CHAPITRE XXVII
Manière d'étudier et d’interpréter le Pouls.
Choses qui l'influencent.
De nos jours on ne lâte plus le pouls , on le compte.
§. i. Celui-là est un imprudent qui médit de l’art du pouls et qui confie aux malades ses incrédulités sur ce symptôme. La présence du médecin n'inspire en aucun temps plus d’émotion qu’au moment ou, tâtant le pouls , ses yeux tombent , comme par instinct , sur les yeux de son malade. Il y a là tous les effets magiques follement attribués au magnétisme. L’examen du pouls a surtout beaucoup d’importance auprès des hommes hypochondres ou poitrinaires *, et ce moyen d’agir sur leur moral est surtout précieux pour les médecins taciturnes.
§. il. Les gens du monde reconnaissent un médecin principalement à ceci , qu’il s’applique de tout son pouvoir à connaître l’état du pouls. C est par-là surtout qu’ils nous distinguent des
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chirurgiens, et ils ont raison. Le chirurgien est presque toujours préférable au médecin tant qu’il ne s’agit que de remédier a des désordres matériels; mais toutes les fois qu’il faut agir sur le moral pour lui rendre la force ou le calme qu’il a perdus, c’est au médecin que cela s’adresse. 11 ne suffit plus alors de mettre la main à la douleur , ni d’attaquer cette douleur à coups d’instrumens : il faut l’emploi de la raison et de tous les moyens qui supposent une sagacité surhumaine ; il faut des moyens moraux , et l’art du pouls est le premier et le plus puissant de ces moyens. Il n’est pas seulement une voie sûre pour connaître; il est bien plutôt un instrument pour soulager. Le meilleur médecin est donc celui qui tâte le pouls de manière à intéresser le plus vivement ses malades.
§. iii. Si l’on voulait s’aliéner leur confiance , le moyen serait simple, ce serait de négliger ce qui la fait obtenir. Il suffirait d examiner le pouls sans attention , avec légèreté , tout en conversant, en s’occupant d’autre chose. Parcourir des yeux tous les objets présens, excepté le malade, dont l’œil vous observe avec anxiété ; tirer du pouls tâté trop vîte et avec négligence, des présages contredits par l’événement; montrer par des raisonnemens obscurs, mais trop bien
Sgo LÏV. V, DES MÔUVEMENS DE L'HOMME.
compris des profanes , combien peu de clibsés le pouls enseigne; écrire des prescriptions et des formules avant même d’avoir examiné le pouls -, ce qui prouve le peu de confiance qu'on accorde à ses révélations : toutes ces inattentions perdent un médecin dans l’esprit de ses malades , et souvent les malades mêmes.
§. iv . Ce n’est pas que le médecin ne puisse se permettre des distractions en tâtant le pouls; mais il ne faut pas que le malade soit dans la confidence. Il faut que Cette distraction paraisse l’effet de l’attention même. Surtout on doit soigneusement s’abstenir de cette sorte de distraction qui fomente et qui décèle des passions. On peut au reste songer à ce qu’on veut ; l’essentiel est de paraître totalement absorbé par la chose présente. On est dispensé de parler et de raisonner avec des doigts attentifs. De pareils moyens ^ je le sais, favorisent extrêmement le charlatanisme : mais est-ce une raison pour qu un digne médecin se les défende? Les meilleures choses Ont leur abus, comme les plus pernicieuses leur utilité. N’est-ce pas parmi les poisons que nous prenons nos remèdes les plus efficaces ?
§. v. Le pouls n’exprime réellement beaucoup que lorsque l’on joinj; à d’autres symptômes les
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renseignemens qu’il fournit. Il n’y a qu’un charlatan ou un Chinois qui puisse de nos jours lui accorder une confiance exclusive et sans bornes* Bordeu , qui connut mieux le poids qu’aucuil médecin des derniers siècles, ne se dissimulait point à combien d’erreurs s’exposerait celui qui prendrait le pouls pour seul guide et pour unique conseiller. Mais Bordeu pensait comme nous, que dans l’intérêt même des malades il ne faut pas les désenchanter en leur faisant partager nos justes défiances.
