CHAPITRE XIX
Vaines objections à la théorie d’Harvey.
Preuves de la circulation du sang.
* Il sut mettre à profit leurs malignes fureurs. »
Il est dans la destinée des plus grandes vérités d’ètre combattues comme erreurs à leur naissance , et d’attirer de violentes critiques et souvent des persécutions sur leurs auteurs. Les hommes de génie ne trouvent guères que des accusateurs parmi les contemporains qui lesjugent. Harvey 1 a éprouvé comme Galilée : la circulation du sang eut ses détracteurs comme le mouvement de la terre. Chaque siècle combat aveuglément les découvertes qui font sa gloire ; et ce
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n est que dans leloignement des hommes et des choses qu’on leur rend enfin justice par l’admiration ou par le mépris.
Harvey avait dit que la même action du cœur qui fait circuler le sang dans les artères le ramène au cœur par les veines. On lui objecta que si cela était, les veines auraient des pulsations comme les artères. Harvey répondit que , pour être moins rapide, le cours du sang n’en est pas moins réel en tous ses vaisseaux ; et que si le sang des veines est moins rapide que le sang des artères, c’est que, du cœur jusqu’à elles, plusieurs obstacles en ont ralenti le cours; que, d’ailleurs, les veines étant plus spacieuses que les artères , il est naturel que leur circulation soit moins sensible. Harvey cita l’exemple d’un fleuve , dont le cours se ralentit à mesure que son lit s’évase.
On ajouta alors d'autres objections à la première objection > comme pour en montrer la puissance. On lui dit que si le sang circulait réel-* lement dans tous les vaisseaux , on devrait en trouver tous les vaisseaux distendus sur le cadavre : or, disait-on, pourquoi donc les artères et les cavités gauches du cœur n’offrent-elles que quelques gouttelettes de sang ? Harvey fit à cette difficulté d’assez mauvaises réponses. Mais , disait-il toujours, le sang circule l
On disait aussi à Harvey ( car Primerose et
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Kiolan lui objectaient mille choses a tort et à travers ) , on lui disait : Si c’est le cœur qui fait circuler le sang dans les vaisseaux , au moins le sang de la veine-porte doit-il être. immobile. A cela Harvey répondait , que la circulation du sang n (\st pas seulement le résultat des pulsations artérielles partout propagées , mais qu’elle résulte aussi beaucoup du remplacement successif des colonnes du sang : de sorte que , si I on suppose tous les vaisseaux remplis par vingt livres de sang , il ne pourra plus s’y en introduire deux onces nouvelles qu’à la condition que deux autres onces prises des vingt livres en sortiront en même temps. Or 5 ajoutait-il, le sang ne s’introduisant dans les vaisseaux que par un point toujours le même, il n’en peut également sortir que par un autre point tout aussi invariable que le premier. Voilà pourquoi , disait-il, la circulation se fait partout, pourquoi elle continue toujours, toujours par l’impulsion du cœur et toujours dans le même sens , même dans ceux des vaisseaux ou la primitive impulsion du cœur ne se fait plus nullement sentir.
Mais, répliquait-on , si les artères sont toujours pleines, et si du sang y circule en tous lieux, ou donc pourront circuler et que deviendront les esprits vitaux , sans lesquels nulle existence n’est praticable? Harvey répondit qu’il se souciait
fort peu des esprits vitaux, qu’il ne les connais sait pas, qu’il ne les avait jamais vus ; et qu’eu les supposant même aussi réels qu’il les croyait chimériques, il ne voyait pas pourquoi ils occuperaient les vaisseaux plutôt que les nerfs, ou pourquoi ils ne se mêleraient pas au sang des vaisseaux.
On dit enfin à Harvey : Mais si le cœur est Funique moteur du sang, comment donc le sang circule-t-il en des hommes privés d’un cœur ? Harvey répondit qu’il ne connaissait qu’une espèce d’homme , et que celui-là avait toujours un cœur.
