CHAPITRE VI
Mécanisme de la Digestion, principalement dans les Animaux vertébrés, — Expériences et Théories à ce sujet.
NourRITURE DES Animaux. Nous avons vu que tout animal ne peut se nourrir qu'au moyen de substances provenant elles-mêmes de corps qui ont eu vie ; la vie ne s’entretient que par la destruction des corps vivans. C’est pour avoir cru trop légèrement à de fausses apparences , que quelques personnes ont admis en de certains animaux la faculté de se nourrir de corps inertes. Cette opinion est erronée. La terre jaune que des Loups affamés mangent parfois avec rage , ne sert qu'à tromper une faim dévorante ; les Mollusques ne digèrent pas davantage les débris des roches ou des vieux bois qu’ils perforent ou détruisent ; les Poissons ne vivent point de la vase inerte du fond des mers, ni les Vers , de la terre qu'ils introduisent dans leur
corps: tout au plus en séparent-ils quelques débris de corps organisés qui se trouvent mêlés avec ces substances Inorganiques. Les Oiseaux ne digèrent nullement non plus les substances minérales qui sont parfois violemment brisées ou pulvérisées pär leur gésier. Si l'on à cru à de pareilles choses , c’est pour les avoir trop légèrement examinées.
La nourriture des. animaux est, au reste, trèsdiverse. On remarque assez généralement que des êtres les plus simples n’ont besoin que d’alimens peu composés. Îl existe une concordance assez parfaite entre la complication des organes et l’ordre d’alimens dont les animaux font usage. Ensuite, peu importe pour notre objet présent qu’un animal se nourrisse de chair vivante, comme le Lion où l’Aigle ; de cadavres, comme la Hyène, les Corbeaux ou les Vautours; de poissons, comme les Loutres ou les Oiseaux échassiers ; de racines, comme le Porc ou le Sanglier; de fourmis, comume les Pics, ou de simples herbes, comme les Mammifères rongeurs ou ruminans :
peu nous importe qu'ils soient omnivores comme l'Homme, les Singes et l'Ours. Nous n'avons qu'un but dans ce chapitre, c'est d'étudier au moyen de quels instrumens et selon quel mode les animaux digèrent.
ORGANES ESSENTIELS SERVANT A LA DIGESTION. Les alimens d’abord doivent être saisis, soit par des membres agiles, des palpes ou destentacules, quilesportent à la bouche ; soit immédiatement par la bouche, à l’aide de lèvres, de dents ou d’un bec; d’autres fois ils sont attirés à l’aide d’une espèce d'aspiration, comwe dans la Sangsue , ou englués par la langue, comme dans les Pics et les Fourmilliers. Une fois in-
troduits:dans la bouche, ils sont soumis à l’action de :ombreux organes chargés de Îles diviser, de les imiber, de les goûter, de les déglutir, de les faire heminer, de les attérer, en un mot, de les digérer, : d'en extraire une sorte de liquide particuliér qu’on nomme chyle (c’est l'aliment par excellence}, et finalement d’en expulser le résidu ou l’excrément.
La plupart des grands animaux ont les deux mâchoires munies de dents ayant pour usage de diviser les alimens ; un bec corné et fort résistant remplit la même destination que les dents dans les Oiseaux, les Monotrêmes et les Tortues. La langue, qu’elle soit molle ou solide , sert à réunir les alimens dispersés dans la bouche; de plus elle apprécie leur saveur, et l'impression qu'elle en éprouve, transmise au cerveau par les nerfs, rejaillit ensuite du cerveau vers les autres organes digestifs, pour les disposer, pour les exciter à l’action qui leur est propre. Les glandes sécrètent des sucs dont le bol alimentaire s'imprègne; la langue se gonfle, se raccourcit et fait la bascule ; le voile du palais s'élève vers les fosses nasales pour en fermer l'accès ; le pharynx se contracte sur le bol alimentaire et le transmet bientôt à l'œsophage ; la glotte se rétrécit et l'épiglotte la recouvre’et la protège ; ce qui empêche l'introduction de tout fragment alimentaire dans le larynx. L’œsophage transmet à l'estomac les alimens qu’il recoit du pharynx. Restent encore les principaux organes de la digestion : l'estomac , qui les recoit et les modifie durant le séjour plus ou moins long qu'ils font dans sa cavité; les intestins, où ils se mêlent à diverses humeurs ; c'est pendant leur séjour et leur trajet dans ces der-
niers organes , que les alimens se séparent en deux parties, je veux dire en excrémens que rejette audehors ce dernier intestin, et en chyle, fluide nourricier qui, une fois absorbé, chemine dans des vaisseaux particuliers qui le mêlent au sang.
