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CHAPITRE XIV

De la Nutrition.

« Rien ne périt , tout change. »

Sans doute le corps humain se répare et se nourrît, et cette nutrition n’est qu’un perpétuel renouvellement des molécules dont chaque organe est formé , une transmutation , un échange ; mais comment se font ces changemens ? combien de temps mettent-ils à s’achever ? Réellement nous n’en savons rien : nous prenons ce fait pour ce qu’il est en ce que nous en voyons, et nous serions trop heureux d’en connaître seulement les lois , à la condition d’en ignorer pour toujours la nature.

D’abord cette rénovation des organes nous est prouvée par des faits nombreux : nous voyons des os colorés en rouge par la garance^ la conjonctive teinte en jaune dans l’ictère, la peau en noir par le nitrate d’argent*, nous voyons, dis-je, ces ornai ne se manifesta par aucun accident , et les sangsues moururent.

ganes perdre peu-à-peu ees couleurs acquises. Les organes se gonflent et s’affaissent, se développent et s’émacient sans perdre ostensiblement de leurs formes : ces changemens s’opèrent donc dans la trame même des organes.

Cependant, toutes les parties vivantes ne paraissent pas également se renouveler : encore que certaines cicatrices semblent disparaître par l’âge (1), il est certain qu’ordinairement elles persistent jusqu’à la mort. Le tatouage des sauvages et des militaires ne s’efface jamais, non plus que certains engorgemens des organes. Tout ne se renouvelle donc pas dans le corps humain. Il paraîtrait qu’il y a dans les organes une trame fondamentale qui ne varie jamais.

Nous apercevons bien dans l’air et dans les alimens, dans la digestion et dans la respiration, les principes dont le corps se renouvelle : nous voyons également dans les urines et dans la transpiration de la peau et des poumons par quelles voies sont rejetés ces débris ; mais toutes ces données sont vagues. C’est en vain que nous cherchons à pénétrer en quelques instans d’admirables composés qui ont coûté vingt ans de travail

(1) On a vu un forçat , à l’une clés dernières assises du jury , mettre en defaut la perspicacité des médecins les plus experts pour retrouver la cicatrice dont le fer rouge l'avait diapré quelques années auparavant.

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à la nature. Le microscope et le creuset sont pour cela des secours insuffisans. Le sang artériel, partout identique en ses vaisseaux, va former ou renouveler des organes extrêmement varies dans leur composition, leur structure : la chimie ne reconnaît que quelques élémens distincts dans ce fluide vivifiant , aux dépens duquel cent organes diversifiés se nourrissent.

Les expériences de Sanctorius, de Lavoisier et de Séguin ont démontré que , quelle que soit la quantité d’alimens digérés, nous perdons toujours par les excrétions, hors les temps ou le corps s’accroît, l’équivalent de ce que la digestion et la respiration nous ont fourni de principes réparateurs : l’équilibre se maintient toujours , hors les cas de maladie , hors les cas de dépérissement , de vieillesse ou d enfance : encore, dans ces différentes conjonctures , la différence est-elle pour chaque jour insensible.

Cornaro avait déjà prouvé que la quantité des alimens importe beaucoup moins à la nutrition des organes et au maintien de la santé que leurs qualités mêmes et le jeu parfait de l’estomac ; après avoir vécu souffrant et peu réglé dans ses

habitudes jusqu’à l’àge de quarante ans, déjà

affaibli par les excès et pressentant le règne d’une vieillesse anticipée, il s’imposa un régime d’une rigidité excessive et dont nulle circons-

tance de la vie ne put le faire départir : douze

onces d’alimens solides et treize onces de liquides

formaient sa pi tance de chaque jour} et ce régime

si austère lui fit cependant récupérer des forces,

lui redonna la fraîcheur et l’embonpoint de la •

jeunesse ; et cent ans allaient annoncer sa retraite d’un monde a qui ses exemples prêchaient en vain la tempérance , qu’aucune infirmité ne lui présageait la mort ni ne le détachait de la vie.

Dodart entreprit de nouvelles expériences avec une persévérance et une sagacité dont son extrême modestie aurait pour toujours caché lé

mérité , si l’indiscrète amitié de Fontenelle

n’avait pris soin de les publier avec éclat dans un ouvrage aussi durable que ceux de Molière. Les expériences de Dodart sont bien simples, mais l’avantage qu’elles ont d’avoir été faites sur l’homme lui-même leur donne une importance infinie : Dodart vivant en chrétien austère, s’avisa de tirer parti pour la science des abstinences qu’il s’imposait pour son salut; il saisit pour cela l’époque du carême , et voici comme il s’y prit : il se pesa le premier jour de ce long jeune ; son poids était de cent vingt livres àpeu-près : il vécut pendant quarante jours, selon sa coutume, comme un saint du douzième siècle, ne prenant qu’un repas fort léger sur les cinq heures du soir, sans viande, sans poisson d’au-

