CHAPITRE XXVI
Système d'Harvey : Contagion séminale.
Pendant environ deux mille ans les systèmes d'Hippocrate et d’Aristote au sujet de Îa génération ont régné sans opposition dans les écoles : les médecins conservant les idées du premier, les philosophies donnèrent la préférence à Aristote. Au lieu de rechercher comment agit la nature, on se bornait à faire prévaloir les opinions d’un de ces deux grands hommes. Enfin les temps d'examen succédèrent aux siècles de l'autorité des maîtres; et, du jour où lon
CHAP, XXYI. SYSTÈME D HARVEY. i O9) scruta les faits, les systèmes de l'antiquité perdirent: de leur crédit. Harvey fut un des premiers à suivre les voies de la raison en étudiant la nature: il cita souvent Âristote, mais presque toujours pour le contredire.
Cet homme illustre fut favorisé par la fortune presqu'autant que par la nature, et, ce qui est bien rare, il fit tourner tant d'avantages au profit de la vérité. Élevé à l'école d’un des grands anatomistes du temps, je veux parler de F. d’Aquapendente (lequel florissait vers la fin du seizième siècle}, il puisa dans les savantes leçons de son maître les germes de son immortelle découverte de la circulation du sang. Tant de. gloire due à son application et à son génie attirèrent sur lui les regards de l'Europe savante et les faveurs de son roi, l’infortuné Charles I*, Il faut avouer que sa découverte de la cireulation du sang lui fit perdre beaucoup d'années par les attaques qu'elle lui suscita de la part de l’ignorance ou de l’envie, ardentes à se venger du génie en le privant de la paix et lui refausant justice; mais, malgré tous ces tourmens, Harvey, Jeune encore, Harvey communiquant avec les hommes éclairés de tous les pays, Harvey médecin d'un roi qu'il rivalisait en gloire, ne pouvait passer sa vie en stériles discussions ou en cures vulgaires: les ‘ découvertes appellent d’autres découvertes, comme de premières victoires entraînent d’autres combats: L'Europe décida donc autant qu'Harvey luimême, qu'il s'occuperait désormais du grand problème de la génération des animaux. PrécisémentF. d'Aquapendente lui avait beaucoup appris à ce sujet , en l'initiant à ses recherches sur la formation de l'embryon
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des oiseaux. Alors Harvey résolut de tirer parti de sa belle position : il demanda au roi les moyens de faire en grand les expériences que nécessitait son entreprise, et Charles 1° lui abandonna son parc de cerfs avec une munificence toute royale, sans condition et sans aucune réserve ; sacrifice aisé pour un roi que. les dissensions de ses sujets et les dangers de sa couronne détournaient de la dissipation des cours et des. plaisirs de la chasse. J'avais donc raison de dire qu'Harvey fut favorisé de toutes les manières et par. toutes choses, puisque les malheurs même de son. pays et de son auguste protecleur tournèrent à son. avantage. Ses expériences faites ; il eut, à la vérité, le. malheur de perdre ses papiers dans la tourmente pohtique qui le priva de son roi et mit Cromwel sur le. trône d'Angleterre; mais forcé bientôt de s'éloigner de. Londres, la solitude:et l’oisiveté dont il jouit dans son exil sérvirent encore ses travaux, car ce fut alors qu'il mit de l’ordre. dans ses découvertes et qu'il en écrivit, l'histoire sans notes et sans presque aucun livre ysèce. n’est un ÂAristote. Il faut dire pourtant qu'il dut à la perte de ses journaux de commettre quelques erreurs;: mais son ouvragé, tel que nous l'avons, n’en mérite pas moins toute notre estime ; eL il est impossible de, ne pas gémir de la sévérité avec laquelle Buffon l'a jugé dans le but de mettre en crédit son propre sys-| tème des molécules organiques , système dont chaque, page du livre d'Harvey contient la critique anticipée: Au reste, nous ne parlons point ici des découvertes d'Harvey, nous ne faisons qu'exposer son système.
