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CHAPITRE IX

L'Egalité dite a au Point de Départ ».

La liberté humaine réelle, absolue, telle que la conçoivent encore les idéalistes, n'existe pas. Nous sommes, ainsi que nous l'avons vu, régis par des lois et ces lois sont communes au monde organique et inorganique. Nous ne sommes pas maîtres de nos pensées, pas plus que de nos actes. Nous pouvons en découvrir les causes, nous pouvons même prévoir dans une certaine mesure, dans quelles conditions, grâce aux lois statistiques, ils doivent se produire : les actes volontaires des hommes sont régis par les lois naturelles.

Lfes sociétés humaines n'y échappent pas davantage. Elles sont avant tout, aussi bien que les hommes pris individuellement, soumis à la loi physiologique de la recherche de la meilleure existence, qui n'est elle-même qu'une expression de la loi physicoKîhimique du travail maximum. Les uns et les autres aussi sont assujettis aux grandes lois que nous avons étudiées en Energétique. Et c'est en partant de , ce point de vue que nous avons été amené à postuler avec Solvay qu'il était possible de déterminer ce que devraient être les formules de la conduite politique pour que leur développement fût normal, récrulier, c'est-à-dire en concordance avec les lois originelles.

Nous avons étudié successivement les divers principes auxquels conduisent les lois sociologiques, envisagées de leur point de vue énergétique, comme étant ceux qu'il importe d'appliquer dans le gouvernement de toutfi société humaine ayant atteint un certain degré de civilisation. Ils se complètent, comme on aura vu, mutuellement et s'ajoutent aux quelques notions et vérités d'ordre subsidvn.ire qu'il est possible d'en faire dériver, pour servir tous à la fois de base à la science politique positive.

Mais en admettant que ces principes, transposés dans ractioii, aient été mis effectivement en pratique durant un temps suffisamment long, dans une société déterminée ou plutôt un groupe de sociétés déjà évoluées, que se passera-t-il? Déjà, sous l'empire de la loi naturelle de l'évolution, on voit apparaître chez chacune d'elles et malgré des phases, d'ailleurs temporaires, de regrès, des tendances^ nettement progressives. Que deviendraient ces mêmes sociétés soi l'effet d'une discipline politique scientifiquement déterminée et exei cée avec méthode? En d'autres termes, vers quel état social s'achei neraient des sociétés correctement gouvernées, c'est-à-dire en confc mité avec les règles prescrites par une politique, un droit et u! morale positifs?

Cette question soulève des points de vue du plus haut intérêt. S'il est malaisé de prévoir avec certitude quelle sera, dans une situation sociale déterminée, l'attitude que peuvent prendre les hommes, il est possible en tous cas de diseerner, et pour ainsi dire scientifiquement, certains faits étant donnés, quels sont ceux qui les accompagneront ou qui leur succéderont nécessairement dans Tavenir. Et si quel(|ue inconnue peut échapper aux prévisions, on peut présumer que les rapports qu'il est possible de reconnaître, et à priori entre ,j les faits d'ensemble, sont suffisants pour qu'il soit permis de caractériser, dès maintenant, certains aspects de la. situation sociale de demain.

L'indication fondamentale qui dérive de l'étude sociologique est' fournie, comme nous ravons vu, par la loi énergéto-dégradatrice, qui requiert ,au point de vue de l'action politique, la mise en application des trois premiers principes essentiels que nous avons étudiés au cours de ce travail. Ils ont trait, l'un et l'autre, à l'accroissement progressif de la production jusqu'à devenir maxima.

Une production intégrale maxima pourra être obtenue, comme nous l'avons vu, grâce au travail de l'homme capable, utilisant son intelligence, sa force de volonté et sa puissance d'action sur d'autrevS hommes et sur des machines, associé, d'un côté, à celui de l'homme de moindre capacité, agissant principalement, comme moteur vivant, et, de l'autre, à celui de la machine. Le principe productiviste et le principe du capacitariat requièrent la mise en action, par la collectivité aussi bien que par l'individu, de toutes les mesures comme de tous les moyens capables d'atteindre ce but. Le principe dit du chômage-capacitariajt complète logiquement les deux principes précités et fait entrevoir, en outre, ainsi que nous l'avons vu, comment la société finira par régler, en dernière analyse, dans une sorte d'automatisme de plus en plus parfait, toute la production.

