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CHAPITRE XV

Circonstances indispensables au premier Accroissement des corps vivans. — Incubation. — Gestation. — Germination. — Avortement singulier des Didelphes.

Chaque être vivant a sa première origine dans un autre être semblable, à lui : beaucoup même prennent

(1) M. Du Pelit-Thouars.

CHAP. XV. DE L'INCUBATION, ETC. 429 leurs premiers accroissemens précisément dans le lieu ou du moins dans l'être où ils oft leur première source , et ils ne commencent à vivre d’une existence indépendante qu'au moment où ils quittent le sein maternel. Mais il est d’autres êtres très-nombreux qui se développent, loin de leur première origine , dans un ovule , séparé du corps vivant qui l’a produit, et au sein duquel le nouvel être trouve, en même temps qu'un abri, tout ce qui peut servir à le nourrir et à l’accroître : nous pouvons citer des exemples de ces différens modes d’accroissement. D'abord, les véritables Vivipares produisent des petits vivans , et la première crue de ces jeunes animaux s'effectue dans la matrice de leur mère. Quant aux animaux Ovipares, ils ne sortent ordinairement de l’œuf où ils prennent naissance, qu'un certain temps après que cet œuf est lui-même détaché de la femelle qui l’a produit. D'autres ovipares, il est vrai, éclosent au-dedans de leur mère, et on les appelle à cause de cela Ovo-vivipares. Enfin, les Plantes, déjà formées en miniature dans les graines encore adhérentes au réceptacle de la plante-mère, ne se développent d'une manière évidente qu'après la chute de ces graines dans un sol ou sur des corps favorablement disposés. Il est des végétaux qui donnent naissance , sans fleurs visibles, sans véritables graines , à des Bulbes contenant les linéamens de plantes nouvelles : il est de nême‘des animaux qui produisent de leur corps des bourgeons , des Gemmes, sortes d'œufs imparfaits, étrangers à toule espèce de fécondation ; et ces’ bourgeons , détachés de leur souche commune après y

430 Liv. 11. DE L'AGCROISSEMENT DES CORPS VIVANS.

avoir pris un notable accroissement, vont ensuite former de nouv@fux animaux: | Maintenant, outre Ja circonstance de provenir-tous d'êtres semblables à eux et d’avoir primitivement adhére à leur propre substance, outre cette autre circonstance de naître tous d’une sorte de bourgeon ou d'un ovule au sein duquel le germe du nouvel être est d’abordinvisible , tous les corps vivans ont en commun cette autre perlicularité , que le premier accroissement ne s’en effectue qu’à la condition, ou qu'ils adhèrent à leur mère, ou qu'ils en éprouvent le voisinage , qu'ils en reçoivent une bienfaisante chaleur, ou du moins une chaleur étrangère leur tenant lieu de cette chaleur maternelle et vivifiante. Toujours est-il que tous les corps vivans trouvent dans l'ovule qui leur sertde premier berceau, la première nourriture nécessaire à leur premier accroissement ; etque tous ont également besoin d’une chaleur étrangère, agissant sur eux jusqu’à ce qu’ils jouissent d'une existence individuelle entière, jusqu’à ce qu'ils effectuent une sorte de respiration, en agissant pour le décomposer , sur l'air libre ou emprisonné qui les entoure. ‘ Ainsi donc, tous les êtres vivans éprouvent le besoin d’une.sorte d'Incubation. Le jeune Polype ne se détache de sa souche originaire qu'après qu'il est déjà assez formé pour suffire seul à ses propres besoins. Cependant il faut remarquer que les polypes nés durant l'hiver on dans l’automne se détachent assez vite de la base commune pour se développer isolément, tandis que ceux de l'été demeurent plus long-

CHAD. XV. DE L'INGUBATION, ETC: 45 temps agurégés. Cetles des plantes qui se reproduisent par des bulbes ou des espèces de bourgeons, ressemblent beaucoup aux polypes en ce que nous venons de dire; les bulbes ne se détachent de la plaute-mère qu'après leur avoir long-temps adhéré, et seulement alors qu'ils peuvent s’enraciner et s’accroître. La graine encore renfermée dans l'ovaire où elle a été Dane , contient déja l'embryon visible d'une nouvelle plante : elle subit là une sorte d’incubation ; et comme elle reçoit sa part des vaisseaux ramifiés dans le tissa de la plante-mère, et d’ailleurs comme ces vaisseaux sont immédiatement continus aux siens , à cause de cela elle ressemble beaucoup mieux à ce qu'on observe pour les jeunes vivipares qu’à ce qui a lieu pour les onpars Ïl est même des graines qui germent avant de s'être détachées de la mie mère : les fruits du Manglier en sont un exemple. Une graine, q@elle qu’elle soit, étant déposée, loin du jour, dans un sol humide et assez léger pour permettre l'accès de l'air, l'embryon déjà formé qu’elle recèle continue de s’accroître. La radicule s'implante dans la terre, où ses nombreuses ramilcations puisent des sucs nourriciers; la plumule se prolonge en tige ordinairement hors du sol ; les cotylédons, ou premières feuilles séminales, tantôt restent au-dessous de la plumule et tantôt et plus souvent la surmontent, et, sortis de terre ou se trouvant cachés par le sol, ils finissent par se flétrir, leur substance s'épuisant peu-à-peu par la nourriture quils fournissent à la plante nouvelle : ensuite on voit successivement paraître des feuilles, des bourgeons, des fleurs ; et de ces fleurs naissent de nouvelles graines, renfermant

