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JAKOBSON

Bi = B. Le plus souvent A et I^ sont des ^'arianles conibinat cire s.

Une variation combinatoire aboutit à une disjonction : (Ex. 16) En letton k, g sont devenus c, 3 devant les voyelles antérieures. Les sons A: et c (ou g et 3) étaient des variantes combinatoires d'un seul et même phonème ; après le passage de la diphtongue ai à i dans les syllabes finales, k est devenu possible dans les mêmes positions où c apparaît, c'est-à-dire que /V et c sont devenus des phonèmes disjoints^.

Une variation combinatoire aboutit à une paire corrélative (il se forme une nouvelle corrélation) :

(Ex. 17) Dans les dialectes lettons les consonnes dentales se sont palatalisées devant les voyelles antérieures. C'étaient des variantes combinatoires des phonèmes dentaux, mais étant donné qu'en certaines conditions les voyelles inaccentuées sont tombées, il s'est constitué une opposition phonologique entre les consonnes palatalisées qui les précédaient et les consonnes non palatalisées correspondantes. Ainsi s'est formée dans ces dialectes une corrélation de mouillure des consonnes^.

Une variation combinatoire aboutit à une paire de phonèmes corrélatifs (la corrélation existait déjà) :

(Ex. 18) En polabe ancien le phonème x était représenté devant certaines voyelles par une spirante sourde vélaire x, et devant les autres voyelles par une spirante sourde palatale x. C'étaient deux variantes combinatoires : elles se sont changées en deux phonèmes autonomes lorsque les voyelles faibles moyennes et basses se sont confondues en a et qu'il s'est produit des différenciations de mots comme fém. sauxd — neutre saiixa. La paire x : x a. été incorporée à la corrélation de mouillure qui existait déjà en polabe^.

11 y a aussi des exemples de phonologisation dans lesquels le rapport A : B est celui de variantes stylistiques. Ces variantes peuvent peu à peu se lexicaliser, c'est-à-dire que la variante affective du phonème peut être fixée par des mots qui sont la plupart du temps prononcés avec une nuance émotionnelle : ces mots forment une couche stylistique parti-

(1) Voir J. Endzelin, Leltische Graminatik, Hcidelberg, 1923, § 89.

(2) Voir J. Endzelin, ibid., § 90.

(3) N. Troubetzkoy, Polabische Slndien, Wien, 1929, pp. 91 et suiv., 38 et suiv., 123.

PHiNCU'ES ni: I'Honoi.ogik historique 323

culière dans le vorabulaire de la lanf^ue dont il s'agit. Ensuite le caraclère aifectif s'eiî'ace peu à peu dans une partie de ces mol s : la variante correspondante du phonème perd son fomlemenl émoiionnel et est sentie <-omme un phonème part icu lie f :

(Ex. 19) Meillct note dans le vocabulaire latin l'introduction caractéristique d'un phénomène expressif, à savoir la gémination des consonnes. Les consonnes géminées, qui étaient étrangères au vocabulaire intellectuel de l'indoeuropéen, représentent un phénomène habituel à l'intérieur des mots à nuance affective. Elles furent fixées par ces mots, et quand ils eurent perdu leur valeur sentimentale et se furent neutralisés, les consonnes géminées furent conservées comme phonèmes particuliers^.

De semblables exemples où une variante émotionnelle d'un phonème se transforme en un phonème indépendant sont relativement rares, mais une autre série de phénomènes qui trouve un emploi étendu lui est apparentée. Lorsque la langue emprunte des mots étrangers, elle les accommode partiellement à son système de phonèmes et garde partiellement les phonèmes de la langue étrangère. Des mots ayant de tels phonèmes sont encore sentis comme des mots étrangers, comme une couche stylistique particulière. Mais ces mots commencent parfois à entrer dans le vocabulaire général et la langue s'enrichit ainsi de nouveaux phonèmes, dont le caractère étranger n'est plus senti. Les phonèmes étrangers que la langue s'approprie le plus aisément sont ceux qui s'incorporent dans les corrélations déjà existantes.

