La définition du phonème
La définition qui vient d'être donnée des notions de « phonème », de «variante », de < son du langage » n'est pas acceptée par tous les linguistes et n'était pas au début formulée de cette manière.
D'abord la définition du phonème fut rédigée en termes psychologiques. J. Baudouin de Courtenay définissait le phonème comme « l'équivalent psychique du son du langage ». Cette définition était insoutenable, car au même phonème peuvent correspondre, comme variantes, plusieurs sons du langage, et chacun de ces sons du langage possède un « équivalent psychique » propre - — ■ à savoir les représentations acoustiques et motrices qui lui correspondent. En outre cette définition suppose que le son du langage lui-même est une grandeur positivement donnée et tout -k fait concrète. Mais en réalité il n'en est pas ainsi : seul est positivement donné le courant sonore continu et concret de l'acte de parole, et si nous extrayons de ce « continuum » divers sons du langage, nous le faisons précisément parce que la section en question du courant sonore « correspond .. à un mot contenant un phonème déterminé. Le son du langage ne peut être défini que par son rapport avec le phonème. Mais si l'on part du son du langage pour définir le phonème, on tombe dans un cercle vicieux.
En ce qui concerne le phonème, l'auteur de ces lignes, dans ses premiers
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travaux phonologique?, a lui aussi plusieurs fois employé l'expression de • représentation phonique »*. Cette expression était fautive, pour la même raison que la définition citée plus haut de J. Baudouin de Courtenay. En effet des représentations acoustico-motrices correspondent à chaque \arrante phonétique, dans la mesure où l'articulation est contrôlée et réglée par le sujet parlant. Il n'y a non plus aucune raison pour considérer quelques-unes de ces représentations comme « conscientes » et d'autres comme « inconscientes ». Le degré de conscience du processus articulatoire. ne dépend que de l'exercice. Par un dressage particulier on peut prendre conscience des particularités non phonologiques des sons — ce qui rend possible ce qu'on appelle la " phonétique auditive •. Le phonème ne peut donc être défini, ni comme <■ représentation phonique ', ni comme « représentation phonique consciente ', et être ainsi opposé au son du langage ou à la variante phonétique. L'expression d'o intention phonique >. que l'auteur de ces lignes a employée dans sa communication au IP Congrès International de Linguistes à Genève* n'était qu'une transposition, dans le domaine volontaire, de la définition du phonème comme < représentation phonique » : elle était donc également fautive. Celui qui a l'intention de prononcer le mot gib <; donne » doit par là même avoir l'intention d'exécuter tous les mouvements des organes phonatoires nécessaires pour cela, donc également l'intention d'articuler un g palatal — • et cette intention n'est pas la même que celle qu'on a si l'on veut prononcer le mot gab « (il a donné » avec son g vélaire. Toutes ces expressions psychologiques ne sont pas appropriées à la nature du phonème et doivent par conséquent être écartées. D'ailleurs elles peuvent conduire à une confusion des limites entre son et phonème, ce qu'en effet on peut assez souvent remarquer chez J. Baudouin de Courtenay et chez quelques représentants de son école.
Il faut éviter de recourir à la psychologie pour définir le phonème : en effet le phonème est une notion linguistique et non pas psychologique*. Toute référence à la « conscience linguistique » doit être écartée en définissant le phonème. Car la u conscience linguistique » est ou bien une appellation métaphorique de la langue, ou bien une notion tout à fait vague qui doit elle-même être définie à son tour, et qui peut-être ne peut pas l'être du tout. C'est pourquoi la définition du phonème proposée par N. van Wijk (dans De ?>'ieune Taalgids 1936, 323) est également contestable. D'après N. van "SVijk «les phonèmes d'une langue forment une catégorie d'éléments linguistiques qui existent dans l'esprit de tous les membres d'une commimauté linguistique ». Les phonèmes sont « les plus petites unités que la conscience linguistique sent comme indivisibles !•. Lier le concept de phonème à des notions aussi vagues que « esprit », « conscience linguistique «, o sentir i ne peut servir à l'expliquer. Si l'on admettait cette définition, on ne saurait jamais dans un cas concret ce qu'on doit considérer comme phonème. Il est impossible en effet de pénétrer dans «l'esprit de tous
(1) X. S. Troubetzkoy, « Polabische Studien . {= Sitzb. Wien. Akad., phil.-hisl. Kl. CCXI, n° 4} 111, « Versuch einer allgemeinen Théorie der phonologischen Vokalsysteme » [TGLP I, 39). — D'ailleurs cette expression n'était pas employée comme une défmition scientifique précise. L'auteur n'avait pas alors d'une façon générale à formuler des définitions, mais à employer correctement la notion de phonème. Et l'emploi de la notion Av phonème était, dans ces premiers écrits phonologiques de l'auteur, exactement le même qu'aujourd'hui (voir par ex. « Polabische Studien •, 115-120J.
