CHAPITRE VI
Considérations sur la quantité du Sang. —Préceptes concernant les
émissions sanguines.
1®. La quantité du sang chez l homme n est guère susceptible d évaluations rigoureuses. Elle est variable par tant de causes! de si nombreuses circonstances la modifient! et d’ailleurs comment la mesurer tant que le sang reste entier dans ses vaisseaux? et comment apprécier sur le cadavre ce que des transsudations variables lui ont fait ?
ii°, Quand on a parlé de la proportion du sang avec les organes, on ne l’a pas assez bien isolé des autres humeurs pour que ces calculs
(1) Cet homme était mort subitement : sa vie passée dans les délices s’acheva sans douleur. Il était vraiment remarquable combien de gaz contenait son corps : lorsqu’on ouvrit îe ventre, il se fit un bruit comparable à la détonation d’un fusil de munition. U y avait là un médecin célèbre qui faillit s’en évanouir.
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aient jamais eu rien de précis. Ces mesures d’ailleurs ont été prises sur les animaux, et en conséquence elles sont fautives. 1 1 est bien vrai que Haller a avance qu’on a vu des hommes perdre jusqu’à trente ou trente-six livres de sang avant de mourir : et il en a conclu que l’homme avait d’ordinaire environ trente-six livres de sang. Mais il faudrait savoir en combien de temps ces énormes quantités de sang ont été perdues, et si d’autre sang n’avait pas eu le temps de se refaire dans l’intervalle de deux hémorrhagies ou pendant leur durée.
ni0. Ce n’est jamais d’après le volume des organes qu’il faut juger de la quantité du sang : on s’exposerait à l’erreur. Les personnes maigres sont, à proportion, beaucoup plus sanguines que celles qui se font remarquer par leur embonpoint. 11 en est d’ailleurs du sang comme du calorique : il y en a toujours une portion à l’état latent ; j’entends par là qu’une partie du sang est inhérente et comme combinée aux organes. Cela ne se juge nulle part aussi bien que chez les hommes musculeux *, aussi les paysans et les personnes s’occupant de travaux fatigans supportent-ils moins bien les saignées que les oisifs des cités. Tout le sang de ces derniers est en quelque sorte disponible et tout
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prêt réalisé dans ses vaisseaux. Ramazzini et Baillou ont donné à ce sujet des préceptes pleins de sagesse.
iv°. Une conséquence de ce qui précède, c’est que les personnes oisives et susceptibles endurent plus difficilement la réplétion des vaisseaux que les manœuvres et les campagnards. J’ai été consulté à-peu-près dans le même temps par deux personnes de même âge, mais de sexe et d’états différens, chez qui l’action de la même cause produisait des effets en opposition formelle : l’un était un charron robuste, mais hypochondre et bouffi , l’autre était une femme du monde trèssèche et très-nerveuse; tous deux avaient cinquante ans. Le premier disait : « Ma santé va revenir , voilà les veines de mes bras qui se gonflent. L’autre : mes souffrances vont recommencer, car voici le sang qui me regagne. » Tous les deux voulaient parler de la réplétion des veines superficielles, et leurs présages étaient certains.
v°. 11 ne faut pas croire qu’on diminue pour long-temps la masse du sang par les saignées : on ne fait ainsi que l’altérer, en le rendant moins rouge, plus fluide, et moins chargé des principes nécessaires au maintien de la vie. Toutes les absorptions deviennent plus énergiques après les saignées ; si le chyle fait faute, les humeurs et les
organes sont mis eux - mêmes à contribution : promptement les vaisseaux se remplissent, et îa quantité du sang redevient la même. Les saignées fréquentes ne font que disposer aux mauvais effets de la pléthore, en déshabituant les organes du contact persévérant d’un sang normal et abondant. Le seul moyen de diminuer utilement la pléthore consiste à restreindre peuà-peu la source du sang: il faut moins manger ^ moins dormir, et favoriser la transpiration par de doux exercices qu’il ne faut jamais porter jusqu’à la fatigue ; car la fatigue fomente de plus grands besoins et conduit à des excès dont plus de sang résulte.
vi°. Ce n’est que dans les maladies longues, surtout dans celles de l’estomac, que la quantité du sang diminue sensiblement : alors les organes s’atrophient, et les vaisseaux diminuent leur calibre. C’est le contraire dans les apoplexies et les inflammations du poumon : la paralysie qui résulte de l’une, laisse une portion du sang (celui des muscles) sans emploi*, et l’engorgement des poumons nuisant au libre cours du sang,, fait que les vaisseaux des surfaces s’en emplissent.
vu0. 11 faut remarquer que de beaucoup boire après les saignées nuit souvent aux bons effets qu’on s’en était promis. Il faut considérer deux choses dans les émissions sanguines : les qualités
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du sang d’aboni, puis sa masse et son impulsion » A la vérité, de beaucoup boire diminue les qualités irritantes du sang; mais comme ainsi la quantité du liquide redevient bientôt la même, l’on n a pu atteindre qu’un des buts projetés.
vin0. Plus on a de sang, moins il est vermeil dans les saignées ; car c’est alors le sang surabondant que fait sortir la lancette, et celui-là est noir. Le sang est plus ressemblant à l’artériel dans les saignées des personnes peu pléthoriques; car le sang des petits vaisseaux activement circulans participe à l’émission.
ix°. Lorsqu on fait des saignées trop parcimonieuses dans les maladies aiguës , on s’en aperçoit a 1 ouverture des cadavres; les muscles restent d un rouge vif. 11 faut tenir un juste milieu entre le héros de Le Sage et celui de Smollett.
x°. C’est surtout en fait de saignées qu’un juste milieu paraît difficile à tenir : Guy-Patin rapporte des histoires incroyables relativement aux quantités de sang qu il a vu perdre à quelques malades : Louis XIII fut saigné quarante fois la deimeie année de sa vie; j ai vu perdre vin pt lu» \ ies de sang a un meme malade dans le cours d’une semaine ! Les systèmes qui les faisaient préconiser une fois surmontés , on retombe dans un dégoût condamnable des saignées. D’ailleurs la suite d’un excès jet te presque toujours dans l’abus d’une
chose contraire : plus on abuse aujourd’hui des sangsues, et plus un jour à venir on fera excès
du kina ou de iVmètique \ et cet avenir dont je parle, peut-être y sommes-nous déjà. L’abus que l’on fait sous nos yeux du tartre stibié ( trentesix grains à-la-fois , même sans fièvre et en hiver) appelle bien moins le blâme d’un historien que le réquisitoire d’un procureur royal.
xi°. C’est d’ailleurs moins à la quantité du sang émis de ses vaisseaux qu’on doit le bon effet des saignées, qu’au choix judicieux du lieu d’où \ on tire du sang. On cite une femme qui fut saignée infructueusement mille vingt fois pour une affection hystérique, et qu’une légère hémor-
rhagie utérine guérit enfin. D’ordinaire ce n’est pas de perdre beaucoup de sang qui soulage les femmes, c’est de le perdre par l’utérus, et par périodes fixes et régulières.
xn°. Les saignées produites par les amputations peuvent être considérables sans danger pour la vie ni pour les forces : comme il y a une partie solide de moins à abreuver, cela fait compensation.
xiii0. Dans les inflammations du poumon , la quantité du sang perdu est énorme : aussi les ma»
lades restent-ils long-temps faibles, et leur pouls
d’une lenteur extrême. Mais le sang qui reste est proportionné à la gêne des poumons, et cela