SUR LA THÉORIE DES AFFINITÉS PHONOLOGIQUES ENTRE LES LANGUES
par Roman Jakobson
Rappeler que la linguistique appartient aux sciences sociales et non à l'histoire naturelle, n'est-ce pas aujourd'hui émettre un truisme évident ? Pourtant comme il arrive souvent dans l'histoire de la science, bien qu'une théorie surannée soit abolie, il en subsiste d'assez nombreux résidus, échappés au contrôle de la pensée critique.
La doctrine de Schleicher, ce grand naturaliste dans le domaine de la linguistique, est ébranlée depuis longtemps, mais on en trouve encore maintes survivances. C'est à sa thèse sur la physiologie des sons comme «base de toute grammaire» qu'est due la place d'honneur qui reste réservée dans la science du langage à cette discipline auxiliaire et à proprement parler extrinsèque. En cédant le terrain à une conception intégrale, la tradition linguistique ne renonce qu'avec peine à la règle qu'avait soutenue l'auteur du Compendiutn, règle qui s'est enracinée : « vor allem versenkt man sich in das genaueste Einzelstudium des Objektes, ohne an einen systematischen Aufbau des Ganzen zu denken ». Mais c'est la tendance à expliquer les similitudes phoniques et grammaticales de deux langues par leur descendance d'une languemère commune et à n'envisager que les similitudes susceptibles d'être expliquées d'une telle manière qui demeure sans aucun doute l'élément le plus stable de la doctrine en question.
(1) Actes du qualrièrne Congrès inlernalional de linguisles tenu à Copenhague du 27 août au l^r septembre 1936, Copenhague (Einar Munksgaard), 1938, pp. 48-58. Note de J. Cantineau : En revoyant son texte, H. Jakobson a remanié en plusieurs points sa rédaction primitive.
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Même chez ceux qui ne prennent plus au sérieux la généalogie simpliste des langues, l'image du Stammbdiim, de l'arbre généalogique, selon la juste remarque de Schuchardt, reste malgré tout en vigueur ; le problème du patrimoine commun dû à une souche unique persiste à être la préoccupation essentielle de l'étude comparative des langues. Cependant cette tendance est en désaccord avec l'orientation sociologique de la linguistique moderne : en effet l'exploration des ressemblances héritées d'un état préhistorique commun n'est dans les sciences sociales comparées, par ex. dans l'étude de l'art, des mœurs ou des costumes, qu'une des questions à traiter, et le problème du développement des tendances à la mutation l'emporte ici sur celui des résidus.
D'ailleurs ce penchant pour les énigmes et les solutions nettement généalogiques ne correspond pas non plus à l'état actuel de l'histoire naturelle et la linguistique court le danger de rester plus naturaliste que les sciences naturelles ellesmêmes. Nous nous permettrons de renvoyer à quelques spécialistes éminents tels que L. Berg, A. Meyer, M. Novikofï, M. Osborn, L. Plate^. A l'atomisme de jadis on oppose la conception de l'ensemble qui détermine toutes ses parties. Si l'évolutionnisme orthodoxe enseignait que « l'on doit prendre en considération les similitudes de structure des organes uniquement si elles dénotent que les porteurs de ces organes descendent d'un seul et même ancêtre », les recherches de nos jours font au contraire voir l'importance des similitudes secondaires acquises, soit par des organismes apparentés sans avoir appartenu à leurs ancêtres communs, soit par des organismes d'origines absolument différentes à la suite d'un développement convergent. Ainsi « les ressemblances que deux formes présentent dans leur organisation peuvent être un fait secondaire acquis récemment, et au contraire les différences être un fait primaire hérité ». Dans ces conditions la distinction des organismes en apparentés et non-apparentés perd son caractère décisif. Le développement convergent, englobant des masses immenses d'individus sur un vaste territoire, est à considérer comme une loi prédominante.
C'est un des mérites inoubliables du maître de la linguistique moderne, Antoine Meillet, d'avoir fait ressortir un fait
(1) Voir surtout L. Berg, Nomogenesis, Londres, 1926 et M. Novikoff, L'homornorphie comme base méthodologique d'une morphologie comparée, Prague^
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trop souvent méconnu malgré sa grande portée : les concordances entre deux ou plusieurs langues surgissent fréquemment après la dissolution de la langue mère et proviennent, beaucoup plus qu'on ne l'imagine au premier abord, de développements parallèles. A l'image traditionnelle de deux états successifs — unité, pluralité — la doctrine de Meillet oppose d'un côté l'idée de l'unité dans la pluralité et de l'autre celle de la pluralité dans l'unité : dès le début, enseignet-il, la communauté «n'emporte pas identité complète de la langue ». Ainsi surgit, à coté du concept traditionnel de r« identité initiale » la notion importante du « développement identic[ue ». N. S. Troubetzkoy a essayé de délimiter les deux notions en proposant au Premier Congrès de Linguistes de distinguer deux types dans les groupements de langues : les « alliances » (Sprachbûnde) possédant des ressemblances remarquables dans leur structure syntaxique, morphologique ou phonologique et les « familles » (Sprachfamilien) caractérisées avant tout par un fonds commun de morphèmes grammaticaux et de mots usuels. (Notons d'ailleurs que selon Meillet « ce n'est jamais par des différences ou des concordances de vocabulaire qu'on peut établir des parentés de langues «j^. Or une famille de langues peut posséder et possède d'ordinaire, à côté de ces détails matériels, des similitudes de structure grammaticale et phonologique. Cela revient à dire que la similitude de structure est indépendante du rapport génétique des langues en question et peut indifféremment relier des langues de même origine ou d'ascendance différente. La similitude de structure ne s'oppose donc pas, mais se superpose à la « parenté originaire » des langues. Ce fait rend nécessaire la notion de Vafjinité linguistique ; selon la définition juste du P. van Ginneken au III^ Congrès de Linguistes, l'affmité n'exclut pas la parenté d'origine, mais en fait seulement abstraction.
Une affinité, ou en d'autres termes une similitude de structure unifiant des langues contiguës les réunit en une associa-
(l) C'est la distinction entre la parenté d'origine ou consanguinité et la parenté acquise ou afTmité, qui correspond à ce classement dans la pensée linguistique italienne, s'inspirant de la pensée d'Ascoli (Bartoli, Pisani). Le Père Schmidt rapproche les langues contiguës offrant des ressemblances de structure dans des Sprachkreise, mais il ne voit dans un tel groupement qu'un résidu d'un état antérieur (um so grôssere Zeittiefen) à celui que nous révèle l'étude d'une famille de langues. Ainsi le problème des similitudes acquises menace de s'efïacer de nouveau devant celui des similitudes d'origine.
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tion. La notion de '"association des langues est plus larire que celle de la famille qui n'est qu'un cas particulier de l'association. Meillet fait observer que «dans les cas où l'évolution a été sensiblement identique, le résultat est le même que s'il y avait eu unité d<*s le début >k La convergence des développements (Wahlverwandtschaft, selon le mot de Gœthe) se manifeste autant dans les modifications du système que dans les tendances conservatrices et notamment dans le tri des principes constructifs destinés à rester intacts. L'(( identité initiale » que révèle la grammaire comparée n'est, elle non plus, qu'un état de développement convergent et n'exclut aucunement des divergences simultanées ou antérieures.
On connaît la tendance de maints faits phonologiques à faire tache d'huile sur la carte, et l'on a plus d'une fois fait remarquer que les langues contiguës d'origine diverse offrent quantités de ressemblances dans leur structure phonologique aussi bien que grammaticale (Jespersen, Sandfeld, Schmidt, \'endryes et en particulier Boas et Sapir^). Fréquemment ces affinités, tout en rapprochant des langues contiguës non parentes, scindent des familles de langues. Ainsi le domaine du russe (y compris celui du blanc -russe et de l'ukrainien) et du polonais s'oppose à la réçrion tchécoslovaque par le manque de l'opposition quantitative des voyelles et forme à cet égard un tout avec le gros des langues finno-ougriennes et turques de la Russie européenne ou cisouralienne- — tandis que quelques autres langues des familles finno-ougrienne et turque possèdent cette opposition : par ex. le hongrois appartient à ce point de vue au même ensemble que le tchèque et le slovaque. Les isophones d'une affinité croisent non seulement les limites d'une famille de langues, mais souvent même celles d'une langue. Ainsi les parlers orientaux du slovaque se rangent par le manque de l'opposition quantitative du côté des langues voisines du nord-est, c'est-à-dire du russe et du polonais.