(2) Actes du 11^ Congrès Inlernalional de Linguisles, 120 ss.
(3) Voir TCLP II, 103.
les membres d'une communauté linguistique » (en particulier s'il s'agit d'une langue morte). De même découvrir ce que « sent » la conscience linguistique est une entreprise épineuse et extrêmement difricile. Que la « conscience linguistique » ne soit pas capable de partager un phonème en parties successives, et que tous les membres d'une communauté linguistique possèdent les mêmes phonèmes — ce sont là deux aflirmations tout à fait exactes, mais qui ne peuvent nullement être considérées comme une définition du phonème. Le phonème est avant tout un concept fonctiuii..'!, qui doit être défini par rapport à sa fonction. Sa définition ne peut pas être obtenue au moyen de concepts psychologiques.
D'autres définitions également insuffisantes se basent sur l'existence de variantes combinatoires. Daniel Jones définissait le phonème comme une famille ou un groupe de sons du langage, acoustiquement ou articulatoirement apparentés, qui n'apparaissent jamais dans le même entourage phonique. Cette première définition de D. Jones suppose que le discours humain consiste en phonèmes et en sons du langage, de sorte que ces deux éléments n'appartiendraient pas à des plans différents, mais coexisteraient côte à côte sur le même plan. Dans un mot comme allemand Wiege «berceau », v, i: et a seraient des sons du langage (puisqu'ils ne présentent aucune variante combinatoire perceptible à l'oreille nue), au contraire g serait un phonème (puisque sa prononciation dépend de l'entourage phonique). Il est clair qu'un tel emploi des expressions « son du langage » et « phonème » n'a un sens que par rapport à l'écriture : par « phonèmes » il faudrait comprendre les lettres qui sont prononcées différemment selon leur position dans le mot, et par « sons du langage » (ou « phones ») les lettres qui se prononcent toujours pareillement. La notion de phonème se trouvait primitivement en étroit rapport chez D. Jones avec le problème de la « transcription phonétique »^. Mais bientôt il jugea que la théorie du phonème n'était pas soutenable sous cette forme et qu'elle avait besoin d'un complément. La définition du phonème resta à proprement parler inchangée mais elle ne s'ai^pliqua plus seulement à des familles ou à des groupes de sons impermutables qui peuvent être perçus comme différents par l'oreille nue : elle s'appliqua aussi à des sons dont la différence n'est pas perçue immédiatement. Et comme la phonétique expérimentale avait prouvé qu'il est impossible de prononcer exactement le même son dans un entourage phonétique différent, en cette nouvelle forme de la théorie dans un mot comme Wiege cité plus haut non seulement g, mais aussi v, i et a devinrent des phonèmes. Dans sa première période de développement la théorie du phonème de D. Jones admettait à côté des sons du langage et des phonèmes, des « diaphones » : il comprenait sous ce nom des familles de sons pouvant se remplacer réciproquement sans modifier la signification du mot. Mais comme la phonétique instrumentale montre qu'il est impossible de répéter exactement le même son dans le même entourage phonique, D. Jones devait en toute logique ne plus parler que de diaphones aux dépens de sons du langage ou de phones, et définir le phonème comme une famille de diaphones non permutables. Et de fait il a abouti à un résultat analogue au dernier degré de développement de sa théorie sur le phonème. Il se base en outre sur la théorie des « sons abstraits » développée par le professeur japonais Jimbo et par le linguiste anglais Dr. Palmer à Tokio. Les sons concrets que nous entendons sont tous difTérents et il est impossible de prononcer deux fois exactement le même son. Mais certains sons ont tant de
(1) Voir à ce sujet J. Vachek dans Charisleria Guilelmo Malhesio, 25 ss. et les écrits de D. Jones qui y sont cités.