§. vt. Le médecin ne doit pas attacher d’abord trop d’importance à la force et à la fréquence du pouls, aux palpitations du cœur, à la toux ni à la rougeur de la face. Sa présence , en effet, suffit pour produire toutes ces choses , dues souvent à l’émotion née de la pudeur, de l’espérance, de la timidité ou d’une confiance extrême. La vue de celui qui va prononcer sur le danger et dont on attend le salut, émeut comme le danger même. On ne devrait donc tâter le pouls des malades qu’après qu’ils sont rendus au calme le plus parfait. La négligence de ce soin paraît surtout dans ces hôpitaux ou le médecin dirigeant marche entouré d’une foule d’autres médecins, jeunes gens tous fort curieux et la plupart très-indiscrets. N’est-il pas déraisonnable , en effet, d'exa-* miner lepouls d’une femme ou d’un jeune homme,
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à 1 instant même où des centaines d’étrangers les entourent avec fracas pour la première fois î Si M. Corvisart trouva plus d’anévrysmes et plus de maladies du cœur que les médecins ses prédécesseurs, ce n’est pas seulement parce qu’on sortait alors d’une révolution inouïe qui n’avait cesse de légitimer toutes les craintes au sein même des acquisitions les plus enviées *, c’est aussi que la figure (i) de Corvisart et le bruit imposant de son nom agissait vivement sur ses malades, et que, premier fondateur de la médecine clinique en France, une armée d’étudians l’escortait toujours.
§. vu. Galien avait remarqué cette inquiétude qu’éprouvent les malades à l’instant où le médecin leur touche l’artère , et il avait tiré parti de cette observation. 11 saisissait habilement ce moment d émotion pour obtenir d’eux avec solennité le serment de ne lui rien cacher de ce qui concernait son art. De sorte que le pouls lui apprenait d’autant plus de choses, que le malade avait des craintes plus vives. Ce fut ainsi qu’il découvrit qu’un fébricitant avait quitté ses
(i) Je me souviendrai toujours de l’impression que produisit sur moi, fort jeune alors, la physionomie de M. Corvisart, la première fois que j’eus l’honneur de m’entretenir avec lui. Il n’était cependant plus ce qu’il avait été ; mais les grands chagrins et la renommée exercent plus d’ascendant que le génie.
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remèdes pour les drogues d’un ignorant guérisseur , et il s’en vante avec orgueil. Galien dit aussi que le pouls devient inégal à l’instant du serment, tant l’émotion est vive*, je le crois Lien : la seule attention suffît quelquefois pour produire cet effet. Au reste, chose pareille à ce que raconte Galien m’est arrivée il y a quelques années. Une jeune fille me consultait pour une suppression de menstrues, ayant avec cela tous les indices de la santé : j’eus des doutes sur la sincérité de ses dires. Je n’exigeai pas le serment de Galien (la délicatesse des mœurs de notre âge s’allierait mal avec de pareils procédés)*, mais je parus trouver dans le pouls de grands motifs de soupçons. Alors cette fille lisant sa condamnation dans mes regards, pâlit et se troubla, et elle avoua son état et son malheureux projet. Il faut, en des cas semblables, déployer la grande assurance que donne l’étude assidue du cœur humain. Mais, prodiguer de tels moyens, ce serait en compromettre Fe ffica c i té .
§. vin. Peu importe en quel endroit du corps l’on tâte le pouls , puisque les pulsations artérielles , résultant de la même contraction du cœur , sont partout exactement isochrones. Il importe assez peu aussi de quelle manière on fait cet examen, pourvu qu’on prenne des habitudes stables qui ne donnent rien au caprice toujours
5c)4 MV. Y, DES MOUVEMENS DE i/lIOMMË.
changeant : car en agissant chaque jour d’apres un nouveau mode, il faudrait chaque jour recommencer son expérience. Mais il faut que le tact soit exercé et délicat (i), la figure calme, et rejeter loin de soi l’inattention apparente et l’impatience. La patience est d’autant plus nécessaire ici, quelle ne fortifie pas seulement la confiance du malade ; mais elle est exigée puisque ce n’est qu’après un certain nombre de pulsations (de trente à cinquante) que l’on peut saisir le vrai caractère du pouls. Les Chinois ne tâtent jamais le pouls moins de deux minutes, et cela en agitant leurs doigts comme pour toucher du clavecin (a). Chez nous aussi il y a des médecins qui mettent beaucoup de temps à cet examen.* mais c’est comme moyen de contenance et de recueillement qu’ils tiennent l’artère serrée sous leurs doigts. Pendant cela le malade fait ses confidences^ et le médecin, pendant cela, médite un plan de conduite et de traitement.
g. ix. Plusieurs médecins de Montpellier, à
(1) De ce qu’autrefois le médecin se bornait à apprécier les caractères du pouls , c’est de la vraisemblablement qn est venue cette locution , que pour être bon médecin il faut avoir du tact .