Pourtant la linguistique, tout en entrevoyant la question troublante des affinités phonologiques, la laisse à tort à la périphérie de ses recherches. Les faits attendent d'être dépouillés et mis au clair.
Il est connu que le langage n'est pas le même chez deux sujets parlant entre eux une même langue. Le grand révé-
(1) Comp. R. Jakobson, Int. Journal of Amer. Ling., X, 192 et suiv.
(2) Comp. V. Skalicka, Archiv Orientâlni VI, pp. 272 et suiv.
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lateur des antinomies linguistiques, Ferdinand de Saussure, a l'ait valoir ces deux aspects aiililhéliques : la langue, intention d'identité, condition indispensable de la compréhension — et la parole, manifestation personnelle qui individualise le rôle de chacun des interlocuteurs. C'est à un dualisme semblable que F. de Saussure réduit le rapport réciproque des parlers régionaux d'un idiome. Là aussi « deux forces agissent sans cesse simultanément et en sens contraire » : c'est d'une part l'esprit particulariste ou, en d'autres termes, « l'esprit de clocher » — et de l'autre l'esprit de communauté ou la force unifiante dont « l'intercourse » (d'après l'expression empruntée par l'auteur à l'anglais) n'est qu'une manifestation typique. Mais le jeu de ces deux forces opposées ne se confine pas seulement dans les limites d'une langue : les convergences aussi bien conservatrices qu'innovatrices dans la structure de deux ou plusieurs langues contiguës relèvent de la force unifiante, tandis que les divergences sont dues à l'esprit particulariste.
Il n'y^a pas de différence de principe entre la manifestation de la force unifiante dans le cadre d'une langue et à l'intérieur d'un groupe de langues contiguës. Là où le contact est le plus étroit : à la frontière, dans une région mixte ou dans un centre d'échange, on observe une tendance vers des moyens de communication mutuelle, vers une langue commune ; maints traits de cette langue commune manifestent souvent une facilité particulière à se répandre au delà de la zone de l'intercourse. Somme toute il est indifférent que la langue commune dont il s'agit soit une langue interdialectale cherchant à relier les parlers d'une même nation ou une langue mixte servant aux échanges internationaux. La tendance à parler comme « l'autre » ne se borne pas aux limites de la langue maternelle. On veut se faire comprendre par un étranger et l'on a l'intention de parler comme lui. Ainsi les Russes et les Norvégiens s'entretenant dans leurs relations commerciales en russenorsk, langue mixte, finement analysée par M. Broch, étaient sûrs de parler la langue de l'interlocuteur, fait que traduit d'ailleurs le terme par lequel le russenorsk se désigne lui-même : «moja pâ tvoja» («moi comme toi»). Les Russes de l'Extrême-Orient, en parlant leur langue maternelle avec les Chinois, la déforment à la chinoise à un point tel que certains de leurs interlocuteurs jaunes, au dire de M. Georgijevskij, protestent souvent. Les particularités phonologiques des formations mixtes, quelles qu'elles soient.
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ont l'attrait exotique de ce qui est étranger ; le langage expressif et la mode s'emparent de ces éléments, leur imposent des fonctions nouvelles et contribuent à leur propagation.
Par conséquent ni la naissance d'une langue mixte ni l'extension des résultats du mélange ne supposent nécessairement un croisement biologique, et de même le croisement biologique ne mène pas nécessairement à un mélange de langues. Autrement nous serions obligés d'admettre que la langue d'Alexandre Pouchkine, mulâtre typique et créateur du russe littéraire moderne, n'est qu'une « artfremde Sprache »^. Hugo Schuchardt, un des grands esprits de la science allemande, est porté à nier, non seulement un rapport de causalité nécessaire entre les hybridations linguistique et biologique, mais même la possibilité d'un pareil rapport : « Wo Blutmischung im Verein mit Sprachmischung auftritt, beruht dièse niçht auf jener, sondern beide auf einem dritten. Die Ursache der Sprachmischung ist immer sozialer, nicht physiologischer Art ». Si le passage de l'alïriquée c en s dans la prononciation grecque du russe s'est implanté dans le langage des citadines russes sur le littoral de la mer d'Azov, les Grecs eux-mêmes trouvant chez elles bon accueil, le fait linguistique accompagne le métissage sans en être bien entendu un effet bioloofique.
L'imitation est certes un facteur ouïssant dans la formation
des ondes linguistiques, quelle que soit l'aire de leur propagation : celle d'une langue ou celle d'un groupe de langues contiguës. Cependant on aurait tort d'y voir le facteur unique, ou du moins décisif et indispensable. Selon la thèse pénétrante de Meillet, c'est l'existence d'une tendance collective qui domine tout, tandis que le rôle de l'imitation, grand ou petit, n'est dans la réalisation des changements qu'un élément accessoire, de sorte que le linguiste se résigne aisément à l'ignorer. Un changement de structure linguistique ne pourrait se produire dans un parler local s'il n'y avait pas une tendance collective identique vers ce changement. C'est donc la convergence qui est le phénomène essentiel ; le rôle facultatif de l'individu qui en prend l'initiative consiste uniquement à anticiper et à hâter le développement convergent. De même dans les limites d'une langue ou d'une association de langues, une innovation de structure peut se répandre,
(1) Comp. Mullersprache, 1933, p. 420 et suiv.
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comme nous l'avons déjà fait remarquer, par contagion, selon le terme de F. de Saussure [Cours, p. 283), ou bien par simple égalité de tendances ; ce dernier cas est celui d'une évolution parallèle indépendante. La contagion ne pourrait s'effectuer si l'égalité des tendances n'existait pas, mais la contagion elle-même n'est pas indispensable — bien qu'un foyer de rayonnement soit un auxiliaire favorable à l'extension d'un changement et que l'évolution convergente soit facilitée et accélérée quand elle peut s'appuyer sur un modèle. L'action de la contagion n'est donc ni nécessaire, ni suffisante pour que se produise une affinité linguistique (et en particulier phonologique).
Sous l'influence de l'accent initial du carélien quelques parlers russes du gouvernement d'Olonetz ont reporté sur la première syllabe du mot l'accent de la dernière syllabe, tandis que l'accent des autres syllabes est resté intact. Malgré ce changement imitatif, l'accent de mot a gardé dans ces parlers sa fonction significative étrangère à l'accent caréHen [posypali pluriel du prétérit de l'aspect perfectif du verbe « recouvrir » — posijpàli même forme du verbe imperfectif correspondant), tandis que la fonction délimitative de l'accent carélien (qui marque le commencement du mot) n'a reçu dans les parlers en question qu'un équivalent partiel et négatif (la syllabe accentuée ne pouvant pas être la finale d'un mot polysyllabique)^. Les parlers du sud-est de la Macédoine peuvent servir d'exemple contraire. Dans ces parlers l'accent libre a été modifié, et c'est proljoblenient la règle grecque des trois syllabes qui en a fourni le modèle. Mais tandis qu'en grec l'accent remplit une fonction significative et que sa fonction délimitative est uniquement négative (la troisième syllabe après l'accent ne pouvant pas appartenir au même mot), dans une partie des parlers macédoniens la troisième (ou dans d'autres parlers la deuxième) syllabe avant la fin du mot a été généralisée comme place de l'accent, et celui-ci s'est changé d'un moyen significatif en un moyen purement délimitatif, l'accent marquant la place de la finale. Le changement a donc été plus radical que le modèle ne le suggérait. Dans aucun de ces deux exemples, la contagion n'a abouti à une affinité nette.