(Ex. 20) Le russe comme les autres langues slaves a emprunté un nombre considérable de mots étrangers contenant le phonème /. Dans les cas où existe une tendance à russifier complètement le mot emprunté ayant un /, ce / a été remplacé par xv, x ou p. F était un indice du caractère étranger et parfois il a été introduit par le peuple dans des mots d'emprunts où il ne devrait avoir aucune place, par ex. hnfdrka au lieu de kuxàrka «cuisinière », etc. Mais peu à peu une partie des mots qui ont gardé / se sont assimilés aux mots russes indigènes [funàr', lif. filin, Fédja, etc.) et l'archi-

(1) Esquisse d'une histoire de la langue laline, Paris, 1928, p. 166 et suiv,

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phonème russe fondamental nouveaux phonèmes :

s'est enrichi de deux

A côté de la déphonologisation et de la phonologisation il existe encore un groupe de mutations phonologiques, à savoir la rephonologisation (ou revalorisation phonologique) : la transformation d'une différence phonologique en une différence phonologique hétérogène qui se trouve vis-à-vis du système phonologique dans un autre rapport que la première. A et B de même que Ai et Bj s'opposent phonologiquement, mais la structure phonologique de ces oppositions est différente. Dans cette réorganisation de la structure phonologique réside la principale différence entre la rephonologisation et les cas cités ci-dessus de changements phoniques extraphonologiques (ex. 5. 6).

Il y a trois types de rephonologisation : I) La transformation d'une paire de phonèmes corrélatifs en une disjonction ; H) La transformation d'une disjonction en une paire de phonèmes corrélatifs ; III) La transformation d'une paire appartenant à une corrélation en une paire appartenant à une autre corrélation. On doit toujours considérer s'il s'agit du sort d'une seule paire de phonèmes corrélatifs (a) ou de la corrélation en tant que telle (b).

I a. Une paire de phonèmes corrélatifs aboutit à une disjonction (la corrélation est maintenue) :

(Ex. 21) En polonais ancien le r' mouillé est passé à une chuintante r. Les autres paires de la corrélation de mouillure ont été conservées.

(Ex. 22) Dans les aires méridionales des langues slaves du Nord-Ouest et de l'Est g est devenu une spirante y de même point d'articulation et son rapport avec k qui était celui d'une paire corrélative est devenu celui d'une disjonction.

I b. Une paire de phonèmes corrélatifs aboutit à une disjonction (la corrélation est supprimée) :

PRINCIPES mi PHO.N'OLOGIE HISTORIQUE 325

(Ex. 23) En italique bh est passé à /, et de même chacune des autres occlusives aspirées s'est changée en une spirante simple, puis toutes ces résultantes se sont confondues en /, sauf X qui aboutit à h.

(Ex. 24) En tchèque ancien la corrélation de mouillure des consonnes a été supprimée. Les mouillées s', z' ont perdu leur mouillure, la même chose est arrivée en certaines conditions aux labiales mouillées, qui en d'autres conditions se sont changées en des groupes «labiale non mouillée +j ». Les oppositions entre les phonèmes t, d, n et les phonèmes mouillés correspondants ont été rephonologisées : ces oppositions de phonèmes corrélatifs se changent en différences de localisation disjointes entre les consonnes apicales et palatales (comp. R. Jakobson, Vber die phonologischen Sprachbiinde, TCLP IV, p. 236).

U a. Une disjonction aboutit à une paire de phonèmes corrélatifs (la corrélation existait déjà auparavant) :

(Ex. 25) La palatale indo-européenne g aboutit en vieuxslave à z, c'est-à-dire est devenue le correspondant sonore du phonème s.

(Ex. 26) Le passage de g à y qui est propre à une partie des langues slaves (comp. l'exemple 22) fournit au phonème a;, qui était disjoint par rapport à g, un correspondant sonore.

Je ne connais d'exemples ni de la création d'une nouvelle corrélation par une rephonologisation d'une paire disjointe (II b) ni de cas dans lesquels une paire de phonèmes corrélatifs se sépare d'une corrélation existante et s'annexe à une autre corrélation, c'est-à-dire modifie sa marque de différenciation (III a).