(2) Si les cinquante premières pulsations sont régulières, ils en concluent que le malade est sain. S'ils remarquent une interruption à la quatrième pulsation, ils pronostiquent la mort dans quatre ans ; ainsi de suite.
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l'exemple des Chinois , conseillent de tâter le pouls à des artères différentes selon l’organe malade. Ce précepte repose sur une erreur. Que chaque organe réagisse à sa manière sur le cœur, cela est fort probable; que le pouls , par conséquent, diffère selon chaque maladie, très-probable également. Mais, quelle que soit la diversité des influences que chaque organe malade ait sur le pouls, il ne peut l’exercer que par le cœur, et conséquemment sur toutes les artères à-la-fois. Chaque organe ne peut donc amener rien d’isolé pour sa propre artère; le pouls est donc partout semblable, hormis les cas d’obstacles partiels au cours du sang.
§. x. Le pouls exprime la force du cœur, la quantité du sang, la liberté de son cours, l’état des poumons, de la moelle épinière et de l’estomac. Il est surtout influencé par les passions, les grands mouvemens , les inflammations des organes et la digestion. Mais il n’est pas facile d’apprécier sans erreur tous les caractères du pouls: excepté la fréquence , l’égalité et la régularité de ses battemens, toutes les qualités en sont relatives et arbitraires. Il n’est rien par conséquent qui prête davantage a l’illusion , au charlatanisme et à la déception.
§• XI* "dour obtenir du pouls toutes les lu-
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mières qu’il peut fournir, il faudrait préalablement connaître ce qu’il est dans Fetat de santé , et cpielles modifications lui font éprouver les principales circonstances de la vie. Ainsi le pouls, à conditions égales d’ailleurs, est plus fréquent chez les enfans, chez les femmes, chez les personnes d’une petite stature , chez les hommes maigres et les peuples méridionaux, lie pouls du très-jeune enfant bat souvent plus de eent trente fois par minute*, le pouls de l’adulte, de soixante-douze à quatre-vingts fois*, et celui du vieillard, une soixantaine de fois. Mais cela est sujet à varier : j’ai vu le pouls d’une femme de trente ans n’offrir que quarante battemens par minute (il est vrai qu on lui faisait prendre de la digitale). Chez une autre à qui on administrait du safran végétal, il ne battait que trente-six fois.
On ne doit jamais juger de la force des hommes d’après la fréquence du pouls : la faiblesse meme est une des causes qui Face Aèrent. Quel homme jamais eut plus d’énergie que Napoléon! son pouls cependant n’avait que cinquante battemens par minute.
§. xn. Le pouls bat au moins quatre-vingtdix fois dans les fièvres et les inflammations. 11 garde ordinairement sa lenteur dans les mala-
C II A Pc XXVII, INTERPRETATION DU POULS. 697
dies du cerveau et des nerfs ( ce qui est la source de beaucoup d’erreurs) (i). Il est naturel dans les coliques de plomb, et cela fait éviter de dangereuses méprises. En effet, on est disposé a attribuer aux émanations du plomb toutes les maladies des hommes exploitant cette substance. Mais avant d'agir, il faut toujours consulter le pouls. J’ai vu périr un malheureux parce qu’on avait négligé le soin dont je parle. Il avait une inflammation d’entrailles, qui lui fit réclamer des secours publics. Comme il travaillait à une fabrique de céruse , on l’envoya à l’hôpi tal ou sont traitées les maladies saturnines. Arrivé là, on sut son métier, on s’informa de ses douleurs *,
et ces deux circonstances suffirent seules pour di-
rîger le traitement. Bientôt les purgatifs et les vomitifs le firent succomber.