Le développement du capacitariat jouera dans l'évolution sociale un rôle nettement prépondérant. Déjà, la population a, au point de

vue de son ensemble, une tendance à s'accroiiro ei il faut présumerque le nombre d'hommes initiés au savoir et au savoir-faire, c'est-àdire au savoir généralisé, allant en augmentant, e^lui des hommes de savoir spécifié, possédant communénienL ces trois facultés, l'imagination créaii'ic-e, le jugement et le pouvoir de travail, ira grandissant à son tour : ils sont et seront toujours les agents actifs, essentiels de la progression sociale.

Si les progrès réalisés dans les divers domaines de Tactivité humaine sont en partie le produit de rexpérience profire à l'homme, si merveilleusement guidé par son int'elligence, quelle part aussi ne faut-il reconnaître au savoir, c'est-à-dire à la science, alors que nous savons que c'est grâce à elle qu'il est à même de s'adapter de mieux en mieux au milieai extérieur. Les découvertes réalisées durant les cent dernières années à la faveur d'un régime politique assurant à chacun, et mieux que par le passé, la possibilité de développer ses facultés naturelles, de perfectionner sans cesse sa capacité de savoiret de pouvoir, sont le gage certain de nouvelles conquêtes dans l'avenir. Si, dans cet ordre d'idées, nous ne pensons paS' qu'il soit légitime d'aller aussi loin que Solvay, lorsqu'il proclame que le monde se précipite vers son état scientifique et industriel ultime ei que la scienceest bien près d'avoir dit son dernier mot, il n'en est pas moins certain qu'on ne peut raisonnablement s'attendre à voir le patrimoine commun de nos connaissances s'accroître encore dans la mesure où il s'est enrichi durant les quelques décades qui viennent de s'écouler. Mais des découvertes scientifiques nouvelles restent à faire et seront faites sans aucun doute, des perfectionnements aussi et surtout seront apportés à nos connaissances théoriques et patic|ues déjà acquises, et qui, en modifiant le cours des idées ou en faisant naître des idées nouvelles, modifieront sans doute encore le cours des choses. N'est-il pas î>ermis d'es^^érer que l'on finira un jour par réaliser la gratuité ou la presque gratuité de l'énergie? Qui voudrait croire que la synthèse des principes organiques alimentaires est du domaine des impoissibilités ! On peut tout attendre de l'une ou l'autre de ces découvertes. Dès maintenant une production générale beaucoup meilleure pO'urrait être atteinte grâce aux moyens dont nous disposons déjà, grâce à une adaptation et à une utilisation meilleures des capacités productives, en conformité avec les principes pro*iuctivistes. Sous un régime de garantie effective du droit à rexistence, le rendement énergétique de chacfue producteur serait, par surcroît, notablem.ent accru, et oonséquemment, le rendement social total serait supérieinà ce qu'il est sous un régime de consommation ai:^archique. Et l'on est fondé de croire, que les efforts coordonnés des hommes pris individuellement aussi bien que ceux réalisés par les pouvoirs publics dans le sens d'une production générale meilleure, donneraient à celle-

-ci un développement maximum, en quantité et en qualité, intéressani en ordre principal les objets et produits de première nécessité, puis subsidiairement et progressivement ceux de nécessité moindre.

Que se pass-era-t-ii entretemps, toujours sur le terrain social, par suite de l'application suivie des autres principes énergétiques? Ici encore, des prévisions sont, dans une certaine mesure, possibles. Les premières constatations que l'on est autori-sé à faire ont trait aux diverses questions que soulève le s^rave problème de, la répartition.

D'une manière générale, aussi longtemps que la production d'ensemble restera imparfaite et insuffisante, les échanges des énergies utilisables devront nécessairement être effectués d'après le système de l'ofire et de la demande. Logiquement aussi, les objets les moins produits ou les choses quelconques, matérielles ou immatérielles les plus rares, conserveront une plus-value en rapport avec leur utilité, puis leurs quantité et qualité. La valeur transactionnelle des uns et des autres devrait, nous dit Solvay, théoriqueinent n'être qu'une simple représentation de leur valeur énergétique et dans la mesure où elles sont physiologiqiieinent utiles. Les divers systèmes d'énergies interchangeables se rapprocheront de plus en plus de leur valeur physio-transactionniste, à mesure que seront réalisés des progrès dans leur production et leur diffusion, grâce à une politique productiviste et capacitaire intégrale.

