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CHAPITRE VIT

Expériences touchant la Digestion. — Action de l'Estomac et du Sue gastrique.

L'académie de Florence si célèbre sous le noi del cimento, Rédi, Magalotti, Reaumur, Vallisnert et : è 5 . di + DE de Spallanzani, ont fait, au sujet de la digestion, d’in-

CAP. VIH EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION. 519 téressantes expériences, bien préférables aux conjectures les plus ingénieuses. Nous nous proposons d’en exposer les principaux résultats dans ce chapitre.

EXPÉRIENCES SUR LES.OISEABX GALLINACÉS OU GRANIvores. Le gésier ou véritable estomac des Oiseaux granivores est doué d’une force étonnante; il brise des corps d’une grande solidité ; il émousse des instrumens pointus ou acérés. Reaumur avait introduit dans l'estomac d’un de ces animaux six boules de verre remplies d'orge, ces boules furent brisées sans qu'il résiât de fragmens visibles lorsqu'il examina les parties. On calcula, par comparaison , que la force emploÿée pour produire un tel effet avait dù équivaloir à près de douze livres. Le même gésier aplatit ou brise des tubes de fer blanc, et jusqu’à des tubes de fer ou de cuivre d'nne épaisseur médiocre ; et l’on a supputé qu'il avait fallu pour cela une force équiva-. lente à 80 et jusqu’à 535 livres. C'est de la sorte que l'estomac des Poules et des Oïes, etc. , brise des noix, des noisettes, qu'il use des tubes de plomb , des médailles, du verre, des pièces de monnaies , ainsi que Borelli, Duverney, Fontenelle, Reaumur, en citent des exempies. Un dindon a divisé fort menu de ja sorte jusqu’à vingt-cinq noix entières qu'on avait introduites dans son tube digestif, Des perles pousstes dans l'estomac des oiseaux gallinacés n’ont point été brisées, mais elles sont devenues plus belles, plus polies , plus éclatantes. Spallanzani avait introduit dans l’éstomac d’un de ces animaux, une balle de plomb traversée par douze aiguilles fort piquantes; ces aiguilles furent toutes brisées sans que le gésier parût blessé où déchiré; il en fut de même d’une autre

balle de plomb qui était débordée par douze pointes de lancettes neuves et acérées, et même plusieurs

de ces fragmens d’aiguilles et de lancettes disparurent

entièrement sans que l’on pût savoir ce qu’ellesétaient devenues : peut-être avaient-elles été pulvérisées. Il avait sufli de seize à trente-six heures pour obtenir de pareils effets. Un grenat à douze facettes , ou dodécaèdre , avait presqu’entièrement perdu tous ses angles, était presque devenu lisse et sphéroïde, après un mois de stjour dans l'estomac d’un Pigeon. J'ajoute que le gésier commence à exercer son action si énergique sur les corps qu'il renferme, ordinairement au bout de deux heures, et en quelques heures tout est fini. : ;

Je répète que le gésier brise les corps les plus blessans , les plus aigus, sans en éprouver de plaies ni de contusions visibles , sans en être traversé : cependant Spallanzani note qu’ayant introduit quelques épingles dans le conduit digestif d’une Poule , il en trouva deux qui s'étaient implantées comme dans une pelotte , dans le gésier de cet animal.

L'énergie du gésier des Oiseaux granivores est telle, que plusieurs physiciens avaient attribué à cette seule action la digestion de ces animaux, commettant ainsi le tort de faire abstraction totale des sucs gastriques , sans lesquels cette fonction ne pourrait s'opérer, même dans les gallinacés. Spallanzani a mieux apprécié les choses que ne l'avaient fait Reaumur et ses autres devanciers; il a parfaitement vu que l’action du suc gastrique servait à la digestion de ces oiseaux comme à celle des autres animaux; il s’est assuré , en outre, que ces liquides n’avaient d'action

sur les graines, sur le pain dont on nourrit ces oiseaux, qu'’autant que ces substances avaient été préalablement divisées, soit artificiellement, soit par le gésier lui-même. Il s’est servi, à cet effet, de tubes perforés et résistans, qu’il remplissait de graines et dans lesquels les sucs gastriques trouvaient facilement accès: si les graines occupant ces tubes étaient divisées, la digestion s’en opérait au bout de quelques heures aussi bien que si elles eussent été à nu dans l'estomac : mais elles ne subissaient aucune altération lorsqu'elles s’y trouvaient entières et sans broiement préalable.

La trituration opérée par le gésier est donc nécessaire à la digestion des graines , dont se nourrissent les oiseaux gallinacés. Personne ne nie ce fait aujourd’hui, mais plusieurs physiciens ont attribué cette trituration , non à l’action immédiate du gésier, mais au contact des graviers, souvent fort nombreux, qu'on rencontre dans l'estomac! des oiseaux dont nous parlons. On fortifie cette opinion en disant que ces graviers et cailloux doivent avoir un usage; et quel autre usage peuvent-ils avoir, ajoute-t-on , si ce n'est de briser les alimens qui les heurtent? Spallanzani a examiné cette question avec beaucoup plus de soin qu'elle ne méritait. Îl a vu qu'on trouvait constamment de ces graviers dans les oiseaux granivores, qu'on en trouvait quelquefois jusqu’à deux cents dans le même animal, et que le volume en était proportionnel au volume des oiseaux ; que les oiseaux retenus, élevés et nourris par la main de l’homme, avaient moins de ces graviers que les oiseaux abandonnés à ‘eux-mêmes, mais qu'ils en conservaient toujours

quelques-uns jusqu’à la mort ; de plus, il s’est assuré: que les oiseaux tout jeunes ont déjà des cailloux dans le gésier, leurs parens en mêlant toujours dans les premières becquées d’alimens qu'ils leur donnent, et le même physicien n’est parvenu à éloigner tout caillou du gésier que dans des oiseäux , dans: dés Pigeons qu'il avait fait éclore et qu'il avait nourris sans le secours et loin de leur mère. Il à vu après cela, que ces oiseaux privés de graviers, digéraient tout aussi bien que ceux qui € en étaient amplement À tan ai

