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CHAPITRE IIL

Existe-t-il des êtres organisés dont la production soit spontanée?

Parmi les savans qui ont soutenu la génération spontanée des êtres vivans, les uns l'ont fait par système , et ceux-là se sont beaucoup moins occupés des preuves avérées de leur opinion que de ses conséquences finales ; les autres, adoptant celte doctrine sans arrière-pensée , sans parti pris d'avance, sans calcul délibéré , ont minutieusement examiné les faits les plus propres à l’établir. Or voici de iii données ils se sont autorisés. |

D'abord il est des plantes cryptogames dont le développement est si subit, qu'on ne peut assister à ses progrès, et dont les organes sexuels et les moyens de reproduction sont si cachés, qu'on ne saurait les découvrir dans un grand nombre : c’est donc spontanément qu'elles naissent ! Mais voici une réponse à de pareils argumens. Peu-à-peu on découvre des organes sexuels dans des végétaux qu'on en avait crus absolument privés : sibeaucoup d’entre eux semblent encore

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dépourvus de cetordre d'organes, au moins trouve-t-on des espèces de graines dans la plupart (1). D'ailleurs, comme il naît en divers lieux et chaque année de ces . végétaux analogues entre eux, et pareils à ceux qui les ont précédés, cet air de ressemblance et de famille suppose une succession d'espèces; ces espèces démontrent une origine commune par des germesidentiques: or,quecesgermes proviennent d'associations d'organes sexuels ou qu'ils naissent sans cela, assurément les générations d'êtres analogues que ces germes perpétuent ne sauraient être réputées spontanées.

Autre fait. On a vu naître d’innombrabies animalcules microscopiques dans les infusions des corps organisés ; on les à vus remuer à la manière des animaux; on les a ensuite étudiés sous tous les aspects et dans les circonstances les plus variées : et, comme on les trouvait tous à-peu-près de la même grosseur et qu'avant de les découvrir dans les infusions on n'avait pu voir dans les corps employés à ces expériences ni œufs, ni germes, ni aucun veslige d’animaux pareils, on en a conclu qu'ils s’y étaient formés de toute pièce et d’une manière apparemment spontanée. Or, a-t-on dit, ce que font ces animaux informes , pourquoi des êtres plus élevés ne le feraientils pas également ? On a alors cherché dans les liqueurs séminales des grands animaux; on a eu soin de se servir du microscope comme on l'avait fait pour étudier les infusoires, et l’on a découvert dans ces fluides des animalcules d’un autre genre, mais pourtant analogues aux ‘précédens. Alors les imaginations se

(1) Voyez le bel ouvrage d'Hedwig : Historia muscorum.

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sont échauflées : on n’a plus dès-lors mis en doute ni la formation spontanée de ces petits corps réputés vivans, ni la propriété qu’ils ont de s’accroître, de se transformer , et de composer de plus grands animaux. L'observateur anglais dont Buffon se servit dans ses recherches microscopiques, le subtil Needham , était convaincu que tout provenait de ces animalcules ; qu'ils produisaient tantôt des plantes et tantôt des animaux : il alla même jusqu’à assurer qu’on avait vu des plantes se changer en animaux et des animaux redevenir plantes ; et par cette puissance qu'il nommait végétative , il expliquait comment les premiers animalcules, en se transformant , avaient pu former le premier homme; et comment ensuite Eve, la première femme, avait pu provenir d'une des parties d'Adam. Et pourquoi tous ces systèmes? parce que beaucoup de liquides semblent donner naissance à des animalcules, et que certains organes séparés de certains êtres les reproduisent ensuite dans leur totalité. Mais laissons-là ces chimères, et raisonnons.

Est-il vrai que les petits corps infusoires soient des animaux? (1) Est-il vrai qu'ils se meuvent, et le mouvement de corpuscules aussi ténus les doit-il faire supposer doués de la vie? Enfin, en admettant que ces êtres soient animés, leur production est-elle réellement spontanée ?

On a dit que les infusoires étaient des animaux, et pour quelle raison? parce qu'on les voit se mouvoir au microscope. Mais voici ce qu'il faut remarquer :

(1) Voyez les ouvrages de Leeuwenhoeck, de Needham , de Hartsoc ker, de Spallanzani, de O. F. Müller , de M. Bory Saint-Vincent, de M. Vaucher, etc.