III b. Une corrélation se change en une autre corrélation. Les formes des mutations de ce genre sont très variées :

(Ex. 27) D'après la description de Meillet, tout un faisceau de rephonologisations a modifié les corrélations des consonnes arméniennes^. L'opposition indo-européenne entre consonnes sonores aspirées et non aspirées a abouti à une opposition entre sonores et sourdes, les sonores aspirées aboutissant à des sonores simples et les anciennes sonores simples à des sourdes. L'opposition indo-européenne entre sourdes simples

(1) Voir A. Meillet, Esquisse d'une grammaire comparée de C arménien classique, Vienne, 1903, p. 7 et suiv. et Les dialectes indo-européens, Paris, 1922, chap. X, XI, XIII.

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et aspirées a été remplacée par une difïérenciation des sourdes aspirées en fortes et en faibles : les sourdes aspirées fortes provenant des sourdes aspirées, les sourdes aspirées faibles provenant des sourdes simples. Il est caractéristique que la série marquée de la corrélation d'expiration (consonnes aspirées) ait été remplacée par les séries marquées de nouvelles corrélations (à savoir les consonnes sonores et fortes).

(Ex. 28) Il y a des dialectes polonais dans lesquels a et à s'opposent l'un à l'autre et il y a d'autres dialectes polonais dans lesquels cette opposition est remplacée par une autre, à savoir à-a^. Cette modification d"ime seule paire de phonèmes corrélatifs siornifie un changement dans la particularité différenciât i\e de la corrélation tout entière : dans le premier cas il existe une corrélation de voyelles arrondies et nonarrondies, dans le second cas une corrélation de voyelles postérieures et antérieures 'eomp. R. Jakobson, Vber die phonologi!<chcn Blinde. TCLP. l\ . p. 235). Toutes les autres oppositions de la corrélation répondent aux deux interprétations : e-o. e-o. i-u. Dans ces paires un des termes s'oppose phonétiquement à l'autre, comme une voyelle non-arrondie à une voyelle arrondie, et en même temps comme une ^'oyelle antérieure à une voyelle postérieure^.

Il faut séparer des rephonologisations dont il vient d'être question les cas de fusion de deux corrélations existantes, c'est-à-dire les cas où toutes les paires existantes d'une corrélation finissent par coïncider avec les paires existantes d'une autre corrélation, ce qui est une variété de déphonologisation :

(Ex. 29) En proto-tchèque l'opposition entre les voyelles longues montantes et les voyelles longues descendantes est transformée en une opposition entre voyelles longues et brèves. Les voyelles à intonation descendante ont été identifiées avec les voyelles brèves (déphonologisation). Il est caractéristique que la série non marquée de la corrélation tonique soit confondue avec la série également non marquée de la corrélation de quantité.

(1) Voir K. Xitsch, Dyalekly jçzyka polskiego, Eni ykiop dya PoL-ka, t. III, Dzial III, Czesc II, p. 2G4.

(2) Cet exemple est instructif également à un autre point de vue. Par ex. la paire i-u est restée immodifiée (A i= A, B i= B et les conditions d'existence des deux phonèmes ne se sont pas modifiées. Néanmoins le remplacement de la paire a-à par la paire a-a sullit pour amener, en raison des lois de structure du système, une rephonologisation de toutes les autres paires.

PKI.NClPi:S DE PHONOLOGIF. HISTOHIQUE 327

Vif

// y a des (•liaiigcnienla phoniques qui modifient non pas rinrcntdirc. des phonèmes d'une luiujue, mais seulement son inventaire des f/roupes de phonèmes. (<omme la strucl me j)li(ni(»logique de la langue n'est pas caractérisée seulement par le répertoire des phonèmes, mais aussi par le répertoire des groupes de phonèmes, un changement phonique qui modifie les groupes de phonèmes admis dans une langue donnée constitue un fait phonologique au même titre que les modifications dans l'inventaire des phonèmes. Ce sont deux espèces différentes de mutations phonologiques :

(Ex. 30) Dans quelques dialectes grands-russes le groupe «é+consonne mouillée » s'est transformé en un groupe « l'+consonne mouillée ». De cette manière le rapport entre le groupe susdit et l'ancien groupe « î+consonne mouillée » est déphonologisé ; le rapport entre l'ancien groupe né~{consonue mouillée» et par ex. «ô+consonne mouillée» est rephonologisé et le rapport entre deux variantes combinatoires du phonème é (l'une fermée devant les consonnes mouillées, et l'autre ouverte dans les autres positions) est phonologisé. Le répertoire des phonèmes ne s'est pas iiiodiiiè, mais un groupe de phonèmes a été perdu par la langue.