§. xiii. Le pouls est ordinairement plus fort et plus fréquent chez les personnes maigres, qui ne sont que maigres. C’est même à cette vélocité du sang que tient assez fréquemment la maigreur. Un fleuve rapide entraîne tout sur son passage: plus calme, il laisserait mieux déposer son limon fécondant. Les personnes très-replètes ont un pouls ordinairement assez faible ; et ceci
A) Voy. liv. II, p. 1 34 -
5(-j8 L J V . Y, DES MOUVEMENS DE L HOMME.
est une cause plus encore qu'un effet de l em^
bonpoinL
§. xiv. Les personnes d'une petite stature ont le pouls 5 ai-je dît, plus fort et plus fréquente Ces hommes sont plus disposés à la pléthore ou surabondance de sang *, plus disposés aux inflammations ^ aux hémorrhagies et à l’apoplexie ( le trop de sang qu’ils acquièrent trouvant trop peu d’espace pour se répandre et se disséminer). La meme cause les rend plus exposés à la maigreur, plus portés aux excès , animés de passions plus vives, plus disposés à l’ivresse, et plus sensibles à l’impression des médicamens et de toutes les choses extrêmes. La sécrétion de leurs humeurs est non pas plus abondante, mais plus rapide. L’excessive élévation de leur elialeur fait aussi qu habituellement ils urinent moins qu’ils ne transpirent.
'Foutes ces différences nées de la stature proviennent surtout de ce que les organes centraux ont à-peu-près le même volume chez tous les hommes, quel que soit l’accroissement de leur corps. Pour augmenter l’énergie de ces organes essentiels, il suffirait donc de resserrer les bornes de leur action. Il suffirait , par exemple, pour exagérer les propriétés d’un médicament , d’entraver le cours du sang dans celles des parties du corps étrangères à lao
lion de cette substance. Les mutilations ont de pareils effets.
§. xv. La respiration normale a toujours peu d’influence sur les battemens du cœur et sur le pouls : en voici la preuve. Assez régulièrement il y a quatre contractions du cœur, quatre pulsations artérielles pour une respiration ; et pourtant ces quatre pulsations sont sensiblement égales entre elles, quoiqu’il n’y en ait que deux qui répondent avec précision aux deux mou veine ns de la poitrine. Si la respiration habituelle avait une grande influence sur le pouls, elle imprimerait à toutes les quatre pulsations successives trois caractères différens : les deux pulsations répondant au repos de la poitrine, différeraient des deux autres; et ces deux dernières différeraient entre elles, puisque Finie correspond à l’inspiration, et l’autre à l'expiration.
§, xvi. Cependant l’influence que n’a pas habituellement la respiration sur le pouls, elle l’exerce dans quelques cas particuliers, même d’une manière assez manifeste. Il suffit, par exemple, de rendre à plusieurs reprises la respiration très-inégale, pour donner au pouls luimême de notables irrégularités. Les cris, la toux, les efforts surtout, produisent constamment cette inégalité des battemens artériels, et souvent aussi de l’irrégularité dans les intervalles qui les
O’oo Liv. Y 3 DES MO.UVEMENS DE L'HOMME.
séparent. Une expiration prolongée au delà de sa durée habituelle amène parfois un pareil effet. Si le pouls reste silencieux à ce sujet, les hémorrhagies témoignent pour lui. Toutes les fois que le sang transsude de ses vaisseaux, on en voit l’émission s’activer à chaque expiration profonde. Cela devient surtout fort évident dans Y épistaxis ou saignement de nez.
Mais Faction de la respiration sur le pouls n’est nulle part aussi évidente que chez les vieillards, dans les maladies du cœur et surtout dans l’agonie. J’en ai aussi vu les effets dans la phthisie pulmonaire avancée : j’ai souvent vu le pouls , très-ralenti durant l’inspiration, accélérer scs batlemens et courir la poste durant l’expiration. Ce phénomène était surtout bien remarquable chez une jeune phthisique à qui j’ai plusieurs fois donné des conseils.
§. xvii. On remarque aussi que le pouls est souvent très-fort, mais lent, dans les épanchemens de poitrine, et toutes les fois que les poumons sont comprimés sans être pour cela rendus inaccessibles au sang que leur envoie le ventricule droit. Le pouls devient très-lent surtout après les fluxions de poitrine, et en général dans la convalescence de toute maladie qui a nécessité de grandes déperditions de sang. L’in fia mmation du poumon est quelque fois si profonde 7
CH AP. XXVII, INTERPRÉTATION DU POULS. 6oi
que le cours du sang s’en trouve entravé, ce qui rend le pouls moins sensible. 11 ne faut pas se laisser tromper par ce symptôme : les saignées alors, loin d’affaiblir le pouls, lui donnent au contraire beaucoup plus de force et d ampleur.
§. xvin. Le pouls reste souvent frequent après que tous les autres symptômes d’une inflammation ou d’une fièvre ont disparu : c est un effet de l’habitude et souvent aussi de la faiblesse. On causerait la perte de beaucoup de malades si on ne permettait jamais d’ali me ns qu’apres que le pouls serait devenu ce qu’il était avant la maladie. Cette erreur est celle de plusieurs hommes habiles de notre temps et de notre pays.