(1) Sur la difTôrence entre ces deux catégories de moyens phonologiques, voir N. Troubetzkoy, Proceedings of Ihe Ilnd Jnlern. Congr. of Phonelic Sciences, p. 45 et suiv.
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Mais il existe des cas où le résultat de l'imitation manque même d'une ressemblance partielle au modèle. Selon l'observation de M. Sergievsky, la langue des Tsiganes russes accentue ordinairement la dernière syllabe du mot, mais dans les mots empruntés au russe, y compris les oxytons de ce dernier, l'accent frappe toujours l'avant-dernière syllabe (russe : zimd, sud'bà, vesnà; tsigane; zyma, sùd'ba, vésna) ; du point de vue du tsigane, le principe de l'accent libre est inadmissible et l'accent doit continuer à dépendre de la fm de mot — mais les tsiganes s'étaient aperçus qu'en russe, contrairement à leur langue maternelle, l'accent n'est pas attaché à la finale : c'est pourquoi ils l'ont fixé sur la pénultième, d'autant plus que c'est la place de l'accent dans la majorité relative des mots russes^. La classe des mots sentis comme autochtones et celle des mots perçus comme étrangers forment dans la langue, comme l'a bien fait voir V. Mathesius dans ses études sur la structure des emprunts, deux couches stylistiques particulières. Dans le cas ci-dessus ces deux couches s'opposent l'une à l'autre par une place distincte de l'accent fixe. Si le sentiment de l'origine étrangère des emprunts du tsigane au russe s'effaçait et si les deux couches fusionnaient, il en résulterait ou bien une unification de la place de l'accent, ou bien une opposition de deux accents, celui de la finale et celui de la pénultième, comme moyen de différencier les significations des mots. Ainsi nous voyons que les emprunts par eux-mêmes ne modifient pas la phonologie propre de la langue : ce n'est que leur assimilation qui est capable d'y introduire des éléments nouveaux. Or, même dans ce dernier cas, la langue ne s'approprie pas nécessairement des éléments insolites. La solution la plus simple, et, semble-t-il, la plus usitée, est celle qui consiste à adapter les mots d'origine étrangère aux lois de la structure indigène. De même que nous pouvons reproduire des mots étrangers avec nos propres habitudes de prononciation, de même nous pouvons d'autre part imiter et reproduire la prononciation étrangère de notre propre lexique. Le célèbre réformateur tchèque du xv^ siècle, Jean Huss, reprochait à ses compatriotes de prononcer « more Teutonicorum » le / ordinaire au
(1 ) Pour des causes semblables, en tchèque, les gens du peuple sont persuadés en écoutant le russe qu'il a un accent stable sur la pénultième. Au point de vue du tchèque, qui a un accent initial, l'accent est nécessairement lié aux limites du mot et comme le montre l'examen de l'accent tchèque emphatique (secondaire ou dialectal), c'est l'accent sur la pénultième qui est la variante admissible.
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lieu du / dur. C'est l'extension du tchèque dans la population allemande des villes de Bohême qui a influencé le tchèque urbain, et par son intermédiaire le tchèque de la campagne, en lui faisant perdre la distinction des deux phonèmes latéraux. Des emprunts de vocabulaire ne suffisent donc pas pour qu'une contagion phonologique ait lieu et ils n'en sont pas non plus la condition indispensable. Il n'y a pas par conséquent de connexion nécessaire entre une affinité phonologique (ou grammaticale) et un fond lexical commun.
La langue n'accepte des éléments de structure étrangers que quand ils correspondent à ses tendances de développement. Par conséquent l'importation d'éléments de vocabulaire ne peut pas être une force motrice du développement phonologique, mais tout au plus l'une des sources utilisées pour les besoins de ce développement.
En examinant les cas de contagion phonologique on ne saurait expliquer par l'intermédiaire de facteurs externes, ni le tri des faits à imiter, ni même la direction de la contagion. Si la «langue commune russe» (voir la définition de M. Sommerfelt)^ a sanctionné et propagé le trait phonologique essentiel du dialecte méridional du grand-russe, à savoir la fusion de o et de a atones en un phonème unique, on ne pourrait expliquer cette préférence par aucune condition d'ordre économique ou politique, tandis que la raison interne du phénomène en question est bien évidente : la suppression d'une distinction phonologique est plus apte à s'imposer aux parlers qui la possèdent qu'une distinction supplémentaire à s'introduire là où elle manque.
Les circonstances externes admettent les deux directions opposées de la contagion phonologique. Contrairement à l'opinion courante l'action qu'une langue exerce sur la structure phonologique d'une autre langue ne suppose pas nécessairement la prépondérance politique, sociale ou culturelle de la nation parlant la première langue. S'il est vrai que l'idiome des dominés subit l'influence de l'idiome des dominateurs, d'autre part ce dernier idiome, cherchant à s'étendre, s'adapte aux usages linguistiques des dominés. Les Polonais ont occupé du xv^ au xvi^ siècles une position prédominante par rapport à leurs voisins immédiats de l'est, et c'est à cette époque-là que s'est formé le blanc-russe dont
(1) Actes du quatrième Congrès International de Linguistes, Copenhague, 1938, p. 42 et suiv.
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les caractères phonologiques essentiels relèvent du russe prononcé par des Polonais, et en même temps, ainsi que la linguistique polonaise le démontre, le polonais commun s'est adapté à la structure phonologique du blanc-russe et de l'ukrainien. C'est sur la faculté que possède la langue des dominés de passer ses principes de structure à la langue des dominateurs que se fonde à présent la théorie du substrat^.
A côté des caractères phonologiques qui tendent à dépasser les limites d'une langue et à s'étendre sur de vastes domaines continus, on en observe d'autres qui ne sortent que rarement des bornes d'une langue ou même dun dialecte. Or ce sont les premiers qui se trouvent d'ordinaire nettement ressentis comme une marque distinctive séparant les langues qui les possèdent de celles des alentours. C'est ainsi que l'opposition des consonnes mouillées (ou molles) et des consonnes nonmouillées (ou dures) est sentie comme la dominante phonologique du russe et des langues voisines. C'est cette opposition et les faits concomitants qu'un poète et linguiste russe, K. Aksakov. déclare être « l'emblème et la couronne » du système phonique de la langue russe. D'autres poètes russes y saisissent un caractère touranien (Bafuskov, A. Belyj), étranger aux Européens (Trediakovskij. Mandel'stam). Les savants régionaux recherchent avec passion tessence pure du phénomène en question précisément dans sa variation locale : l'Ukrainien Puskar vante « l'opposition supprimable »^ propre à sa langue maternelle, tandis que le Votiak Bausev met au contraire en relief la netteté de « l'opposition constante «^ telle que nous la trouvons en votiak et en zyriane. Il est également curieux que les représentants des langues auxquelles la mouillure phonologique des consonnes reste inconnue éprouvent parfois contre elle une véritable aversion. « Et ceci est, note à ce propos M. Chlumsky, un point de vue assez répandu que de voir dans les sons mouillés une faiblesse articulatoire. Et non seulement cela : on est porté à attribuer une part de cette faiblesse aux personnes qui possèdent des sons mouillés, notamment par ex. aux Russes... Oh ! ces pauvres Russes ! Chez eux tout est
(1) Comp. J. Pokorny, Mitîeilungen d. Anlhropol. Ges. in Wien, LXVI, p. 70 et suiv.
(2) Sur ces termes voir X. Troubetzkoy, Journal de Psychologie, XXXIII, p. 18.
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mouillé )>^ Dans les langues d'Europe confinant aux « langues mouillantes » on observe des cas fréquents de mouillure servant à la formation des mots péjoratifs 2. Ces attitudes prononcées d'adhésion et de répulsion montrent la force de contagion et la persistance du phénomène en question.
