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HIV. VI, HISTOIRE DU SOMMEIL

songes, ia nation dont le souverain réalise constamment des songes feints, en y puisant les motifs appareils de ses desseins. Il est d’autres songes qu’interprètent la flatterie et la bassesse ; ceuxlà ne divulguent pas mieux l’avenir que l’histoire écrite sous les mêmes impressions ne retrace fidèlement le passé. D’ailleurs, comme chaque songe reçoit presque toujours deux interprétations opposées, il faut qu’il y ait du malheur pour qu’aucune des deux ne se réalise.

Les poètes surtout ont donné de fidèles peintures des songes ordinaires : les deux portes par lesquelles Homère et Virgile ont feint de voir arriver nos différens songes, sont l’image des biens et des maux , des visions favorables ou sinistres ‘ et s’ils assignent la porte de corne aux choses réelles , et aux choses mensongères la porte d’ivoire, c’est que les illusions sont toujours plus belles que la réalité *, ç’est aussi peut-être que les malheurs sont plus communs parmi nous qu’une félicité parfaite.

En général les songes d’esprits vulgaires souffrent toutes les prévisions possibles, de même que des médailles flexibles reçoivent indifféremment toutes les empreintes \ ce n’est pas de ceuxlà que j’entends parler. Mais c’est lorsqu’ils se rapportent à de vives passions que les songes disent vrai : racontez ce que vous rêvez posséder.

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et 1 on doit vous dire ce qui vous manque. Quelqu un disait : j ai rcve que Jupiter me précipitait des cieux, comme Vulcain ; je répondis: c est que vous avez aspire à une alliance trop ambitieuse ! C était vrai. Enfin, il en est des rêves comme des désirs; la fable d’Eurydice en est 1 image. Toujours l'imagination fait sentinelle dans notre âme, armée de ses prismes mensongers : les songes de la nuit ne sont qu’un héritage des erreurs du jour.

Toutefois les reves ont de certaines règles assez constantes pour quon doive les dire : non-seulement on songe aux objets qu’on n’a pas, et des choses probables plus que des choses réelles ; mais il en est de meme a l’egard des personnes : ii est îare que ce soit des personnes présentes que nos rêves s’occupent. Les songes étant des souvenirs, on rêve surtout aux absens : souvent aussi 1 imagination amalgame sans beaucoup d’ordre les réalités du passé avec les incertitudes de l’avenir; mais les espérances du moment s’y montrent toujours par quelque endroit.

J’observe également qu’on rêve bien plutôt voir ou entendre qu’on ne rêve toucher : la vue et 1 ouie sont les sens de prédilection des songes : les choses qu on va pour toucher échappent presque toujours. On ne rêve donc qu’à distance : c est bien là 1 image des désirs qui nous pour-

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suivent et de l’espérance qui nous soutient : un peu de vérité se retrouve jusque dans l’illusion.

Les personnes originairement privées d’un sens ne rêvent jamais de ce sens-là , de même qu’elles sont privées des idées venues de ce même sens : la chose est certaine et bien naturelle. Les aveugles-nés ne rêvent que toucher ou entendre. Mais voici ce qui arrive chez les aveugles qui ne le sont devenus que dans le cours de la jeunesse : ceux-là rêvent voir ce qu’ils ont pu voir avant leur infirmité , et le reste, il leur semble le toucher ou l’entendre (car pour les sens du goût ou de lodorat , ils restent presque toujours muets dans les songes). J’ai vu un aveugle qui ne Tétait devenu qu’à l’àge de seize ans*, cet homme me disait : a .... Je suis tisserand; j'avais vu de la » toile avant que d’être aveugle , mais je n’avais » point vu le métier qui la fabrique. A présent^ » s’il m’arrive de songer à mon travail de tous » les instans , je rêve voir et toucher ma toile ; » mais mon métier, je le touche seulement; et » comme nonobstant tous mes efforts pour le voir » mon imagination ne saurait m’en offrir l’i— )) mage , cette cruelle obscurité tourmente sou- » vent mon sommeil et trouble le repos de mes » nuits. »

Les rêves sont comme la pensée ; ils ne deviennent bien lucides et mémorables qu’alors que le

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premier travail de la digestion est terminé. Comme la pensée aussi , le jeûne ou l’abus des excitans les rendent plus vifs et plus profitables au souvenir. Le café et Je thé, qui excitent la pensée, stimulent pareillement les songes : la ressemblance est frappante.

On demande quelquefois : Pourquoi tant d’attention mise à nos songes, nous qui en attachons si peu a nos pensées ? La raison en est bien simple : c est que nos pensées, ce sont les choses du dehors qui les sollicitent ; tandis que nos songes viennent de nos pensées mêmes et de nos jugemens antérieurs, avec toutes les parures et les prestiges dont 1 imagination les orne et les embellit. Ils sont donc bien plus l’ouvrage de l’esprit que

la pensée même, et voilà d’où vient l’importance qu’on y attache.