§. xix. Si l’apoplexie agit sur. le pouls, c’est surtout par l’entremise delà respiration, qu’elle entrave bientôt par les muscles abdominaux et le diaphragme. Les effets sont pareils à ceux que nous avons dit résulter des épanchemens de poitrine.
Le sang éprouvant de la gêne à traverser le poumon , reflue vers les cavités droites du cœur ; et de là résulte l’engorgement des veines de proche en proche jusqu’à leurs sources. Une fois les veines engorgées , les artères ne trouvent plus ou répandre le sang qui les remplit, ce qui fait paraître le pouls plus fort. Le cœur ne bat alois ni avec plus d’énergie , ni avec plus de vitesse;
mais ses hattemens deviennent plus é vidons en des vaisseaux sans issues libres.
§. xx. Pourquoi le pouls des vieillards est-il souvent si dur et si fort? Pourquoi, alors que toutes les fonctions sont ralenties et tous les organes affaiblis, le cœur seul parait-il plus énergique que jamais? en voici la raison. Comme toutes les parties extrêmes des vieillards s’endurcissent, et que les petits vaisseaux excentriques sont les premiers à s’oblitérer, le sang n’ayant plus alors des débouchés aussi libres ni aussi nombreux, les grosses artères oii Ton juge du pouls ressentent plus vivement que jamais les effets de Faction du cœur : elles sont plus distendues à chaque systole, et leur pouls est plus marqué. C’est comme un arbre qu’on priverait d'une partie de ses rameaux, ou comme un fleuve dont on obstruerait les irrigations.
Ces effets ne font qu’accroître les maladies des poumons et du cœur , si fréquentes aux derniers temps de la vie ; et cette nouvelle influence vient ensuite compliquer et doubler les autres. Telle est la difficulté de notre étude : nous ne trouvons pas un effet qui ne rejaillisse sur sa cause!
§. xxi. Il y a donc deux causes principales qui donnent au pouls des vieillards une force Active : i°. L’oblitération des petits vaisseaux et 1 endurcissement des organes nuisent au dégorgement
CH AP. XXVII, INTERPRÉTATION DU POUES. 6 Ou
des artères*, 2°. la lésion de la respiration entrave le cours cju. sang veineux, et par le sang veineux le cours de l’artériel. Outre cela, la toux, contraire à son but , accroît encore les obstacles.
Les compressions excentriques, les amputations et le froid ressemblent au premier cas et produisent des effets analogues *, les épanchemens thoraciques , l’asphyxie , le sommeil , l’apoplexie et toute altération profonde des nerfs, produisent le deuxième effet. Quels rouages! Quelle complication de ressorts !
§. xxii. Quand je dis que le froid donne de la force au pouls , il ne faut pas en conclure que la chaleur aura des effets opposés. Ici la question se complique. D’abord il faut distinguer la chaleur intrinsèque du corps d’avec la chaleur qui vient du dehors : et il ne faut pas un grand effort de réflexion pour voir qu’une chaleur vitale très-élevée suppose une circulation active*, puisque la source en est dans le sang. Par conséquent la diminution de la température du corps dénote l’affaiblissement du cœur et le ralentissement du sang. Les deux effets ont donc la même cause.
Il faut aussi remarquer que la chaleur du dehors n’a guère qu’un effet sur le cœur : elle active ses mouvemens , elle les rend plus fréquens, mais non pas plus forts. Maintenant supposons ces mouvemens du cœur avec une certaine fré-
6o4 El V. V, DES MOUVEMENS DE l'hOMME.
quence : je dis que le froid appliqué à l’extérieur du corps rendra le pouls plus fort pour deux raisons : i°.en resserrant les petits vaisseaux des surfaces , il accroît par-là les pulsations des grosses artères ; 2°. il ralentira les mouvemens du coeur, et par-là les rendra en meme temps plus forts.
§. xxiiî. Il est bien vrai que le sommeil donne plus de force au poids des grosses artères, à raison de l'inaction des muscles \ et souvent plus de fréquence, à raison de l'accroissement de la chaleur, au moment surtout oii la digestion s’achève (ce qui a lieu d’ordinaire vers les deux heures du matin dans nos habitudes modernes). Cependant il est certain que le cœur est plus calme et le pouls plus lent après un sommeil tranquille et prolongé. Le passage du corps d’un air bi •filant dans une atmosphère plus tiède et plus renouvelée, produit l’effet d’un bain froid \ et c’est alors surtout que le pouls se tempère. Voilà pourquoi la persévérance au lit ne doit être prescrite qu’à des malades trop faibles pour en sortir : car une grande chaleur attise la lièvre loin de 1 éteindre.