C'est donc l’action musculaire du gésier qui opère: les effets étonnans qu'on attribuait faussement à des corps étrangers, c'est par ses mouvemens propres qu'il broye les graines, qu'il triture les alimens et-les rend perméables aux sucs qu’il contient en abondance et auxquels il est assez ordinaire que labile se mêle, ce qui est cause de la saveur amère qu’on leur trouve ainsi qu'aux alimens qu'ils ont pénétrés. J'ajoute que Reaumur'et Spallanzani ont vu remuer le gésier mis à nu, et qu'ils ont même aperçu ces mouyemens à travers les parois du ventre restées intactes. Il faut aussi noter que les Oiseaux granivores digèrent lentement les viandes, surlout si elles sont crues et nom divisées, beaucoup plus lentement que les graines : ils ies digèrent moins rapidement que les Hérons, les Corneilles et les autres oiseaux carnassiers. Cependant leur suc gastrique est abondant : Spallanzani a obtenu d'un Pigeon, dans le jabot dnquel il avait introduit uné éponge, une once de ce liquide en douze heures, et jusqu'à sept onces en dix heures chez un rw

d'Inde.

Nous devons observer que les graines ne passent : point subitement et à-la-fois du jabot, où elles se ramollissent et se gonfient, dans le gésier. qui les triture et les digère; la progression en est lente, à-peuprès comme on le voit dans cette partie de nos moulins d'où la graine passe peu-à-peu sous la meule qui doit l’écraser. |

ExPÉRIENCES SUR LES OISEAUX CARNIVORES. La digestion de ces animaux est beaucoup plus prompte que celle des oiseaux gallinacés, et elle peut s'effectuer dans des tubes résistans et percés de trous favorisant l'accès du suc gastrique, presque aussi promptement que lorsque les alimens sont à nu dans l'estomac. La digestion s'opère donc dans ces animaux presque exclusivement par l'action du suc gastrique, aidé de la chaleur vitale; toutefois, des tubes fermés, n'ayant aucune communication avec la cavité digestive, de pareils tubes remplis de viande et de suc gastrique récent, introduits dans l'estomac des oiseaux en question, “ont offert la viande qu'ils renfermaient presque sans aucune altération après plusieurs heures. ,

Un poisson et une grenouille ayant été donnés à un Héron sans division préalable et sans enveloppe intermédiaire , au bout de vingt-quatre heures le poisson était entièrement digéré, et la grenouille n'était que ramollie. Ordinairement les Corneilles ont achevé leur digestion au bout seulement de trois heures. Or, ces oiseaux n'ont point, comme. les gallinacés, un gésier très-énergique par qui les alimens puissent ètre fortement pressés et triturés; la digestion, chez eux, je le répète, est donc presque entièrement éffectuce par l’action des sucs de l'estomac et de l'œsophage

b24 LIV. IV. DE LA NUTRITION. | ‘sur les substances alimentaires. Toutefois on se tromperait beaucoup si l’on croyait que l'estomac de ces oiseaux est incapable de mouvemens : la plupart des oiseaux carnassiers vomissent; ils vomissent les parties peu susceptibles d’être digérées, les plumes, les poils , les os, etc.; or, le vomissement, dans ces êtres, est principalement accompli par l'action propre de l'estomac, puisqu'ils n’ont point de vrai diaphragme propre à servir d’arc-boutant durant les efforts de ce genre. :

L'expérience des tubes percés est aussi efficace dans les Chouettes, dans les Ducs, dans les Milans, les Aigles, les Vautours, les Faucons, eté., que dans les Hérons et les Corneilles. La digestion des substances remplissant des conduits accessibles au suc gastrique , s'opère constamment et en peu d'heures, surtout dans les Faucons, dont la puissance digestive est extrême. Les Faucons digèrent jusqu'à des cuirs non tannés, et même la portion osseuse des dents. La plupart de ces oiseaux carnassiers ne peuvent digérer, quoi qu’on fasse pour les y porter et les y rendre propres, ni les graines de céréales, ni le pain, ni des plantes, enfin, rien de végétal (en exceptant toutefois les Corneilles). Cependant Spal- Janzani est venu à bout d’habituer un Aigle à manger du pain ; et bien plus, ce même aigle, très-affamé, digérait ce pain sans le vomir. Cela n est pas, au reste, plus étonnant que de voir le même expérimentateur habituer un Pigeon à manger de la viande et même des chairs déjà putréfiées. di nous devons dire que Reaumur ni Spallanzani n’ont pu faire digérer de substances végétales ni au Milan, ni aux Ducs, ni aux

Faucons. Cela vient, quant aux graines entières, de ce que ces animaux n’ont point un gésier assez énergique pour faire éprouver à ces semences la trituration qui est nécessaire à l’action subséquente des sucs gastriques.

Haller, d’après un anglais nommé Cheyne, assure que les Corneilles ne se peuvent manger les unes les autres, ou que du moins la chair de l’une n’est point digérée dans une autre : ipsa cornit cornicis carnem ingestam non potest coquere..…. Mais Haller fut induit en erreur; les corneilles peuvent digérer la chair de leurs pareils : même chose est vraie du Loup, du Chien et de plusieurs autres animaux, à l'égard desquels on a eu le tort de la nier. Parmi les animaux carnivores, il n’y a guère que les Polypes qui ne soient bons à servir d’alimens ni à d’autres animaux ni à eux-mêmes. Observons cependant que les carnivores par excellence ont une chair trop animalisée, trop coriace, trop peu digestive, trop disposée à la putréfaction , en un mot, trop dégoûtante , pour que de nouveaux animaux puissent habituellement s'en nourrir ; mais elle n’est pas plus impropre à être digérée par les êtres de la même espèce qu’elle ne l’est pour d’autres espèces; et les carnivores se nourrissent de toute chair dans les cas extrêmes.

