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CHAPITRE XIV

Irrégularités, Anomalics réelles ou seulement apparentes des Végéteux. — Soudures. — Avortemens. — Métamorphoses.

Les Anomalies et les Difformités sont encore plus

fréquentes pour les plantes que pour les ‘animaux. Beaucoup sont purement accidentelles, et causées,

418 Liv. IN. DE L ACCROISSEMENT DES CORPS VIVANS. soit par descompressions, d'où naissent de profondes dépressions dans les tiges exogènes; soit par des froids trop-vifs et trop prolongés, ce qui engendre des gélivures concentriques pour les plantes exogènes, et des étranglenrens insolites pour les endogènes ; soit par des piqûres d'insectes, d’où résultent des végétations irrégulières, des proéminences dilformes. La moelle centrale. peut aussi se trouver déjetée d’un côté de la tige et loin de son axe, par l'effet de l’'épaisseur plus g DAT des couches ligneuses du côté opposé; et cela arrive toutes les fois que les racines trouvent dans un sens, plus que dans les autres, de la facilité à s'étendre, à croître et à se nourrir. Il suffit quelquefois, ou de couper les bourgeons floraux, ou de détruire ceux des boutons à bois qui sont prédisposés à prendre de l'accroissement, pour déterminer la crue d’autres parties qui, sans cela, fussent demeurées stationnaires : et même celte opéralion si simple peut changer l'aspect et la physionomie de tout un végétal, au point de le rendre méconnaissable à distance. |

Mais il est vrai de dire que la plupart des diforaités sont natives, ou du moins originairement prédisposées dans quelques espèces. Les causes en sont diverses : tantôt ces anomalies tiennent à un avortement d’organes, tantôt à une soudure , à une adhérence, ou bien à une sorte de élan oie de certaines parties. Nous allons citer des exemples de chacune de ces espèces d’irrégularités.

Quant aux Avortemens de beaucoup d'organes, c’est une chose assez commune dans les plantes; il est impossible d'en nier l'existence. Ainsi la première

CHAP. XIV. MONSTRUOSITÉS VÉGÉTALES. “19 fleur de la Rue a seule dix Étamines (et c'est à cause de cela que Linné a rangé cette plante dans la Décandrie), mais les autres fleurs n’en ont que huit: les deux autres avorient constamment, Les fleurs tétradynames de beaucoup de crucifères deviennent quelquefois simplement Tétrandres, par l'avortement des deux petites étamines ordinairement sur-ajoutées aux quatre grandes. Bexucoup d’autres plantes manquent souvent ainsi de plasieurs des étamines composant le nombre total naturel à leur espèce. On voit pareillement manquer, chez cerlains végélaux, des pétales, des pistils dans la fleur, des graines dans l'ovaire, un cotylédon dans l'embryon, elc. Le même arrêt dans l'accroissement, le même défaut d'organisation se remarque dans les autres parties de la plante: c'est ainsi que beaucoup de feuiiles se transforment en simples vrilles; que de jeunes rameaux, manquant de nourriture, se transforment en épines; et si quelques plantes ont la singularité de n'avoir d’épines que dansune culture plus perfectionnée et plus favorable. cela dépend de ce qu'une nourriture trop abondante a déterminé la production de rameaux supplémentaires qu'il n’est pas dans !a nature du végétal de développer.

Les exemples de Soudures sont aussi fort nombreux; et même ces adhérences sont si constantes dans certaines familles de plantes, qu'on pourrait aisément se méprendre en Îles confondant avec des dispositions normales et un état naturel. Il est assez fréquent de voir les deux cotylédons de quelques graines de dicotylédones tellementunis, qu'on croirait qu'il n'existe réellement qu’un seul cotylédon: cela est vrai en

420 LIV. IL. DE L'ACCROISSEMENT DES CORPS VIVANS. particulier du Cycas. Deux graines se soudent aussi quelquefois pour n’en former qu’une, et cette double graine renferme alors deux cotylédons, 'il est vrai souvent imparfaits. Les étamines s'unissent de même, tantôt par leurs anthères (dans les fleurs composées ou Syngénèses ); tantôt par les filets, dans les plantes de la Monadelphie , de la Polyadelphie, etc. celles du Barnasia sont soudées à-la-fois par les anthères et par les filets. La même chose se remarque pour les pistils et pour les ovaires. Deux feuilles, deux fleurs, deux branches, deux troncs, deux racines souvent se greffent ensemble, de manière à ne plus former qu’un corps unique après leur soudure. val

