CHAPITRE XLIV
De la Parole (1). De ce qui la produit ou l’altère,
La parole est la preuve de la pentée , comme la pensée la preuve de l’ànie.
La parole ou voix articulée, n’existe qu’à partir de l’arrière-bouche, comme la voix ellemême n’existe qu’à partir de la glotte : l’os hyoïde et le voile du palais forment les limites de ces deux phénomènes. Il faut que la voix ait été modifiée par l’action de tout le reste du tuyau vocal pour qu’elle ait définitivement les caractères de la parole. S’il existe au-dessus de la glotte une ouverture qui donne un libre passage à l’air expiré, il n’y a plus alors de parole possible.
« Outre ceux de la voix (2) , dont elle suppose
(1) Tout ce qui est guillemeté dans ce chapitre , je l’emprunte de l’article Parole, que j’ai composé pour Y Encyclopédie méthodique.
(2) La voix n’est pas absolument indispensable à la parole : on peut parler àvoix basse, c’est-à-dire avec un simple souffle; on a vu des orateurs dont la parole ressemblait à un vrpi chuchotement : ces hommes pourtant se font entendre à force de se faire écouter. Les cours de M. Andrieux offrent un phénomène de ce genre : c’est qu’aussi ce respectable vieillard est le plus gracieux diseur , et le plus aimable maître des temps ampoulés où nous vivons,
1 action , la parole exige la participation de plusieurs autres organes : i°. de la bouche, et principalement de la langue ; 2°. du voile du palais -, 3°. du palais lui-même et des dents ; 4*- des fosses nasales ; 5°. des lèvres et des joues. Le defaut total ou l’altération notable de l’une de ces parties apportent toujours des changemens sensibles dans la parole, si même ils ne mettent un obstacle formel à sa production.
» Mais la parole veut encore plus que l’action des organes que nous venons d enumérer : elle suppose de l’intelligence et le don de penser. Il est des animaux dont la voix est parfaite, qui même possèdent tous les organes necessaires à la production de la parole, et qui, nonobstant tant de perfection dans les instrumens, sont entièrement prive's de la précieuse faculté' d’articuler des sons varie's. Le perroquet et le singe surtout , que son organisation place tout près de l’homme, ou ne parlent point , ou re'pètent machinalement ce que l’imitation leur enseigne. Ce ne sont pas les instrumens de la parole qui manquent à ces animaux ; mais il y a entre eux et l’homme une cause d’extrême dissemblance qui échappe aux yeux. S’ils ne parlent point, c’est la pensée , non la voix , qui leur manque : s’ils se taisent, c’est qu’ils n’ont rien à dire. A la vérité, quelques-uns d’entre eux répètent certains mots
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qu’on leur a laborieusement appris ; mais c’est en pures machines que ne dirige aucun dessein, et que n’éclaire aucun rayon d’intelligence. Le JLuteur de V aucanson en ferait autant qu’eux, et avec autant de conscience (i).
» L’ouïe aussi est un secours indispensable à la parole*, car c’est l'exemple qui la donne, et c’est l’éducation qui la perfec tienne et la modifie. Un sauvage, vivant dans la compagnie des animaux inapprivoisés , imite leurs cris discordans , et ne se distingue des brutes que par son intelligence , qui se décèle du moins par son industrie. L’homme meme ne jouit donc de la faculté de parler qu’autant qu’il a entendu ses semblables, dont il imite, non pas précisément les pensées ,, mais les sons variés qui servent à l’exprimer. Les langues, nées des besoins, l’imitation les a conservées et propagées. Premier lien des sociétés, elles en sont devenues le motif le plus puissant.