Les langues possédant l'opposition systématique des consonnes mouillées et non-niouillées forment un vaste dfunaine continu. Cette affinité désagrège plusieurs familles de langues. Ainsi parmi les langues slaves ce ne sont que le russe (y compris le blanc-russe et l'ukrainien)^, la plupart des dialectes polonais et les parlers bulgares de l'est qui font partie des langues mouillantes ; parmi les langues romanes et germaniques aucune n'en fait partie, sauf les parlers roumains d'une part, et le yiddisch de Russie Blanche de l'autre ; parmi les langues indo-ariennes, seuls les parlers des Tsiganes russes et polonais ; dans la famille finno-ougrienne, ce sont le mordve, le tchérémisse, le votiak et le zyriane, les parlers orientaux du lapon, du finlandais et de l'esthonien, les di?lectes méridionaux du carélien et le vepse qui appartiennent à l'association en question. A part quelques cas périphériques (comme l'uzbek iranisé), les langues turques de l'URSS, de la Pologne et de la Bessarabie en font également partie ; toutefois dans la plupart des langues turques de ce domaine l'opposition des consonnes mouillées et non-mouillées est un moyen délimitatij, tandis que dans la plupart des langues finno-ougriennes citées et dans le reste des langues du même domaine géographique elle fonctionne comme moyen significatif^. L'afïinité examinée englobe de même à l'est le groupe samoyède, le gros du groupe mongol, le dialecte doungane du chinois, le coréen et le japonais ; au sud les langues caucasiques septentrionales et à l'ouest le lithuanien
(1) Recueil des travaux du 1^' Congrès des philologues slaves, II, p. 542.
(2) Comp. Machek, Foc. Phil. Univ. Carolinae Pragensis, Prâce, XXII, p. 10 et suiv.
(3) Seule l'enclave russe dans le territoire esthoiiien (poluvercy) a perdu la mouillure des consonnes.
(4) Parmi les langues finnoises, c'est le tchérémisse qui dans une partie de ses parlers emploie l'opposition en question comme moyen délimilatif (Y. Vasiljev, Elemeniarnaja grammalika marijshogo j'azyka, 1927), et d'autre part ce sont certains dialectes turcs du groupe kiptcliak tels que : 1° le caraïte du nord-ouest ; 2" l'arméno-kiptcliak éteint (tous deux étudiés par M. Ikovalski) et 3° les parlers de la Crimée centrale (signalés par M. Polivanov) qui ont par des procédés similaires transformé ladite opposition d'un moyen délimitatif en un moyen significatif.
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et en partie le lette. Elle gagne en relief si l'on remarque qu'en dehors du domaine continu que nous venons de tracer le continent qu'on appelle Eurasîa sensu latiore ne connaît pas (à l'exception de l'irlandais et des parlers basques) la mouillure des consonnes comme fait phonologique.
Une langue peut en même temps faire partie de différentes affinités phonologiques qui ne se recouvrent pas, de même qu'un parler peut avoir des particularités le reliant à des dialectes divers. Tandis que le noyau de l'association mentionnée ne contient que des langues monotoniques (dépourvues de polytonie), ses deux périphéries : celle de l'est [le japonais, le dialecte doungane du chinois) et celle de l'ouest (parlers lithuaniens et lettes ; esthonien) appartiennent à deux vastes associations de langues polytoniques (c'est-à-dire de langues capables de distinguer les significations de mots au moyen de deux intonations opposées). La poMonie tend d'ordinaire à embrasser un nombre considérable de langues. C'est par exemple le cas de l'Afrique centrale et de l'Amérique. L'association des langues poh"toniques du Pacifique contient, à côté du japonais et du coréen, l'aïnou, les langues sinotibétaines, le groupe annamite et le malais et quelques langues littorales de l'Amérique du Xord. En Europe l'aire de la pohionie comprend les langues bordant la Baltique : à côté des langues mentionnées ci-dessus sur sa côte orientale, c'est le gros des langues Scandinaves, le dialecte kachoube septentrional et quelques parlers allemands maritimes ; elle fait saillie vers le sud en embrassant, comme l'a surtout fait voir M. Frings, des parlers allemands et hollandais du bassin rhénan^. La question des limites géographiques de la polytonie allemande reste encore ouverte-. J'apprends de N. S. Troubetzkoy qu'Eberhard Kranzmayer a découvert des oppositions phonologiques d'intonation de mot dans plusieurs parlers alpins de l'allemand. Plus au sud nous retrouvons un domaine polytonique fermé, comprenant la majorité des parlers serbo-croates et Slovènes, ainsi que l'albanais du nord. Cette profonde enclave méridionale de l'association baltique des langues polytoniques d'Europe ne forme qu'une ramification d'uns association plus vaste, à savoir celle des langues à deux variétés distinctes de Vaccent de mot. Cette dualité se réahse ou bien sous la forme de deux
(1) Braunes Beilràge, LVIII, p. 110 et suiv.
(2) Comp. P. Meazerath, Teulhonisla, V, p. 208 et suiv.
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intonations contraires (la polytonie au sens propre du mot), ou bien sous la forme d'une prononciation vocalique à coup de glotte opposée à une prononciation vocalique sans coup de glotte (à ce type appartiennent, à côté du live, ceux des parlers danois, lithuaniens et lettes qui ne rentrent pas dans le premier type ; il y en a qui combinent les deux distinctions), ou bien sous la forme d'une coupe syllabique forte venant s'opposer à une coupe syllabique faible (fait répandu dans le domaine de l'allemand et du hollandais). Le passage d'un de ces types à l'autre est aisé et flottant.
Ainsi l'étude de la répartition géographique des faits phonologiques fait ressortir que plusieurs de ces faits dépassent d'ordinaire les limites d'une langue et tendent à réunir plusieurs langues contiguës, indépendamment de leurs rapports génétiques ou de l'absence de ces rapports. A côté des affinités mentionnées^, signalons à titre d'exemples l'association phonologique embrassant le vaste territoire entre l'Alaska du Sud et la Californie centrale peuplé de nombreuses langues qui appartiennent à différentes familles, mais possèdent toutes une série de consonnes glottalisées^ ; l'association des langues du Caucase dont le consonantisme présente le même caractère et qui englobe les langues caucasiques septentrionales et méridionales, l'arménien, l'ossète, ainsi que les parlers tsiganes et turcs de la Transcaucasie' ; l'association balkanique* et celle des langues variées de la région de Samarkand (divers idiomes iraniens, une partie de l'uzbek et des résidus de l'arabe)^. Mais ce ne sont là que les premières tentatives isolées dans un vaste domaine qui est encore à explorer. Étant donné que les isophones franchissant les limites des langues sont des cas fréquents, presque habituels, semble-t-il, en géographie linguistique, et que visiblement la typologie phonolosrique des langues n'est pas sans rapport avec leur répartition dans l'espace, il serait important pour la linguistique (tant historique que synchronique) de déployer uns activité collective et de dresser un
(1) Comp. R. Jakobson, K charaklerisUke evrazijskogo jazykovogo sojuza, Paris, 1931.
(2) E. Sapir, Language, XX, chap. IX.
(3) N. Troubetzkoy, TCLP, IV, p. 233.
(4) B. Havrânek, Proceedings of Vie Isl Inlern. Congr. of Phonel. Sciences, p. 28 et suiv.
(5) E. Polivanov, Uzbekskaja dialeklologija i uzbekskij literalurnyj jazyk, Tachkent, 1933, p. 10 et suiv.
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atlas d'isolignes phonologiques du monde linguistique tout entier ou du moins de continents entiers^.