J'en dis autant des Transformations ou Métamorphoses; les exemples en sont nombreux. Sans parler de la racine et de la tige, qui (quoi qu’on en ait dit) ne se transforment jamais l’une ou l’autre , on voit de jeunes rameaux se changer en épines, ainsi que nous l'avons exposé, par une sorte d'avortement;etcesépines redeviennent rameaux foliacés , lorsque le sol où vit la plante est plus riche, moins ingrat. Il est de même habituel que les feuilles du calice des composées se changent en aigrettes sèches ; que les étamines, et parfois aussi les pistils, dans les fleurs doubles } se transforment en pétales ; une chose plus rare, c’est la transformation des pétales en étamines. Enfin ; les feuilles se changent quelquefois en vrilles, les pétioles ou même les tiges en feuilles : il n’y a pas jusqu’au spermoderme, ou peau delasemence, à qui l’on n'ait vu subir de ces dernières transformations (1).

(1) M. Du Petii-Thouars.— Consultez aussi, pour tout ce chapitre, Goëthe, Autenrieth, Decandolle, Corrca, Cassini, Rob. Brown, elec. .

uuAr. XIV. MONSTRUOSITÉS VEGÉTALES. A21

Comme ces métamorphoses, ces avortemens et soudures d'organes sont d’une grande constance dans certaines espèces , il est résulté de là qu’on a souvent pris de pareilles anomalies pour l’état naturel; .et qu’au contraire, l’étatprimitifet de nature a passé pour une irrégularité, pour une anomalie. Ainsi on a vu des fleurs présenter plus d’étamines qu'elles n’en ont d'habitude ; d’autres, dont les étamines sont ordinairement soudées, les avoir isolées; on a vu des fleurs qui n'avaient habituellement que des pétales nombreux , offrir tout-à-coup plus d’étamines et moins de pétales , vu des aigrettes changées en feuilles de calice , des pétales redevenus pistils dans quelques anémones , des épines transformées en vrais rameaux , etc. ; etl’ona pris toutes ces choses pour des difformités, pour des anomalies , lorsqu’au contraire il n'aurait fallu y voir qu'un retour à l’état primitif et normal. st

Cependant nous avons plusieurs moyens de nous assurer que ces développemens extraordinaires d'organes soht l'état de nature. Indépendamment de ce que la symétrie des organes paraît visiblement aitérée, nous voyons, par exemple, certains Géraniums n'avoir que cinq ou sept étamines , tandis que la plupart des plantes de ce genre en ont dix; et c'est un,motif de croire quil y a dans ce cas avortement. | Outre cela, on retrouve presque toujours quelques rudimens des organes avortés, nouveau motif, Maintenant si la mème fleur, qui n'avait que sept étamines, vient à en offrir dix, n'est-il pas naturel de penser que ce dernier cas est la disposition régulière de cette fleur? On voit une rose avec des pétales nombreux, et peu

422 LIV. INT. DE L'ACCROISSEMENT DES CORPS VIVANS. ou point d’étamines; est-ce là l’état de nature? on transplante la tige où tenait cette fleur dans un sot moins fertile et d'une culture plus négligée, et alors on voit diminuer le nombre des pétales, et se multiplier les étamines dans fa même proportion : est-ce à une anomalie ? est-ce là une irrégularité? n’est-1 pas évident, au contraire, que les pétales mültipliés de Ja fleur double n'étaient que des étamines, je ne dis pas avortées , maïs transformées ? C’est de la même manière qu'on voit parfois se transformer en étamines, des cornets de fleurs d’Ancolie; que les Anémones dont la culture avait changé les pistils en pétales , reprennent ces pistils, lorsqx’on les abandonne sans culture. Maïs voici un exemple plus décisif. Je suppose qu’on trouve six glands au lieu d’un dans une capsute de Ghène, n'est-il pas vrai qu’on croira à une monstruosité ? ce ne serait pourtant là qu'une disposition normale et régulière ; car ïl est sûr que le jeune fruit du chène se compose originairement de trois loges contenant deux grains chacune; et si le gland est ordinairement unique , cela n’est dû qu'a l’avertement des cinq autres semences qui lui furent contemporaines : ilen est de même du fruit du marronier , mais je ne finirais pas si je voulais citer seulement la centième partie des faits de ce genre. Redisons donc que l'habitude des dispositions les plus irrégulières fait regarder souvent comme anomalie un retour à la régularité native; Je veux dire à la restitution d'organes habituellement avortés. Il est clair que, dans toute espèce où les monstruosités sont fréquentes, on est porté à regarder comme monstres, les êtres les plus réguliers : et c'est précisément

