CHAPITRE XXIX
Système de Buffon : Molécules organiques, Moule intérieur: è Egal Concours des Sexes.
À l’époque où M. de Buffon publiait son bel ouvrage sur l'Histoire naturelle, le système des animalcules et celui des œufs se partageaient Îes opinions des physiologistes. Les découvertes de Leeuwenhoek servant de base à l’un de ces systèmes , Les observations de Graaf el d'Hlarvey anotivant assez puissant ment l’autre, Buflon employa tous ses soins et son grand talent à combattre ces trois auteurs; après quoi il se mit lui-même à construire un système nouveau,
CHAP. XXUX. SYSTÈMR DR BUFFON. 217 n'ayant rien d'analogue avecies opiaians alors reçues ; je veux parler de sa fameuse hypothèse des molécules organiques, dont voici les principaux fondemens,
Buffon commença par reprendre en sous-æœuvre les expériences microscopiques de Leeuwenhoek et de Ilartsoeker sur les animalcules spermatiques : il observa d’abord des corps mouvans dans la semence des mâles adultes et dans les corps jaunes de l'ovaire des femelles ; il mit ensuite infuser dans des liquides des organes de divers animaux, des portions de plantes ou des plantes entières, et il trouva partout des globules mouvans; partout, dans les humeurs même et dans tous les liquides. Alors Buffon confondit tous ces corps mouvans d'une apparence animée, ou plutôt il assimila ces corpuscules des liquides simples et des infusions aux animalcules de la semence ; il admit, non pas que tous ces globules mouvans sont des animaux véritables, ainsi que Leeuwenhoek l’admettait des corps mouvans de la semence, mais que ces corpuscules des êtres vivans sont eux-mêmes animés, sans être pour cela de vrais animaux. Alors Bufion (ou plutôt Needham } supposa qu'il existe dans la nature une immensité de globules mouvanscomme ceux qu'il aperceyait dans ses expériences, que ces globules composent tantôt des animaux, tantôt des plantes ; que cette matière passe ainsi de l’un de ces corps à l'autre sans s'altérer, sans éprouver de changemens notables ; et celte matière vivante et active qu'il voyait se mouvoir , Buffon la désigna sous le nom de molécules organiques.
Ces molécules, selon Buffon, composent le chyle
218 LIV. Ii. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS. et les alimens dont le chyle provient; elles sont employées à former tous les organes, à les nourrir et à les accroître. Si ces molécules sont plus abondantes qu'il ne faut dans certaines parties d’un corps organisé, elles s’y accumulent dans un lieu quelconque, et elles y donnent lieu à des productions spontanées, à des animaux parasites, à des vers, à des insectes. Souvent, ajoute Buflon , elles se réunissent et s’organisent ainsi dans la nature, en dehors même des corps vivans , et c'est de la sorte qu'elles composent de vrais corps orgauisés sans le secours d’une généralion sexuelle. Aussi, suivant Buffon, y a-t-il autant de corps vivans formés spontanément par la rencontre fortuite des molécules organiques, qu'il y en a d’engendrés par l'assortiment et le concours des sexes. Tant qu'un corps vivant continue de s’accroître, dit le même auteur, toutes ses molécules organiques sont employées à sa nourriture el à son développement ; il ne s'en accumule aucune spécialement dans nul organe , il ne s’en dissipe point à l'extérieur. Mais lorsqu’au contraire les corps vivans sont totalement accrus , qu'ils sont jeunes , pleins de force et de vie, alors ces molécules, devenues trop abondantes pour les besoins ordinaires d’un corps parachevé', s’amassent dans Îles testicules et les vésicules séminales des animaux mâles, dans les ovaires des femelles, dans. les anthères et le réceptacle des plantes; et il en résulte le pollen des fleurs, le sperme des animaux mâles , les corps jaunes de l’ovaire des mammifères femelles, et la cicatricule des œufs des femelles ovipares ( car pour l'œuf lui-même , Buffon le regarde
CHAP. XXIX. SYSTÈME DE BUFFON. 219 comme une vraie matrice ) : iciles sont, suivant notre célèbre naturaliste, les vraies sources de la génération des êtres vivans. :
Comme ces molécules organiques, toujours actives et toujours vivantes, circulent également dans loutes les parties de chaque corps , tous les organes et toutes les humeurs en sont imprégnés , el aussitôt qu'il y a excédent , chaque humeur et chaque organe renvoient de la même sorte des molécules organiques vers le réservoir commun où elles se rassembient., Par conséquent, dit Buffon, il y a dans la semence du mâle un peu des molécules organiques de tout le corps de l'animal , et l’on conçoit que le nouvel être, né de cette semence, doit ressembler à son père. Également, le corps jaune de l'ovaire des femelles étant composé des molécules organiques de chaque organe de la femelle , offre en extrait le corps entier de cette femelle ; et par conséquent le nouvel être, né de la combinaison du corps jaune de la femelle et de la semence du mâle, doit ressembler à-la-fois à ses deux auteurs. Les molécules similaires dû mâle et de la femelle se réunissent et se combinent ensemble ; les molécules venues de l'œil du père, pour citer un exemple , se combinent avec les molécules semblables, provenant de l'œil de la mére, et ainsi de tous les organes.