FAITS RELATIFS À LA NOURRITURE ET A LA DIGESTION DE L'AIGLE. L’Aigle en liberté comme en esclavage se nourrit d'animaux vivans; les oiseaux sont sa proie préférée, mais à leur défaut toute chair lui est bonne, surtout sil peut la déchirer après avoir lutté pour l'obtenir. Si l'aigle est captif, ses plumes se hérissent et son regard devient plus féroce à la vue d’un animal

4 1 d REA A « un à vivant, abandonné à ses entreprises et livré à sa voracité. Alors il déploie ses ailes, vole doucement autour de sa proie convoitée , et bientôt se préeipite sur le @os de l'animal qu'on lui sacrifie. Une serre fixée sur sa tête, afin d’en éviter les morsures, l'autre F f : e ?

serre enfoncée profondément dans les flancsjusqu’aux entrailles , il assiste ainsi aux tourmens de sa victime, et n'emploie son bec pour la déchirer, qu'après que la vie s’est lentement éteinte dans les souffrances. L'aigle fait à la peau une déchirure d’abord trèsétroite, mais il l’agrandit bientôt, dès qu'il parvient

Et VA . } . CES 2. ! . ré à découvrir la chair saignante , qu'il dévore avec avi-

dité et sans relâche jusqu’à ce qu'il en soit entièrement rassasié. Quelque cruel que soit l'aigle , l'homme n’a rien à redouter de ses atteintes. | Quand l'aigle peut choisir ses alimens , il dédaigne la peau, comme trop coriace, les os, comme trop durs et blessans , le canal intestinal, comme peu dicestible et dégoûtant par les matières qu’il renferme. Un repas par Jour lui sufit, et dans ce seul repas l'aigle consomme environ trente onces de viande. Son

premier estomac est très-vaste el c'est dans sa cavité

que s'accumulent d'abord les aïhnens, après quoi ils p{nètrent dans le deuxième et véritable estomac, qui vous semble être l'équivalent du gésier des Oiseaux granivores.

Une particularité qu’on remarque’sur l'aigle , £'est qu'aux premiers morceaux de chair qu'il avale, il sort de ses narines deux petits ruisseaux de liqueur qui descendent jusqu’à l'extrémité du bee, où ils forment goutte ; et ce liquide qui coatinue de couler pendant toute la durée des repas de cet oiseau, entre

presque toujours dans l’intérieur de la bouche et se mêle aux alimens. Spallanzani , qui à surtout bien observé ce phénomène , assure que ce fluide est d’un bleu clair, que son goût est salé, et sa transparence aussi grande que celle de l'eau de source. On peut penser que cette liqueur provient de la glande lacryÿmale, et qu'elle remplit ici le même office que fait ailleurs la salive : nous avons eu soin de dire que les oiseaux n'ont ni salive, ni glandes salivaires. ;

L’Aigle boit, si on lui présente des-liquides abon- “dans, et pourvu que Îles vases qui les renferment en soient à-peu-près remplis. Dans le cas contraire , il ne se sert dédaigneusement des liquides qu'on lui présente que pour baigner son bec et arroser ses plumes. Tous les autres oiseaux de proie boivent également, encore qu'on ait prétendu le contraire. Cependant il estvrai de dire qu'on est parvenu à nourrir un Duc durant huitmois entiers sans boisson; maisnous devons ajouter que cet animal mourut alors, et qu'il était très-maigre. Le Lion boit également. Toutefois il faut convenir que les animaux carnivores dont la digestion est plus rapide, ont moins besoin de boissons que les herbivores ; encore trouve-t-on parmi ceux-ci lé Chameau et le Dromadaire , qui peuvent rester plusieurs jours-entiers sans boire.

L’aigle ne mange jamais de lui-même ni pain ni graines; si on en introduit de force dans son estomac, il rejette ces substances par le vomissement. Néanmoins Spailanzani est parvenu , non pas à faire manger du pain à l'aigle qu'il retenait captif et qu'il avait affamé à cet effet, ses efforts furent vains sous ce rapport ; mais il lui fit digérer, sans qu’il surviut de

vomissement , sans qu'il restât de résidu visible, jusqu’à six onces à-la-fois de pain introduit de force ; et Spallanzani voulant s'assurer si les parois de l'estomac concouralent à cette digestion du pain par leur action compressive et triturante , fit usage de ses tubes perforés ; il les remplit de pain , même de fromage , et ces différentes substances se trouvaient digérées au bout de vingt-quatre heures. Les graines écrasées et préalablement moulues, se digéraient aussi dans ces tubes; mais elles restaient sans altération et tout-àfait intactes , lorsqu'on les introduisait entières et seulement ramollies, soit dans les tubes, soit à nu dans l'estomac. Ainsi le gésier de l'aigle est incapable d'exercer de trituration.

Bien plus, le même Spallanzani s’est assuré que ce n'est point dans le premier estomac de l'aigle, dans l'estomac succenturié, que se digèrent les viandes et les autres alimens dont il fait sa nourriture ; cet organe ne fait que ramollir ces substances, et c’est dans l’autre estomac que s'effectue la préparation digestive : de sorte que le premier estomac de l'aigle n’a pas plus d’action sur les alimens que le jabot des oiseaux granivores n’en a sur les graines.

À raison de la digestion, l’aigle digère plus tôt la cervelle que le foie, plus vite le foie que la chair musculaire , mieux les muscles du corps que la substance du cœur, et les tendons plus lentement que tout le reste, à l'exception des os, que cependant il peut aussi digérer, surtout s'ils sont petits ou concassés, ramollis ou amincis.

