CHAPITRE VIII
Échelonnement des Organisations animales.
(Les premiers âges de l’homme correspondent successivement aux différentes classes des animaux vertébrés : aux poissons d’abord ; puis aux reptiles , aux oiseaux et anx mammifères (1).) :
Nous venons d'établir que les différentes classes des animaux supérieurs , malgré leurs dissemblances
(1) Voyez Geoffroy-Saint-Hilaire, Autenrieth Æ Meckel . Ticdemann, Blainville, Serres, Oken, Goëthe, etc.
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apparentes, peuvent être ramenées à un type commun, à une base à-peu-prês identique pour tous ces êtres. L'objet de ce chapitre-ci est de montrer que chaque animal supérieur subit des révolutions an4- Jogues : à ce qu'on observe dans toute la série des animaux qui lui sont inférieurs ; autrement, un seul animal vertébré présente dans ses évolutions successives, depuis sa première origine jusqu’à son achèvement parfait, tout ce que les diverses classes placées plus bas ont de différences permanentes. Il suit de là qu'on pourrait faire une véritable anatomie comparée (quant aux choses principales) en suivant avee assiduité l’accroissement d’un même embryon.
Il suffit de parcourir, en les résumant, les détails où nous sommes entré touchant l'assiette des animaux supérieurs , pour motiver les principes Lin nous venons de poser,
Par sa mollesse, par sa parfaite dénudation autant que par sa simplicité, la peau de l'embryon humain ressemble à la peau durable des méduses, des polypes, et de quelques reptiles sans écailles. L'ouverture antérieure et médiane qu'offrent temporairement les parois du ventre de ce même fœtus encore trèsjeune , le fait ressembler, sous ce rapport , à quelques mollusques de l’ordre des huîtres, dont le manteau reste divisé durant toute la vie. Dans le premier âge aussi , les muscles sont décolorés, mous, gélatineux, et ils sont privés de tendons, comme dans les animaux les plus inférieurs, comme dans les vers , par exemple. Les os du fœtus humain sont présque arrondis, comme dans les animaux moins élevés, mais adultes. Le même os qui, plus tard, ne doit former qu’un tout unique,
CHAP. VIII. PARALLÈLE DES AGES ET DES ESPÈCES. 599 est presque toujours divisé , dans le premier âge de l'homme, en autant de points d'ossification que le même os offre de pièces séparées chez les mammifères et les oiseaux, mais surtout chez les reptiles et les poissons adultes. Cette disposition , cette correspondance de l'état temporaire des os de l’homme avee
‘état permanent des mêmes os dans les autres vertébrés, est surtout manifeste dans l’occipital et le sphénoïde , dans le maxillaire supérieur et le temporal , dans plusieurs os de la face et dans le sternum : le sternum . par exemple , a presque toujours neuf pièces dans les premiers âges du fœtus humain, et ilen a de même neuf, toute la vie, chez les tortues. L'os maxillaire supérieur est d'abord composé de cinq pièces dans l'embryon de l'homme , et le même os du crocodile conserve persévéramment ces cinq pièces isolées. Nous pourrions citér beaucoup d'autres exemples de ces parallélismes des âges et des classes, exemples également puisés dans les détails du squelette. C’est même en vertu de cette loi que les os des animaux inférieurs sont, en général, plus: nombreux que ceux des animaux plus élevés qu'eux, et que le squelette. animal présente d’autant plus de pièces osseuses isolées qu'on se rapproche davantage des premiers temps de l’ossification, Enfin, il y a presque autant de différence entre le squelette imparfait du fœtus humain et le squelette de l’homme adulte, qu'entre. le squelette d’un reptile adulte et celui d’un mammifère à l’état de fœtus. | . Nous verrons constamment de pareilles similitudes entre l'état permanent des animaux inférieurs et les états transitoires de l’embryon des êtres plus élevés.