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1°. ces corps sonl si petits qu'au dire de Leeuwenhoeck, le premier qui les ait observés, il en faudrait plus de cinquante milliers pour égaler le grain de sable le plus fin. 2°. Ces petits corps se rencontrent surtout dans les infusions des corps organisés ; or, les liquides où lon a fait macérer des débris de plantes ou d'animaux se chargent nécessairement de leurs molécules; et comme elles sont très-divisées, très-légères, elles y restent suspendues. 5°. On trouve aussi ces *animaleules dans les liqueurs animales; mais songez à la nature , à la source de ces humeurs : le sang vient du chyle, le chyle des alimens, et toutes les humeurs, c’est ensuite le sang qui les fournit. Outre ce que le sang doit aux alimens, il est encore composé des débris peu à peu détachés et bientôt remplacés des organes : est-il donc étonnant d’après cela, qu’on voie des corpuscules dans la liqueur séminale, dans les urines et dans d’autres humeurs ? 4°. Mais, dit-on, ces corpuscules se meuvent! Qui vous l’a dit? le microscope. Mais ce moyen d'exploration est-il toujours sans mensonge ? comment pouvez-vous être certain des actions précises d’un corps qui n'a pas la cent millième partie du plus petit corps que vous pourriez apercevoir sans lentille ? S'il était possible de voir un être à l'extrémité la plus éloignée de la terre , serait-il raisonnable d'espérer le décrire aussi exactement que l’animal qu'on voit marcher tout près de soi? D'ailleurs ne voit-on pas les observateurs microscopiques se contredire sans cesse sur les objets selon eux les plus importans : leurs récits varient selon leur âge, selon l'habitude qu'ils ont acquise, selon l’instrument dont ils se servent, Enfin , sans parler de leurs

CHAP. III. GÉNÉRATION SPONTANÉE. 29 «dissidences et de leurs disputes , nous savons à com bien de faux systèmes leurs observations ont donné lieu. On ne cesse de s’extasier sur le nouveau monde qu'a fait découvrir le microscope, mais prenez garde que ce monde ne se peuple de chimères !

Ces corpuscales se meuvent donc. Mais sait-on la nature de ce mouvement, sait-on ce qui l’excite et s’il indique sûrement la vie? ne peut-il pas dépendre de l’imprégnation de ces petits corps, de l’attraction , de l'électricité , etc. ? À coup sûr, du moins, on voit des mouvemens analogues dans tous les corps dont on a projeté quelques molécules, quelque poussière dans des liquides. À ce compte, ce seraient donc des animalcules qui composeraient tousles corps? 5°. Leur voit-on du moins exécuter quelques fonctions ? Müller a cru voir+sortir du corps de plusieurs d’entre eux, d’autres corps mobiles comme eux, et il en a conclu qu'ils se mangeaient les uns les autres. Mais n'est-il pas possible qu’on ait pris pour des animalcules se dévorant les uns les autres, des molécules inertes qui se divisaient de plus en plus par l’effet de l’imbibition ? On a cru voir aussi qu ils se reproduisaient en se séparant par la moitié de leur corps, de sorte que chacune des divisions offrait le même aspect, les mêmes signes de vie que le corps entier : mais la confusion dont je parlais à l'instant, il serait encore possible qu’en l’eût commise ici. 6°. Sont-ils influencés par des substances irritantes ? Spallanzani l’a cru, et comme il s’agit du plus sage, du plus ingénieux des expérimentateurs, cette opinion est d’un grand poids. Il a donc vu que le vinaigre et d’autres substances mêlées à l’eau dans laquelle les infusoires élaient suspendus , en dimi-