La digestion est beaucoup plus énergiquement effectuée et plus rapide dans l’Aïgle qu’en aucun autre

CHAP. VII. EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION. 520 oiseau de proie , plus rapide par conséquent qu'en aucun autre oiseau. Le Faucon même ne digère ni aussi vite ni aussi bien que l’Aigle des alimens peu digestibles : cependant l'aigle mange au moins trois fois autant que le faucon; mais ses sucs gastriques sont plus abondans, plus actifs, et c’est à cela principale ment que paraît tenir l'énergie de la digestion. Toutefois ce n’est guères qu'à l'égard des os qu'on peut dire que l’aigle digère plus vite que le faucon et les autres oiseaux de proie ; car lorsqu'on donne à ces animaux une petite portion de viande , et la même quantité à à chacun, l'aigle ne digère pas la sienne sensiblement plus vite que les autres oiseaux de proie. Mais, ce qu'il faut remarquer, l’Aigle digère trente onces de viande pendant que le Faucon en digère dix onces et la Chouette trois onces. Une autre chose singulière, c'est que le deuxième estomac de l’aigle ne peut contenir qu'environ trois onces de liquide, tandis que le premier estomac en peut recevoir environ trente-huit onces : cela même doit ralentir le passage des alimens d’une de ces cavités dans l’autre , et rendre en conséquence la digestion plus parfaite. La grande capacité de l'estomac succenturié des oiseaux de proie fait aussi qu’ils peuvent rester long-temps sans manger après s'être repus jusqu'à satiété. Le deuxième estomac de l'aigle représente assez bien la jambe et le pied de l’homme : le pylore occupe la pointe de la partie de l'organe qui répond au pied.

ExPÉRIENCES AU SUJET DE LA DIGESTION DE L'HOMME, ETC. Si un Homme sain et encore jeune, digérant bien ef faisant convenablement toutes ses fonctions, avale le matin à jeun un sac de toile claire , rempli par qua-

rante à soixante grains de chair de volaille cuite et mâchée , d'ordinaire cette viande est digérée entièrement au bout de dix-huit à vingt-quatre heures. Si l’on emploie de la chair crue de bœuf ou de veau , au bout de trente heures environ ces viandes sont en partie digérées, surtout la viande de veau, et ce qu'il en reste dans la bourse de toile est aussi desséché et aussi dur que si on l'avait comprimée. Spallanzani, qui a fait plusieurs expériences pareilles à celle-ci, ne savait à quoi attribuer ce desséchement de [a viande rendue sans avoir été digérée ; il avait d’ailleurs observé semblable chose dans plusieurs mammifères, et il avait vu quele même effet se réalisait pour le pain comme pour la viande : il se demandait si cela ne dépendait pas de la compression exercée sur les alimens par l'estomac. Mais l'estomac de l’homme et de la plupart des mammifères a peu de force , de faibles fibres musculeuses ; on ne lui voit exécuter que des mouvemens peu étendus et souvent même peu manifestes ; il ne brise ni les graines, ni les noyaux introduits dans sa cavité, et même il en sort souvent sans qu'ils aient été rompus, des raisins mûrs, des cerises ou d’autres fruits dont le parenchyme mou n’est protégé que par uné légère pellicule.

L’estomac de l'Homme n’a donc pas le pouvoir de comprimer les substances qu’il reçoit et digère , et ce n’est.point parce qu'il les comprime qu'il lés digère , ou qu'il dessèche ce qu’il n’a pu digérer. Pour mieux s'assurer du fait, Spallanzani a plusieurs fois avalé des tubes de bois remplis de viande , de pain, etc.;etil a vu constamment que ces alimens étaient tout aussi bien digérés et digérés presque aussi vite que s'ils

CHAP. VII. EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION. 551 eussent été introduits à nu dans l'estomac : outre cela ils n'étaient jamais desséchés. Quelle est donc la vraie cause de ce desséchement des alimens imparfaitement digérés par l'estomac de l’homme et de plusieurs animaux ? cela dépend uniquement de l'absorption qui s'exerce avec énergie dans les intestins, ce qui prive les substances qui les parcourent des sucs dont elles sont pénétrées. Ce dessécheinent a lieu pour les alimens introduits soit à nu, soit entourés de tissus ; mais il n’a jamais lieu pour ceux qu’on a renfermés dans des tubes, par la raison que les vaisseaux absorbans ne peuvent agir sur les substances que ces tubes contiennent, et que d’ailleurs les fluides intestinaux et le mucus pénètrent dans ces pelits vases à travers les trous dont.ils sont criblés. J'ajoute que les alimens ne sont jamais desséchés dans l'estomac et avant d’avoir franchi le pylore , ainsi qu'on peut s’en assurer en retirant ces substances du tube digestif assez tôt pour qu'ils n'aient pu encore passer dans l'intestin. |

UriiTé DE LA MASrICATION. Nous avons dit ce qui arrive pour des alimens divisés et triturés par les dents, nous savons combien la digestion en est facile : mais il n’en est pas de même à beaucoup près pour les alimens non divisés. Pour préciser la différence de la digestion dans ces deux cas, Spallanzani a fait l’expérience suivante : il a rempli deux tubes d’égal calibre avec quarante-cinq grains pour chaque tube de chair de pigeon cuite ; mais avec l’attention de mâcher la chair renfermée dans l’unde ces tubes, et de laisser la chair contenue dans l’autre sans mastication ni division, mais entière. Ces tubes avalés en même

temps par Spallanzani, sortirent naturellement de l'intestin au bout de dix-neuf heures , et voici quelles différences présenta la viande qu'ils contenaient : celle qui avait été mâchée était réduite de quarantecinq grains à quatre, et il restait encore dix-huit grains de la chair entière de l’autre tube : la différence était donc de quatorze grains, c’est-à-dire près d'un tiers.

