LIV. VI, HISTOIRE DU SOMMEIL
tranquillement sur un cote', surtout au milieu delà nuit. Les présages que j’ai tirés d’un pareil fait se sont constamment réalisés.
La chaleur du corps n’est pas naturellement plus vive dans le sommeil ; au contraire : une respiration moins étendue et plus lente concourrait à abaisser la température. Je me rappelle d’une magnétisée qu’on endormait à force de grimaces, en plein air, tout habillée et sur un canapé de salon : on mit un thermomètre centigrade dans la main de cette jeune fille, victime du charlatanisme et de la crédulité } et ce thermomètre monta alors d’un degré moins haut qu’avant l’effet des ridicules simagrées dont on obséda cette malheureuse une heure durant (i).
La chaleur n est donc pas plus vive dans un corps assoupi , par 1 unique effet de l’assoupissement ; mais voici à quoi tient son apparente élévation. D’abord on s’abandonne ordinairement au sommeil a 1 heure du jour ou la circulation est le plus rapide, ou la vie a le plus d’activité, et souvent après le repas principal*, et ce sont là des circonstances qui élèvent véritablement la chaleur vitale. L homme livré au repos est d’ailleurs entouré de toutes parts de tissus épais et
(i) Cette épreuve singulière eut lieu en présence de douze hommes recommandables , dont deux au moins sont fort cé lèbres.
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mauvais conducteurs du calorique *. lair , outre cela, circule mal autour de lui *, il revient encore tiède à plusieurs reprises dans des poumons qui l’ont déjà rendu moins pur et déjà plusieurs fois échauffé. Nous sommes donc entourés durant le sommeil d’un air plus chaud , d’un air moins pur, d’un air plus chargé de vapeurs , et il arrive alors ce qu’on voit arriver dans un climat plus chaud ou dans un bain d’une température trop élevée. J’énumère rapidement ces effets.
i°. La transpiration est augmentée, les urines à cause de cela sont moins abondantes, outre que la partie aqueuse en est sans cesse résorbée: voilà pourquoi le séjour au lit dispose aux inflammations de la peau et aux maladies éruptives. Et comme les parties salines de l’urine sont d’autant plus concentrées que ce liquide est luimême moins abondant, voilà d’oii vient que les urines du matin sont plus rouges et plus épaisses^ voilà pourquoi les riches oisifs et les jeunes enfans sont si fréquemment affectés de calculg des reins ou de la vessie.
2°. Nous avons vu que rien n’énerve plus les muscles que la chaleur : or , comme l’estomac est un organe musculeux, et que de son action tou jour s si faible dépend le passage plus rapide ou plus lent des alimens par le pylore, il en résulte que le sommeil ralentit la digestion et qu’il la rend ainsi
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plus parfaite; car c’est l’estomac qui en est 1 ouvrier principal. Le sommeil ralentit donc la digestion par la chaleur, il la ralentit aussi par 1 état d immobilité dans lequel le corps est plonge', car rien ne hâte plus la digestion que le mouvement des membres et de tout le corps. Meme chose a lieu pour les intestins ; de sorte que les alimens séjournent partout, dans chaque compartiment du tube digestif; et cela même favorise la formation du chyle et en rend l’absorption plus complète. Il est un moyen infiniment simple de s’assurer que cette lenteur de la diges^ tion tient surtout a l’élévation de la température: il suffit , lors du réveil , de porter les membres dans les endroits les moins chauds du lit, pour
exciter Faction engourdie des intestins et de l’estomac.
3°. On n’absorbe pas davantage dans le sommeil ; mais la chaleur dilatant tous les tissus, livre le corps sans protection à l’impression des choses nuisibles. Voilà pourquoi les voyageurs ont recule conseil de ne jamais s’endormir, surtout aux temps chauds de l’année , dans les lieux insalubres, dans les marais Pontins, par exemple. Ce n est pas que les principes dangereux soient plus vite absorbés durant le sommeil ; mais leurs effets sont alors plus pernicieux : il suffit que 1 air soit déjà altéré pour s’altérer de plus en
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plus, puisque l’homme endormi s’est de lui-même entouré d’une atmosphère qu’une respiration sans cesse reiteree a considérablement corrompue. A quoi bon demander à l’imagination ses trom-
peuses lumières, là où le seul bon sens peut nous éclairer ?
4 • Egalement la nutrition n’est pas plus active, mais elle est plus parfaite : outre que les déperdirions sont moins grandes durant le sommeil, rien de ce qui peut servir à l’entretien du corps n’est alors perdu. Nous avons vu combien la lenteur du cours des alimens est propre à l’absorption et à la répartition de leur partie nourrissanté.
