CHAP. XXIX. SYSTÈME DE BUFFOŸ
réunion de ces molécules qui soit sémblable à l'animal, ni dans l'une, ni dans l’autre des liqueurs séminales des deux sexes, parce qu'il n'y a, ni. dans l’une ni dans l’autre, aucune partie dissemblable, aucune partie qui puisse servir d'appui ou de base à l’action ‘ de ces molécules en mouvement ; mais lorsque ces liqueurs sont mêlées, alors il y a des parties dissemblables, et ces parties sont les molécules qui proviennent des parties sexuelles, ce sont celles-là qui servent de base et de point d'appui aux autres moléules, et qui en fixent l’activité ;°ces parties étant les seules qui soient différentes des autres, il n’y a qu'elles seules qui puissent avoir un effet différent, réagir contre les autres et arrêter leur mouvement. » Dans cette supposition les molécules organiques qui, dans le mélange des liqueurs séminales des deux individus, représentent les parties sexuelles du mâle, seront les seules ‘qui pourront servir de base ou de point d'appui aux molécules organiques qui proviennent de toutes les parties du corps de la femelle; et de même les molécules organiques qui, dans ce mélange, représentent les parties sexuelles de la femelle, seront les seules qui serviront de point d'appui aux molécules organiques qui proviennent de toutes les parties du corps du mâle, et cela, parce que ce sont les seules qui soient en effet différentes des autres. "De là on pourrait conclure que l'enfant mâle est formé des molécules organiques dela mère pour le reste du corps, et qu’au contraire la femelle ne tire de sa mère que le sexe , et qu’elle prend tout le reste de son père : les garçons devraient donc, à l'exception des parties du sexe , ressembler davantage
à leur mère qu à leur père , et les filles plus au père qu'à la mère ; cette conséquence , qui suit nécessairement de notre supposition , n’est peut-être pas assez conforme à l'expérience.
» En considérant sous ce point de vue la généraon par les sexes, nous en conclurons que ce doit être la manière de reproduction la plus ordinaire , comme elle l’est en effet. Les individus dont l'organisation est la plus complète , Éomme celle des animaux dont le corps fait un tout qui ne peut être ni séparé ni divisé , dont toutes les puissances se rapportent à un seul point et se combinent exactement , ne pourront se reproduire que par cette voie, parce qu'ils ne contiennent en effet que des parties qui sont toutes semblables entre elles, dont la réunion ne peut se faire qu’au moyen de quelques autres parties différentes , fournies par un autre individu; ceüx dont l’organisation est moins parfaite, comme l’est celle des végétaux dont le corps fait un tout qui peut être divisé et séparé sans être détruit, pourront se reproduire par d’autres voies, 1°. parce qu'ils contiennent des parties dissemblables ; 2°. parce que ces êtres n'ayant pas une forme aussi déterminée et aussi fixe que celle de l'animal, les parties peuvent suppléer les unes aux autres et se changer selon les circonstances , comme l’on voit les racines devenir des branches et pousser des feuilles lorsqu'on les expose à l'air ® ce qui fait . que la position et l'établissement du local des molécules qui doivent former Île petit individu se peuvent faire de plusieurs manières.
» Il en sera de même des animaux dont l’organisalion ne fait pas un tout bien déterminé, comme les
CHAP. XXIX. SYSTÈME DE BUFFON. 227 polypes d’eau douce, et les autres qui peuvent se reproduire par division; ces êtres organisés sont moins un seul animal que plusieurs corps organisés semblables , réunis sous une enveloppe commune , comme les arbres sont aussi composés de petits arbres semblables, qui sont leurs branches et leurs bourgeons. Les pucerons qui engendrent seuls, contiennent aussi des parties dissemblables, puisqu'après avoir produit d’autres pucerons , ils se changent en mouches qui ne produisent rien. Les limaçons se communiquent mutuellement ces parties dissemblables, et ensuite ils produisent tous les deux; ainsi dans toutes les manières communes dont Îa génération s'opère, nous vôyons que la réunion des molécules organiques qui doivent former la nouvelle production , ne peut se faire que par le moyen de quelques autres parties différentes qui servent de point d'appui à ces molécules, et qui par leur réunion soient capables de fixer le mouvement de ces molécules actives.