340 LIV. HI. DE L'ACCROISSEMENT DES CORPS VIVANS. Le cœur du fœtus humain, par exemple, -est d’abord formé. d’une cavité unique ; ensuite:il se. complique jusqu'à:avoir quatre cavités différentes , qui même, après avoir momentanément communiqué toutes ensemble ,-ne tardent pas à s’isoler l’une de l’autre; de sorte que les deux:cavités du côté gauche finissent par n'avoir plus de communication directe avec les cavités droites. Cette esquisse des progrès du cœur chez l'homme, chez les mammifères et les oiseaux, indique une nouvelle analogie entre l'embryon humain trèsjeune et'encore privé d’un cœur apparent, et les Vers qui. n'ont jamais de cœur; puis, lorsque le cœur de l'embryon a déjà un ventricule , il ressemble à celai des Âraignées et des crustacés : après cela, ce cœur a deux: cavités comme celui des poissons et des reptiles batraciens. Enfin , lorsqu'il a ‘trois cavités ( les deux oreillettes n’en formant qu’une ), il ressemble au cœur des Tortues’et des Serpens; et tant que la cloison de ses oreillettes reste percée de ce qu’on nomme le trou de botal; le cœur du fœtus humain offre une analogie frappante avec une disposition permanente chez les Phoques.:
“En poursuivant cette comparaison des. progrès du fœtus avec l’état permanent des animaux adultes d’un ordré inférieur , nous voyons le sang veineux de l’embryon humain communiquer primilivement avec le sang’artériel, disposition naturelle dans tous les animaux inférieurs à partir!des oiseaux : le conduit digestif du fœtus est d’abord simple: et : court ; sans cœcum distinct, sans estomac appréciable ,; comme dans les animaux ‘de bas étage. Le foie :est'originairement composé de petits compartimens ; comme
on le voit toute la vie dans les crustacés ; plus tard, il ressemble à celui des mollusques, alors qu'il est formé de lobes lâchement unis : ce même: foie; si volumineux dans le fœtus , est alors analogue: au foie des animaux adultes des classes inférieures; et il ressemble surtout à celui des invertébrés, lersqu’à son origine il manque encore de vésicule biliaire. La rate et le thymus, toujours absens en tout animal sans vertèbres ( et même ce dernier n’existe pas dans les poissons ), ces organes ne se développent que. trèstard dans l'embryon de l'homme et des mammifères. Mème remarque à l'égard de l'os sternum : il manque en beducoup de reptiles et dans tous les poissons, et précisément sa venue est d'une extrême lenteur dans l'embryon des grands animaux. En général, les organes dont manquent les animaux inférieurs , sont les plus lents à se montrer dans le fœtus humain. Au contraire , la plupart des organes qui n'existent qué temporairement dans le fœtus humain, sont des premiers à paraître : ainsi les branchies, dans notre espèce, ne sont visibles que dans les temps les plus rapprochés' de la conception ; l'espèce de queue que présente l'embryon-de l’homme au quarantième jour, n'existe déja plus vers le cinquantième. |
Les reins des fœtus des mammifères sont très-volumineux , comme ils le sont toujours dans les poissons ; ils sont d’abord lobés et à surface inégale dans le fœtus humain, à-peu-près comme on les voit naturellement chez les poissons, chez les oiseaux, chez plusieurs reptiles et mammifères. Les capsules surrénales sont d’abord très-grosses dans l'embryon humain, disposition analogue à ce qui existe dans Is
Df2 HLIY. UE DE L'ACCROISSEUENT DES CORPS VIVAXS, Siuges et dans plusieurs rongeurs adultes. 11 paraît aussi qu'il existe d'abord un cloaque dans l'embryon de i’homme et des maminifères, comme il en existe toute la vie dans les animaux ovipares , et dans les Monotrèmes de M. Geoffroy-Saint-Hilaire.
Nous voyons de pareilles analogies dans les instrumens de la respiration , et dans la manière dont cette fonction s'opère : les oiseaux commencent par respirer au moyen des feuillets membraneux de l’allantoide , comme les Polypes par la peau; le fœtus de’ l’homme a d’abord des branchies, comme les poissons : les reptiles batraciens, avant d’avoir des poumons aptes à agir, respirent par des branchies, comme les crustacés ; les oiseaux respirent par de simples membranes avant de respirer: par des poumons; et l’homme reçoit du placenta un sang tout prêt respiré, tant que ses poumons ne peuvent donner accès à l'air de l'atmosphère. Il est même des animaux (quelques reptiles à métamorphoses) qui offrent successivement ces divers modes de respiration , et qui ressemblent ainsi tour-à-tour aux diflérentés classes d'animaux, excepté aux insectes {qui respirent par des trachées ) : ces reptiles respirent donc d’abord par la peau nue, comme les polypes ; puis, par des branchies extérieures, comme les crustacés et les annélides ; après cela, par des branchies intérieures, comme les poissons ; et enfin par des poumons, comme les animaux de leur classe et de celles au-dessus.