HuuEurs. Plusieurs Humeurs, sécrétées par des glandes spéciales , par des follicules ou des membranes, concourent à produire les altérations que subissent les alimens dans le trajet du tube digestif. Nous parlerons d’abord de la salive, fluide fourni par des glandes placées en beaucoup d’animaux près des mâchoires , mais n’existant point chez d’autres, particulièrement dans les oiseaux, chez lesquels ce fluide est pour ainsi dire remplacé par l'humeur abondante et visqueuse que fournissent les follicules nombreux de l’estomac succenturié, lequel est intermédiaire , ainsi que nous l'avons vu , au jabot et au gésier. Outre la salive, qui se mêle aux alimens pendant leur mastication et leur trituration, et qui dans l’état de jeûne et de vacuité de l'estomac afflue dans la cavité de ce viscère , il y a d’autres humeurs formées ou versées dans l'intérieur du tube digestif, savoir : 1°. le mucus de la bouche, celui du gosier, du pharynx, de l’œsophage, de l'estomac et des intestins; 2°. le fluide perspiraioire qu’exhalent à la surface de la muqueuse digestive les extrémités des vaisseaux artériels; 3°. l’humeur folliculaire que forment toutes les cryptes muqueuses placées dans l'épaisseur de la même membrane; 4°. la bile, humeur fermée par le foie, et que le conduit cholédoque verse dans la cavité du duodénum ou premier intestin ; 5°. l'humeur pancréatique, espèce de salive abdominale , dont le pancréas est la source, et
qu'un -conduit excréteur particulier verse aussi dans le duodénum, près de l'endroit où vient aboutir le conduit cholédoque.
Ce qu'on nomme suc gastrique n'est point une humeur spéciale ou simple, ainsi qu'on pourrait le croire et que certaines personnes l'ont admis : ce liquide , dont la quantité est parfois considérable’, est tout uniment un composé , un mélange de salive, de mucus , du fluide perspiratoire et de l'humeur folliculaire des premières voies digestives. C’est un liquide peu homogène , contenant des flocons, d’une apparence louche, couvert de mousse , souvent salé, quelquefois acide , et dont quelques personnes et certains animaux fournissent des quantités énormes, alors que l'estomac est à jeûn. Nous reviendrons sur les qualités et les propriétés de ce liquide. Le suc intestinal est encore plus composé que le précédent; car aux résidus des sucs gastriques qui ont traversé le pylore il se joint du mucus et d’autres fluides fournis par la muqueuse des intestins , et de plus de la bile et du fluide pancréatique , quelquefois aussi des bribes d’alimens et du chÿle, et c’est justement à ce mélange de tant de choses qu’on donne le nom de suc intestinal. I se forme en outre différens gaz dans la cavité intestinale aux différentes périodes de la digestion.