Si l'on demande à Buffon comment ces molécules organiques, extraites de tous les organes des deux parens , se rassemblent en un tout aussi parfait que l'est chacun des deux êtres «d’où elles proviennent, Buflon répond que cela se fait en vertu d’un moule intérieur ; autrement , elles se rassemblent et s’orga-
20 LIV. II. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS. nisent par la raison qu'elles s'organisent et se rassem= bient, car les faits physiques généraux n’ont pas d'autre raison pour nous que leur existence et leur réalité même.
Voilà une idée abrégée , mais suffisante , du célèbre système de Buflon sur la génération des êtres : système combattu, contredit par les savans de tout un demi-siècle , par la raison que les contemporains de Buflon atiachèrent à cette hypothèse originale une importance que Buffon lui-même était loin de lui donner. Cependant, pour être juste envers cet homme si éminent, il eût fallu tenir compte des considérations suivantes. j
Bafon, lorsqu'il conçut le plan de son immortel ouvrage, dut réfléchir avant toute chose sur les grandes lois de la vie, principalement sur la Reproduction des êtres vivans, et it fut obligé de consulter tous les ouvrages remarquables qui avaient paru jusqu'alors sur cet acte si important et si mystérieux. Or, que trouva-t-il dans ces ouvrages ? souvent nul accord dans les faits, rien d’exact et de satisfaisant dans les théories. Buffon vit bien que lui-même ne pouvait créer un système parfait avec les faits alors connus : d’ailleurs, il ne pouvait ni prévoir ni devancer les Lravaux entrepris depuis lui, par Haller, par Spallanzani, par Dutrochet , etc. Il se résigna donc à faire le recensement de toutes les richesses de la science ; il récapitula presque toujours avec impartialité les découvertes d’Aristote , d'Harvey, de Graaf, de Malpighi, de Vallisneri, dedeeuwenhoek , de Duverney, et de son propre associé Needham : et lorsqu'une fois il eut disposé tous ses matériaux, Buffon s’aperçut plus
CHAP. XXIX. SYSTÈME DE BUFFON. 221 que jamais qu'il fallait à tant de faits épars un lien commun pour l'unité de son œuvre , une idée dominante pour le soulagement des esprits. Il faut ajouter que chaque siècle a ses exigences et ses besoins, et que tout grand homme qu'était Buffon, il fut dominé par l’ascendant du sien * nécessité déplorable , mais universelle. L'époque où Buflon écrivait était éminemment littéraire : le public de son temps ne quiltait les écrivains admirés du siècle précédent, que pour des philosophes tels que Voltaire, Montesquieu et Rousseau, les auteurs florissans d’alors. Ce n’était déjà plus la même simplicité, le même abandon , mais plus de profondeur dans la pensée rachetait ces précieux avantages ; et à mesure que le langage perdait de sa pureté, la nation devenait plus réfléchie. Il n’est pas inutile pe notre objet présent, d'observer que le XVIIT° siècle offrit en France trois ne fortremarquables, trois caractères d'esprit très-différens : le dégoût de la licence produisit insensiblement une tendance manifeste à la réflexion et à la philosophie, et vers la fin du siècle cet esprit philosophique engendra l’amour des sciences exactes et leürs prodiges. C’est dans la seconde de ces périodes que Buffon écrivait ; j'ajoute que lui seul, parmi les auteurs ses contemporains, n'a jamais sacrifié au mauvais goût et au dévergondage de la période qui avait précédé, et que c’est être injuste envers lui que de refuser à ses ouvrages d’avoir puissamment hâté la dernière de ces périodes, qui s’est prolongée jusqu'à nos jours.