5°. Le sommeil préserve de la faim à-la-fois pour toutes ces raisons: par la vive chaleur, qui masque les besoins; par l’immobilité, qui les rend moins grands ; par la lenteur de la digestion et la constipation , qui prolongent et rendent plus complété I absorption de tout ce qui sert à nourrir. Il faut que la diète soit bien abusive pour qu un malade au lit en maudisse les excès
6». Une nutrition plus efficace, la réparation graduelle des forces qui en résulte, et aussi la réplétion delà vessie, qu’un liquida plus concentré irrite davantage, toutes ces choses, et la chaleur accrue plus qu’aucune autre cause, réveillent en nous, durant le sommeil , des idées de jouissance
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et des souvenirs de volupté ; et ces simulacres de plaisir créés par des songes ^ procurent parfois à la continence parfaite une ivresse des sens que la réalité même refuse souvent à la débauche.
y®. Cette même chaleur du sommeil agissant sur des organes inactifs et déjà reposés, fomente en nous autre chose que des songes de volupté et des idées charnelles*, la pensée même en ressent les effets : alors se retracent dans l’imagination, par un pouvoir dont les ressorts nous sont cachés, les objets embellis ou métamorphosés de nos désirs, de nos craintes ou de nos espérances. 11 est bien rare que ces fictions du sommeil nous représentent la réalité sans mensonge*, mais il est rare aussi que tout soit illusion dans nos rêves. Ils ont toujours quelque secret rapport avec les objets de nos pensées habituelles , avec nos occupations, avec notre caractère, nos convoitises ou nos terreurs, souvent aussi avec l’état du corps ( i). En traitant les songes comme on traite les idées poétiques ou d’anciens oracles, en les séparant de leurs brillans accessoires et de tous ces ornemens qui les obscurcissent, en les soumettant au creuset du bon sens et de la raison , du milieu de tant de chimères inintelligibles on voit quelquefois sortir d’utiles éclaircissemens, de vrais pré-
(i) Voy. liv. IV , chap. du De tire,
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sages, des probabilités, même des conseils. Mais, si je parle de la réalité des songes, j’entends quon les considérera toujours comme des résultats ou des coexistences, jamais comme causes d effets à venir, ni jamais comme révélations d’événemens caches : je vois dans les songes Faction de cette meme puissance qui nous fait penser, mais rien de plus que cette puissance. Je crois, à cause de cela, que les songes de Socrate, de Sylla ou de Pascal , sont fort différens des songes de la multitude; et j attacherais aux songes une importance d’autant plus grande, que je connaîti aïs mieux la force de reflexion et la sûreté de
jugement de la personne qui les aurait eus. Assurément ce nest point par ce quon Fa songée, qu une chose arrive ; mais on 1 a songée d’après 1 iciee toujours présente de ses causes, et les probabilités de son avènement. Socrate prédit sa mort d’après un vers d’Homère qu’il a rêvé; mais ce n est pas le vain songe d’un beau vers de 1 Iliade qui î cal i sera ce présagé. Socrate sait tout Homoe comme nous savons Corneille, comme un Anglais sait Shakespeare ; il sait aussi les préventions d’une multitude aveugle ; il connaît 1 inflexibilité de scs propres opinions et la haine acharnée de Mélitus : alors la mort lui parait inévitable; sans la craindre, il y pense éveillé, il en songe durant le sommeil : alors aussi le
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vers d’Homère retracent à son esprit les termes équivoques par lesquels Achille exprime à Ulysse son projet de retourner dans trois jours à Phthie chez son pere (i ) *, et ce vers fatal , qu’il croit ouïr de la bouche d’une femme, réveille Socrate dans la préoccupation d’une mort prochaine. Tout est naturel dans un semblable songe : je n’y vois de merveilleux que la constance inébranlable d’un vrai sage qui sait bien ne pas mourir tout entier, et qui appelle solennellement d’un jugement inique , à la postérité qui admire les vertus, et au ciel qui les couronne.
Ce n’est point parce que Calpurnie a levé que du sang coulait de la statue de son époux, que César meurt sous le poignard de Brutus : mais ses visions viennent de ses craintes, et ses crainleg des circonstances d’une élévation trop rapide et détestée. Elle connaît tout ce que sacrifierait César au prix d’une couronne ou d’un nouveau laurier^ elle sait ce que peut tenter Brutus ou Décius pour arracher de ses mains cette couronne* Elle a senti que tout ambitieux voit son abaissement dans l’élévation de son rival, et que la haine est à craindre alors surtout qu’elle prend les dehors de l’approbation et de l’assentiment : elle
(i) «Je serai daus trois jours à Phlhia ma pairie, »
Iliade , livre I V
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connaît Cassius, elle craint l’usage qu’il saurait faire d’un cimeterre cache sous la pourpre ro» maine , elle rcve du sang, elle supplie César de n’aller pas au sénat *, et César dédaignant les pressentimens d’une femme, ya chercher la mort sur un trône, après l’avoir affrontée dans vingt batailles gagnées, dont ce même trône est le prix contesté. Le rêve de Calpurnie , les présages quelle en tire, l’affreux événement qui les accomplit, tout a les mêmes causes, tout est dans le cours naturel des choses humaines (i).
Je tirerais mêmes conséquences des songes de Joseph , d’Hérode , d’Achille , de Pénélope , de Pharaon, et de cent autres que nous ont conservés
des poèmes fameux et l’histoire : j’y verrais toujours les lumières de l’esprit survivant à l’assoupissement des sens fatigués. Mais il faut bien dis»
tinguer parmi les songes : il est des visions prétextées par la politique ou l’imposture, dans le but de favoriser l’issue de profonds desseins, contrariés par des préjugés populaires. On conçoit qu elle a de puissantes raisons pour croire aux
(1) Caligula avait une juste idée des songes , lorsqu’il mettait a mort ceux qui avaient rêvé l’assassiner. Sans doute cette pensée e.->t atioce et digne de Caligula, mais elle est profonde : cela même doit accioître 1 horreur de son nom ; car on y trouve la preuve que ce tyran connaissait l’homme , et qu'il savait luimême s’apprécier.