§. xxiv. On voit bien que nous nous attachons de préférence à l’étude des espèces de pouls qui permettent le moins l’arbitraire. Tout le monde apprécie dès le premier moment ce quest ui
CH AP. XXVII, INTERPRÉTATION DU POULS. 6o5
pouls fo rt ou faible , rare ou fréquent , égal ou non, régulier ou irrégulier. Il nous reste à parler des causes de Y irrégularité du pouls.
Le pouls est irrégulier toutes les fois que ses battemens ont lieu en des temps inégaux : par conséquent , l’irrégularité a toujours sa cause au cœur. J’ai déjà parlé du pouls redoublé, qui annonce une propension aux hémorrhagies. J’ai aussi fait mention du pouls intermittent, qui dénote tantôt une altération du cœur ou une ossification de ses valvules, et tantôt une maladie du ventre, et surtout la diarrhée. Beaucoup de personnes ont le pouls naturellement irrégulier, mais cela est commun surtout aux vieillards asthmatiques. Dans ces cas d’irrégularités habituelles du pouls, la fièvre a quelquefois pour effet de le rendre plus régulier : j’ai vu deux vieillards asthmatiques dont le pouls perdait presque tontes ses intermittences toutes les fois qu’ils avaient un catarrhe fébrile. Il faut aussi remarquer que l’irrégularité du pouls peut provenir de l’inquiétude, des passions en général, des efforts, et surtout d’une toux violente. Morgagni parle d’un médecin de Bologne qui se rendait le pouls irrégulier par l’attention meme qu’il mettait à l’étudier (1).
(i) Morgagni, De sedibus et causis morbor . , cpist. XXIV.
§. xxv. Le pouls n’est pas non plus toujours égal aux deux bras; et, comme l’inégalité des pulsations de deux artères" differentes ne peut jamais dépendre du cœur meme, ce caractère, dont la cause est toujours locale, a conséquemment moins d’importance que le précédent.
Souvent c’est le pouls du bras droit qui est le plus fort, ou du moins c’est adroite que l’artère a le plus de volume. D’abord , le bras droit est d’ordinaire le plus gros, le plus exercé : et d’ailleurs le cours du sang y est rendu plus rapide par la disposition même de la sous-clavière droite, laquelle naît par un tronc qui lui est commun avec la carotide correspondante. Tandis que l’artère sous-clavière gauche, née isolément de l’aorte, est en outre plus exposée à être comprimée ou rétrécie par l’aorte même ; car les dilatations de cette dernière artère ne sont nulle part plus fréquentes qu’au lieu d’où la sousclavière gauche tire son origine. Voilà même pourquoi l’on tâte le pouls aux deux bras à-lafois lorsqu’on redoute une maladie de l’aorte.
Bordeu avait noté que dans l’hémiplégie le pouls est plus faible du coté paralysé. Je ne crois pas que la chose soit fort constante ni surtout très-manifeste : mais lorsqu’elle existe, la cause en est dans ce que la paralysie est plus fréquente à gauche (où le pouls, comme nous l’avons dit 5
CHAP. XXVII, INTERPRÉTATION DU POULS. 6oj
est naturellement plus faible). Cela vient aussi de ee que les paralytiques sont toujours inclines du côté paralysé^ ce qui gène l’artère et entrave le cours du sam»'. M. Corvisart a cité un exemple
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de cette inégalité du pouls aux deux bras, dont la cause était singulière : c’était une végétation développée à l’origine d’une des sous-clavières, qui donnait lieu à ce phénomène. Lorsque ce corps s’engageait dans le vaisseau, le pouls était plus faible de ce côté •, cela allait meme quelquefois jusqu’à causer des intermittences. C’est dans des cas analogues que le pouls peut être plus fréquent à bon des deux bras qu’à l’autre. Cette sorte d’inégalité de deux pouls parallèles est impossible par toute autre cause (i).