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eune sorte, n’usant que d’alimens grossiers sans apprêt, et ne buvant que de l’eau. Au bout d’un pareil carême on pense bien qu’il était maigre , qu’il était faible et décharné : il se reposa alors; il vit qu’il avait perdu huit livres cinq onces, environ la quatorzième partie de sa substance. Après cela, Dodart reprit son train de vie habituel; il mangea de la viande, il but du vin: au bout seulement de quatre jours il avait repris déjà quatre livres, et dix jours suffirent pour le ramener à son premier état. C’est qu’en effet rien ne favorise davantage l’absorption des alimens que la maigreur des organes et la déplétion des vaisseaux. Le même Dodart fit une autre expérience bien propre à confirmer les conséquences de la première : il s’était fait tirer seize onces de sang , toujours dans le but d’expérimenter ; il avait eu la précaution de se peser comme dans le cas précédent : après la saignée , comme de raison , il pesait seize onces de moins; et cinq jours après, il pesait un peu plus qu’avant la saignée, sans qu’il eut mangé plus qu’à l’ordinaire.

Les causes d’oii provient l’amaigrissement sont nombreuses , et procédant de différentes manières , elles arrivent à des résultats analogues. Tout ce qui agite le cœur, tout ce qui préoccupe vivement l’esprit, tout ce qui fatigue les organes

et nuit à leur action , rejaillit finalement sur le corps entier pour l’amaigrir. Sous ce rapport, les excès ont les mêmes effets que les passions , la misère et les chagrins , mêmes effets que des veilles ou d’extrêmes fatigues : le defaut d’alimens, l’abus des choses excitantes, un flux trop abondant d’humeurs,, surtout de la séminale; la privation du sommeil comme les vives douleurs, une maladie de l’estomac comme une altération du cœur, produisent toujours l’amaigrissement du corps et aussi la perte des forces , mais jamais plus rapidement que durant le cours des fièvres.

11 faut remarquer toutefois que les maladies des organes ne produisent pas une maigreur pareille ni à un égal degré : les maladies du poumon émacient surtout les muscles et les glandes, et les maladies de l’estomac détruisent principalement la graisse : les organes sont plus secs , plus arides dans les altérations de l’estomac ; plus humides , plus pénétrés de sucs dans celles du poumon. La cause de cette différence est dans Faction même de ces organes : lorsque c'est 1 estomac qui souffre , la source même du sang et de la nutrition tarit , et ce n’est cpi’aux dépens des tissus tout formés cpie le corps se répare; mais quand c’est le poumon ou siège le mal, l’aliment ne cesse pas pour cela d’y affluer ; et s’il est moins achevé par la respiration , au

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moins continue-t-il, poussé par le cœur, d’imprégner les organes. Aussi les maladies chroniques de l’estomac produisent-elles des effets que n’ont jamais les autres maladies : la peau est d’un jaune terreux ; les humeurs sont rares et épaisses, la figure prend un caractère hideux qu’elle n’a dans aucune autre affection : comme la graisse abonde aux joues et à l’œil , ces parties s’excavent affreusement, et l’on voit quelquefois toute la circonférence de la cornée à nu , ce qui ôte à la physionomie de l’homme son caractère le plus poétique et le plus distinctif.

La maigreur dont la cause est au cerveau ou à la moelle de l’épine a ceci de remarquable , qu’elle est circonscrite et ordinairement combinée à l’immobilité , ce qui l’augmente encore. Lorsqu’on voit un amaigrissement local sans altération des vaisseaux dans la partie qui l’éprouve, on peut prononcer qu’elle dépend des nerfs. La maigreur générale ne peut provenir des organes nerveux comme elle provient des autres organes , parce que ces maladies générales sont incompatibles avec une existence assez longue pour la produire.

La maigreur des organes peut dépendre du surcroît d’action du cœur ; mais tout ce qui entrave ses mouvemens, loin d’atténuer les organes ne fait au contraire que les inonder de sucs.

Sç)6 Liv. VII, DU SANG Et DE SES PRODUITS.

Rien n’amaigrit autant la fièvre, précisément parce que les organes sont excités par un sang plus rapide parce que le corps éprouve des déperditions plus grandes en même temps que toute alimentation cesse de les réparer.

Il est facile de prévoir, par ce qui précède,* quelles circonstances sont les plus propices à l’embonpoint : la satisfaction modérée des premiers besoins de la vie, des organes sains, un régime plutôt végétal qu’animal , mais varié sans cesse; le calme de l’âme, un sommeil long , séparé du dernier repas par un doux exercice , et d’un nouveau repas par quelque exercice encore, et fréquemment aussi par des bains; en un mot, tout ce qui ralentit le cœur, tout ce qui produit l’apathie , mais surtout de petites saignées souvent répétées, et en général toutes les évacuations promptement réparées, toutes ces choses profitent à l’embonpoint , mais au détriment des forces (i).

(1) On conçoit que le climat et les diverses conditions sociales doivent faire varier ces moyens; en voici un exemple : les Orien taies ayant les chairs d’une fermeté aussi grande que durable, ces femmes, loin de craindre l’embonpoint , le recherchent au contraire par tous les moyens imaginables. Outre le sommeil et les bains , dont elles usent jusqu’à l’excès , elles font en même temps usage de chamire ou bulbes d’ hermodactcs mêlées au sucre , de noix de cocotier , etc. C’est principalement après leurs couches qu’ elles ont recours à tous ces moyens.

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