nuaient le nombre ou même les faisaient disparaître. Mais en supposant que ce fussent des molécules purement inertes, n'est-il pas évident qu'il arriverait un changement pareil? Un liquide qui se mêle à l’eau n’at-il pas pour effet d’en changer la nature ou du moinsla densité et l’affinité ? Une fois unie à cette nouvelle liqueur, elle laisse échapper les corps qu'elle tenait suspendus ou dissous : ces choses se passent chaque jour sous nos yeux. 7°. Sont-ils influencés par les choses extérieures? Spallanzani a fait beaucoup d’expériences à ce sujet. Il a vu que la chaleur de l’eau bouillante ( lorsque les vases restaient ouverts ) et un froid de six à sept degrés ne parvenaient point à les faire disparaître. Or, pense-t-on que des corps aussi frêles puissent résister à de semblables influences s'ils étaient vivans ? ils seraient donc les plus réfractaires des animaux, eux dont la structure est si fragile. 8°. On dit qu'on les a vus ressusciter après plusieurs années d'immobilité et de dessiccation : le ième Spallanzani a fait à ce sujet sur le Rotifère qui porte son nom, des expériences devenues célèbres. 11 desséchait ce petit corps imperceptible, il le tenait renfermé durant un temps très-long loin de l’air et de J'humidité , et lorsqu'il venait à le plonger de nouveau dans un fluide , il lui voyait reprendre ses mouvemens. Il obtint de pareils résultats d’un autre petit corps qu’on a appelé Tardigrade; et toutes les expériences : à il fit sur ces êtres , il les consigna dans un très-long mémoire , où l’on voit du moins une chose admirable, c’est l'extrême sagacité et la bonne foi de l'expérimentateur. Mais, maloré tousles systèmes et les singulières espérances que ce fait curieux a fait naître, peut-on

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concevoir sans miracle la résurrection d’un animal mort depuis des années? Je vais plus loin, ce fait seul n'encourage-t-il pas à douter si ces corpuscules mobiles jouissent de la vie ? 9°. On conçoit d’ailleurs que des êtres assez petits, assez multipliés pour qu'une seule goutte d'eau en offre des millions, on conçoit que les espèces de ces êtres infinis pour le nombre et la petitesse devraient offrir des différences d'autant plus nombreuses que leur production serait spontanée : car là où la parenté disparait, la ressemblance constante des individus n’est plus possible. Eh bien! le conseiller d'état O. Fr. Müller, qui a décrit et figuré ces êtres , n’en a pu former qu’une quinzaine de groupes analogues, Peut-être pourrait-on arguer de ce fait que la reproduction de ces êtres n’est pas spontanée ; mais jaime mieux en conclure qu'ils sont inanimés, car si peu de différences dans les formes semble indiquer qu'il s’agit là des molécules très-divisées de corps inertes.

J'avoue que ces difficultés m'ont paru assez fortes pour douter que les êtres infusoires ou microscopiques soient animés : d’ailleurs on ne leur voit d'organes d'aucune espèce ; comment donc vivraient- ils ? et quels rapports aurait une semblable existence avec celle dont nous voyons jouir les autres êtres vivans ? Ce n’est pas que je n’admetie de vie possible que dans des corps assez grands pour être aperçus par nos sens grossiers; mais qu'il est difhicile de constater et d'étudier la vie dans des êtres microscopiques |

Il est clair qu'un moyen décisif de trancher la question de savoir si la production de ces êtres est

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spontanée , serait de révoquer formellement leur existence en tant que corps animés. Mais en admettant même qu'ils vivent, rien ne prouve sans réplique qu'ils se produisent spontanément. Spallanzani , qui croyait à leur existence comme à la sienne , pensait

que leur reproduction n’avait rien de particulier. Ses

expériences lui prouvaient que les uns s'engendraient en se divisant, par scission. I] croyait que la plupart

étaient en outre ovipares, et même il était persuadé que l’on prenait pour des animalcules très-petits des “œufs ou des larves d’animalcules réels et plus gros ; il ällait même jusqu'à croire que plusieurs d’entre eux étaient vivipares à la manière des pucerons et de. quelques poissons ou reptiles. Concluons donc de tous ces faits obscurs, qu'il serait peu raisonnable d’arguer. de l’histoire des animalcules infusoires que certains

êtres vivans soient engendrés spontanément.