CHANGEMENS ÉPROUVÉS PAR LES ALIMENS DANS L'ESTOmac. Comment pourrions-nous dire quelque chose de général. touchant les premiers préparatifs de la digestion , puisque ces premiers phénomènes difièrent dans les divers animaux? nous savons que la préhension des alimens varie beaucoup de classes à classes et souvent d'espèce à espèce : l'insalivation ,
il y a des animaux nombreux qui n’ont pas de salive; Ja gustation, la langue de beaucoup d'animaux est si solide, si complètement osseuse , qu'il est difficile d'admettre qu'un pareil organe perçoive quelque peu distinctement les qualités sapides des ahimens; la masticalion , les oiseaux granivores surtout n’en exercent aucune ; beaucoup d’autres animaux comme privés de dents, ne peuvent non plus diviser les substances dont ils se nourrissent ; il y a aussi beaucoup de différence entre les vrais carnivores, qui déchirent et avalent les chairs sans les mâcher, et les herbivores ruminans, qui mâchent à deux reprises différentes les mêmes herbes. Nous devons donc nous borner ici à suivre les changemens qu'éprouvent les alimens une: fois qu’ils sont parvenus dans la cavité de l'estomac. Quelle que soit l'espèce d'alimeus, et en quelque: animal que ce soit, ordinairement il se passe une ow plusieurs heures avant qu’on puisse observer des: changemens notables dans'la masse alimentaire accumulée dans l'estomac. Après cela les alimens se ra= mollissent, s’altèrent, changent de couleur et souvent de saveur; à l'exception des graines qui sont recouvertes d’un épiderme inattaquable, l’altération commence par la surface des substances alimentaires, et il faut remarquer que les qualités du chyme diffèrent extrêmement selon l’espèce d’alimens d’où il résulle : les herbes ramollies et deux fois triturées des ruminans donnent un autre produit stomacal ou chymeux que des chairs ou que des graines de céréales. Nous devons dire aussi que la digestion des substances animales est plus prompte que celle des alimens. fournis par des végétaux, Les animaux carnivores di
CIAP. VI. MÉCANISME DE LA DIGESTION. DO gèrent plus vite que les herbivores , et l'Homme et les Singes, qui sont omnivores , ont plus tôt digéré des viandes que des légumes ou des fruits. Il arrive même assez fréquemment que des fragmens de végétaux parcourent toul le canal digestif sans avoir perdu leurs qualités naturelles et distinctives, sans s'êlre aucune ment altérées ; ce qui est fort rare pour lessubstances animales. |
C'est à leur surface, avons-nous dit, que les alimens amassés dans l'estomac commencent à se -ramollir et à s’altérer; nous avons ajouté que les substances recouvertes d’un épiderme faisaient seules exception. On remarque aussi que la digestion est d'abord manifeste pour les alimens placés à la superficie de la masse totale : les substances qui touchent aux parois de l’estomac sont déjà ramollies et d’une odeur aigre, que celles du centre n’ont encore perdu aucune de leurs qualités primitives. Il est fort notable aussi que ce soit dans le voisinage du pylore que. la digestion commence : c’est constamment dans la portion pylorique de l’estomac que l’on trouve le premier chyme. D'où cela vient-il? est-ce que les pre=. miers alimens digérés dans toutes les parties de l'estomac affluent vers ce lieu? ou ne serait-ce qu’en cet endroit, et à raison des mouvemens qui s’y exécutent, ou des fluides qui s’y forment, que le premier travail peut s’accomplir ? |
Les alimens ramollis et digérés par l'estomac, autre= ment le chyme, forment une masse à-peu-près homogène, de couleur variable pour les divers animaux, ordinairement grisâtre dans notre espèce et dans beaucoup d’autres, d’une odeur et d’une sa-
veur aigres, et, à cause de cette acidité, rougissant le papier de tournesol. Souvent il se forme , il se dégage différens gaz dans l'estomac durant la digestion , mais principalement lorsque les animaux sont malades ou affaiblis : c’est le plus ordinairement un mélange d’azote , d'oxygène , d’hydrogène et de gaz acide carbonique. Nous en parlerons en faisant l’histoire des fluides et des humeurs.
Pour le plus grand nombre des animaux, c’est l'estomac, et uniquement l’estomacs qui opère le premier travail de la digestion ou la formation du chyme; et même les intestins n’achèvent le grand ouvrage de la formation du chyle qu’autant que l’estomac a exactement accompli ce premier préparatif. Cependant la chose semble se passer différemment dans quelques animaux; je veux dire qu'il en est quelques-uns où les intestins et l'estomac paraissent avoir des limites et des destinations moins précises. Le Cheval, par exemple, qui n’a qu'un estomac fort étroit et qui néanmoins mange sans discontinuer durant des heures entières, le cheval n'aurait pu renfermer dans son estomac si restreint, Jusqu'à leur parfaite chymification , tous les alimens qu’il consomme. Qu'est-il donc arrivé? c’est que le pylore de cet animal reste toujours béant, et que les alimens passent sans obstacle de l’estomac dans l'intestin avant d’avoir été complètement chymifiés ; de sorte que les intestins complètent l’action par trop inachevée de l'estomac , sans que cette confusion de fonctions préjudicie à la digestion.
