RÉFLEXIONS SUR LA MORPHONOLOGIE
par N. S. Troi BETZKOY
Par morphophonologie ou morphonologie nous entendons, on le sait, l'étude de l'emploi en morphologie des moyens phonologiques d'une langue. Jusqu'à maintenant la morphonologie était en Europe le chapitre le plus souvent négligé de la grammaire. Si l'on compare à ce point de vue les enseignements des anciens Grecs et des Romains avec les doctrines des grammairiens hébreux, arabes, et en particulier des anciens grammairiens de l'Inde, ce qui frappe c'est la façon défectueuse dont l'antiquité classique et le moyen âge européen ont compris les problèmes morphonologiques. Mais même à l'époque moderne cet état de choses s'est au fond à peine modifié. La sémitistique moderne a simplement accepté les doctrines morphonologiques des grammairiens arabes et hébreux sans les adapter à un point de vue scientifique moderne. Les indo-européanistes acceptent les enseignements morphonologiques des Indiens comme base d'une morphonologie de la langue commune indo-européenne, ils construisent solidement cette morphonologie et il en résulte ce qu'on appelle le système de dérivation indo-européen et toute la doctrine des racines et des suffixes indo-européens. Mais si nous considérons les résultats de la grammaire comparée moderne des langues indo-européennes, nous voyons que la véritable essence d'une conception morphonologique leur manque complètement : les racines (ou « bases ») et les suffixes prennent le caractère d'êtres métaphysiques, l'apophonie devient une sorte d'opération magique. Ce qui est caracté-
(1) TCLP. IV (1931), pp. 160-163.
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ristique en tout cas c'est le manque de liaison avec une langue vivante. Théorie des racines, système d'apophonie, etc., ne semblent possibles et n'avoir été nécessaires que dans une langue primitive hypothétique : dans les langues historiquement attestées il n'en existe que des restes et ils ont été si remaniés par le développement ultérieur qu'il ne peut plus être question d'un système. Ce point de vue qui pour Schleicher, avec sa distinction de principe entre la période primitive de construction de la langue et la période historique de destruction Unguistique. était tout à fait légitime, est encore aujourd'hui soutenu inconsciemment par la plupart des indo-européanistes, quoique les bases théoriques qu'il suppose soient rejetées par tous. Les rapports apophoniques et les différents types de mutations phoniques dans les diverses langues indo-européennes sont toujours présentés d'un point de vue historique, tous les types existants de mutations phoniques étant ramenés à leur source historique, abstraction faite de leur valeur présente. Comme les faits morphonologiques sont considérés comme équivalents, qu'ils soient productifs ou improductifs, et comme leur fonction n'est pas prise en considération, le système que forment ces faits ne peut naturellement être reconnu. Que la morphonologie forme une branche particulière et indépendante de la grammaire, non seulement pour la langue commune, mais aussi pour chaque langue particulière, cela les indo-européanistes n'ont jamais voulu le reconnaître : on a conçu la morphonologie comme le résultat d'un compromis ou d'une action réciproque de l'histoire des sons et de l'histoire des formes, et par conséquent on a traité une partie des phénomènes morphonologiques dans la phonétique et une autre dans la morphologie.
Un tel état de choses ne peut pas être admis plus longtemps. Comme terme de liaison entre la phonologie et la morphologie, la morphonologie doit prendre la place d'honneur qui lui revient dans la grammaire, non pas seulement dans les grammaires des langues indo-européennes et sémitiques, mais dans toute grammaire. Seules les langues qui ne possèdent pas de morphologie au sens propre du terme peuvent être privées de morphonologie, mais dans de telles langues certains chapitres qui appartiennent d'habitude à la morphonologie (par ex. la structure phonologique des morphèmes) sont transposés dans la phonologie.
Une morphonologie complètement développée comporte trois parties : 1° l'étude de la structure phonologique des