On peut faire des observations analogues sur beaucoup d’autres animaux : plusieurs ne digèrent imparfaitement les substances végétales ou animales que pour les avoir trop incomplètement mâchées ou triturées. C’est même la raison pour laquelle plusieurs rendent encore reconnaissables et presque entières des portions des alimens dont ils font leur nourriture.

OBSERVATIONS ET EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION DES cuiEns, ETC. Les Chiens rendent souvent des portions de chairs qui paraissent à peine altérées tant les fibres en sont bien conservées : seulement ces fibres sont desséchées , dures et privées de sucs. Cela a principalement lieu pour les ligamens, pour les tendons, les intestins, et pour les gros muscles des membres. Boërrhaave avait observé ces phénomènes, et il n’allait à rien moins qu’à en conclure que les chairs ne se chymifient point dans l'estomac du chien, et que toute digestion consiste chez cet animal dans une simple expression des viandes qu’il mange, et dans l’absorption des sucs nourrissans que ces viandes fournissent. Haller cita ces faits avec complaisance et parut disposé à les interpréter comme son maître. Spallanzani examina les choses de plus près : 1l vit d’abord que les Chiens ne rendent jamais de substances

animales, même parmi les moins digestibles , sans les avoir altérées, amoindries. Il s’aperçut, à la vérité, que des fragmens de chairs sortaient souvent du corps de ces animaux assez bien conservés et toujours très-durs et desséchés. Mais il présuma avec raison que cela tenait à l'extrême gloutonnerie de ces êtres, qui mangent beaucoup, qui avalent trop vite et souvent sans mâcher. Il vit de plus, que les alimens séjournent peu dans l'estomac des chiens, trop peu pour subir convenablement et autant qu'il faudrait l'action des sucs digestifs : il résolut en conséquence de prolonger ce séjour des alimens dans l'estomac par un moyen quelconque ; et puisque le pylore se montrait trop facile à franchir dans cette espèce, il joignit aux alimens de petites éponges, dans le but de boucher le pylore par ces corps si facilement dilatables : à l’aide de pareilles précautions, il fitséjourner diverses sortes d’alimens dans l’estomac des Chiens; et les ayant retirés après quatre ou cinq jours, il vit que ces alimens étaient très-bien digérés, et qu'il n’en restait nul résidu. Ces expériences faites ou à nu, Ou avec des bourses de toile ou des tubes, donnèrent des résultats analogues,

LES DIFFÉRENS ALIMENS SONT DIYERSEMENT DIGESTIPLES. Nous avons eu soin de dire , autant que nous l'avons pu, quels alimens conviennent le mieux à chaque espèce d'animal, nous ne voulons parler ici que de ce qui concerne l'Homme. [l faut remarquer que la question de digestibilité variable des alimens n’a beaucoup d'intérêt que pour notre espèce : premièrement, parce que chaque animal n’use d'ordinaire que de la nourriture qui lui convient le mieux, et que les

espèces d'alimens dont il fait usage sont presque toujours et à cause de cela fort restreintes ; tandis que l’homme estomnivore, je veux dire que toute sorte d’a- Jiment lui convient : secondement, parce que, même parmi les alimens qui lui sont le moins favorables ou les plus nuisibles , il n’en est aucun que ses caprices ne lui fassent désirer, que sa perfide industrie ne lui rende agréable ; aucun que les vicissitudes de la vie sociale, et quelquefois le plus affreux dénuement, ne lui fassent trouver délicieux ou ne lui rendent nécessaire. s

On possède des faits exacts autant qu'intéressans au sujet des alimens qui conviennent le mieux à l’homme ; on a plusieurs moyens d'observer quelles. sont les substances qu'il digère plus rapidement ou qui lui sont le plus profitables. Le vomissement est l’un de ces moyens, soit qu'il dépende d’une maladie, soit qu’il résulte de l'emploi d’un émétique, ou qu'it soit volontaire, ainsi que plusieurs hommes ont la facalté de le produire. Nous devons à cet égard des remarques intéressantes à MNT. Gosse et de Montègre. On a de même su profiter des fistules, qui parfois permettent de voir à travers les parois abdominales détruites, ce qui se passe dans l'estomac. On a aussi mis à contribution, dans ces derniers temps, les cas assez rares d’anus contre nature : il suffit de consulter ce qu'ont publié à ce sujet MM. Lallemand et Dupuyiren.

On a donc observé que les alimens les plus digestibles pour l’homme et pour beaucoup d'animaux sont : la chair de veau , d'agneau, de poulets et de volailles; les œufs de poule frais el à moitié cuits, le

CHAP. VIL EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION. 555 lait de vache, plusieurs poissons cuits à l’eau, et as. saisonnés tout simplement de sel et de persil; à l'huile, ou frits, ou avec diflérens apprêts compliqués, les poissons se digèrent moins bien. Les végétaux faciles à digérer sont : les épinards, le céleri , surtout la racine ; les jeunes asperges, les bourgeons de houblon , les placenta d’artichauts , la pulpe cuite des fruits à pepins ou à noyaux, surtout si elle est su crée et aromalisée ; les semences farineuses des plantes céréales, le blé, le riz, les pois, etc. ; le pain, le lendemain de sa cuisson, mais surtout le pain salé, et principalement le pain blanc; les navets, les salsifis, les pommes de terre nouvelles; la gomme arabique.

Moins digestibles sont les substances suivantes : la chair de porc et de sanglier, les œufs durs ou dilféremment apprètés ; les différentes salades crues, les choux , les cardons, les beites, les oignons, les carottes , le raifort , le pain chaud, les figues, les pâtisseries, les fritures, et les assaisonnemens au vinaigre ou à l'huile : l’estomac n'attaque qu'imparfaitement ces différentes choses, mais la digestion s’en achève dans l'intestin.