» Si l’on donne à l’idée du mot sexe toute l'étendue que nous lui supposons ici; on pourra dire que les sexes se trouvent partout dans la nature ; car alors le sexe ne sera que la partie qui doit foufnir les molécules organiques diflérentes des autres, et qui doivent servir de point d'appui pour leur réunion. Mais c’est assez raisonner, ajoute Buffon , sur une question
que je pouvais me dispenser de mettre en avant, que
je pouvais aussi résoudre tout d’un coup, en disant que Dieu ayant créé les sexes, il est nécessaire que les animaux se reproduisent par leur moyen. En effet, nous ne sommes pas fails pour rendre raison du pourquoi des choses : nous ne sommes pas en état d’ex-
2928 Liv. I. DE LA REPRODUCTION'DES ÊTRES VIVANS. pliquer pourquoi la nature emploie presque toujours les sexes pour la reproduction des animaux; nous ne saurons Jamais , je crois, pourquoi ces sexes existent, et nous devons nous contenter de raisonner sur ce qui est, sur les choses telles qu’elles sont, puisque nous ne pouvons remonter au-delà qu’en faisant des suppositions qui s’éloignent peut-être autant de la vérité, que nous nous éloignons nous-mêmes de la sphère où nous devons nous contenir, et à laquelle se borne la petite étendue de nos connaissances. »
Que de réflexions fait naître ce passage de Buffon ! que d'idées! comme elles s'enchaînent ! et après cela, comme l’auteur de ce bel édifice le détruit d’un souffle ! Nous admirons d’abord le physicien accoiñplissant son devoir d’interprétateur de la nature ; mais bientôt le philosophe vient nous humilier en s’humiliant lui-même par l’aveu sincère de son ignorance. Quelle leçon pour les savans, quel préservatif contre la tentation des systèmes!
Ce qu'on a coutume de dire d’un premier mensonge obligeant à de nouveaux mensonges, nous le voyons se réaliser ici pour les hypothèses : Buffon n’a pas silôl supposé qu’il se détache ou reflue de chaque partie des corps organisés vivans des molécules conservant l'empreinte de ces parties diverses, qu'il se voit entraîné, pour n'être pas inconséquent, à beaucoup d’autres suppositions. Appréciant de lui-même la plupart des objections dont son système est susceptible , Buffon se hâte de les prévenir par ses réponses, et chaque nouvelle preuve qu'il allègue à l'appui de sa théorie confirme et souvent fortifie les premiers doutes loin de.les détruire. Lui demande-
CHAP, XXIX, SYSTÈME DE BUFFON. 230 t-on par quelle raison ses globules mouvans et animés ne s'organisent pas isolément dans chaque iudividu ? C'est, répomd-il, parce qu'ils sont trop similaires, et que ne se faisant point mutuellement obstacle, ils se meuvent sans relâche, ce qui les empêche de se rapprocher et de s'unir, car le mouvement nuit à l'attraction ; au lieu que ,-dans le mélange des semences des deux individus, les globules provenant des parties sexuelles se font mutuellement équilibre,
et les globules sexuels de l’un des individus deviennent ainsi la première base de tout l’édifice ; en même temps qu'ils déterminent le sexe du nouvel être. Mais qu'arrive-t-il pour les êtres qui n’ont point de sexes) comment se reproduisent les polypes, et les plantes naissant de boutures? car puisque les molécules sont ici toutes similaires, comment , restant toujours agitées des mêmes mouvemens , peuvent-elles s'unir et s'organiser ? Ensuite, pour les êtres qui ont des sexes, pourquoi l’un des individus fournit-il seul tes globules destinés aux parties sekuelles? que deviennent: les globules sexuels de célui des deux individus qui ne fournit rien pour le sexe du nouvel être? comment, si les globules mouvans des deux semences sont com posés des molécules organiques formant l'excédent des organes des deux parens, comment, dis-je, peuvent-elles conserver l’image ressemblante de ces organes, puisqu'elles n’ont pu en pénétrer la trame ?