§. xxvi. Comme c’est aux artères du bras qu’on a habitué d’examiner le pouls 9 on ne saurait mettre trop de soin à s’assurer si une variation anatomique de ces vaisseaux ne serait pas la source des inégalités qu’on observe. On a vu quelquefois l’artère brachiale se continuer sans division subséquente à l’avant-bras \ et I on conçoit qu’il serait possible d’attribuer à l’insensibilité du pouls le résultat d’une pareille disposition des
(1) Morgagni a cité un fait analogue , mais tout-à-fait inexplicable, puisque l’extrême sagacité de Morgagni même y a «choué.
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artères. On doit donc toujours chercher le pouls en d’autres lieux lorsqu’on ne saurait le trouver à l’artère radiale. Cette artère, en effet, peut être plus petite que la cubitale. Elle peut aussi manquer tout-à-fait*, ou suivre une direction telle, que la main routinière du médecin ne la puisse trouver. Mais voici un lait plus expressif que tous les préceptes imaginables. #
Je traitais, il y a quelques années, un mulâtre d Haïti pour un crachement de sang. Cette hé-
moptysie durait depuis quelques semaines : tantôt diminuée et tantôt augmentée, rien ne la pouvait faire cesser. Une nuit que ce malaae avait éprouvé une hémorrhagie beaucoup plus abondante que de coutume, je fus réveillé par des personnes venues de sa part pour me prier de l’aller secourir. J’y fus aussitôt. Arrivé près de cet homme , je trouvai là un chirurgien de guerre qui -, tout en parlant d initation , de sympathies , de sangsues et de révulsion , me montra tout le sang que ce malheureux venait de vomir dans une quinte de toux. Le cas me pamt grave et vraiment inquiétant, mais non pas de-* sespéré. L’oppression étant vive, et le malade placé de manière à rendre la respiration encore plus pénible , j’engageai le chirurgien-major , homme robuste, à donner au patient une position plus convenable a son état et a nos dcsns.
Mais en même temps je dis au malade de se prêter à ce qu’on voulait de lui sans y concourir le moins du inonde, et de rester absolument immobile et sans effort. Ce mulâtre suivit si ponctuellement mon conseil, que le chirurgien ne lui voyant plus aucune espèce de mouvement, le croit plus mal. 11 se met â lui tâter le pouls : point de pouls. Il soulève le bras, et le laissant ensuite sans support, ce bras retombe comme un corps grave. La chaleur, elle est plus élevée, et les yeux sont fermés. Alors le chirurgien me regarde avec inquiétude : « Hé bien , dit-il , il est mort ! » — Bah ! lui dis-je tout bas, vous vous trompez , cet homme n’est point mort. — - Regardez sa face! — Et comment, repris-je, pouvez-vous rien lire sur la figure d’un nègre? Puisqu’elle est constamment noire, cette figure, comment y verriez* vous la pâleur de la mort ou le rosé de la vie ? — Hé bien , tâtez le pouls , vous verrez! Alors je lui dis que je voyais bien d’où provenait son erreur. Effectivement, il avait tâté le pouls au bras droit, côté ou l’artère radiale manquait près du poignet ; contournant plus haut le radius et passant sous le tendon du supinateur... Mais, dans le moment où je constatais cette anomalie , le malade nous fit voir par ses mouvemens et par sa toux, qu’il conservait encore assez de vie pour que nos dis**
OlO LIV. V, DES MOUVEMENS DE l’hOMMÉ.
cours indiscrets pussent le mettre dans un plus grand danger , en légitimant ses craintes déjà trop vives. Toutefois des sinapismes aux jambes 7 aides d’émulsions nitrées et d’un régime sévère, le tirèrent de tout danger, et la guérison bientôt fut parfaite.
§. xxvii. L’inégalité du pouls aux deux bras vient aussi quelquefois de ce qu’une des artères brachiales est comprimée au membre meme. Diverses tumeurs peuvent produire cet effet. J’ai vu un conscrit qui , dans le but de se donner par là un moyen d’exemption , se déprimait ainsi l’un des pouls en se plaçant des tampons solides sous les aisselles. Il est facile de s y méprendre (i).
§. xxviii. On a souvent fait dire au pouls beaucoup plus qu’il ne saurait exprimer. Ainsi , d’après Hippocrate ( lequel , à ce qu’il parait, faisait souven t un aphorisme par observation ) , des médecins distingués ont prétendu qu’un pouls plus fort et plus plein à droite, chez une femme enceinte, était le présage presque assuré de la venue d’un enfant mâle (2). Il y a dans cet énoncé bizarre une complication de données qu’il est intéressant de débrouiller.