Si les mutations des groupes de phonèmes ne modifient pas par elles-mêmes le système des phonèmes, elles se manifestent par eontre dans le fonctionnement des phonèmes. La fréquence d'emploi des divers phonèmes est changée et éventuellement aussi le degré de leur rendement :

(Ex. 31) La mutation considérée dans l'exemple 30 représente une élévation de la fréquence du phonème i et une diminution correspondante de la fréquence du phonème é. Le rendement fonctionnel de la différence phonologique ê-i s'amoindrit, car ces phonèmes pouvaient anciennement être opposés l'un à l'autre, indépendamment de ce qui les suivait, et ils ne peuvent l'être après la mutation que dans le cas oij aucune consonne mouillée ne les suit. Mais é apparaît dans cette position d'une façon relativement rare : é étant passé à ô avant les consonnes non mouillées, tandis qu'en finale é a donné partiellement o, partiellement à : é non suivi d'une consonne mouillée n'apparaît dans ces dialectes que comme l'aboutissement de la diphtongue ie («jat'»).

Ce serait une dangereuse simplification de surestimer le

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rôle du facteur statistique dans l'évolution linguistique, mais nous ne devons pas non plus oublier que la loi Hégélienne du passage de la quantité à la qualité y contribue. La médiocre fréquence et le faible rendement fonctionnel d'une différence phonologique favorise naturellement sa perte :

(Ex. 32) Dans le dialecte serbe que reflète la grammaire de Brlic, l'opposition des deux qualités d'accent sur une syllabe brève n'était possible que dans la syllabe initiale après une pause (comp. R. Jakobson, Die Belonung und ihre Rolle in der Wori- und Syntagmaphonologie, TCLP IV, p. 176). L'étroitesse du champ d'emploi aidait sans aucun doute à la suppression de cette opposition ; dès qu'une telle suppression a eu lieu, elle a ser\-i à mettre en branle une vaste évolution accentuelle dans maints dialectes serbes.

Tous les cas de mutations phonologiques que nous avons examinés ci-dessus sont caractérisés par un trait commun : Tous les termes de ces mutations sont égaux quant à leur étendue. Si A et B sont quant à leur étendue des phonèmes. Al et Bj le sont aussi ; si A et B sont des groupes de phonèmes, Al et Bj sont des groupes de la même étendue. Mais il n'est pas de moindre importance au point de vue de la phonologie historique qu'il existe des mutations dans lesquelles la résultante Al n'est pas semblable, quant à son étendue phonologique, à son prototype A.

I. Un phonème se scinde en un groupe de phonèmes. Par conséquent la différence de deux phonèmes se change en une différence entre un groupe de phonèmes et un phonème (rephonologisation) :

(Ex. 33) Le phonème long ie {= a jat'))Iong) se change dans une partie des dialectes serbo-croates en un groupe dissyllabique de deux phonèmes i^e. A la place de la disjonction (e-i, etc., apparaît une opposition entre le groupe de phonèmes « l'H-e » et le phonème i, etc.

(Ex. 34) En ukrainien les labiales mouillées se sont changées avant a en groupes « labiale +j »; p' : p (paire de phonèmes corrélatifs) >p/ : p (rapport entre un groupe de phonèmes et un phonème) ', p' '- j (disjonction) >/)/ : /.

La différence entre un phonème et un groupe de phonèmes

peut se changer en une identité de deux groupes de phonèmes (déphonologisation) :

(Ex. 35) En ukrainien le groupe pj \enant de />' (comp. ex, 35) s'est confondu avec le groupe ancien «p+/». On comparera par ex. pjat' [Kp'at') et pjanijj (avec pj ancien).