La durée de la chymification varie beaucoup d'un animal à l’autre : les Mammifères et Oiseaux carnivores n’ont besoin que de quelques heures pour ac-
complir cette fonction, tandis que les Serpens et la plupart des Reptiles emploient des jours entiers et jusqu’à des semaines à la parachever. Nous verrons à quelles conditions paraît tenir cette différence. Le même animal met souvent des temps très-inégaux à digérer ses alimens; sa digestion est prompte ou lente selon que sa santé est plus ou moïns parfaite , selon que les alimens sont peu ou trop abondans ; que leur division est plus ou moins grande, et aussi selon la nature propre de ces alimens. Tel animal ne saurait digérer ou digère péniblement tel aliment qu’un autre animal chymifie en peu d'heures et sans en souffrir.
CONDITIONS DE LA DIGESTION ET PHÉNOMÈNES LOCAUX QUI L'ACCOMPAGNENT. À mesure que les alimens rem plissent l'estomac , leur volume distend les parois $ de l'abdomen et produit la compression plus considérable de tous les viscères renfermés dans cette cavité : cela même fait affluer plus de sang veineux vers le foie par la veine-porte, et détermine une sécrétion plus abondante du fluide biliaire. L’estomac des mammifères est baloté à-la-fois par plusieurs mouvemens : et par les pulsations artérielles, et par les mouvemens alternatifs du diaphragme , et par les oscillations de l'extrémité inférieure de l’œsophage, lequel ne discontinue. guère de se contracter durant l'inspiration et de se relâcher pendant l'expiration. En outre l’estomac lui-même , ainsi que le reste du tube digestif, a des contractions sensibles, s’exerçant d'ordinaire de haut en bas, de l’œsophage vers le duodénum, et se manifestant surtout vers la petite extrémité de l’estomac , là où les alimens commencent à se chymifier. Dès que le chyme est formé, ce sont ces mêmes os-
cillations de la portion pylorique de l'estomac qui font franchir le pylore aux alimens ainsi altérés. Le pylore, naturellement fermé chez la plupart des animaux, ne s'ouvre jamais que sous l'influence des contractions dont nous parlons. Ajoutons que les alimens sont soumis à l’action des sucs accumulés dans l'estomac ou sécrétés à sa surface , et entourés d'organes imprégnés d'une chaleur égale qui est toujours à-peu-près de 32° Réaumur.
Ces différens phénomènes varient un peu pour quelques animaux : par exemple , les Oiseaux gallinacés ont un gésier qui est susceptible de contractions non pas très-évidentes (encore que Réaumur et Spallanzani les aient vues distinctement), mais à coup sûr” plus puissantes qu'en aucun autre estomac. Le Cheval, non seulement a le cardia fermé, ce qui s’oppose au vomissement; non seulement le pylore toujours béant, ce qui permet le passage continuel des alimens, de l'estomac dans le duodénum; mais en outre, les contractions de l'estomac dans celte espèce sont plus manifestes vers la portion splénique que : dans la pylorique.
NÉCESSITÉ DES NERFS ET DES VAISSEAUX POUR LA DIGES- TioN. Il y a besoin de nerfs pour la digestion : nerfs servant à donner le sentiment de la faim ; nerfs animant les muscles qui servent à la préhension des alimens, à leur mastication, à leur déglutition , etc. ; nerfs présidant à la digestion elle-même, ce sont les nerfs de la dixième paire ou pneumo-gastriques.
On a fait beaucoup d'expériences au sujet de ces derniers nerfs, et ces expériences ont souvent conduit à des résultats contradictoires : les uns ont dit que
leur section, ligature ou destruction, empèêchait la digestion stomacale; d’autres ont assuré que ces nerfs envoyant des filets à-la-fois au larynx, aux poumons et au cœur, leur section ne produisait la mort ou n'arrêtait le travail digestif qu en raison de l’oppression , de l’asphyxie, ou du ralentissement de la circulation, qui,en étaient la suite ; enfin, d’autres ont prétendu qu’èn coupant ces nerfs au bas de l’œsophage, la digestion n'était plus par-là empêchée , mais seulëment ralentie et rendue plus imparfaite, et ce dernier résultat a été vérifié à plusieurs reprises et tout récemment encore. Il est sûr que des Chevaux sur qui la section des nerfs pneumo-gastriques a été pratiquée tout près du diaphragme , ont continué d’avoir faim, de manger, et même de digérer. La même opération ne produit pas d'effets fort sensibles sur les Oiseaux. M. W. Philipp a émis l'opinion singulière qu’on pouvait remplacer l'influence de ces nerfs détruits, par un courant galvanique appliqué à leurs tronçons; mais ce résultat est loin d’être incontestable, outre que l’auteur qui l’atteste convient lui-même de son inconstance.