L'examen des faits phonologiques confiné dans les limites d'une langue donnée court le danger de morceler et de défigurer le problème ; ainsi les faits considérés dans les limites d'une langue ou d'une famille de langues nous apparaissent simplement comme l'eiïet d'un esprit particulariste, mais dès qu'on les envisage dans un cadre plus large, on y découvre l'action d'un esprit de communauté. Par exemple la polytonie des parlers kachoubes septentrionaux, tout en les opposant au reste du domaine kachoube polonais, marque en même temps leur participation à l'association baltique des langues polytoniques ; les langues qui touchent à la frontière occidentale du russe possèdent pour la plupart dans leurs parlers limitrophes la mouillure phonologique des consonnes, et c'est précisément l'adhésion de ces parlers à la grande association des langues mouillantes et non la simple divergence à l'intérieur du finlandais, du lette, du polonais, etc., qui est à noter. La dislocation au moyen âge du monde slave en idiomes polytoniques (serbo-croate et slovène), monotoniques à quantité libre (slave occidental) et monotoniques à accent libre (bulgare et slave oriental) ne peut être complètement élucidée si l'on ne tient pas compte des trois associations distinctes auxquelles ces idiomes slaves ont pris part.
L'analyse complète d'un phénomène phonologique ne peut se confiner ni dans les limites d'une langue, ni même dans celles d'une association de langues présentant ce phénomène. La répartition mutuelle des différentes associations phonologiques n'est pas, elle non plus, fortuite. On observe des faits phonologiques tendant à former des aires voisines : l'aire de la polytonie confine par exemple d'ordinaire à celle de la prononciation vocalique à coup de glotte. Le voisinage favorise la naissance ou la persistance de phénomènes phonologiques proches, présentant à côté de leurs particularités certains traits communs : ainsi l'association des langues polytoniques entre en Europe dans une plus vaste association de langues à double forme d'accent. Nous avons fait remarquer que l'association des langues mouillantes se combine aussi bien à l'ouest qu'à l'est avec une association de langues polytoniques. Il est peu pro-
(1) L'Association Internationale pour les Études Phonologiques, dans sa séance du 29 août 193G, a décidé de préparer un atlas plionologique de l'Europe.
\l IINFTCS l'HONOI.OGIQUKS 365
bable que cette symétrie des deux frontières d'une même association soit due au simple hasard.
En confrontant les diverses isophones formant des affinités linguistiques d'une part et la répartition des faits de structure grammaticale d'autre part, on voit se dessiner des faisceaux d'isolignes, de même qu'on est frappé par les concordances entre les limites des associations de langues, d'une part, et quelques limites de géographie politique et physique, d'autre part. Ainsi l'aire des langues monotoniques mouillantes coïncide avec l'ensemble géographique connu sous le nom d'Eurasia sensu slriclo, ensemble c{ui se détache du domaine européen et asiatique par plusieurs particularités ds sa géographie physique et politique. Certes les correspondances des diveT-ses isolignes ne sont habituellement qu'approximatives : ainsi à l'ouest la limite de la mouillure phonologique des consonnes dépasse la frontière occidentale de l'Eurasie telle que la tracent les géographes, mais le dépassement n'atteint que 1 % de la surface du domaine des langues monotoniques mouillantes et la coïncidence reste tout à fait probante.
Il ne s'agit pas de déduire les affinités linguistiques d'un facteur extrinsèque. Ce qui importe actuellement c'est de les décrire et de mettre en relief leurs correspondances avec des unités géographiques de nature différente, sans parti pris et sans généralisations prématurées telles que l'explication de l'affinité phonologique par la parenté, le mélange ou l'expansion des langues ou des communautés linguistiques.
LES LOIS PHONIQUES DU LANGAGE ENFANTIN ET LEUR PLACE DANS LA PHONOLOGIE GÉNÉRALE i
par Roman Jakobson
Un beau travail de M. Grégoire récemment paru sous le titre V apprentissage du langage (Liège, 1937), fait date dans l'étude des débuts du langage enfantin. Selon l'éminent linguiste belge, l'investigateur doit « avoir vécu jour par jour, heure par heure, dans la société des nourrissons et avoir épié à tout instant les manifestations extérieures de leur activité », et d'autre part, il doit pousser très loin l'exactitude dans la notation difficile des phénomènes linguistiques et dans l'établissement de leurs conditions et de leurs fonctions. L'analyse microscopique de M. Grégoire réunit ces deux qualités, et nous permet d'évaluer et d'utihser avec justesse les données nombreuses des publications antérieures, qui présentaient, pour la plupart, soit des observations fines et judicieuses, nmais trop serrées et fragmentaires de linguistes qualifiés, soit des monographies patientes de psychologues et de pédologues manquant, malheureusement trop souvent, de méthode linguistique.
La richesse de nos expériences permet l'analyse structurale de la langue en devenir et la recherche de ses lois générales, ou tendant à être générales, si l'on préfère une formule plus prudente. Du reste, au commencement de notre siècle, M, Grammont a énoncé ce problème avec une précision impressionnante : Il n'y a, dit -il, chez l'enfant « ni incohérence ni effets du hasard... Il manque le but, sans doute, mais il s'en écarte toujours de la même manière... C'est cette cons-
(1) Communication présentée au cinquième Congrès international des linguistes convoqué à Bruxelles, septembre 1939.
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tance de l'écart qui fait la valeur de son langage, et en même temps permet de bien comprendre la nature de la modification. » Quelle est donc la loi de cet écart dans l'acquisition successive des phonèmes ?
Depuis Bufîon on invoque souvent le principe du moindre effort : les articulations faciles à émettre seraient acquises les premières. Mais un fait essentiel du développement linguistique du bébé contredit nettement cette hypothèse. Pendant la période du babil l'enfant produit aisément les sons les plus variés (p. ex., les clics. les consonnes mouillées, arrondies, mi-occlusives, sibilantes, uvulaires. etc.) qu'il finit par éliminer presque tous en passant au stade « de quelques mots ». selon l'expression d'Oscar Bloch. c'est-à-dire, en s'appropriant les premières valeurs sémantiques. Il est vrai qu'une partie de ces sons en voie de disparition, n'existant pas dans le parler de l'entourage, ne sont pas maintenus par son exemple, mais il y en a d'autres, qui. malgré leur présence dans le langage des adultes, partagent néanmoins le même sort, et le bébé ne les regagne qu'après de longs efforts. Tel est souvent le cas des vélaires. des sibilantes et des liquides. L'enfant répétait ces articulations en babillant, l'image motrice lui a donc été familière et l'image acoustique ne doit pas elle non plus faire défaut. Le fils de l'attentif investigateur serbe -M. Pavlovic disait tata pour kaka tout en distinguant par l'ouïe les deux mots kaka et tata. Et Passy nous rapporte le cas d'un bambin qui tout en substituant la forme tesson aux mots garçon et cochon, se fâchait quand sa mère, en l'imitant, ne faisait pas de différence entre ces deux mots. Les faits de ce genre sont largement connus. On a cherché à attribuer cet oubli des phonations au manque de liaison entre l'image acoustique et motrice, mais comme le signalent les observateurs, l'enfant commence quelquefois par prononcer le K dans les premiers mots qu'il reproduit, et puis, tout à coup, il renonce aux vélaires en les remplaçant obstinément par des dentales.
On ne peut donc expliquer le tri des sons lors du passage du babil au langage au sens propre du mot que par le fait de ce passage même, c'est-à-dire par la valeur phonématique qu'acquiert le son. L'enfant passe, peu à peu. du soliloque spontané et sans but à un semblant de conversation. Cherchant à se conformer à l'entourage, il apprend à reconnaître l'identité du phénomène phonique qu'il entend et qu'il émet, qu'il garde dans sa mémoire et qu'il reproduit à
^on gré. L'enfani \v distingue des autres phénomènes phoniques entendus, retenus et répétés, et cette distinction, sentie comme une valeur intersubjective et constante, tend vers une signification. Au désir de communiquer avec autrui ^'ient s'ajouter la faculté de lui communiquer quelque chose. Justement, ces premières distinctions, visant à devenir significatives, exigent des oppositions phoniques simples, nettes, stables, aptes à se graver dans la mémoire et à être réalisées à volonté. La richesse phonétique du gazouillis cède la place à une restriction phonologique.