Comme les langues sont composées d’une immensité de mots divers, et que la prononciation de chaque mot diffère selon les lettres dont il est composé, il serait fort difficile et surtout d’un ennui mortel de décrire minutieusement les
(1) Kircher assure avoir vu une aliouette qui répétait des litanies en latin, comme Un capucin, sans les comprendre.
fit)Q LIV. Y , DES MOUVEMENS DE L'HOMME.
mouvemens mille fois varies que la prononcia»* tion de chaque mot nécessite. Un pareil soin serait d’ailleurs sans utilité. La chose qu’il nous importe de savoir , ce sont les conditions organiques auxquelles la parole doit sa pureté 5 comme aussi les accidens qui l’altèrent, et les circonstances qui la modifient. C’est aussi ce dont nous allons nous occuper.
» La langue, avons-nous dit, est indispensable à la parole : néanmoins , il n’est pas nécessaire qu’elle soit dans toute son intégrité. On a vu des personnes qui ne conservaient qu’un vestige de langue , ne point perdre pour cela la faculté de parler. A. Paré et Louis citent de pareils faits des exemples curieux. Tout ce qui entrave les mouvemens de la langue nuit à la production de la parole. Une tumeur à la gorge au dessus du larynx, une grenouillette , toute adhérence de la surface de la langue , toute lésion de ses muscles, de ses nerfs ou du cerveau, produisent des empêchemens semblables.
Un épanchement au cerveau, par exemple, peut altérer la parole de plusieurs manières. D’abord, la faculté de penser n’a souvent plus ni la même puissance ni la même lucidité : conséquemment, les mots qui expriment cette pensée n’ont plus la même précision : les expressions sont
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ïnoîns fîdeles. Un ancien secrétaire perpétuel de l’Académie desSciences, M. deFouchy (lequel précéda Condorcet), raconte ingénuement qu’après une chute qu’il avait faite sur le vomer, il ne trouvait plus de mots exacts pour exprimer claii ement ses idees, ce qui le décida à résigner sa place. Outre cela, la langue et le voile du palais , aussi bien que le larynx et les muscles abdominaux , perdent de leur puissance; et la parole devient faible, vacillante et confuse. Souvent même elle se perd dans les fosses nasales, qui 1 altèrent. L air s’engoufïre aussi quelquefois dans les joues, qui se laissent aisément distendre ; et la parole prend un caractère si particulier , qu il n est pas permis au médecin d’en méconnaître la cause. La même chose à-peu-près s’observe dans l’ivresse et à rapproche de l’assoupissement.
« Le voile du palais est aussi fort nécessaire à la prononciation parfaite. Les enfans n’ont tant de peine à prononcer certains mots, que parce que le voile du palais a chez eux des dimensions extrêmement exiguës. Les personnes à qui cet organe fait faute par un vice naturel et primitif, ou a la suite d ulcérations et de maladies, ne peuvent mettre aucune clarté dans leurs discours^ malgré elles , il se glisse toujours quelques m ou quelques n dans les mots qu’elles prononcent.
L’engorgement des fosses nasales (ceci est généra» lement méconnu) produit un effet absolumentopposée L’épaississement de la membrane pituitaire, le tamponnement des fosses nasales ou leur obstruction par des polypes, toutes ces choses ont des effets contraires à ceux qui résultent de la destruction du voile du palais. Ici , dans la di vision du voile, il y a des m et des n (lettres nasales) ajoutées à tous les mots : là jamais, pas même ou il en faut naturellement. Dans le premier cas, l’air sort à chaque parole par les fosses nasales \ dans l’autre cas tout l’air passe par la bouche. L’obstruction des fosses nasales altère tous les mots ou Vm et Yn se rencontrent *, tandis que la division du voile du palais, insensible dans les mots où entrent ces lettres, devient patente dans la pro«nonciation de ceux que ni Ym ni Yn ne concourent à former *, car alors il y en a de vicieusement ajoutées.
» La division ou la paralysie du voile du palais se fait aussi remarquer dans la prononciation des mots où^ tout l’air devant passer rapidement par la bouche, le voile doit mettre obstacle à son passage par les fosses nasales. Cela n’apparaît nulle part davantage que dans les mots où entre le ch. C’est dans ce dernier cas surtout que le parler du nez devient bien manifeste.
La chute des dents , la faiblesse des joues et