Enfin nous citerons parmi les alimens les plus indigestes : les parties tendineuses et cartilagineuses , mais surtout les membranes du bœuf, du porc, du veau, des volailles, de la raie, etc. ; les os, alors même qu'ils sont très-divisés ; les substances graisseuses ou huileuses , le blanc d'œuf durci par la ehaleur ; Jes champignons, les morilles, les truffes; les

. semences huileuses, telles que les noix, les amandes,

ee

pignons, pistaches; les pepins de raisins, de pommes , etc. ; les olives, le cacao; les différentes huiles, les raisins secs, les rafles de raisins frais, l’épiderme des diverses semences ou des fruits, les gousses de pois, les écorces, beaucoup de graines émulsives ou ligneuses, lesquelles subissent si peu l’action de l’estomac, qu’elles germent sans difficulté à la sortie de l'intestin; et c'est même ainsi que beaucoup de plantes se disséminent et se propagent d’un pays à l’autre.

Disons aussi qu’il est plusieurs substances dont le mélange avec les alimens facilite la digestion ; par exemple : le sel marin, même pour les herbes dont se nourrissent les Ruminans; les épices, le vin, les liqueurs à petites doses, les différens fromages, le sucre, les substances amères, particulièrement le cachou. ?

On cite au nombre des choses capables de troubler la digestion : l’eau, surtout si elle est chaude et prise en grande quantité peu après avoir mangé, car ce liquide fait sortir les alimens de l'estomac avant qu'ils aient été digérés ; les acides et le quina, pris après’le repas ; les corps gras, la douce -amère, le kermès, l’émétique et les divers poisons, à quelque petite’dose qu'on les prenne; la position assise, les travaux”"de l’esprit et les affections tristes, retardent aussi la digestion ou la troublent.

Un célèbre chirurgien anglais, A. Cooper , a fait des essais analogues pour l'espèce du Chien, et il a vu que cet animal digère plus aisément le porc que le moutôn , le mouton plus rapidement que le veau, et le bœuf moins bien que tout le reste. Il a vu de

mème que le poisson et le fromage étaient fort digestibles, et que la viande bouillie était plus vite digérée que la viande rôtie.

LES os PEUVENT-ILS ÊTRE DIGÉRÉSs ? Les Chiens jeunes, forts et dans un bon état de santé, digèrent les os; et même, ce qui est plus étonnant, Spallanzani leur a vu altérer profondément jusqu’à l'émail des dents. Quoique Boërhaave prétende le contraire, la chose est avérée. Les Faucons, les Aigles, les Corneilles, qui naturellement dédaignent les os ou les rejettent, néanmoins les digèrent, si, après les avoir introduits dans leur estomac, on trouve le moyen de les y faire séjourner : un Faucon peut manger un pigeon entier chaque jour , et les os sont digérés comme le reste de l'animal. Semblablement les Serpens et les Couleuvres digèrent les os ; Spallanzani en a fait l'épreuve. Mais il faut dire que les petits os, les os peu solides, sont les seuls qui soient digérés entièrement et en peu de temps; les os les plus durs ont besoin d’avoir été divisés pour être ramollis et, dissous, autrement ils n'éprouvent qu'un amincissement et une simple perte de substance. Il est remarquable qu’avant d’être digérés , ils passent à l’état cartilagineux, et ressemblent à de la gélatine endurcie, comme s'ils avaient été soumis à l’action de l'acide nitrique. Je dois ajouter que la digestion de ces corps si durs et si réfractaires ne saurait être attribuée à l’action triturante de l’esto- mac, puisqu'ils ne sont digérés que par ceux des animaux dont l'estomac est le plus mince et le moins énergique : le gésier si.puissant des Gallinacés n’a absolument aucune action sur eux; et les animaux qui digèrent les os, n'ont absolument aucune action

sur Jes graines entières les plus tendres. La digestion des os est donc uniquement l'ouvrage du sue gastrique , et celui de l’Aigle est de tous le plus actif pour un tel résultat.

EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION DES RUMINANS. Les. résultats obtenus quant à la digestion des Mammifères ruminans ont beaucoup de rapport avec ce qu'on observe dans les oiseaux Granivores ; ces animaux ne digèrentles herbes et les graines introduites dans leurs estomacs, qu'autant que ces substances ont été préalablement divisées, mâcüées , triturées. C’est vainement que des herbes entières, que des graines solides et intactes ont été introduites, soit à nu, soit enveloppées de toile, ou renfermées dans des tubes perforés, dans leur canal digestif : ces substances r'ont subi aucune digestion ; elles ont été humectées, ramollies , et voilà tout. Même chose arrivait lorsqu'on les avait imprégnées de salive.

Au contraire, si on introduit des sacs ou des tubes remplis d'herbes ou de graines mâchées dans l'estomac des ruminans, alors la digestion de ces alimens est achevée, est parfaite au bout de quelques heures. On a fait de semblables expériences pour les Bœufs, pour les Moutons, etc. , et elles ont offert dans tous les ruminans des résultats semblables. On en a fait également pour le Cheval, qui cependant ne rumine pas , et les effets ont été pareils. |

EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION DES REPTILES ET DES rolssons. Ces animaux ont la plus grande analogie avec tous ceux dont nous avons déjà parlé quant à Îa digestion ; seulement ïls digèrent plus ‘lentement qu'éux : il leur-faut souvent plus de jours pour pa-

rachever cet acte, qu'il ne faut d'heures aux Mammifères et aux Oiseaux de proie. Au reste, le suc gastrique joue le même rôle ici que nous lui avons vu remplir ailleurs.