Il peut se produire une transformation d'une variation combinatoire en une diiférence significative entre un groupe de phonèmes et un phonème (phonologisation ) :

(Ex. 36) /)' devant i et p' devant a (comp. ex. 34) étaient primitivement en ukrainien des variantes combinatoires d'un seul et même phonème p' (le degré de mouillure étant difïérent selon la voyelle suivante). Avec le passage de p' devant a à pj le rapport entre les deux variantes se phonologise.

II. Un groupe de phonèmes se transforme en un phonème. Il y a deux possibilités :

a) Le résultat de la transformation produit un phonème qui existait déjà dans le système :

(Ex. 37) Dans les langues slaves de l'Est et du Sud-(3uest le groupe dl a abouti à /. Ce résultat est identique à un des phonèmes du groupe primitif. D'un côté il y a ici une déphonologisation, à savoir dl : l^l : /, et d'un autre côté une rephonologisation, à savoir dl : n^l : n, etc.

(Ex. 38) En latin dir est devenu b à l'initiale. La résultante n'est identique à aucun des phonèmes du groupe primitif. Le rapport de dw à b est déphonologisé, et le rapport avec les autres phonèmes est rephonologisé.

b) Le résultat de la transformation constitue un phonème qui était jusqu'alors inconnu dans le système :

(Ex. 39) En serbo-croate les groupes tj, dj sont passés à c. â (occlusives palatales). Ce processus caractérise une rephonologisation du rapport entre tj, dj et tous les phonèmes existant dans la langue.

(Ex. 40) En kirghiz, après la confusion des anciennes voyelles longues et brèves, il s'est formé de nouvelles longues par une contraction de deux syllabes, par ex. dans ër « selle » (se différenciant de er « homme ») : comp. uzbek egœr « selle » ; ou bien par ex. kirghiz tô « montagne » pro\'enant de ''îaiu {*ta}j)'^. Une contraction de groupes de phonèmes a produit ici une nouvelle corrélation des phonèmes.

(1) Polivaiiov, Vrpilenie v jazijkoznanie, Loiiingrad, 1928, p. 196.

330 R. JAKOBSON

(Ex. 41) La transformation française des groupes de phonèmes « voyelle + n » en voyelles nasales a introduit dans le système phonologique une corrélation de nasalité des voyelles.

(Ex. 42) Dans certains dialectes chinois une transformation des groupes « voyelle -focclusive » en voyelles avec coup de glotte (d'après la terminologie chinoise : cinquième ton des voyelles) a produit une corrélation d'accent glottal.

Les nombreuses mutations du type d/>/ (comp. ex. 37) représentent une réduction d'un groupe de phonèmes à un phonème. La transformation d'un phonème en un zéro phonique peut être limitée à des groupes de phonèmes déterminés, mais il peut aussi être général. C'est un cas particulier du même type de mutation : n'importe quel groupe de phonèmes perd le phonème en question :

(Ex. 43) Certains dialectes serbo-croates perdent le phonème laryngal h (issu du x vieux-slave) ; il disparaît en toutes positions. C'est un cas particulier de la tendance qui se manifeste dans ces dialectes à répartir toutes les bruyantes en paires de sonore et de sourde.

Le phénomène inverse n'existe évidemment pas, c'està-dire qu'un zéro phonique ne peut pas, en toutes circonstances, se changer en un phonème.

Lorsqu'on découvre l'existence de plusieurs mutations qui se sont produites en même temps, on doit soumettre à l'analyse tout le faisceau de ces mutations comme un tout. La connexion existant entre ces mutations n'est pas due au hasard : elles sont intimement liées entre elles. Les lois qui président à leurs rapports réciproques doivent être mises en lumière. L'une de ces lois, très féconde pour l'élaboration des principes de la phonologie historique a été établie par Polivanov : les phonologisations « ne s'accomplissent jamais sans être accompagnées d'une autre innovation » ; « dans une masse prodigieuse de cas la divergence ( = phonologisation) est accompagnée d'une quelconque convergence (= déphonologisation) et se trouve dictée par elle »^. Il s'agit ici de la phonologisation de variantes combinatoires et en ce sens la loi est juste sans