La thyroïde et la prostate du fœtus humain sont originairement divisées en lobes isolés, comme ils demeurent toujours dans les mammifères; la matrice, le-clitoris et le pénis de ce même embryon commen-
cent par être fendus en deux parties latérales, par être bifurqués ; disposition persévérante dans plusieurs mammifères ,.en particulier dans la classe des rongeurs. L'embryon manque d'abord des PAR génitales externes, et les animaux inférieurs n’en ont jamais. Le pénis est originairement imperforé , et seulement sillonné, comme dans ceux des mollusques, des reptiles et des oiseaux qui ont cet organe. Les testicules sont d’abord renfermés dans le ventre, comme chez tous les animaux , à partir des mammifères. Enfin , il est une épôque, il est un âge , où tous les fœtus humains paraissent femelles, à cause de la division. des organes extérieurs ; et un autre âge où tous paraissent hermaphrodites, à cause de ces fissures externes , coincidant avec une saillie excessive des organes : et cette disposition équivoque, mais temporaire , est précisément analogue à ce qu'on voit persévérer chez les mollusques et chez‘quelques poissons, .
Mais ces analogies des états transitoires du fœtus avec l’organisation permanente d'animaux plus inférieurs parvenus à lâge de perfection, ne sont nulle part plus manifestes que dans les détails des organes nerveux, Ainsi ‘embryon de l’homme , celui que nous choisissons presque toujours pour terme de nos comparaisons , ce fœtus a d’abord les tubercules quadrijumeaux pareils à ceux des animaux parfaits des reptiles et des poissons : ces organes, chez lui, sont originairement creux , lobulaires, seulement doubles et non quadruples, et de plus ils sont d’abord placés à la superficie de l’encéphale ; enfin, ils ressemblent aux mêmes organes des reptiles et des poissons accrus.
54% LIV. HI. DE L'ACCROISSEMENT DES CORPS VIVANS. Les animaux mammifères sont les seuls où ces tubercules deviennent quadrijumeaux, les seuls où ils se solidifient par l’oblitération de leur eavité centrale : nous avons déjà parlé de cette particularité. Outre cette première analogie quant au système nerveux, l'embryon humain en offre plusieurs autres avec les animaux parfaitement accrus des classes inférieures : par exempie, les hémisphères du cerveau de lFembryon ont d’abord peu de volume , €t ils sont comme roulés, ainsi que chez les poissons parachevés. Le cervelet est lent à paraître et d’abord très-petit dans l'embryon , semblable en cela à celui des animaux ovipares et surtout à celui des reptiles. Le corps calleux du fœtus humain est d’abord divisé: de sorte qu'on le croirait absent, comme dans les oiseaux de tout âge.
La moelle épinière de l'embryon de l’homme présente une cavité centrale, et cette cavité est toujours permanente dans les animaux parfaits des classes im férieures aux mammifères ; el même ses cordons latéraux sont originairement assez isolés pour donner à l'organe entier l’aspect qu'il conserve toujours dansles animaux articulés. Outre cela, la moelle de l'embryon humain occupe primitivement toute la longueur du canal vertébral , comme chez les autres animaux ; et ce n’est qu’à trois mois qu’elle remonte jusqu’aux lombes. Enfin (et nous parlons du système nerveux) l'embryon de l’homme a beaucoup d’analogies , dans ses métamorphoses successives, avec des dispositions permanentes dans les autres classes de vertébrés : analogies de couleur, de consistance, de volume, de compartimens de plus en plus nombreux, ana-
CHAP: VIII. PARALLÈLE DES AGES ET DES.ESPÈCES. 34 logies de scissures, de circemVolutions , et même de facultés. .
Quant aux organes des-sens, ils offrent des ana-. logies de même ordre : la bouche du fœtus humain est d’abord sans lèvres, comme dans les animaux vertébrés des classes inférieures; son palais est d’abord divisé, et la bouche à cause de cela communique directement avec les fosses nasales, tout comme dans les reptiles et les oiseaux ; la langue est primitivement petite, ainsi que dans les poissons ; le nez et l'oreille, dans l’origine , n'ont rien de saillant à l'extérieur ; autre ressemblance avec les cétacés et les grands animaux ovipares. L'œil enfin paraît d'abord sans paupière, ainsi qu'il l’est toujours dans les insectes, dans les crustacés, dans les mollusques, les poissons ct quelques reptiles.