Je crois avoir dit qu’on avait trouvé une souris entière dans l’estomac d’une Grenouille : l’animal n’était ni écrasé, ni divisé ; et cependant, sans qu'il présentÂt aucun caractère de putridité, aucune, mauvaise odeur, les chairs en étaient fort macérées, ct les os eux-mêmes étaient sensiblement ramollis et déjà amoindris. Tout cela était donc l'ouvrage du suc gastrique; et la preuve qu'il en était ainsi, c'est que des alimens introduits immédiatement dans l'estomac y ont subi une digestion, il est vrai fort lente, mais pourtant parfaite. Les Salamandres présentent une autre preuve du même fait : ces animaux se nourrissent de vers; ces vers , ils les ramollissent, et semblent presque les dissoudre; or, cela ne saurait être l'effet de l’action de leur mince estomac, puisque les salamandres ont presque toujours et naturellement dans l'estomac de petits vers parasites très-délicats, faciles à écraser, qui vivent là sans trouble et sans Ja moindre compression. La plus légère pression

exercée sur eux par l'estomac briserait bienlôt ces petits vers vivans si fragiles.

Je ne pourrais que répéter ici ce que j'ai déjà dit, si Je voulais donner quelques détails sur la digestion des Serpens, des Couleuvres, des Tortues, des Lézards, etc. Je dois seulement insister de nouveau sur la lenteur extrème de cette fonction en ces animaux : la digestion des Couleuvres, pour exemple, s'est quel- | : à peine ébauchée au bout de six à huit jours;

on a trouvé un lézard dans l’une d’elles , lequel au bout de seize jours de macération n’était pas visiblement altéré. Un Serpent garda un poulet durant trois grands mois dans son estomac, et après un temps si long l'animal n’était pas encore entièrement digéré. Remarquons à ce sujet combién il serait peu raisonnable d’assimiler la digestion à la putréfaction, puisque cette dernière est déjà très-avancée au bout de trois jours.

La digestion s'opère à l’aide aussi du suc gastrique dans les poissons; et elle y est moins lente que dans les reptiles : les Carpes et les Brochets surtout, ont assez de quelques heures pour accomplir la transformation des alimens. Cependant l'estomac de ces animaux est peu capable d’aclion.

LA DIGESTION PEUT-ELLE S'OPÉRER OU S'ÉBAUCHER DANS L'OŒSOPHAGE? Spallanzani ayant introduit dans l’œsophage d’un Héron une grenouille qui pénétrait en même temps dans l'estomac de cet oiseau, il put s'assurer que la grenouille avait subi dans toute son étendue, au bout de quelques heures, une altération, un ramollissement notable: mais ce ramollissement et ce commencement de digestion était beaucoup moins marqué pour la portion qui avait séjourné dans l’æsophage que pour l’autre partie. 1] varia cette expérience. avec des tubes, avec des boulettes que retenaient fixement des fils, et il vit constamment que l’æsophage de ces oiseaux effectuait une sorte de digestion, mais beaucoup moins sensiblement que le véritable estomac. Mème expérience fut faite sur d’autres animaux, et elle eut le même résultat sur un srand nombre Un morceau de poumon de vache qui

avait séjourné treize heures dans l’œsophage d’un Oiseau de proie, et seulement dans l’æsophage , perdit plusieurs grains de sa substance dans cette épreuve. On a trouvé des Brochets et des Carpes qui avaient avalé des poissons d’une longueur telle, que cette proie occupait à-la-fois et l'estomac et l’æsophage ; or on a remarqué que, dans ce cas, la portion de poisson qui était renfermée dans l’estomac était beaucoup plus digérée que le reste , et que le ramollissement allait ensuite en diminuant de bas en haut, à mesure qu'on remontait du fond de l’estomac-vers le haut de l’œsophage. L’æsophage peut donc, jusqu'à un certain point, ébaucher la digestion sans le concours de l’estomac véritable. . Cependant il n’en est plus ainsi si l’on passe des poissons aux Serpens. On a trouvé des Couleuvyres dont les premiers compartimens du conduit digestif étaient entièrement remplis, ou par une grenouille, ou par tout autre animal, et l’animal englouti ne paraissait ramolli et digéréqu’absolument dans la portion descendue dans l'estomac.

. Dicesrions ARTIFICIELLES. Plusieurs physiologistes ont Lenté , avec des succès variés, d’effectuer des digestions sans le concours de l'estomac , en employant tout simplement des sucs gastriques extraits de différens animaux, et mêlant ensuite ces sucs à divers alimens. Nous allons citer brièvement quelques-uns des résultats obtenus de ces expériences.

Spallanzani, à qui sont dues les principales tentatives de ce genre, introduisit dans un tube de verre des grains de froment bien divisés, et il remplit un

\ autre tube semblable au premier avec de la chair de

b/2 L1V. IV. DE LA NUTRITION, chapon cuite; au préalable, notre physicien avait eu soin de laisser macérer et la chair et les grains dans le jabot d’un coq-d’Inde , voulant ainsi réunir dans son expérience tous les préparatifs nécessaires à son succès. L'expérience de Spallanzani était parfaite, puisqu'elle réalisait toutes les. circonstances préliminaires de la digestion, puisqu'elle imitait ce qui se fait naturellement dans les digestions ordinaires, à l'exception de la seule circonstance qu’elle avait pour but de faire apprécier. Ces alimens , déjà macérés, furent baignés de sucs gastriques tout récemment extraits du gésier d’un coq-d'Inde , après quoi on ferma exactement les tubes avec de la cire d’Espagne; et afin de rendre l’expérience tout-à-fait à l’abri de reproches et d’objections, Spallanzani plaça ces petits vases sous ses aisselles, et ils ‘y restèrent sans déplacement durant trois jours. Ces tubes ayant été ouverts au bout de ce temps, on trouva les grains de froment en partie délayés et digérés ; la chair était ramollie et devenue bleuâtre, sans la moindre odeur de pourriture ; cette chair, remise dans son tube avec de nouveau suc gastrique, fut replacée sous l’aisselle durant un jour, et au bout de ce temps elle était totalement dissoute. Sans doute ce n’était pas là une digestion véritable, mais peu s’en fallait ; et, quand on ne tiendrait compte que du défaut de putréfaction de la chair, il est sûr que ce fait tout seul démontrerait, dans le suc gastrique , une énergie , une puissance incontestable , et telle qu'aucun autre fluide n’en possède de semblable,