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tiaiU cummiui'^, ils sont >i semblables entre eux qu'on peut rassembler leurs traits communs en une seule représentation et que cette représentation peut être pensée comme telle. Il en résulte des « sons abstraits », par ex. un g vélaire, un g palatal, etc. Mais cela n'est qu'une abstraction au premier degré. Si l'on embrasse toute une famille de ces sons abstraits qui d'une part présentent entre eux une certaine ressemblance, mais qui d'autre part en une langue donnée ne se présentent jamais dans le même entourage phonique et qu'on les rassemble en une même représentation générale, on aura là un second degré d'abstraction : les phonèmes seraient justement ces sons abstraits au second degré. A cette définition on doit avant tout objecter que ces abstractions supposent une base sur laquelle elles soient construites. A une foule de chiens concrets peuvent correspondre les représentations abstraites « grand chien », « chien noir », « chien fidèle », « caniche », etc., selon ce qui est choisi comme base de l'abstraction, et chacun de ces « chiens abstraits » comprendra des « chiens concrets » très différents entre eux. D. Jones parle de sons abstraits sans se soucier delà base sur laquelle l'abstraction est établie. Au premier degré l'abstraction se fait au point de vue de la similitude acoustico-articulatoire, mais au second degré elle se fait au point de vue du rapport avec l'entourage phonique. Ces deuxbases d'abstraction sont si différentes qu'on ne peut en aucun cas les considérer comme deux degrés du même processus d'abstraction. En outre on doit souligner l'indétermination du concept « son du langage » ou « son concret ». Les sons concrets n'existent que dans la mesure où ils sont des réalisations de phonèmes. Le « premier degré d'abstraction » est donc à proprement parler le second. Tant que le concept de phonème ainsi défini par D. Jones n'était créé que pour la transcription, il avait certes une valeur pratique, quoique peu de rapports avec la linguistique en tant que telle. Mais dès que ce concept a été modifié pour correspondre à des phénomènes linguistiques déterminés, le point de départ de cette définition s'est montré caduc.
Le phonème ne peut être défini d'une façon satisfaisante, ni par sa nature psychologique, ni par ses rapports avec les variantes phonétiques — mais seulement et uniquement par sa fonction dans la langue. Qu'on le définisse comme la plus petite unité distinctive (L. Bloomfield) ou comme marque phonique dans le corps du mot (K. Biihler) — tout cela revient au même : à savoir que toute langue suppose des oppositions «phonologiques «distinctives et que le phonème est un terme de ces oppositions qui ne soit plus divisible en imités « phonologiques » distinctives encore phis petites. A cette définition tout à fait claire et sans ambiguité, il n'y a rien à changer. En effet toute modification qui y serait apportée ne conduirait qu'à vme complication qu'on peut éviter .