Le lien étroit qui subsiste entre le tri des phonèmes, d'une part, et le caractère immotivé et nettement conventionnel du signe linguistique, de l'autre, est confirmé par le fait que les exclamations et les onomatopées ne tiennent pas compte de cette restriction ; ces gestes vocaux, qui, aussi dans le langage des adultes, tendent à former une couche à part, semblent directement rechercher les sons non admis ailleurs. C'est justement la valeur expressive de l'insolite, plutôt que la conformité au modèle, qui fait que les enfants emploient dans leurs onomatopées les voyelles palatales arrondies, tandis qu'ils continuent de les remplacer ailleurs par des non-arrondies ou bien par des vélaires. Ainsi un garçon de onze mois cité dans le livre connu de W. Stern reproduit par 00 le mouvement des che\'aux et des voitures, le petit Grégoire à 19 mois se sert de ces sons pour rendre les coups de cloche et la fillette de Marcel Cohen dans son quinzième mois imite par les mêmes voyelles l'aboiement du chien. En changeant cette onomatopée en une simple désignation du chien oo, elle adapte le vocalisme au sy.stème des phonèmes dont elle dispose à l'époque.
En éliminant ces faits spécifiques et en suivant pas à pas la formation du système phonologique chez l'enfant, nous remarquons une régularité rigide dans la suite de ces acquisitions qui, pour la plupart, forment, dans l'ordre du temps, des enchaînements stricts et constants. Voici presque un siècle que cette régularité frappe les observateurs : qu'il s'agisse d'enfants français ou anglais, Scandinaves ou slaves, allemands ou japonais, esthoniens, indiens du Nouveau- Mexique, chaque desci'iption linguisticpie attentive vient également confirmer le fait que la chronologie relative de certaines innovations reste toujours et partout la même. Par contre, l'allure de leur succession est très variable, et deux faits consécutifs, se suivant immédiatement chez les
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uns, peuvent être séparés par quelques années dans le développement des autres. Espèce de film ralenti, ces cas de développement phonologique différé sont particulièrement instructifs.
D'ordinaire le vocalisme est entamé par une voyelle large et le consonantisme simultanément par une occlusive de l'avant -bouche ; habituellement c'est un A et une occlusive labiale. La première opposition consonantique est celle de la nasale et de l'orale et la seconde celle des labiales et des dentales [P-T, M-X).
Ces deux oppositions forment le consonantisme minimum des langues vivantes du monde et ne peuvent faire défaut que dans des cas d'altérations extrinsèques et mécaniques. Tel est le manque des labiales dans le tlingit (et dans quelques parlers féminins de l'Afrique centrale), manque dû à la mutilation artificielle des lèvres, et même dans ces cas, la classe des labiales tend à être représentée dans le système phonologique par des substituts spécifiques.
A la suite des deux oppositions consonantiques mentionnées, une voyelle étroite vient s'opposer dans le langage enfantin à la voyelle large, et l'étape ultérieure du vocalisme apporte, ou bien un troisième degré d'ouverture, ou bien une scission du phonème étroit en voyelle palatale et vélaire. Chacun de ces deux processus aboutit à un système de trois voyelles, ce qui est le vocalisme minimum pour les langues vivantes du monde. Ce vocalisme minimum ainsi que le consonantisme minimum exige visiblement la présence de phonèmes cumulant deux " éléments différentiels » selon la terminologie saussurienne (ainsi dans le système « triangulaire » des voyelles U, A, I, le phonème U est vélaire par opposition à / et étroit par opposition au phonème A, et dans le système « linéaire » la voyelle moyenne est complexe : large par opposition à l'étroite et en même temps étroite par opposition à la large).
Si nous abordons les acquisitions du consonantisme ou bien du vocalisme enfantin dépassant le minimum signalé, nous apercevons que leur ordre successif correspond exactement aux lois générales de solidarité irréversible qui régissent la synchronie des langues du monde.
Ainsi, dans le système phonologique de l'enfant , l'acquisition des consonnes vélaires et palatales suppose l'acquisition des labiales et des dentales, et dans les langues du monde, la présence des vélaropalatales implique l'existence simultanée des labiales et des dentales. Cette solidarité est
irréversible : la présence des labiales et des dentales n'implique pas la présence des vélaropalatales, comme le montre p. ex. leur manque complet dans la langue de Tahiti et dans le tatar de Kasimov ainsi que l'absence des nasales vélaires et palatales dans quantité de langues.
L'acquisition des constrictives suppose l'acquisition des occlusives et, parallèlement, dans les systèmes phonologiques du monde, l'existence des premières implique celle des dernières. Il n'y a pas de langues sans occlusives, mais d'autre part on trouve maintes langues, en Océanie, en Afrique et dans l'Amérique du Sud, complètement dépourvues de constrictives ; parmi les langues de l'ancien monde, citons, par exemple, le karakalpak et le tamoul, manquant tous les deux de phonèmes constrictifs autonomes.
L'acquisition enfantine des mi-occlusives opposées aux occlusives correspondantes suppose l'acquisition des constrictives de la même série ; également dans les langues du monde l'opposition d'une mi-occlusive et d'une occlusive dentale, labiale ou vélaropalatale implique la présence d'une constrictive dentale, labiale ou vélaropalatale.
Aucune opposition horizontale des voyelles d'une ouverture supérieure ne peut être acquise par l'enfant, tant que ses voyelles d'une ouverture inférieure n'acquièrent la même opposition. Cet ordre évolutif correspond exactement à la loi synchronique générale formulée par Troubetzkoy.
L'acquisition enfantine des voyelles palatales arrondies, secondaires selon le terme de Rousselot, suppose l'accfuisition des voyelles primaires, c'est-à-dire des vélaires arrondies et des palatales non-arrondies correspondantes. La série secondaire implique la présence des voyelles primaires de même ouverture dans les langues du monde.
Les oppositions relativement rares dans les langues du monde sont parmi les dernières acquisitions de l'enfant. Ainsi, la seconde liquide compte parmi les derniers accroissements du système phonologique enfantin, et le R sibilant (r), phonème excessivement rare dans les langues du monde, termine d'ordinaire l'apprentissage phonologique des enfants tchèques ; dans les diverses tribus indiennes faisant usage des consonnes glottalisées les enfants tardent à les acquérir, et les voyelles nasales n'apparaissent chez les enfants français et polonais qu'après tous les autres phonèmes vocaliques.
On pourrait facilement augmenter le nombre des coïncidences entre l'ordre évolutif du langage enfantin et les lois
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générales que nous révèle la synchronie des langues de monde et on trouvera sûrement encore plus de correspondances analogues à mesure qu'on aura des données linguistiques précises sur les enfants de groupes ethniques variés. Mais on peut désormais tirer les conclusions résultant du fait même du parallélisme signalé.
Tout système phonologique est une structure stratifiée, c'est-à-dire formant des couches superposées. La hiérarchie de ces couches est à peu près universelle et constante. Elle apparaît, aussi bien dans la synchronie que dans la diachronie de la langue ; il s'agit, par conséquent, d'un ordre panchronique. S'il y a entre deux valeurs phonologiques un rapport de solidarité irréversible, la valeur secondaire ne peut apparaître sans la valeur primaire et la valeur primaire ne peut être éliminée sans la valeur secondaire. Cet ordre se manifeste dans le système phonologique existant et il en régit toutes les mutations ; le même ordre détermine, comme nous venons de l'observer, l'apprentissage du langage, système en devenir, et — ajoutons — il persiste dans les troubles du langage, système en désagrégation.
Comme nous l'apprennent par exemple les observations des psychiatres, dans les troubles du langage, les voyelles nasales tendent les premières à disparaître, de même l'opposition des liquides est apte à s'amuir, les voyelles secondaires succombent plutôt que les primaires, les constrictives et les mi-occlusives se changent en occlusives, les consonnes vélaires sont perdues avant celles de l'avant -bouche, et les consonnes labiales ainsi que la voyelle A sont les derniers phonèmes résistant à la destruction, ce qui correspond exactement au stade initial du langage enfantin. Les couches supérieures sont enlevées avant les inférieures. Les dégâts aphasiques reproduisent à l'envers l'ordre des acquisitions enfantines. Une analyse phonologique approfondie des aphasies (c'està-dire des troubles du langage de caractère interne, sans lésion de l'appareil phonatoire) est appelée à mettre en lumière les correspondances en question, également fertiles pour le psyihiatre et pour le linguiste.