Pour mieux faire ressortir les effets dus au suc gastrique , Spallanzani répéta son expérience avec les

CHAP. VII. EXPÉRIENCES SUR LA DIGESTION. 45 mêmes précautions el circonstances , à la différence près qu'il substitua de l’eau simple et pure au liquide de l'estomac, et voici ce qu'il eut occasion d'observer : au bout de trois jours de séjour persévérant sous les aisselles , la chair d’un tube paraissait légèrement dissoute à sa surface, mais elle était restée fibreuse, rouge et cohérente à l’intérieur; elle était restée chair, et de plus elle sentait très-mauvais. La fécule des grains occupant l’autre tube était simplement délayée, mais non altérée, et partant fort reconnaissable. Les conséquences de pareils faits saisissent d’euxmêmes et les yeux et l'esprit. IL faut retenir que ces expériences échouent si le suc gastrique n’est récent.

Ces essais , répétés pour plusieurs animaux, ont donné chez tous des résultats analogues. Cependant on a fait plusieurs remarques qui. méritent d’être rapportées # 1°. Le suc gastrique froid ne produit que des effets peu sensibles , seulement il s'oppose à la putréfaction ; 2°. il exerce sa propriété dissolvante et digestive à mesure que la chaleur, soit vitale, soit artificielle, soit solaire, élève sa propre température; 3°. le liquide abondant de l’æsophage des Oiseaux n’a pas, à beaucoup près, la même force dissolvante que celui de l'estomac; /°. il suffit souvent que le suc gastrique ait élé retiré de l'estomac à l’aide d’éponges pour perdre toute son énergie , ainsi que Spallanzani en a fait l'épreuve pour les Corneilles ; 5°. le suc gastrique ne dissout les herbes qu'on y plonge qu’autant qu'on a eu la précaution de les broyer, de les mâcher, et de les imprégner de salive ; 6°. le suc gastrique des Poissons et des Reptiles n’a qu’une action faible et extrèmement lente ; 7°. celui de l'Homme, aidé d’une cha-

leur égale à celle de l’estomac, ramollit et semble digérer la chair de bœuf dans l’espace detrente-six heures; 8°. le suc gastrique d’une espèce agit souvent sur des substances extrêmement variées, et cependant celui d’une espèce n’a pas toujours d’aetion sur les alimens convenables à une autre espèce ; 0°. la graisse n’est nullement altérée par le suc gastrique, pas même lorsqu'elle en subit l'action dans l’iatérieur de l'estomac; la bile parvient seule à la dissoudre, aussi n’est-elle digérée que dans les intestins ; 10°. le pain, mêlé à du suc gastrique, s’altère peu, il s’acidifie seulement ; mais le fluide intestinal finit par dissoudre le pain, et par former, en se mêlant à lui, un liquide bomogène : ce mélange dégage ensuite une odeurintestinale. Bien entendu que les fioles dans lesquelles se font de pareilles expériences, sont exposées à une température équivalente à celle du corps de l’animaldont on emploie le suc gastrique.

Quelques personnes ont voulu contester la réalité des digestions artificielles ; mais les motifs qu'elles allèguent nous semblent peu importans.

Ÿ A-T-IL ENCORE DIGESTION APRÈS LA MORT? On pouvait penser, d’après les expériences que J'ai rapportées touchant les digestions artificielles , que l'estomac lui-même, en tant que baigné de sucs gastriques, pouvait continuer de digérer après la mort, et qui plus est se digérer lui-même. Hunter fut le premier qui énonça que le suc gastrique agit sur les parois de l’estomac après la mort, et il attribua à cette sorte de. digestion les érosions ou perforations que l’on rencontre parfois à l’estomac des cadavres humains. Spallanzani fixa son attention sur ce phénomène sans par-

CAP. VII. EXPÉRIENCES SUR LA Diéssrion, 545 venir à le vérilier; mais il constala qne l'estomac digère réellement encore après la mort les substances dont on l’a rempli aux derniers instans de la vie, ou même tôt après sa complète extinction. Ce judicieux physiologiste avait soin de déposer ses cadavres dans des étuves qui pussent leur conserver la même chaleur qu'aux corps vivans, et au bout de quelques heures il trouvait les alimens sensiblement digérés. Les résultats qu’il obtint furent surtout manifestes sur les Oiseaux; moins marqués, mais pourtant encore appréciables dans les Poissons et les Reptiles, derniers animaux dont les digestions sont naturellement si lentes.

Spallanzani fit de semblables expériences sur des Chiens et des Chats, et les résultats furent pareils. I faut remarquer que pour fermer toute voie à l'erreur et à la confusion, on a soin de faire long-temps jeûner, avant de les tuer , les animaux dont les cadavres sont prédestinés à de semblables essais. Les estomacs morts digèrent jusqu'a des fragmens d’inteslin, et même des lambeaux d’autres estomacs dont on les remplit, “et pourtant ils ne ‘paraissent pas subir eux-mêmes J'action dissolvante du suc gastrique. Il faudrait rechercher si les Hommes qui succombent à des viclences subites, à des accidens ou à des supplices, continuent également de digérer:alors que toute yie a cessé. C'est surtout après une mort pareille que Hunter disait avoir rencontré des perforations et des ulcérations à l'estomac des cadavres.

Spallanzani voulut éprouver si l'estomac, détaché des autres organes aussitôt après Ja mort, effectuerait aussi bien la digestion, sous des influences extérieures

‘en toul semblables, qu'un estomac conservant sa ‘place et toutes ses connexions, et ‘il s’assura que les digestions alors étaient moins parfaites. Il attribuait principalement cette différence à ce que l'estomac, alors séparé de tout vaisseau sanguin, laissait transpirer uve moindre quantité de suc gastrique ; mais “peut-être l'absence de tout nerf était-elle aussi là pour quelque chose.

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