Du reste les motifs de ces complications sont parfois non seulement compréhensibles du point de vue psychologique, mais encore légitimes. Tel est le cas de la définition extrêmement compliquée qu'a donnée du phonème le phonologue américain W. Freeman Twadtlell dans son intéressante dissertation « On Defining the Phonème » (= Langiiage Monographs, piibl. by Ihe JJngiiisUc Society of America XVI, 1935) ; cette définition semble amenée par la crainte d'une liypostase du phonème, c'est-à-dire par la crainte qu'on traite les phonèmes comme des choses que les sujets parlants posséderaient et avec lesquelles, comme avec des moellons, ils bâtiraient des mots et des phrases (voir en particulier p. 53). Pour éviter ce danger, \V. Freeman Twaddel veut souligner avec une force particulière le caractère relatif du phonème (c'est-à-dire le fait qu'il est im terme d'opposition) et il construit dans ce but sa théorie du phonème, qu'on peut résumer de la façon suivante : une « expression » (c'est-à-dire un
acte de parole coneret) e-t un phénomène physique (un son) lié à une signification déterminée. Un complexe phonique qui revient dans différentes expressions et a toujours le même sens s'appelle une « forme ». Deux formes ayant des significations différentes sont en principe également différentes au point de vue phonique (à part les homonymes qui dans toutes les huigues sont relativement rares) ^. Le degré de diversité phonique entre deux formes distincte? peut être différent. La dilTérence phonique minima entre deux formes non semblables correspond aux fragments des complexes phoniques en question. Un groupe de formes qui se distinguent au minimum les unes des autres constitue une « classe ». Cette classe est caractérisée par le complexe phonique commun à tous ses membres et si la différence minima affecte dans tous ses membres la même partie (par ex. la finale ou l'initiale), alors cette classe est « ordonnée ». Ainsi par ex. les mots allemands nalim « (il) prit » — lahm « perclus » — karn « (il) vint » — Rahm « crème » — Scham « pudeur » — zahm « apprivoisé » forment une classe ordonnée. Les rapports entre les membres d'une telle classe sont des oppositions phonologiques minima et W. F. Twaddell nomme les termes de ces oppositions des « microphonèmes » (donc dans nos exemples n, l, k, r, sch, Is sont des microphonèmes de la classe formelle caractérisée par arn final). Le correspondant phonétique d'un microphonème contient plusieurs particularités articulatoires. Deux classes formelles sont dites " pareillement ordonnées » si les rapports existant entre leurs microjjhonèmes sont identiques. Ainsi par ex. les classes anglaises pill «pilule» — lill «jusqu'à ce que» - — kill «(je) tue » — bill « arrêt, loi » — ■ et nap « somme, bosse » — • gnal «■ moucheron, cousin » — knack « babiole, brimborion » — nab « (je) happe » sont ordonnées, car quoique la nature phonétique des microphonèmes ne soit pas du tout la même dans les deux cas (p, t, k sont aspirés à l'initiale et non aspirés à la finale), cependant les rapports existant entre ces microphonèmes sont identiques. Tous les microphonèmes qui occupent la même place dans différentes classes formelles pareillement ordonnées constituent un « macrophonème », ce qui correspond à notre concept de " phonème ». Comme J. Vachek l'a remarqué tout à fait justement (voir Proceedings of Ihe Second Inlernalional Congress of Phonelic Sciences, 33 ss.), cette définition du phonème s'accorde pour l'essentiel avec la nôtre. Les microphonèmes et les macrophonèmes de W. Freeman Twaddell sont des termes non analysables d'oppositions et il est dit expressément du macrophonème qu'il est la somme des particularités phoniques d'importance phonologique, etc. Par des détours compliqués W. Freeman Twaddell par\ient donc au résultat auquel nous sommes arrivés par un chemin plus court. En outre ces détours compliqués n'offrent aucun avantage. Notre définition ne contient rien qui supposerait ou provoquerait une hypostase du phonème. Karl Bûhler considère le phonème comme « une marque phonique sur la figure du mot », ce qui convient bien à la conception du mot comme silhouette et concorde tout à fait avec notre définition du pjionème, de même que la «pertinence abstractive » que Karl Biihler considère avec raison comme le fondement et le support logique de notre concept du phonème (voir TCLP IV, 22-53). Les avantages que peut offrir la distinction entre microphonèmes et macrophonèmes peuvent aussi bien être obtenus par notre doctrine sur la possibilité de neutraliser les oppositions phonologiques et sur les archiphonèmes (voir ci-dessous chap. III) — et d'autre part le danger d'atomisation de la phonologie, danger lié à la doctrine du microphonème se trouve écarté par notre solution du problème. Nous croyons donc que la tiiéorie compliquée du phonème pré-
(I) Voir B. Trnka, « Bemerkungen zur Homonymie », TCLP IV, 152 ss.