les embryons d’autres plantes. Ainsi la graine, tant qu’elle reste attachée à son réceptacle, est l’image assez parfaite de l’ovuüle des vivipares; mais une fois insérée dans le sol, elle éprouve une sorte d’incubation à la manière des œufs des ovipares.

Tous les êtres vivans offrent la plus parfaite similitude en ce que rous venons de dire. Les Crustacés portent leurs œufs, jusqu'à ce qu'ils éclosent, sous l'extrémité évasée de leur queue ; beaucoup de Mollusques gardent les leurs à l’intérieur de leur corps jusqu’à ce que des petits en naissent : ils sont par conséquent ovo-vivipares. On voit des Araignées porter leurs œufs patiemment dans leurs mains et les échäuffer jusqu'à parfaite éclosion. Quelques Insectes, quoique se reproduisant tous par des œufs, mettent au jour des petits vivans ; d’autres accouchent de larves, ou de nymphes déjà deux fois transformées. Il en est d’autres qui déposent leurs œufs dans des feuilles , dans des fraits ou des corps ligneux , dans le conduit digestif ou dans les narines d’autres animaux, dans des peaux ou des vêtemens, dans des immondices ou des chairs en putréfaction ; et ils éprouvent ; dans ces diverses circonstances , une chaleur favorable à leur développement et aux progrès de leurs métamorphoses. On voit même des insectes qui couvent réellement leurs œufs : la Cocheniile , par exemple, couvre les siens de son propre corps façonné en bouclier; et elle meurt en les protégeant , et les échaulfant d’un reste de chaleur vitale.

Beaucoup de Vers engendrent dans le corps d’autres animaux. Les Poissons, ou sont ovo-vivipares, ou déposent leurs œufs dans des plages et selon des

CHAP. KV. DE L'INCUBATION , ETC. 435 expositions favorables à l’'éclosion de leurs petits, Les mères, en général, leur donnent peu de soins, et n’exercent d’incubation d'aucune espèce : les œufs une fois déposés , elles les abandonnent. Toutefois, il est plusieurs espèces qui tiennent leur frai renfermé dans une sorte de poche située derrière l’anus, ou appendue à la peau du ventre. Les Reptiles, presque tous, déposent leurs œufs à-peu-près comme les poissons ; seulement la longueur de l'accouchement, dans quelques espèces, détermine des effets équivalens à un commencement d’incubation. D’autres même prennent de leur progéniture des soins tout particuliers : ainsi, le Pipa femelle reçoit ses œufs, des mains du mâle , qui-aide à l’accouchement, dans une sorte de cavités ou de cellules creusées dans la peau de son dos ; et c’est là qu'ils éclosent par l'effet d’une véri- | table incubation.

La plupart des Oiseaux couvent eux-mêmes leurs propres œufs , ou d’autres pour eux. On a dit que quel: quesoiseaux des pays équatoriaux n'étaient pas soumis à ce long assujettissement , la chaleur naturelle au climat pouvant suflire à l’éclosion de leurs œufs : on disait chose pareille de l’autruche ; on assurait qu'il ne couvait jamais; mais Adanson s'est assuré , à l’instigation de Réaumur, que cet oiseau couve au Sénégal, au moins pendant la fraîcheur des nuits. Cette incubation' naturelle des oiseaux peut être remplacée artificiellement par la chaleur des fumiers, du soleil, ou des fours. Ces divers moyens, que nous ont d’abordenseignés les Égyptiens , ont été imités dans les divers états d'Europe. Reaumur a donné d'’inté-