Que dire du somnambulisme ? Comme les personnes qui s’en plaignent ou qu’on en accuse sont rarement dans leur bon sens, il est difficile d’avoir sur cet objet des idées fort arrêtées, loutemis je suis persuadé autant qu’on peut etre, que ce phénomène a souvent la feinte et

J* T *'"”d « « provient p.s.lc a olie meme. C’est un moyen adroit de faire

sous le voile indulgent du sommeil ce qu’on n oserait faire éveillé.

Lorsque j’examine que sur trente millions

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(1 hommes qui peuplent la France il n’en est peut-être pas quatre qui se disent somnambules, et que Thème ces exemples si rares sont d’ordinaire ensevelis dans les entretiens secrets des familles, je ne saurais résister au besoin de douter de la réalité de ce phénomène en des corps sains, en des esprits bien faits. Pour mon compte du moins, je n’en vois d’exemples avérés qu sur les sophas de quelques spirituels et éiégans thaumaturges. Mais ces somnambules artificiels ne marchent pas*, même je ne me sens pas persuadé qu’ils dorment toujours : il est bien vrai qu’ils parlent ( j’ai quelquefois entendu leurs sourds murmures) *, mais ils parlent si bas, que leurs habiles patrons remplissent auprès d’eux bien moins le rôle de truchemefts fidèles, que l’emploi sacré d’aruspices :

* Un peu de vérilé fait l’erreur du vulgaire. «

Mais je reviens aux phénomènes du sommeil.

- Le sommeil s’interrompt comme il a commencé, je veux dire peu-à-peu; ce n’est pas aussitôt que l’esprit reprend sa lucidité, et les sens leur exercice : le sommeil a sa convalescence comme les maladies. C’est par une expiration que le sommeil débute, et par une inspiration qu’il marque sa complète interruption , comme si la vie recommençait d’être. Le réveil serait plus prompt et bientôt plus complet si l’air dont

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h corps est entouré n’était pas altéré par les respirations de la nuit. Cela même est une des causes qui prolongent le sommeil ou le renouvellent au-dela des reels besoins du corps.

H est difficile de dire ce qui produit le réveil ou quel sens est le premier à agir. Tantôt c’est un rêve qui ramène à la réalité; tantôt ce sont les mou vemens augmentés du cœur ou la réplétion de la vessie , qui font cesser le sommeil. Ce qui est le plus fréquent, c’est que le réveil vient de l’ouïe. Beaucoup l’attribuent au jour, mais c’est à tort : le jour interrompt le sommeil bien plus par le mouvement, plutôt par le bruit qu’il ramène, que par sa lumière même. Ce qu’il y a de sur, c’est qu’un homme assoupi est souvent mieux réveillé par l’odorat que par les autres sens; parce que le diaphragme, toujours agissant, met continuellement ee sens en état d’agir. Vous approchez d un malade assoupi, vous faites tomber une vive lumière sur ses paupières, etle sommeil continue; vous faites du bruit près de lui : point de réveil encore. Mais vous approchez votre respiration de la sienne, et alors je ne sais si c’est le simple conflit des respirations , ou si ce sont certaines émanations sorties du corps, inais aussitôt il se réveille.

Il y a des pandiculations au début comme à

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la fin du sommeil ; mais elles ne sont pas semblables. Ce sont surtout des bâillemens et des soupirs dans le premier cas; on semble ainsi appeler plus de sang vers les poumons. C’est tout différent lors du réveil : il y a bien encore quelques demi-bàillemens , mais les pandiculations ne sont plus les mêmes : on fait alors comme une espèce d’effort à glotte fermée, dont le but tout instinctif est d’exprimer le sang dont les poumons sont démesurément gorgés. C’est , en outre, par une flexion que le sommeil commence , et c’est par une extension qu’il se termine.

Le besoin de sommeil est aussi pressant toutes les vingt-quatre heures, que l’est le besoin d’air toutes les demi-minutes. Rien ne dispense du sommeil tant que dure la santé : les plus grandes pensées , même les passions les plus violentes, y sont impuissantes. Napoléon dormait sur le champ glorieux d’Austerlitz ; Alexandre la veille d’Arbelles; et le grand Condé un instant avant de s’immortaliser à Rocroy. C’est donc avec raison que le Sommeil se vante, dans X Iliade , d’approcher de tous les hommes et même des dieux, excepté le seul Jupiter; et les Romains agissaient en profonds barbares lorsque, destinant un supplice terrible à Perséc, ils 1 empêchèrent de dormir : après celle de Régulus, voilà

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peut-être la mort la plus cruelle dont l’histoire ait gardé le souvenir.