On a bien signalé jadis quelques points de contact isolés entre le langage enfantin, d'une part, et le répertoire des phonèmes dans certaines langues dites primitives, de l'autre, mais on envisageait ces langues comme des survivances reflétant, pour ainsi dire, l'enfance de l'humanité et on faisait appel à la loi biogénétique de Haeckel. selon laquelle
l'individu récapitule dans son développement la phylogénèse, le développement de l'espèce. Cependant, la disette de phonèmes dans une langue donnée n'est pas nécessairement une pauvreté primordiale, et souvent au contraire l'étude historique indique que l'appauvrissement est de date récente. Ce qui reste probant, dans l'accord entre le langage enfantin et les langues du monde, c'est uniquement l'identité des lois structurales qui règlent toute modification du langage individuel et social ; c'est, en d'autres termes, la même superposition stable des valeurs qui se trouve à la base de tout accroissement et décroissance du système phonologique.
Mais il ne suffit pas de mettre en relief la régularité de cette superposition, il s'agit de l'expliquer en démontrant sa nécessité. L'insuffisance des interprétations isolantes est claire. Les lois du langage enfantin ne peuvent pas être séparées des faits correspondants dans les langues du monde. On a, par exemple, aperçu dans le langage enfantin l'apparition précoce des consonnes labiales et dentales par rapport aux vélair^s. et on a cherché à la motiver par le mouvement accoutumé de la succion ; mais à peine trouverait-on même un freudiste fervent qui voulût invoquer le souvenir infantile pour expliquer une autre manifestation de la même loi, à savoir la chute des vélaires dans certains idiomes tatares ou polynésiens. Au lieu d'envisager l'ensemble des oppositions, phonématiques successivement acquises par l'enfant, on émiettait cette structure ordonnée. Ainsi, en attribuant l'antériorité des labiales à la protrusion des lèvres ou à l'imitation visuelle, on oubliait que l'opposition primaire, la plus nette et la plus stable, celle de la labiale orale et nasale, reste dans ce cas tout à fait incompréhensible.
Cependant la superposition phonologique est rigidement conséquente, elle suit le principe du contraste maximum et dans l'ordre des oppositions elle procède du simple et de l'homogène au complexe et au différencié. Bornons-nous pour le moment à citer rapidement quelcjues exemples.
La période du babil enfantin commence par des sons indéterminés que les observateurs disent n'être encore ni consonnes ni voyelles, ou bien, ce qui revient au même, être les deux à la fois. La période du babil aboutit à la délimitation nette de la consonne et de la voyelle. Au point de vue moteur, les deux catégories s'opposent l'une à l'autre comme resserrement et dilatation. C'est un .1, voyelle large, qui
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offre le maximun de dilatation ; d'autre part les consonnes occlusives présentent l'ouverture zéro, et parmi les occlusives ce sont les labiales qui ferment la cavité buccale tout entière. On pouvait s'attendre a priori à ce que, justement, ce contraste maximun fût appelé à entamer la distinction entre vocalisme et consonantisme au seuil du langage enfantin, et l'expérience vient confirmer cette attente.
C'est sur l'axe des successivités que surgit, au début, l'opposition des deux catégories. L'occlusive labiale forme, en combinaison avec la voyelle, le germe de la syllabe. L'opposition des phonèmes sur l'autre axe, celui des simultanéités, selon la bonne terminologie saussurienne, n'existe pas encore. Et c'est pourtant cette opposition qui est la prémisse nécessaire de la fonction distinctive des phonèmes. La syllabe, cadre phonématique, exige un contenu phonématique, cadre et contenu étant, comme l'a fait observer Viggo Brôndal, deux notions solidaires.
Tuyau sans fermeture et tuyau à fermeture — ou en d'autres termes voyelle et consonne — voici une nouveauté qui intervient : ainsi surgit la première opposition sur l'axe des simultanéités — l'opposition des occlusives orale et nasale : pendant que la voyelle reste caractérisée par l'absence de tuyau à fermeture, la consonne se -scinde en deux — l'une munie d'un seul tuyau à fermeture et l'autre, qui ajoute au premier un tuyau collatéral ouvert, et synthétise ainsi les traits spécifiques de l'occlusive orale et de la voyelle. Cette synthèse est la conséquence naturelle de l'opposition consonne-voyelle, tandis que les voyelles nasales, opposées aux orales comme un double tuyau ouvert à un seul tuyau ouvert, présentent dans la langue un fait beaucoup plus spécial et moins contrastant. C'est pourquoi les voyelles nasales, de même que les consonnes à double ocr-lusion, apparaissent rarement dans les langues du monde et très tardivement chez les enfants destinés à parler ces langues ; par contre l'opposition universelle des consonnes nasales et orales est la première opposition qui tend à prendre une valeur significative dans le langage enfantin.
Pour élucider la seconde scission consonantique , rappelons en abrégé les découvertes géniales de Koehler et de Stumpf, dont la linguistique n'a pas encore tiré toutes les conclusions. C'est à ces maîtres de l'acoustique moderne qu'appartient le mérite d'avoir distingué et établi, dans les sons du langage, deux espèces de caractères irréductibles.
Semblables aux couleurs, les sons du langage sont chromatiques à divers degrés ou achromatiques d'une part, clairs (aigus) ou sombres (graves) de l'autre. Cette dernière opposition gagne en valeur, à mesure que le chromât isme baisse. Parmi les voyelles c'est A qui est le son le plus chromatique et le moins apte à l'opposition du clair et du sombre, et les voyelles étroites sont au contraire les plus enclines à cette opposition et les moins chromatiques. Ces deux dimensions du triangle vocalique dont l'horizontale U-I est la base et la verticale A la hauteur, correspondent suivant la fine analyse de Stumpf à deux processus psycho-physiologiques : « U-I Process » concernant l'opposition du clair et du sombre, et «^-Process» qui détermine les degrés du chromatisme. Le premier processus est fondamental^, tandis c[ue le second est accessoire^ :
Or ce savant reconnaît qu'il n'y a pas de langues dont le vocalisme se baserait uniquement sur le processus fondamental. Il n'a peut-être existé isolément qu'à une époque prélinguistique ? se demande Stumpf avec hésitation. ]^Iais cette supposition ne résout aucunement le problème. Le vocalisme linéaire existe parfaitement dans les langues du monde que nous connaissons, mais c'est justement la base du triangle qu'il supprime. Ainsi le système des voyelles se trouve réduit à la verticale 1<^ dans plusieurs langues du Caucase de l'Ouest analysées par Troubetzkoy, et 2° chez les enfants (ainsi que chez les aphasiques) à l'étape où ils ne font pas de distinction entre diverses voyelles d'une même aperture (p. ex. entre U et /), les utilisant comme des variantes combinatoires ou stylistiques, ou bien n'en employant qu'une seule. Ces faits sembleraient prouver un paradoxe insoutenable : on dirait que le processus fondamental est inséparablement lié au processus accessoire, tandis que ce dernier peut exister seul !
Cependant cette contradiction apparente se trouve levée
(1) Ligne continue dans notre schéma.
(2) Pointillé dans notre schéma.