(1) Faklory...,i>. 38.

exception (comp. ci-dessus, p. o'21, i:^ V). Une telle combinaison de la phonologisation et de la déphonologisation peut être considérée au point de vue des mutations des groupes de phoncmes comme une rephonologisalion. Une difTérenrc est remplacée par une autre différence et ce complexe de mutations ne se distingue de la rephonologisation que d'une seule manière : dans la rephonologisation des phonèmes les supports de la différence phonologique restent les représentants des mêmes phonèmes qui avant la mutation s'opposaient phonologiquement. Par contre dans une « rephonologisation de groupes de phonèmes » le fait de la différence des groupes de phonèmes demeure, mais la fonction de différencier passe de certains phonèmes à d'autres, par ex. aux phonèmes voisins des mêmes groupes de phonèmes :

(Ex. 44) Dans certains dialectes chinois les consonnes sonores et les consonnes sourdes sont confondues. La corrélation vocale des consonnes est remplacée par la corrélation de registre des voyelles suivantes : le ton bas de la voyelle se substitue au caractère sonore de la consonne précédente, le ton élevé correspond au contraire au caractère sourd de la consonne en question^. La différence de registre, d'abord variation combinatoire est devenue une propriété de corrélation.

(Ex. 45) Dans les dialectes ukrainiens du Nord-Ouest auxquels remonte le parler de la paroisse de Kornicy de l'ancien gouvernement de Sedlec^, le phonème à se présentait après les consonnes mouillées comme une diphtongue ia (variante combinatoire). La perte ultérieure de la mouillure de r rendait l'opposition ia-a phonologique après r et par suite ia devient un phonème indépendant. Le schéma de cette mutation sera en transcription phonologique :

r'd : rd^ria : rà^

(1) Voir B. Karlgren, Études sur la phonologie chinoise, Slockholm, 1915, chap. 14, 16.

(2) Voir N". Janôuk, Kornickij govor b. Konslaniinovskogo ujezda Sedleckoj gub., Trudy post. komissii po dialektologii russkogo jazyka, IX, p. 13 et suiv.

(3) Comp. aussi les ex. 16-18, qui sont des cas typiques de rephonologisation des groupes de phonèmes. C'est ainsi que dans l'exemple 16 le rapport i : ai est déphonologisé, que dans l'exemple 17 li : 10'>V0 : 10, etc. (O = zéro phonique).

332 R. JAKOBSON

Au contraire de la phonologisation des variantes combinatoires, la phonologisation des variantes stylistiques n'est pas liée à une déphonologisation (voir ex. 19, 20). En autres termes il n'existe pas, dans le cadre d'un système appartenant à un seul style de langage, de phonologisations qui ne soient pas compensées par des déphonologisations. La tendance à multiplier les différences phonologiques est étrangère à un « dialecte fonctionnel particulier » ; une telle phonologisation isolée n'est possible que comme un résultat de la réaction réciproque de deux dialectes fonctionnels (de deux styles de langage) différents. La phonologisation d'une différence phonique est ici compensée par la perte de sa valeur stylistique. Il se produit ici une permutation des fonctions.

A ce qu'il paraît la déphonologisation, elle aussi, est souvent fondée sur la permutation des fonctions, en particulier dans les cas où la déphonologisation n'est liée à aucune autre mutation. La déphonologisation peut être une généralisation d'un phénomène qui, primitivement, constituait une particularité spécifique d'un style de langage particulier, par ex. du discours négligé et hâtif. Un phénomène qui signalise un style de langage déterminé, une nuance oratoire particulièrement émotionnelle, peut être ensuite transporté dans une façon de parler qui ne comporte pas cette nuance, et se transforme ainsi en une espèce de norme linguistique :

(Ex. 46) Comme l'attestent les grammairiens russes du xviii^ siècle les milieux instruits de Moscou conservaient encore dans leur parler la diphtongue i^ (« jat' ») comme un phonème particulier, mais dans le discours négligé et pressé il se confondait déjà avec é. Les dialectologues observent un phénomène semblable : un effacement des limites entre ie et é, uo et à en des façons de parler « allegro » dans des parlers grands-russes qui conservent en principe la différence entre ces phonèmes^. C'est la première étape d'une perte de différenciation ; la seconde étape serait le déplacement des rapports entre le style de langage négligé et le style soigné.