C’est vers le soir que ce vif besoin a le plus d ascendant*, et cela est d’accord avec nos habitudes sociales. Il est naturel de consacrer au repos les heures que 1 obscurité rend sans emploi pour l’action. Puis, les fatigues du jour, le repas du soir, si difficile à supporter pour un corps succombant de lassitude, tout favorise le sommeil de la nuit : mais il n’est pas impossible d’en intervertir les retours périodiques. Le sommeil du jour n’a {faiblit l’homme qu’au tant que ses nuits sont occupées à des travaux sérieux ou à des excès. Si les études nocturnes usent le corps, c’est précisément parce quelles sont les meilleures et les plus profondes. Ensuite les veilles éloignent du monde, de ses devoirs comme de ses plaisirs : l’énergie épuisée par les méditations des nuits, condamne à la distraction dans les affaires ^ et à une apparente indifférence dans le commerce intime de la vie. Les longues veilles peuvent donc conduire à la renommée, mais rarement à la puissance.

Les interets de l’ambition s’accordent ainsi avec ceux de la santé : ils prescrivent le repos à la nuit, et pour le jour sont l’action et les études.

Le choix des lieux importe moins que le choix du temps: 1 essentiel pour le sommeil, c’est le

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calme de l’esprit s’unissant à la fatigue du corps, La lassitude et l’innocence dorment plus paisiblement sur le roc battu par les tempêtes, que le remords et l’oisiveté sur l’édredon.

T ous les hommes n’o n t pas besoin de la même durée de sommeil, et il ne faut rien conclure de là pour la force du corps et l’énergie des fonctions^ A cote de Caligula ne dormant que trois heures, l’histoire nous montre le grand Scipion dormant plus de huit heures* Il est meme des hommesqui s’assoupissent périodiquement comme des hamsters ou des marin o tes : Adisson cite un anglais qui, chaque année , dormait d un sommeil léthargique depuis le 5 août jusqu au 1 1 . Il est d’autres hommes qui, au contraire, dorment à peine ; l’heureux, le glorieux Mécènes ne dormait que quelques heures les dernières années de sa vie.

Le sommeil n’est en aucun temps plus profond ni plus long que dans l’enfance : l’apprentissage des sens et I extrême mobilité demandent plus de sommeil. Les femmes aussi dorment plus que les hommes : mais rien n’accourci t le sommeil comme les convalescences des grandes maladies, comme le jeune, les abus de calé et la vieillesse. Pour la vieillesse , c’est une chose connue de lous les temps. On voit le vieux Priarn, dans Homère, répéter à l’implacable Achille (dans le but de l'attendrir sur des douleurs que son courage et sa

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férocité ont fait naître), qu’il n’a dormi ni mange depuis la mort d’Hector, c’est-à-dire depuis douze jours. Il fallait donc qu’on regardât ce fait comme possible, pour l’avoir admis dans un poëme

ou la fiction est toujours si ressemblante à la réalité.

La fièvre, les courbatures et les excès dans le eommeice des sexes sont toujours surs d’amener 1 insomnie : les soubresauts nés du sommeil ont de même pour effet de l’interrompre, chaque fois que les membres, chaque foisqueleventreou la poitrine sont douloureux. Lorsqu’on veut empêcher le sommeil on y parvient plus sûrement par le café' uni à une grande tempérance. Les repas du milieu de la nuit n’ont pas le même effet que ceux du soir: loin d’appeler le sommeil , ils endélivrent. L’usage des acides a également pour effet d’accourcir le sommeil.

Une chose bien difficile est de chasser V insomnie. On n y parvient pas toujours, dans l’état de hevre, par l’emploi des saignées, ni toujours par i’opmm et les autres narcotiques. Il est impossible de recourir aux alimens et aux alcooliques, si précieux dans les insomnies sans fièvre; l’obscurité profonde, les bruits monotones, long-temps répétés sans interruption, échouent comme le i este : pas possible non plus de recourir alors aux sages recettes de Zadig ou de Rica. C’est dans

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ce cas que Galien conseillait non pas seulement des bains tièdes et prolongés, non seulement des pediluves chauds et des lotions toujours si utiles lorsque la faiblesse est assez modérée pour en permettre 1 usage } il voulait encore qu’on fît auprès des fiévreux, surtout le soir et le matin , de ces mouvemens désordonnés, de ces gestes sans suite comme sans réglés, qui sont tombés aujourd’hui dans le domaine des magnétiseurs. Sans doute les médecins ont tort de renoncer tout- à -fait à ces moyens naturels : Galien^ qui assurément tenait a la dignité de son art autant que personne au monde, ne dédaignait aucun des secours don pouvait résulter quelque soulagement pour les malades. L’usage pervers de quelques bons instrumens n’en doit faire ni dédaigner l’usage, ni maudire l’invention »

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