R. JAKOBSON
dès qu'on envisage le vocalisme et le consonantisme comme deux parties d'un tout et dès qu'on tire, ce qu'a omis Stumpf. les conséquenses de sa propre définition lumineuse, selon laquelle c'est la présence du chromatisme prononcé (ausgepragte Farbung) qui distingue en premier lieu les voyelles des consonnes. Étant donné que les voyelles sont des phonèmes chromatiques par excellence, c'est donc A, le sommet du chromatisme qui se présente comme la voyelle optimum, princeps vocaliiim, selon le mot de Hellwag. La verticale A, différenciant les degrés du chromatisme, est naturellement le pivot cardinal, parfois même unique du vocalisme. Les consonnes sont des phonèmes sans chromatisme prononcé et l'opposition du clair et du sombre, contraste qui augmente, à mesure que le chromatisme diminue, représente par conséquent le pivot cardinal du consonantisme. L'analyse accoustique nous montre que les labiales opposent un timbre sombre au timbre clair des dentales. Étant donné que le timbre sombre représente, selon Stumpf, le maximum quantitatif du processus en question, ce, sont les labiales qui offrent l'optimum consonantique.
Plusieurs lois trouvent à la fois leur explication interne ; à savoir : la priorité des consonnes labiales et de la voyelle A. l'antériorité de la ligne de base^ dans le consonantisme oral et nasal, c'est-à-dire de sa scission en labiales et dentales, l'antériorité de la ligne-hauteur^ dans le vocalisme, c'est-àdire de sa difïérenciation d'après le degré de l'aperture, et enfin l'ordre de scission des voyelles en vélaires et palatales, procédant des étroites aux larges.
Dans l'acquisition du langage, la première opposition vocalique est postérieure aux premières oppositions consonanliques : il y a donc un stade où les consonnes remplissent déjà une fonction distinctive. tandis que la voyelle unique ne sert encore que d'appui à la consonne et de matière pour les variations expressives. Donc nous voyons les consonnes prendre la valeur de phonèmes avant les voyelles. Autrement dit d'abord apparaissent les phonèmes achromatiques qui se scindent sur l'horizontale, ligne du noir et du blanc ; ensuite surgissent les phonèmes chromatiques en se difïérenciant sur la verticale, ligne des degrés du chromatisme.
(1) Ligne continue plus grosse dans notre schéma.
(2) Ligne pointillée plus grosse dans notre schéma.
L'antériorité du processus fondamental par rapport au processus accessoire est donc entièrement confirmée !
Les sons achromatiques, ou plus exactement les sons sans chromatisme prononcé, manifestent, comme Stumpf l'a déjà signalé, divers degrés de l'achromatisme. On retrouve donc dans le consonantisme les deux dimensions correspondant à celles du vocalisme, mais dans un ordre hiérarchique inverse. Le vocalisme linéaire est vertical, tandis que le consonantisme linéaire est réduit à la ligne de base. Ce sont les consonnes vélaropalatales qui présentent le minimum d'achromatisme. Éloignées, ainsi que les voyelles larges, von der Linie der blossen Helligkeiten, selon l'expression de Stumpf, elles sont relativement peu aptes à se scinder d'après le caractère clair ou sombre en deux classes distinctes : celle des palatales et celle des vélaires. Elles forment donc le sommet du triangle consonantique. Les phonèmes du sommet dénotent un plus haut degré d'intensité spécifique que ceux de la base correspondante. Rappelons que ceteris paribus les voyelles larges sont, par ordre de perceptibilité, au-dessus des étroites, et les consonnes vélaropalatales au-dessus des consonnes correspondantes de l'avant -bouche. Or, ce qui n'est qu'un épiphénomène pour les oppositions vocaliques, fait l'essence même des consonnes vélaropalatales. Stumpf a soumis K, T et P k une filtration acoustique : quand T et P sont en train de disparaître, il subsiste encore de la vélaire le bruissement d'un coup sec. C'est au coup de glotte, phonème occlusif indéterminé, que se trouvent réduites les vélaires dans les langues au consonantisme linéaire et souvent dans le langage enfantin (ou aphasique) du stade correspondant.
Il est clair que l'opposition des voyelles et des occlusives, ou, en d'autres termes, celle de l'ouverture et de la fermeture précède l'opposition de la fermeture complète et de la fermeture atténuée, c'est-à-dire l'opposition des occlusives et des constrictives. L'opposition d'un U et d'un / renferme deux distinctions parallèles, à savoir celle des vélaires et des palatales, et celle des arrondies et des non-arrondies. La séparation de ces deux distinctions, qui permet de combiner deux propriétés inverses dans un phonème palatal arrondi ou vélaire non-arrondi, est, cela va sans dire, une acquisition secondaire. La complexité des mi-occlusives est exactement de la même nature.
En continuant de confronter les acquisitions linguistiques de l'enfant avec la typologie des langues du monde, on entre-
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voit que le groupement des phonèmes et le système des significations grammaticales sont également sujets à la même règle de la superposition des valeurs.
L'universalité et la logique interne de l'ordre hiérarchique énoncé permet, semble-t-il, de l'admettre aussi pour la formation du langage (glottogonie). Cette immutabilité nous autorise à vérifier et à accepter, par exemple, l'hypothèse ingénieuse récemment émise par P. van Ginneken (et autrefois par Noiret) sur les rudiments de la langue humaine : les oppositions consonantiques sont antérieures aux oppositions vocaliques. Il est vrai que le chercheur suppose un stade encore plus ancien, celui des clics, mais il fait lui-même remarquer que d'après leur fonction, ce ne sont pas encore des phonèmes, mais de simples gestes vocaux, formant à proprement parler, une couche prélinguistique, extralinguistique et, ajoutons, « post-linguistique », comme le montre l'étude des aphasies. De même l'hypothèse de Trombetti sur l'antériorité des occlusives se trouve corroborée, contrairement à la priorité des mi-occlusives professée par Marr.
Nous avons essayé de mettre en relief la stratification rigoureuse de quelques oppositions phonologiques, et de démontrer comment cet ordre apparaît^. Le principe est simple jusqu'à paraître banal : il est impossible de placer le toit sans avoir posé la charpente, de même qu'on ne peut pas ôter la charpente sans enlever le toit. Mais c'est à ce principe qu'obéissent la dynamique et la statique de la langue ; il coordonne des faits qui passaient pour disparates, il élimine quelques prétendues « énigmes insolubles », et il donne un sens unique à des lois en apparence dépareillées et aveugles. Le développement phonologique de l'enfant aussi bien que le développement de l'aphasie n'est dans ses grandes lignes que le corollaire de ce principe.
Tout cela nous prouve que le choix des éléments différentiels à l'intérieur d'une langue loin d'être arbitraire et fortuit, est au contraire régi par des lois (ou tendances) d'ordre universel et constant. Nous venons de passer rapidement en revue quelques lois d'implication : l'existence d'une entité Y implique l'existence d'une entité A' dans le même système phonologique. On pourrait également examiner une autre série de lois, non moins importantes pour
(1) Cf. R. Jakobson, Kindersprache, Aphasie und allgemeine Lautgesetze, Uppsala 1941.
LOIS l'IIOMQUKS nu LANGAGE ENFANTIN 379
la typologie des langues. Ce sont les lois d'incompatibilité : l'existence d'une entité Y exclut l'existence d'une entité X dans le même système phonologique.
Hanté — malgré tout son élan novateur — par l'esprit anti-finaliste de la fin du siècle dernier, F. de Saussure enseigne ce qui suit : « Par opposition à l'idée fausse que nous nous en faisons volontiers, la langue n'est pas un mécanisme créé et agencé en vue des concepts à exprimer ». Or à présent nous sommes à même de répliquer, que par opposition à l'hypercriticisme destructif de l'époque en question, c'est le sens commun, c'est précisément l'idée que nous, sujets parlants, nous faisons volontiers de la langue, qui est parfaitement véridique : la langue est en fait un instrument régi et agencé en vue des concepts à exprimer. Elle s'empare efficacement des sons et elle transforme ces données naturelles en des qualités oppositives, aptes à porter le sens. Les lois de la structure phonologique que nous venons d'aborder en sont une preuve.
INDEX TERMINOLOGIQUE
Accent de phrase, 242.
Accents secondaires, 229.
Accentuation (corrélation d'), 214,
Accentuation libre, voir Accentuation
(corrélation d').