Enfin, la forme générale de l’embryon humain ne présente pas moins d’analogies avec l’état parfait d’autres animaux : la tête est d’abord assez peu indiquéé, pour donner au corps du fœtus l'apparence d'un animal invertébré ; l’absence originaire des membres lui donne l’aspect d’un reptile ou d’un poisson; et le prolongement caudal, dont nous avons déjà indiqué l'existence passagère’, lui donne momentanément un trait de ressemblance avec toute sorte de quadrupède.
Conclusion. L’embryon des animaux supérieurs présente, dans le cours de son accroissement, la plupart des particularités caractéristiques et permanentes de toutes les classes d'animaux : il offre en lui, dans ses diflérens progrès, le modèle passager de presque
tous les genres d'orgdhisations ; les commencemens de l’homme sont comme l’image réduite » mais res- .semblante, de tout le Règne animal.
Néanmoins (et pour éviter toute exagération), nous devons convenir que les ressemblances que nous avons remarquées , soit entre différens animaux considérés dans leur état de perfection, soit entre un animal supérieur observé dans ses différens âges, dans tous ses progrès, et d’autres animaux d'espèces diverses et inférieures; nous devons convenir, dis-je, que ces analogies sont loin d'établir entre tous ces êtres des similitudes parfaites et générales. Chaque animal conserve toujours , à tout âge , des caractères particuliers à son espèce; et trop de différences existent constamment entre ceux même qui noussemblent les . plus ressemblans et de plus près rapprochés, pour que nous. puissions en conclure ; ni que tous se doivent ranger suivant une échelle régulièrement graduée, partout unique et partout continue; nique tous possèdent une trame commune , une base visiblement identique, le même nombre d'organes essentiels , et des organes de la même nature chez tous; ni qu’enfin tous aient pu Ml par des complications et des métamorphoses graduelles, d’une souche commune, d'un type unique, binaire, ou même ternaire. Nous attestons donc que ces prétendues similitudes sont toujours ou vagues ou partielles, ét qu’elles nous paraissent insuffisantes pour motiver , soit lachaîne universelle de Ch. Bonnet, soit la descendance et la filiation successive de Demaillet ou de M. de La Mürck, soit enfin l'admission de l'identité ‘organique des au-
CHAP. VIII. PARALLÈLE DES AGES ET DES ESPÈCES. 9717 teurs allemands ou français. Si les animaux se re:semblent universellement , nous l'avons déjà dit daus nos prolégomènes, ce n'est que par les phénomènes de l'existence ; mais lorsqu'on descend jusqu'aux instrumens producteurs de ces phénomènes, on est surpris de ne plus trouver, au lieu de similitudes annoncées parfaites, que des disparates souvent choquans. Tel animal qui semblerait placé au-dessus d’un autre animal par quelques-uns de ses organes, Jui est souvent manifestement inférieur par d’autres endroits de sa structure : deux animaux entièrement ressemblans, quant à une sorte d'organes, sont quelquefois si dissemblables par le reste de leur conformation, qu'il est impossible de penser à les réunir; enfin, il est des organes qui manquent absolument dans
"des classes entières d'animaux, ou, ce qui est peutêtre encore plus frappant, qui ont dans deux classes d'animaux apparemment voisines, des dispositions entièrement discordantes. Bien plus, il est certain qu'il n'existe pas un seul organe, non seulement qui ue diffère d’un genre, d’une famille à l’autre, mais que l’on puisse retrouver universellement dans toutes les familles, dans tous les genres d'animaux. Nous verrons les preuves de ce que nous disons ici à mesure que nous avancerons dans l'étude des fonctions de la vie.
D'où vient donc tant de détails sur l’analogie , soit des espèces entr’elles, soit des âges avec ces espèces, et finalement quelles conclusions en tirer ? le voici : c'est que les animaux vertébrés sont construits sur un modèle manifestement analogue ; qu'ils offrent tous des affinités évidentes ct pour les phénoinènes
et pour les organes essentiels : encore (même pour eux) sommes-nous loin de conclure que. la trame en soit parfaitement identique.