Cependant , il faut convenir qu'on ne trouve point aux sciences, dans tous les écrits de Buflon, cette physionomie régulière qu'elles ont prise dans nos
temps modernes : l'esprit public r’avait encore nice dédain des futilités et des ornemens, ni cette tendance sérieuse vers le vrai, vers l’utile, qu’on lui voit aujourd’hui. La science, à celte époque, ne pouvait se montrer, sinon sans parure , du moins sans résullats coordonnés et sañs ensemble : il était de mode alors d'introduire dans tous les genres d’écrits celte unité de vues et d'intérêt dont on se dispense aujourd'hui souvent même au théâtre. H résultait de là pour les savans la nécessité de remplacer par des conjectures les vérités ignorées de leur temps; de sorte que les mêmes causes qui produisaient la supériorité el la perfection des auires ouvrages, ont déterminé les défauts de ceux de Buffon. Toutefois , il est vrai de dire que tout en cédant à la force des circonstances, cet écrivain resta homme de génie jusqu'en ses erreurs. Au lieu de s'attacher au joug cewman, hypothèses pour hypothèses, it résolut de remplacer des théories surannées et reconnues pour imparfaites, par des conjectures du moins originales et plus vraisemblables ; et d’ailleurs il ne donna son Système des Molécules organiques que comme il avait donné sa Théorie de la Terre, c’est-à-dire moins pour une chose parfaite que comme une conjecture ayant le mérite d'être partout conséquente avec elle-même. Buffon ne cachait point à seslecteurs, pas plus qu'il ne se le dissimulait à lui-même, que ce n’élait là qu'une pure hypothèse : un auteur se fait bien rarement illusion à ce sujet, et Buffon devait s’y tromper moins qu'un autre en sa qualité d'homme supérieur. Au reste, on verra par l'Exposé suivant des principales objections dont cette Théorie de Buffon
CIIAP. XXIX. SYSTÈME DE BUFFON. - 2923 est susceptible, s’il était possible que lui-même pût s'en dissimuler la faiblesse et l’imperfection.
On peut d'abord demander quelles sont les preuves irrécusables de l'existence des molécules organiques, el s'il est bien vrai qu’elles aient l'usage que Buflon lear a assigné. La raison qu'il donne pour démontrer que ce ne sont point des animalcules , est de nature à faire douter que ce soient même des globules mouvans et animés, comme il le prétend ; car, par cela même qu'il les a trouvés dans tous les liquides simples et dans les infusions des corps organisés privés de la vie, on peut penser que ce sont là des molécules matérielles qui n’ont rien de plus dans les corps vivans que dans ceux qui ont cessé de vivre; et il faut convenir qu'il y a loin de pareilles molécules au fœtus dont la génération est la source; qu’en un mot l’hypothèse de Buffon , fût-elle même fondée , avancerait bien peu le problème de la reproduction des êtres. D'ailleurs, a-t-on vu ces molécules se détacher de chaque organe, les a-t-on vues se rassembler dans les testicules pour en composer le sperme? Loin de là, on sait que la semence ‘émane du sang comme les autres humeurs, que si quelque fluide des grands animaux contient un extrait et les nouveaux principes de tous les organes, cela doit être le sang, puisqu'il est la source commune et le réceptacle des autres fluides et des organes; et si l’on admettait que le fœtus émané de la semence ressemble à son père par la raison que cette semence provient du sang , et que ce sang renferme un peu de tout ce qu'il y a dans le corps, on voit bien qu'il faudrait admettre la même propriété de reproduction et de ressemblance pour
22/4 LIV. Il. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS. chacune des autres humeurs, puisqu'elles ont une origine toute pareille,
On peut aussi objecter à Buffon que s ilLest vrai 1 comme ilsemble en être convaincu, que les semences des deux sexes ne donnent la vie à un nouvel être que parce qu’elles réunissent l’une et l’autre un extrait du corps des deux individus, on ne conçoit pas pourquoi chaque sexe isolé ne produit pas un être semblable à Jui. Si les choses, en effet, étaient comme il le concoit, on ne voit pas pourquoi ie mâle ne produirait pas un mâle sans le concours de la femelle, ni pourquoi cette femelle n’engendrerait pas d’autres êtres de son.sexe sans le concours du mâle, Mais une autre difficulté bien plus grande est celle-ci : comment peut-il se faire que les molécules des deux sexes, unies par ordre d'organes, ne produisent jamais d’hermaphrodites par leur mélange ? Comme Buffon a prévu ces deux dernières objections, nous devons dire comment il a cherché à les détruire; et nous saisissons cette circonstance pour remarquer combien Buffon possède à fond l’art d'écrire, puisque, mème dans un sujet aussi obscur, son style ne perd jamais rien de sa clarté, de son élégante préeision, de sa correction si parfaite ni de son harmonie.
« Tant que les molécules organiques sont seules de leur espèce, comme elles le sont dans la liqueur séminale de chaque individu , leur action ne produit aucun effet parce qu'elle est sans réaction ; ces molécules sont en mouvement continuel les unes à l'égard des autres , et il n’y a rien qui puisse fixer leur activité, puisqu'elles sont toutes également animées,
également actives; ainsi il ne se peut faire aucune ; .