(Ex. 47) La confusion de e atone et de i atone qui se produit sous nos yeux dans le dialecte de Moscou ne s'est

(1) Voir N. Durnovo, Dialeklologiéeskija razijskanija v oblasti velikoritsskich govorov, t. I, 2« liv., 1918, p. 53 et suiv.

réalisée d'abord que dans le discours délibéré et négligé. La différence entre les deux phonèmes fut encore sentie comme norme, mais la génération suivante a généralisé comme norme de langage le style « allegro » du vocalisme inaccentué^. Si l'on met à part les rapports réciproques des divers styles de langage, on s'aperçoit que la tendance non seulement à la multiplication, mais aussi à la diminution des différences pfionologiques est étrangère à la langue. Dans le cadre d'un dialecte fonctionnel isolé, on ne peut parler ni de l'accroissement ni de la réduction d'un système phonologique, mais seulement de remaniement, c'est-à-dire de sa rephonologisation.

Nous avons déjà indiqué que c'est seulement au moyen de la « méthode intégrale » qu'il est possible de décrire un changement phonique. On doit rechercher quelles sont les différences phonologiques qui ont subi une modification, quelles sont celles qpi sont restées immodifiées et de quelle manière le rendement et l'utilisation de toutes ces différences ont été changés. En outre il faut considérer le changement phonique dans ses rapports avec les systèmes phoniques de différentes fonctions. Mais la description des mutations n'épuise pas encore la phonologie historique. Nous nous trouvons devant la tâche qui consiste à interpréter les mutations.

La description fournit des données sur deux situations linguistiques : avant et après la mutation et nous permet de poser la question de la direction et du sens de la mutation. Dès que cette question est posée, nous passons du terrain de la diachronie à celui de la synchronie. La mutation peut être objet de recherche synchronique au même titre que les éléments linguistiques invariables. Ce serait une faute grave de considérer la statique et la synchronie comme des synonymes. La coupe statique est une fiction : ce n'est qu'un procédé scientifique de secours, ce n'est pas un mode particulier de l'être. Nous pouvons considérer la perception d'un film non seulement diachroniquement, mais aussi synchroniquement : toutefois l'aspect synchronique d'un film n'est pas identique à une image isolée extraite du film. La

(1) Dans les Remarques sur révolution phonologique du russe (Prague, 1929, p. 48 et suiv.) j'interprète la chute des « semi-voyelles faibles » du slave comme une généralisation du style de langage négligé.

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perception du mouvement est présente aussi dans l'aspect synchronique. Il en va de même pour la langue.

Le travail de Ferd. de Saussure nous épargne de prouver que considérer la langue au point de vue s\-nchronique est un mode de connaissance téléologique. Quand nous considérons une mutation linguistique dans le contexte de la synchronie linguistique, nous V introduisons dans la sphère des problèmes téléologiques. Il s'en suit nécessairement que le problème de la finalité s'applique à une chaîne de mutations successives, c'est-à-dire à la linguistique diachronique. C'est à proprement parler l'aboutissement logique du chemin dans lequel sont entrés il y a quelques décades les néogrammairiens, dans la mesure où ils ont fait les premiers efïorts pour émanciper la linçruistique de la méthodologie qui régnait de leur temps dans les sciences naturelles darwinisme;.

Si une rupture de l'équilibre du système précède une mutation donnée, et qu'il résulte de cette mutation une suppression du déséquilibre, nous n'avons aucune peine à découvrir la fonction de cette mutation : sa tâche eât de rétablir l'équilibre. Cependant quand une mutation rétablit l'équilibre en un point du système, elle peut rompre l'équilibre en d'autres points et par suite provoquer la nécessité d'une nouvelle mutation. Ainsi se produit souvent toute une chaîne de mutations stabilisatrices :

{Ex. 48) La chute des « semi-voyelles (jers) faibles » dans les langues slaves a amené une corrélation de mouillure des consonnes. Toutes les langues slaves font voir une tendance à désunir la corrélation de mouillure des consonnes et la corrélation mélodique des voyelles, en supprimant l'une des deux oppositions. Les langues slaves qui ont supprimé la corrélation mélodique (c'est-à-dire l'opposition de l'intonation montante et descendante) au profit de la corrélation de mouillure ont été placées devant l'alternative de renoncer, soit aux différences autonomes de quantité vocalique, soit à l'accent indépendant, car ces deux corrélations sont presque toujours incompatibles dans une langue dépourvue de corrélation mélodique^. Certaines langues slaves ont pris le premier chemin. Certaines autres le second 2.

