particularités phoniques à fonction délimitative ou à fonction culminative servent en quelque sorte de substituts à ces pauses. Ainsi ces deux fonctions restent toujours et seulement des expédients commodes,, tandis que la fonction distinctive est non pas simplement commode, mais inconditionnellement nécessaire et indispensable pour la compréhension. Il s'en suit que parmi les trois fonctions phoniques qu'on peut distinguer à l'intérieur du plan représentatif, la fonction distinctive est de loin la plus importante.
La phonologie synchronique ou descriptive peut être divisée en trois parties principales, correspondant aux troisfonctions phoniques déjà mentionnées qui se présentent à l'intérieur du plan représentatif. En outre, il va de soi que la section qui doit traiter de la fonction distinctive doit être beaucoup plus étendue que les deux autres sections consacrées aux fonctions culminative^ et délimitative.
(1) Noie du Iraducleiir : En fait les « Principes de Plionologie » ne contiennent aucune section consacrée à la fonction culminative. Il n'est question decette fonction qu'à propos de l'accent de mot, pp. 221-231.
DIACRITIQUE