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ressans détails et de bons préceptes au sujet des incubations artificielles. On peut même faire éclore des œufs en les exposant d'une manière persévérante à l'influence de la chaleur humaine : on assure que l’impératrice Livie eut recours à de semblables pratiques par superstition plutôt que par amusement ou curiosité. J’ai dit que l'oiseau d’une espèce peut couver les œufs-d'une autre espèce, sans dommage pour les jeunes embryons , la chaleur des oiseaux étant àpeu-près la même pour tous. Le Coucou, par exemple, dépose ses œufs dans le nid d’autres oiseaux qui les couvent pour lui. Une chose'étonne à ce sujet, c'est que les oiseaux ne produisent jamais au jour de petits vivans : je dis que la chose paraît étonnante, parce que beaucoup d’entr'eux conservent leurs œufs tout fécondés par les mâles à l’intérieur du corps, tout autant de temps qu'il en faut pour les faire éclore par l’incubation. On sait qu'un Coq, dans une seule copulation, féconde quelquefois de quinze à vingt œufs, dont les derniers ne sont pondus qu’au bout de vingt à trente jours ; or, il ne faut que vingtun jours d’incubation extérieure pour en déterminer l’éclosion. Comment donc des œufs fécondés dans le même instant, et pondus à de si longs intervalles, ont-ils tous également besoin de la même durée d’incubation ? La chose paraît assez difficile à expliquer : voici toutefois quelle en paraît être la cause. Les ovulesde l'oiseau ne sont pas encore assez parfaits, tant qu'ils restent attachés à l'ovaire, pour servir à l'accroissement du jeune oiseau; et ce n'est que durant le trajet que suit l'œuf dans les oviductes qu’il

CIAP. XV. DE L'INCUBATION , ETC. 435 revêt toutes ses parties indispensables, qu'il se complète. Jusque-là il manquait d’albumen, fluide nécessaire à l’alimentation de l'embryon.

À l'égard des animaux vivipares ou Mammifères, ils produisent tous, comme leur nom l'indique , ils mettent au jour immédiatement des petits vivans, fœtus d’abord continus à la substance de leur mère, existarit de son propre sang , et renfermés ,outre cela, dans les enveloppes'de l’ovule primitif, graduellement accru, au sein duquel ils nagent dans les eaux de l’amnios. Au terme de la gestation ces fœtus se séparent de leur mère, et ce n’est qu’au moment de leur sortie de l’utérus maternel que commence leur individualité, c'est-à-dire leur respiration.

Quelques animaux continuent cette incubation à l'égard de leur progéniture , quelque temps encore après l'accouchement ; beaucoup d'oiseaux continuent de couver leurs petits après l’éclosion; les mamunifères exercent de même une sorte d’incubation temporaire par le fait de l'allaitement. Il est des cétacés qui portent leurs petits nouvellement nés dans leurs bras ; et même quelques animaux avalent leurs jeunes nourrissons et les gardent quelques instans dans leur bouche, soit pour les préserver d’un danger imminent, soit pour les réchauffer dans l'état de souffrance et de maladie.

La grande famille des animaux Didelphes ou Marsupiaux présente , sous ce rapport, les plus curieux phénomènes. Il paraît que ces animaux ont une matrice dépourvue de col et de rétrécissement , et que de là vient qu'ils avortent. Que cette cause soit réelle, qu’elle soit la seule ou qu'il y en ait d’autres , toujours

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est-il que les animaux de cette classe, les sarigues , les kanguroos, les dasyures, les péramèles, les phascolômes , les koala, mettent bas leurs portées avant l'époque où les fœtus seraient assez accrus et assez forts pour vivre isolés, pour se nourrir d'eux-mêmes et respirer. Afin d’'obvier aux effets naturels de cette sorte d’avortement, ies petits embryons encore informes sont transposés, on ne sait par quelles voies ni quels moyens, de l'utérus où'ils ont commencé d'exister , dans la poche mammaire que la plupart des animaux de cette famille ont sous le ventre. Ils se fixent par la bouche aux nombreuses tétines alors gonflées que protège la bourse abdominale ; ils leur adhèrent inséparablement ; et même leur bouche semble ne plus faire qu'un même tout continu avec les mamelons : c'est à ce point, que le sang de la mamelle paraît passer dans le corps du jeune animal qui s’y trouve attaché , ou que du moins les vaisseaux sanguins des mamelons paraissent s’anastomoser avec les vaisseaux'des lèvres des embryons. J’ai dit qu’on ne savait quelle voie suivent ces petits êtres informes pourj parvenir jusqu'aux tétines, jusqu'à la bourse ventrale. Il est cependant probable qu'ils sortent par la vulve , et que la mère les transporte après cela, avec une circonspection et une tendresse infinie , dans la poche protectrice où sont contenues et abritées les mamelles. Toutefois, quelques personnes ont assuré que la peau du ventre ét ses parois entières se fendaient pour livrer un passage direct de l'utérus dans la bourse mammaire. Toujours reste-t-il un grand nombre de points fort incertains touchant l'histoire de ces animaux singuliers ; mais nous espérons fer-

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