Mais ce serait une faute de limiter l'esprit de chaque

(1) Noie du traducteur : voir la note de la p. 215 ci-dessus.

(2) J'ai décrit plus à fond ce cycle de phénomènes dans Remarques sur révolution phonologique du russe, TCLP II (Prague, 1929).

PRINCIPES DE PnONOLOGlE HISTORIQUE 335

mutation phonologique au rétablissement de l'équilibre. Si le système phonologique de la langue inLellectuelle lend en efîet normalement à l'équilibre, en contre-partie la rupture de l'équilibre forme un élément constitutif de la langue émotionnelle et de la langue poétique. C'est pourquoi la description phonologique statique pèche le moins contre la réalité dans les cas où l'objet de cette dcscriplion est un système de langue intellectuelle.

La caitacité expressive du discours a/'feclif est obtenue par une large exploitation des différences phoniques extraphonologiques existant dans la langue en question, mais au plus haut degré de l'afïeclivilé le discours a besoin de procédés plus eilîcaces, et ne s'arrête même pas devant la déformation de la structure phonologique ; par ex. divers phonèmes se confondent, phoiièines dont l'articulation est modifiée en vue de surinontor l'automatisme du discours indifférent ; l'emphase va jusqu'à la violation des corrélations prosodiques existantes ; certains phonèmes sont « avalés » en vertu de l'accélération du rythme. Tout cela est favorisé par le fait que dans le langage affectif la représentation cède le pas à l'expression et que par là la valeur phonologique de certaines diiîérences phonologiques s'atténue. La fonction poétique pousse la langue à surmonter l'automatisme et l'imperceptibilité du mot — et cela va également jusqu'à des déplacements dans la structure phonologique.

(Ex. 49) B. Miletic remarque qu'en stokave sous l'influence de l'emphase l'intonation « descendante » des voyelles brèves s'est changée en une intonation « montante ))^.

(Ex. 50) Parfois l'effacement des différences phonologiques sert à satisfaire des besoins esthétiques ; par ex. le dialecte russe de Kolyma est caractérisé par la tendance à remplacer les phonèmes r, /, et en particulier r\ V mouillés par le phonème /. Cette prononciation est désignée là-bas par le terme de sladixoglasie « parler mielleux » et l'enquêteur pense que la plus grande partie de la population peut bien articuler sans faute r', /', etc., mais pense qu'une telle prononciation est laide ^.

Les différentes fonctions de la langue sont étroitement liées

(1) O srbo-chrvatskych intonacich v nâfeèi stokavském, Prague, 1926, 13-14,20.

(2) V. Bogoraz : Oblaslnoj slovar' holijmslcago riisslcago narécija, SI', otd. rus. jaz. i slov. lAN LXVIII, n" 4, p. 7.

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et la permutation des fondions est permanente. L'esprit de l'équilibre et la tendance simultanée vers sa rupture constituent des propriétés indispensables du tout qu'est la langue. La liaison de la statique et de la dynamique est une des antinomies dialectiques les plus fondamentales qui déterminent l'idée de langue. On ne peut concevoir la dialectique du développement linguistique sans se reporter à cette antinomie. Les tentatives pour identifier la synchronie, la statique et le domaine d'application de la téléologie d'une part, et d'autre part la diachronie, la dynamique et la sphère de la causalité mécanique rétrécissent illégitimement le cadre de la synchronie, font de la linguistique historique un agglomérat de faits dépareillés et créent l'illusion superficielle et nuisible d'un abîme entre les problèmes de la synchronie et de la diachronie.

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