Oui! continuait Harvey , le sang circule : j’en ai pour preuve l’organisation même des vaisseaux et du cœur. Les veines , par exemple , ont des valvules tellement disposées, que le sang ne peut parcourir ces vaisseaux qu’en venant des surfaces vers le cœur , et jamais du cœur vers les veines. Les valvules trifides et bifides des cavités droites et gauches du cœur, les valvules sygmoïdes des artères aorte et pulmonaire, ont de même une disposition telle, qu’elles s'opposeraient au cours du sang, de l’aorte vers le ventricule gauche du cœur, du ventricule gauche vers l’oreillette gauche et les poumons, et des poumons vers les veinescaves à travers les cavités droites du cœur. On commence par l’aorte lorsqu’on veut injecter
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toutes les artères*, on commence, au contraire, par les veines les plus excentriques, quand on veut remplir tout le système veineux d’un fluide etranger.
D’ailleurs, disait Harvey , le cœur palpite, les artères battent, le sang jaillit *, et toutes ces choses sont simultanées et parfaitement isochrones : palpitations du cœur , pouls des artères, jet du sang ; cela arrive au même instant. Si l’on comprime une artère, le pouls s’y perd au-delà de la compression , et il continue du coté du cœur ; si, au contraire, c’est une veine que l’on comprime , alors le vaisseau se vide entre la compression et le cœur ; et il se gonfle dans le bout opposé.
C’est la même chose dans les hémorrhagies : le sang vient du côté du cœur si une artère ouverte le fournit ; mais il vient des surfaces , lorsqu’il sort d’une veine coupée.
Au surplus, poursuivait-il, lors même que l’évidence de tous ces faits ne démontrerait pas la certitude de la circulation du sang, la seule mais parfaite connaissance de l’organisation de l’homme nous forcerait d’admettre ce mouvement des fluides comme une nécessité de la vie. L’existence d’un estomac circonscrit oii se prépare l’aliment de tout le corps, nécessite un organe central par qui cet aliment commun puisse être universellement réparti. Egalement, l’existence des poumons
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où l’aliment s’élabore , où le sang revêt une autre couleur et d’autres qualités , nécessite et suppose à son tour une circulation du fluide nutritif. 11 est certain qu’il faut un cœur, comme une circulation , là où il existe un estomac et un poumon concentrés dans un point du corps. Dans toute organisation où des parties diversifiées remplissent des emplois fixes et partout difFérens , il faut bien qu’un organe central s’occupe de la nourriture commune, et il faut bien qu’un autre organe central soit chargé de distribuer partout
cette nourriture A toutes ces preuves , Mal-
pighi et Spallanzani en ajoutèrent depuis une nouvelle , qui à elle seule remplacerait toutes les autres. Ces profonds observateurs virent passer, sans intermédiaire, le sang des artères dans les veines ; et dès-lors la fureur des disputes manqua de prétexte, au moins sur le point principal.
Telle est la circulation du sang, envisagée à la manière et selon les idées d’Harvey. Les preuves en sont si nombreuses et si évidentes, qu’on a peine à concevoir comment l’immortel honneur de la découvrir ait pu échoir à un Anglais du XVIIe siècle ( 1619 — 1628 ).
Cependant, malgré la beauté de cette découverte, et malgré le jour qu’elle a répandu sur toute la science de l’homme , il est des médecins qui encore aujourd’hui feignent de la dédaigner.
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On a beau leur répéter que la physiologie ne date que de l’époque oii la circulation du sang fut démontrée , ces hommes répondent que de celte vérité sont venues des erreurs sans nombre, et que les systèmes de Boërhaave et de mille autres leur ont dû leur origine. Ces médecins sont dans Faveuglement. Ils ne réfléchissent pas que de tout temps on a fait des systèmes; ils ne réfléchissent pas que les systématiques ne s’enquièrent des faits réels qu’uniquement dans l’intérêt de leurs suppositions chéries; et qu’une vérité connue, fûtelle sans application immédiate aux besoins de l’homme et sans utilité présente , est du moins autant d’arraché à l’erreur. Mais voici d’oû viennent leurs injustes dédains . Comme l’empirisme, leur seule idole, est resté pendant trente siècles spectateur muet, spectateur aveugle de la circulation, pourtant si patente, cette soudaine lumière révolte leur orgueil , et ils se vengent des humiliations ou les a jetés une routine ignorante, en dénigrant une science utile, aux progrès de laquelle leur insuffisance les rend étrangers. Encore pardonneraient-ils à la circulation , si la physiologie devait borner là ses conquêtes.
Au reste, ce n’est pas sans raison qu’ils s’affligent et s’inquiètent : le règne de l’empirisme est passé !
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