Il est un fait qu'on pourrait alléguer à l'appui des productions spontanées des corps organisés, Je veux parler des Vers parasites ou intestinaux (1). Ce

ne sont pas cependant ceux de ces animaux qu'on

trouve dans le conduit digestif dont l’origine cause de:

l'embarras ; car on conçoit que leurs germes peuvent

y être importés du dehors par les alimens, par les fruits, par les boissons, etc. : on sait d’ailleurs que

ces êtres, une fois établis dans les intestins, s’y re-

produisent comme d’autres vers par des œufs ou par

là division de leur propre corps. Toutefois, ces animaux n'ayant pas tous des analogues dans les vers qui

(2) Voyez les ouvrages de Bioch, Rudolphi, Gœtz, Bréra, Bremser, Brugnières, D. de Blainville, Laëénnce, ele.

CHAP, LIL. GÉNÉRATION SPONTANÉE. 37 habitent ou la terre ou dans les eaux, il est naturel de penser qu'ils ont leur origine dans les corps vivans où on les trouve, et que les germes s’en transmettent par la génération : et ce qui confirme encore celte pensée , c'est que ces animaux parasites ne causent en aucun temps de la vie plus de ravages que durant l'enfance : ils sont donc contemporains des organes. Mais d’où proviennent ces vers et comment s'en transmettent les germes ?

Il aurait toujours fallu aborder cette difficulté de la transmission des vers des pères aux enfans, puisqu'on en trouve dans le corps même des fœtus, £! que d’ailleurs plusieurs espèces de ces parasites occupent des viscères solides qui n’offrent aucun accès aux choses du dehors. Cette question est fort embarrassante. Il est sûr que si l’on ne trouvait dans le corps des animaux que des espèces de vers analogues à ceux qu'on voit sur la terre, on pourrait penser sans invraisemblance que ces êtres passent de la mère au fœtus par la même voie qui transmet une partie des alimens d'elle à lui, c'est-à-dire avec le sang par les vaisseaux ; et puisque ce sang de la mère pénètre égalément tous les organes du jeune animal, il n'est pas plus difficile d'expliquer la transmission et la présence de ces vers dans la substance des organes inaccessibles que dans les conduits digestifs ou autres. * Mais puisque la plupart des espèces de vers parasites sont particulières aux animaux ou même à certains de leurs organes, les vers trouvés dans les -enfans sup posent &e semblables parasites dans leurs auteurs, ou pl utôt seulement dans leur mère ; car pourle père,

5S Liv. II. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS.

on ne voit guère comment les germes pourraient provenir de lui par la semence. Il est des personnes qui expliquent toutes les choses embarrassantes de ce genre par des prédispositions obscures qu’ils nomment spécifiques; mais outre que de pareilles raisons ne peuvent porter aucune lumière sur ces questions difficiles , cela conduirait droit à l'admission forcée des reproductions spontanées; et il faut avouer qu’un seul fait obscur ne doit jamais faire admettre un principe dont tant d’autres raisons certaines démontrent l’invraisemblance. Les savans dont je parle ont dit: la preuve que les animaux parasites se développent sponianément comme le cancer ou les tubercules, c’est que rien ne favorise leur production aussi bien que J'état maladif où d'extrême faiblesse. Ces auteurs avaient oublié que les prétendus animalcules de la semence et d’autres humeurs (qu'ils regardent comme animés et dont la production est aussi, selon eux, apparemment spontanée) ne se trouvent que dans des hommes doués de force et de santé, et qu'ils n'existent ni durant les maladies et les grands chagrins, ni dans l’enfance et la vieillesse ! Rien ne cache la vérité aux yeux même les plus éclairés comme la préoccupation d’un système.

. Enfin on a prétendu que des animaux, même des ‘animaux d’une structure très-complexe, avaient été trouvés dans des troncs d'arbres intacts, dans des pierres solides et sans nulle issue, n’offrant nulles traces de brisures anciennes. Ces êtres vivaient et se nourrissaient là sans alimens, y respiraient sans air , S'y étaient formés sans germes, sans auteurs! Assurément

CHAP. IV. SANS ORGANES SEXUELS. 29 si la superstition reprenait dans de pareilles histoires le merveilleux qu’elles lui doivent , nous n’aurions plus besoin ou de les combattre ou de les révoquer.

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