. J’aidit précédemment qu'Harvey étaitdans Popimiort que lout être vivant provient d’un œuf, les animaux
CHAP. XXVE SYSTÈME D'HARVEY. 20 vivipares aussi bien que les ovipares. Cependant Harvey . il faut bien l'avouer, ignorait la source de l’œuf et la vraie nature des ovaires dans les mammifères , bien que V. Coiter eût déjà démontré ce fait de physiologie. Seulement Harvey avait remarqué que l’embryon des vivipares a, dès sa première origine , une assez grande analogie avec l'œuf des ovipares, que les deux principales enveloppes surtout sont fort ressemblantes pour l'embryon des. deux classes d'êtres ; mais comme il n'avait remarqué aucun changement dans les ovaires des biches et des daines qu’il ouvrait à différentes époques de la conception , il ne prévoyait pas que J’œuf des mammifères fût déjà ébauché.dans l'ovaire de ces animaux, et qu'il préexistât à l’aécouplement des sexes, et cela du moins établissait à ses yeux une notable différence entre la génération des vivipares et celle des ovipares.
Harvey avait bien observé des espèces de caroncules et comme des toiles d'araignées dans les cornes de la matrice des biches éventrées plusieurs semaines après le coït; mais je répète que les ovaires lui paraissant intacts et leurs vésicules sans mécompte, il attribuait ces premiers linéamens de l'œuf ou de Fembryon des mammifères, à la seule action de la matrice. Comme il n'avait jamais trouvé de semence dans cette matrice après laccouplement , Harvey pensait que le sperme lui-même était étranger comme matière à la formation de cet œuf; il niait même que cette liqueur eût aucun contact avec l'œuf déjà à demi-formé des oiseaux. Parisanus avait avancé que la cicatricule de cet œuf était due à la semence du mâle, mais Harvey prouva le contraire en montrant
202 LIV. H. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS. que cette tache blanche ou cicatricule existe dans: les œufs infécondés des oiseaux vierges tout comme dans les œufs fécondés: c’est même là une des découvertes dues à Harvey. Quant aux mammifères, Harvey pensait que leur embryon et ses enveloppes se formaient par la seule action de la matrice et que cet organe en était la source exclusive. D'abord il n’avait observé aucun changement, ainsi que nous l’a-vons dit, dans les ovaires ; outre cela, c'était vainement qu'il avait cherché les traces du sperme dans la matrice: jamais il n’en avait trouvé, Harvey concluait de toutes ces choses, que l'œuf des mammifères n’est formé exclusivement ni par le mâle ni par la femelle, pais@ ne provient immédiatement ni de la semence: ni des ovaires (qu'Harvey nommaït testicules); mais.ik admettait que la formation de l’œuf des vivipares résulte de l’action spontanée de la matrice , fécondée, ainsi que tout le corps de la femelle , par le sperme du mâle. Harvey admettait donc une espèce de contagion séminale ; il allait jusqu’à employer ce mot de contagion , et voici comme il concevait la chose.
I! supposait que le sperme du mâle, instillé dans le vagin de la femelle , laissait exbaler quelque
principe subtil qui fécondait instantanément et universellement cette dernière. Harvey n'admettait pas que cette semence produise une action locale’et malérielle sur l’utérus, mais seulement une contagion générale en fécondant tout le corps à-la-fois, à-peu-près comme J’aimant communique la vertu magnétique à l'acier qu'il a touché; ouencore , comme un alôme de fluide variolique inoculé au bras d’un enfant communique la variole à la personne entière. Après cette con-
CUAP,. XXVI. SYSTÈME D HARVEY. 209 tagion générale du corps, après cette fécondation de tous jé organes, il admet que la seule matrice reçoit la faculté de concevoir un nouvel être ; et Harvey compare cette propriété de la matrice à la faculté qu’a le cerveau , et qu'il a seul, de concevoir des pensées par l’advention des sens, lesquels cependant ne lui fournissent que des images. Il ajoute que le fœtus ressemble au mâle qui a fécondé la mère, comme les pensées ressemblent aux sensations qui les pro-
duisent , et de la même maniere.
il est évident que ces idées sont d’une bizarrerie et d’une complication extrèmes: mais ce qui détruit ce système de fond en comble, c’est l'observation tant de fois répétée que l'œuf des mammifères vient des ovaires, comme chez les ovipares eux-mêmes.
Ainsi nous admeltons comme Harvey que tout être vivant provient d'un œuf, que tout œuf provient de la femelle dans les êtres ayant des sexes, et qu'il n'est pas de fécondation sans le mâle; mais nous différons avec Harvey touchant la manière dont toutes
ces choses arrivent.