À l'égard des vaisseaux sanguins, ils sont indispénsiblen: à la digestion par vingt raisons différentes : d’abord ils communiquent la chaleur aux organes, donnent le mouvement aux muscles , fournissent les sucs servant à la digestion, et le reste.
LEs PRINCIPAUX ORGANES CONCOURENT A LA DIGESTION. Puisque les vaisseaux sanguins sont nécessaires à la préparation digestive des alimens , il est clair,que le cœur, par qui le sang est mu, que les poumons ou les branchies , par qui ce fluide est renouvelé et
parachevé, que le cerveau et la moelle épiniére , si nécessaires à l’action du cœur et des organes respiratoires , que tous ces organes ont une action au moins médiate sur la digestion des alimens. Le cerveau et la moelle épinière agissent d’ailleurs plus immédiatement dans le même but, par l'entremise des nerfs, pour quelques sensations et certains mouvemerns qui ont des relations avee la digestion : ainsi, la faiua ne pourrait être sentie sans cerveau ;le tube digestif cesserait enfin-de se mouvoir s’il était privé de ses nerfs, et les nérfs n’ont de puissance qu’autant qu'ils s'unissent ou au cerveau ou à la moelle épinière. Nous ne finirions point, si nous voulions suivre par combien de voies les principaux organes d’un animal vertibré se trouvent liés à l’action de l'estomac et à l’accomplissement de la digestion. Les remarques précédentes nous pa- -raissent suflisantes.
HYPOTHÈSES AU SUJET DE LA DIGESTION. — Triru- “RATION, Ce qu'’avaient expérimenté les physiciens de l’Académie del Cimento et beaucoup d’autres savans, au sujet de l'estomac des oiseaux gallinacés, la force étonnante de cet estomac, les corps brisés ou palvérisés par lui, toutes ces observations firent penser que la digestion résultait principalement d’une sorte de Trituration. Maison n'avait pas réfléchi que les autres espèces d'animaux sont loin d’avoir un estomac aussi énergique que les Poules et les autres oiseaux de basse-cour ; on oublia d'observer que la digestion ne consiste pas seulement dans la division et le ramollissement des ælimens , mais qu’en outre ceux-ci changent de nature, qu’ils se décolorent et s'acidifient. J'ajoute que lestomac de beaucoup d’aniçaaux
CHAP. VI, MÉCANISME DE LA DIGESTION. 315 se contracte si faiblement, qu'à peine y peut-on découvrir des mouvemens; et même, les pressions qu'il exerce sur les substances contenues dans sa cavité sont si faibles, qu'il n’en résulte aucun mal pour les vers délicats et fragiles que l’on rencontre souvent dans cet organe en beaucoup d'espèces d'animaux, notamment dans les Salamandres.
FerMENTATION. La digestion ne consiste pas davantage en une simple Fermentation. Il est vrai qu’il se produit souvent quelques gaz dans un estomac rempli d’alimens , et que le chyme est légèrement acide ; mais tout cela ne ressemble point à ce qui se passe dans des substances en fermentation dans un vase inerte ; il n’y a point de mouvement général et instantané , il n'y a point non plus de tuméfaction subite dans la masse alimentaire, point de production rapide de gaz abondars : l’altération des alimens est lente et successive. D'ailleurs la chymification est telle, qu'il ne se produit jamais rien d’analogue en des alimens plongés dans de l’eau pureet mis en fermentation dans des vases inorganiques, exposés eux-mêmes à une température élevée. Bien plus, if n’y a jamais de véritable fermentation dans les alimens plongés, hors de l’estomac, dans des vases remplis de suc gastrique récent; à plus forte raison n’en doit-il nullement survenir dans l'estomac, où les alimens se trouvent sous la puissance de la vie. Mais il faut convenir que la salive seule ne s'oppose point à la fermentation dans des: vases inertes, Les gaz rendus par la bouche durant la digestion résultent ordinairement de la vaporisation de l'air introduit dans l’estomac avec les alimens , et rs provient tout simplement de l'expansion
que lui fait éprouver la chaleur vitale. Si quelquefois il se montre quelques signes de fermentation pendant la digestion des personnes très-affaiblies ou malades, on voit bien qu'il n’y a rien à conclure de là quant à l'état ordinaire, et dans ce cas même l'exception alléguée appuie la règle. :