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sentée par W. Freeman Twaddell ne peut remplacer la définition du phonème que nous avons donnée ci-dessus. Le grand mérite de W. Freeman Twaddell réside dans la suppression radicale des préjugés psychologiques et naturalistes qui se sont formés autour du concept de phonème (aussi bien chez quelques partisans de la plionologie que chez quelques-uns de ses adversaires). Certes sa manière abstraite de s'exprimer et le tour philosophique de sa pensée imposent au lecteur des efforts assez ardus, dont beaucoup d'opiniâtres adversaires de la phonologie ne sont pas capables, ce qui peut amener (et a déjà amené) des incompréhensions. Ainsi l'aflirmation de W. Freeman Twaddell que le phonème n'est une réalité ni physique, ni psychique, mais une « unité abstraite, fictive ■>, a été comprise avec grande joie par B. Collinder et Meriggi comme un simple rejet du concept de phonème ^ Mais en réalité W. Freeman Twaddell n'a naturellement pensé qu'à ce que Ferdinand de Saussure considérait comme l'essence de toute valeur linguistique : « entités oppositives, relatives et négatives » (Cours de linguistique générale 1922, 164), ce qui peut être dit en propres termes de tout concept de valeur. Comme le phonème appartient à la langue et que la langue est une institution sociale, le phonème est justement une valeur et possède la même espèce d'existence que n'importe quelle valeur. La valeur d'une unité monétaire (par ex. d'un dollar) n'est de même ni une réalité physique, ni une réalité psychique, mais une grandeur abstraite et « fictive ». Mais sans cette « fiction » un état ne peut exister...
A. W. de Groot définit le phonème de la façon suivante (TCLP IV, 125) : « Le phonème est une marque symbolique phonologique, avec fonction indépendante. La fonction essentielle du phonème est, par le fait qu'il est reconnu et identifié, de rendre possible ou de faciliter en cas de besoin la reconnaissance et l'identification de mots ou de parties de mots qui ont une valeur de symbole. On peut définir les phonèmes comme les plus petites parties du courant sonorequi aient cette fonction ». Arvo Sotavalta (« Die Phonetik und ihre Beziehungen zu den Grenzwissenschaften », 10) adopte cette définition, mais en donne une rédaction plus claire, bien qu'il ne parle pas de phonèmes, mais de « sons du langage ». Par son du langage il entend « la plus petite partie d'une série phoniqueapparaissant dans le discours et réclamant un temps d'émission plus ou moins déterminé, qu'on puisse reconnaître et identifier, et qui par combinaison avec des sons de même genre puisse servir à constituer des formes linguistiques reconnaissables et identifiables ». Mais on peut se demander : pourquoi des « sons du langage », ou des « mots » ou des « fragments de mots » sont-ils reconnus ? Que veut dire en somme être « reconnu » ou « identifié » ? Naturellement on ne peut reconnaître que ce qui se distingue par quelque chose des autres objets du même genre. Sont reconnaissables et identifiables les mots qui se distinguent de tous les autres mots par des « marques de différenciation » phoniques particulières. Le mot Leber « foie » est identifié parce qu'il se distingue par son l des mots Weber « tisserand », Geber « donneur », par son e du mot lieber « cher ». par son b du mot Leder « cuir » et par son r du mot Leben « vie ».. Un élément phonique qui ne possède pas la faculté de distinguer une série phonique d'une autre ne peut pas non plus être reconnu. La reconnaissance n'est donc pas le fait primaire, mais la conséquence logique de la distinction. En outre le fait de reconnaître est un processus psychologique et il n'est pas opportun d'introduire des concepts psychologiques pour définir des notions linguistiques. Par contre la distinction des mots est un concept purement linguistique. Par conséquent notre définition du phonème doit être préférée.
(1) P. Meriggi dans Indogerm. Forsch. LIV, 70 ; B. Collinder dans Actes du IV^ Congrès International de Linguistes, Copenhague 1938.