omment.... mais, nous l'avons vu, Buffon construit d'abord un système que le plus grand nombre des faits évidens rend vraisemblable , et une fois ses principes posés, ilexplique la réalité par des fictions, etrétorque chaque argument par autant de conjectures nouvelles,
250 LIV. IH. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIFANS. S'il rencontre un exemple formellement opposé à son système , comme celui des pucerons engendrant sans accouplement quoiqu'ayant des sexes # Buflon exp'ique ce cas exceptionnel par l'hypothèse mème que ce seul cas bien interprété renverserait. Assailli de tous côtés par des faits inflexibles , Buflon , interrogeant sa conscience , finit par partager lui-niême les doutes qu’il voulait dissiper ; et ce retour soudain d'un sage détruit l'œuvre de son génie. |
Ainsi, nous voyons le système de Buffon perdre toute sa vraisemblance , à ne le considérer uniquement que comme une suite de raisonnemens et d'opinions, et tout en admetlant comme réels les faits mêmes que Buffon suppose ; mais, que serait-ce donc, si nous examinions avec toute la sévérité d’un critique ces faits dont il s’aulorise ? Nous avons vu que ce système repose tout entier sur l'existence et le mélange des semences du mâle et de la femelle, et il est manifeste que cette dernière n'a pas de semence. Buflon suppose que la source du fluide sémipal de la femelle est dans le corps jaune de son ovaire gt cepéndant ce corps Jaune, loin de préexister à la conception, résulte tout simplement de la rupture d’une des vésicules de l'ovaire ; par cônséquent, alors même que la femelle aurait une sorte de semence, l’origine n’en pourrait être attribuée au corps jaune. Mais, je répète que les femelles n'ont point de semence : l'espège d éjaculation qu’elles semblent épreuver dans le coit a sans doute 1 inspiré cette erreur, Si universelle. parmi le peuple et les philosophes, que les femelles répandent un fluide prolifique comme les mâles ; ais personne n’a vu cette prétendue semence. D'ailleurs,
CHAP. XXIX. SYSTÈME DE BUFFON. 29) d’où proviendrait-elle? Puisqu'on la suppose analogue au sperme dumâle , il faudrait , ainsi que chez le mâle, qu’elle fàt sécrétée dans une espèce de testicule : conséquemment, ce n’eskque de l'ovaire qu’elle pourrait émaner. Or, les ovaires ne laissent rien transpirer de leur substance ; ils sont entièrement formés de vésicules sans conduits excréteurs et sans accès, De-toutes parts adhérentes au tissu de l'ovaire, ce n'est qu'en se rompant qu'elles produisent quelque chose, et nous avons vu que cette sorte de rupture n’a lieu que dans les cas de conception. Si donc la semence qu'on attribue aux femelles provenait de l'ovaire , on trouverait au moins une vésicule rompue par chaque eopulation ; or, nous savons, par ce qu'on voit dans l'espèce humaine, combien cela est contraire à la réalité, Les ovaires ne produisent donc point de semence. Ou objecterait vainement que les trompes; que l'utérus ou le vagin peuvent produire une sorte de semence; car il ne flue jamais de ces organes qu’uné sorte de mucus qui n’a rien d’analogue avec le sperme. Et, d’ailleurs, où serait la source de ce fluide séminal dans les femelles des ovipares, elles dont l’œuf est déjà tout formé dans leurs ovaires à l’époque où le sperme du mâle le féconde? où serait-elle dans les grenouilles, dans les salamandres , et dans ceux des-poissons qui engendrent sans accouplement , puisque lës mâles de ces espèces ne fécondent les œufs qu'après qu’ils sont sortis du corps des femelles? Comment admettrait-on un mélange de semence, là où il n’y a point de vrai coit?