CHAP. XIV. MONSTRUOSITÉS VÉGÉTALES: {25 ce qui arrive pour beaucoup de plantes. Il est facile de s’kabituer à prendre pour des tous uniques, mais seulement divisés, des organes réellement composés de parties distinctes. Ainsi on dit que le calice, que la corole se divisent , au lieu qu'il faudrait dire que ces. organes sont composés de pièces entr'elles adhérentes et soudées, comme on à raison de le dire des étamines et des pistils unis.

I faudrait aussi changer le langage , ou du moins les idées, pour ce qui regarde Îes avortemens de divers organes. Ainsi, certains fruits n'ont qu’une loge cloisonnée, que parce que plusieurs fruits se sont soudés pour n’en former qu'un; certaines fleurs ne sont stériles, que parce que les étamines ou les pistils ont avorté : peut-être mème beaucoup de plantes ne sont-elles dioiques ou monoïques, c'est-à-dire à fleurs diversement unisexuelles, qu'à raison d'un. avortement des pistils dans certaines plantes ou dans une partie des fleurs, ou à cause d’un semblable avortement des étamines dans les autres. Et ce qui autorise encore celle opinion relativement aux dioiques, c’est qu'il est peu de fleurs de cette nature qui ne présentent au moins parfois la réunion d'organes inâles et d'organes femeHes; et voilà même la source. des erreurs que commit Spallanzani au sujet des. graines du chanvre. ( Woyez chap. V, liv. I.)

Remarquons à ce sujet qu’il paraît aussi naturel: aux plantes d’être hermapbrodites, je veux dire de. réunir les organes des deux sexes dans les mêmes. fleurs, qu’ilest naturel aux animaux supérieurs d’être unisexuels. Et même tout porte à penser que les. plantes ne deviennent unisexuelles , qu'en vertu des.

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mêmes causes qui font paraître les animaux vertébrés hermaphrodites, c’est-à-dire par un arrêt dans l’accroissement, par une sorte d’avortement des organes reproducteurs.

Il est encore plusieurs observations à faire à l’égard des anomalies et des monstruosités des plantes; voici les principales :

1°. Les organes des végétaux sont d’autant moins variables, d’autant moins exposés à se déformer, à devenir irréguliers, qu'ils sont moins nombreux : leur grand nombre les expose davantage à des compressions , et à cause de cela à des avortemens , à des soudures. Les fleurs en épi, les pédoncules multiflores, les fleurs composées, sont les plus enclins à des anomalies , à des avortemens, et à des irrégularités diverses.

*. En général, les premiers organes développés sont les plus réguliers : la plante jouit alors de toute son énergie. Îlest rare que les premières fleurs éprouvent des avortemens ; elles offrent presque toujours le caractère normal de l'espèce et de la famille : nous en avons cité un exemple pour la Rue. Il en est de même pour tous les autres organes : les feuilles primordiales sont, à cause de cela, toujours plus significatives. Ainsi toute plante dont fra premières feuilles sont alternes , est monocotylédone : une disposition semblable serait monstrueuse dans les dicotylédones ou Exogènes.

3°. Les fleurs terminales sont les plus régulières, parce qu’elles sont les plus libres, et qu'elles sont d’ailleurs dans le sens direct des vaisseaux : la liberté et l'isolement favorisent la régularité de structure.

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