PuTrÉFACTION. De ce que les animaux carnivores ont la plupart l’haleine puante, de ce qu’il se manifeste quelquefois une odeur putride dans l'estomac de l’homme lui-même, on a conclu que la digestion stomacale n’était qu’une sorte de Putréfaction. Mais ce phénomène n'a lieu que dans les cas où la santé est altérée , encore la chose est-elle fort rare même alors. Il faut d’ailleurs observer : 1°. qu'il faut au moins dix à douze heures pour que la putréfaction s'établisse dans des substances animales, et que la digestion se fait en quatre ou six heures dans les oiseaux ou mammifères carnivores. 2°. Spallanzani mit un morceau de viande dans une petite fiole remplie d’eau, et le tout fut ensuite introduit dans l’estomac d’une corneille; l'estomac d’une autre Corneille reçut à nu un semblable morceau de viande pareille ; or, il arriva que la viande de l’estomac fut digérée au bout de trois heures, et que la viande de la bouteille ne commença à se putréfier qu'après la neuvième heure. 3°. Les Reptiles, dans l'estomac desquels les alimens sont si lents à s’altérer , ne présentent pas davantage de putréfaction. 4°. Le suc gastrique empêche la putréfaction, bien loin de la produire ; on l’a conseillé contre des ulcères, on l’a employé pour déterger les plaies de mauvais aspect. 5°. On a vu des animaux entiers que n’avaient encore engloutis qu'imparfaite-
ment des Serpens, commencer à se putréfier en dehors, tandis que la partie contenue dans l'estomac n’offrait aucun caractère de putréfaction. 6°. À a viande même putréfiée reprend les caractères de la viande fraîche dans l’estomac , ou mème dans le suc gastrique récent. 7°. Beaucoup d'animaux, les Corbeaux, des Insectes, des Vers, les Hiboux, les Vautours, la Hyène , le Chacal, se nourrissent de chairs pourries et de cadavres, mais ces substances perdent leur putridité et leur puanteur dans l'estomac qui les digere : il en fut de même pour un Pigeon que Spallanzani rendit carnivore en l’affamant, et qu'il habitua même à ne se nourrir que de chairs déjà putréfiées ; ces chairs redevenaient fraîches et inodores dans son estomac.
Acrion DE L'AIR. Varignon , l’ami de Fontenelle et de l'abbé de Saint-Pierre, pensait que la première division des alimens était l’effet du dégagement de l'air introduit dans l’estomac et dilaté par la chaleur du corps. Un chimiste moderne a été plus loin, en souténant que cet air se décompose , et qu’un de ses principes constituans est l'agent du ramollissement et de la dissolution de la masse alimentaire : opinion qu'on réfute assez en se bornant à l’exposer.
Dissozurion. Spallanzani crut que la digestion consistait tout simplement en une Dissolution des alimens par le suc gastrique. Il fonda cette opinion sur de nombreuses expériences, entr’autres sur ce que beaucoup d'animaux carnivores digèrent jusqu'à des os, el sur ce que des coquilles et des coraux introduits dans. l'estomac d'oiseaux granivores perdent une partie de leur substance ; il crut voir de l’analogie
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entre l’action du suc gastrique sur ces coquilles, et l'action du vinaigre sur des corps calcaires analogues. Enfin la digestion n’était pour lui qu’une véritable dissolution. Mais il faut observer : 1°. que le suc gastrique n'agit sur les semences et sur les herbes, dans les Oiseaux gallinacés et dans les Mammifères ruminans; qu'autant que ces substances ont été préalablement divisées et triturées; 2°. que la chymification n'est pas une véritable dissolution, puisqu'ilreste définitivement une masse solide, équivalente à la masse des alimens employés à saconfection. C’est un changement, une aiiération dont la natureest peu connue, et à quoil’on ne produit rien de parfaitement analogue par les différens procédés chimiques. Mais on jugera mieux ce qu'il en faut penser par ce que nous allons rapporter des expériences entreprises au sujet de la digestion. Boërhaave a cru que la digestion résultait à-la-fois de toutes les actions dont nous venons à l'instant de montrer l'insuffisance; mais il est convenu de respecter éternellement le nom de Boërhaave, sans jamais ajouter d'importance à ses Le NE pertes
giques: dieu merci le règne en est passé !