Sans l'illustre nom de son auteur, ce serait sans doute déjà trop d’objections contre un système si
232 EIV. H. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS. “fragile ; cependant nous ne devons point passer sous silence la plus puissante des difficältés. D'ailleurs, ne s'est-on pas aperçu que tout en retraçant les erreurs d'un grand homme , nous écrivons doublement l'histoire de la nature, puisque nous montrons à-la fois l'ignorance des hommes , les mystères de cette nature , CL l'impuissance même du génie à concevoir ces mystères. Mais j'ai parlé d’une dernière objection au système de Buffon et à plusieurs autres systèmes, et je vais essayer de la présenter ici dans toute sa simplicité, et, s’il m'est possible, dans toute sa force. On dit que le fœtus résulte des semences des deux individus, que chacune de ces deux semences est composée de globules mouvans et animés, et que ces globues sont de véritables molécules organiques, provenant de l'excédent des organes des deux sexes, et formant l'extrait complet de toutes les parties de chacun de ces deux corps, et l’on dit qu’elles en conservent l’image. On agoute que ces molécules ‘forment en petit le nouvel être, absolument comme d’autres molécules semblables composent en grand le corps des deux individus d’où naît l'embryon. fl suit de là que l’être engendré doit être l'image parfaite de ses auteurs, et c’est même dans le but d’expliquer les ressemblances des jeunes animaux avec leurs parens, qu’on a inventé cette supposition vraisemblable. On corrobore ce système en ajoutant que lés enfans héritent de leurs auteurs pour les infirmités, pour certains signes, et pour les irrégularités ou l’excès de quelques organes, tout comme ils en héritent pour une structure plus exacte et normale, I est évident que, dans l'esprit d'une pareille
CAP. XXIX+ SYSTÈME DB BUFFON. 299 hypothèse, non seulemént le nouvel être doit offrir l'empreinte mitigée de tous les organes des deux parens; mais que, par plus forte raison, il doit être formé des mêmes organes que ses auteurs, et n’en doit posséder aucun qu'ils n'aient eux-mêmes. Or, indépendamment des organes sexuels, qui ne ressemblent qu'aux mêmes parties de l’un des deux parens, nousne voyons pas que celte ressemblance soit aussi exacte que ce système le ferait supposer. Par exemple, l’homme et la femme adultes n’ont plus de thymus , et cependant le fœtus a cet organe très-développé , très-manifeste ; il présente des vaisseaux ombilicaux très-spacieux, un canal artériel allant de l'artère pulmonaire à l'aorte, et une ouverture très-visible à la cloison des oreillettes du cœur, et néanmoins ses parens n’ont plus que les vestiges presque inappréciables de ces dispositions natives. Enfin, on ne voit pas qu’un animal privé d’ur membre, d’un testicule , ou de toute autre partie non indispensable à la vie, qu'un homme privé de cristailins par une opéralion de cataracte, qu’une femme à qui les mamelles ou le col utérin ont été amputés, on n’observe pas que des individus ainsi mutilés donnent jamais naissance à des êtres d’une structure moins parfaite que si aucun organe ne leur eût manqué : en d’autres mots, les mutilations des êtres vivans ne se transmettent point des parens à leur progéniture.
Que doit-on conclure de toutes ces choses? C’est qu'il existe un type primordial pour chaque espèce des corps organisés, c’est que, la structure acquise, les défauts contractés par les pareus ne peuvent que modifier légèrement ce type criginel, ce patron indé-
234 LIV. II. DE LA REPRODUCTION DES ÊTRES VIVANS. pendant ; Jusqu'à un certain degré, des êtres qui lui donnent l'existence ou la manifestation; c’est qu’en outre le mode de formation du fœtus est un mystère qui nous est impénétrable. Si jamais quelqu'un conservait l'espérance d’une découverte aussi admirable que celle de la première cause de la reproduction des êtres, nous l’invitons à lire Buffon et Haller pour se dispenser d’une entreprise n’ayant ni de succès possible, ni de but raisonnable. Si néanmoins il persistait toujours dans le même sentiment de confiance en son génie, je l’en avertis encore, qu’il redoute les saillies d’une imagination qui ne saurait que le trahir! Pour moi, j'avoue qu'après avoir long-temps médilé le système de Buffon sur cette matière, sysième si remarquable, si ingénieux, si mürement pensé, si merveilleusement lié en toutes ses parties, et au premier abord si vraisemblable ; je confesse qu'après cette longue étude, et toutes les recherches qu’elle exige, j'en ai conçu une défiance de moi-même, un scepticisme, un dédain des systèmes hypothétiques, une prédilection décidée et un goût exclusif pour l'observation pure et raisonnée, enfin, une sorte de découragement d'esprit que je n'avais jamais autant éprouvé.
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