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(1) M. Damiron, médecin au Val-de-Grâce , m’a cité des faits semblables.
(2) J’ai vu feu M. Bouffey , médecin et député d’Argentan , exprimer sérieusement un pareil pronostic.
CÜÂP. XXVII, INTERPRÉTATION /©U POULS. 6lï
Nous savons déjà que le pouls, lorsqu’il est inégal aux deux bras , est presque toujours plus fort ou plutôt plus développé à droite qu’il ne l’est à gauche. Ce premier fait est certain , et les exceptions qu’il souffre sont peu nombreuses. On sait aussi ( et le dépouillement de toutes les statistiques des états modernes en offre la preuve ) que les enfans mâles sont plus nombreux dans nos climats que les enfans de l’autre sexe. O11 voit bien , d’après cela , qûe promettre un enfant mâle à la femme dont le pouls est plus développé au bras droit , c’est tout simplement tirer un augure qui a pour lui les probabilités les plus non> breuses. Mais, il faut le dire, le pouls n’est pour rien dans ces probabilités : il n’est là qu’un pur prétexte.
§. xxix. Nous avons dit qu’il ne faut jamais accorder au pouls une confiance exclusive. Ses mensonges ont quelquefois causé la perte de malades atteints d’affections cérébrales, et fait enterrer comme mortes des personnes encore vivantes. 11 n’est pas rare de voir des médecins attribuer à un seul signe les lumières qu’ils puisent dans tous les organes et toutes les fonctions. Ainsi, Solano se vante, dans son ouvrage, d’avoir pronostiqué un ictère seulement d’après les caractères du pouls. Mais il est probable aussi que la conjonctive était déjà jaune. Bordeu assure
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également, et avec aussi peu de vraisemblance 9 qu’il a découvert, par le seul examen du pouls, l’existence de l’émission menstruelle et mille autres choses. J’aimerais autant augurer de tout l’homme d après telle ou telle proéminence du crâne *, ou me prononcer sur une maladie seulement d’après les urines, ou d’après seulement la langue ou la figure. Amie du charlatanisme , une méthode aussi exclusive prémunirait mal le médecin contre cette crainte prudente de l’erreur qui ne doit jamais l’abandonner.
§. xxx. Le pouls seul, isolé des autres symptômes, exposerait donc à bien des méprises : cela se voit surtout pour le pronostic. Mais il faut observer que les médecins font souvent tenir au pouls des promesses qu’il n’a pas données : comme son langage^ assez obscur pour tous, n’est entendu que du petit nombre, on lui fait dire fréquemment ce qu’on a intérêt qu’il dise. Souvent le pouls abdominal a eu pour auxiliaires des drastiques ; et les diurétiques ont vérifié le mjurus (i). C’est ainsi qu’un médecin prédisait la mort d’un ma-
(i) On dit que le pouls est myurus , lorsque quatre pulsations successives vont en diminuant de la première à la dernière : son nom lui vient de la comparaison ridicule qu'on en a faite avec une queue de souris. C’est là le pouls des urines. L 'inciduus, qui est le pouls des sueurs , est précisément l'opposé ; les quatre put sations vont successivement en augmentant.
lade uniquement d’après le pouls, disait-il; et il lui faisait tirer, à l’appui de sa prédiction, six à huit livres de sang par la lancette et par d’autres moyens. De cette manière , on passe inévitablement pour un habile homme : si le malade meurt, vous l’aviez dit; et vous l’avez sauvé, s’il guérit. Si l’on n’a pu conjurer le danger, du moins a-ton le mérite du présage!
§. xxxi. Dernière remarque. Le pouls instruit de l’avenir bien moins que du passé: il divulgue les événemens réalisés et ce qu’on nomme crises , plutôt qu’il ne les fait pressentir. Je n’ai jamais prévu ni vu prédire une hémorrhagie d’après le pouls ; mais j’ai souvent vu le pouls changer de caractère pendant ou après les hémorrhagies. J’ai plusieurs fois observé le pouls rebondissant après un saignement de nez, ou après une application de sangsues au cou ou à la poitrine. Une fois, entre autres, il offrait, dans un cas pareil, les caractères que je viens de dire : le lendemain, il survint une hémorrhagie intestinale, que le pouls n’avait point fait présager; mais en ce moment il était petit, irrégulier, abdominal. J’ai observé plusieurs faits analogues à celui-là, et j’en ai conclu que le pouls est un augure trompeur , mais un témoin fidèle ,
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