La participation de la collectivité, en tant qu'agent actif de la production et au mênie titre que les individus, exercera ici une influence qui ira grandissant et qui se fera sentir non seulement au point de vue de raccroissement de la production d'ensemble, mais -aussi au point de 'viie de la valeur même des produits. La survalue attribuée aux produits de première nécessité d'abord, celle des autres produits ensuite, diminueront progressivement, à mesure que la production aura été accrue, et que l'Etat aura pris une part plus grande dans leur production et jusqu'à extinction complète. La valeur du travail dit manuel, qui est à la fois physique et intellectuel, ira en diminuant à mesure que la diffusion du travail généralisé et le développement du savoir spécifié substitueront au travail manuel et progressivement le travail de la machine. La part cte travail intellectuel nécessaire à la production par machines va dès maintenant en augmentant et la rémunération qui leur sera attribuée dans l'avenir, -augmentera à son tour et d'autant plus que ce travail représentera 'davantage du savoir spécifié.

Quel sort est réservé au capital? D'une manière générale, on peut dire que son rôle, au ix)int de vue de l'individu, ira en diminuant, à mesure que se prolongera l'application des principes productivistes. Toute amélioration de la production donnant lieu à une certaine abondance de produits et jusqu'à être supérieure aux besoins de la consommation intégrale, sera suivie d'un abaissement corrélatif de la valeur des choses produites, puis, par répercussion, de celles préparées ou fabriquées au moyen de celles-ci. La collectivité productrice, en outre, de plus en plus activement mêlée aux transactions, fera sentir de bonne heure, comme nous venons de le voir, son influenc-e dans le même sens. Son intervention, non seulement fera diminuer progressivement et successivement le prix des choses, mais elle rendra plus difficile, l'édification de fortunes insolites. D'une manière générale, l'intérêt et la plus-value attribués au capital iront en diminuant dans la mesure où se développera la production intégrale et où la participation de la collectivité augmentera, non seulement dans la production, mais dans la consommation et les transactions. Et ract|on de la Caisse générale de libre socialisation se fera sentir dans les mêmes conditions, en limitant de plus en plus la part réservée à chaque individu directement dans la production d'ensemble, dans celle aussi des bénéfices possibles, réalisables par chacun d'eux dans l'intérêt supéneur de la collectivité.

Mais le régulateur véritable des fortunes privées, sous un régime productiviste intégral, est représenté par l'impôt unique, successoral et réitéré. On trouve en lui non seulement un instrument logique et pratique, grâce auquel il devient possible de régler socialement et en quelque sorte automatiquement la réparti tion, mais un moyen sûr et commode de limitation des fortunes individuelles. L'impôt successoral réitéré repose comme nous l'avons vu, sur ce principe si logique, que le capital devient de moins en moins légitime à mesure que l'on s'éloigne de son édiflcateur et pour cesser de l'être tout à fait, à partir d'un certain degré de parenté, même en ligne directe. Il est, comme nous l'avons vu aussi, facilement applicable, surtout si l'on instaure le régime du Compte social. Il permet de reprendre, au profit de la collectivité et après la mort, Tintégralité ou tout au moins la majeure partie des capitaux accumulés durant la vie de chaque individu, pour ne laisser à chacun des descendants qu'un capital minimum, exonéré d'impôts, de manière à réaliser en dernière analyse le régime définitif, dit de V égalité au point de départ. La collectivité ouvre à chaque individu et dès sa naissance un compte social de valeur égale, moyennant les capitaux récupérés socialement grâce à l'impôt successoa:*al. Elle garantit à tous aussi les moyens de s'initier au savoir et au savoir-faire, et éventuellement leur assure du travail, compatible avec leurs aptitudes physiques ou intellwtiielles.

Elle met en somme chaque individu en situation de jouer son rôle dans la vie sociale, en lui permettant de tirer parti de mieux en mieux de ses facultés naturelles et en le protégeant par surcroît, comme nous le verrons, grâce à des mesures nombreuses susceptibles de les rendre plus productives encore, dans son intérêt propre aussi bien que dans celui de toute la collectivité.

Ainsi, après une application prolongée des principes productiviste et capacitaire et la mise en jeu de ces trois foTmules de progrès social, le chômcige-capacitariat, la libre socialisa>tion de plus en plus intégrale et enfin, Fimpôt successoral réitéré, il devrait être possible, dans une société en quelque sorte automatiquement organisée, d'instaurer le régime si juste et si rationnel de l'égalité dite au point de départ.

Pendant longtemps sans doute, cette égalité sera très imparfaite. Au décès du père de famille, édificateur d'un capital, celui-ci ira, diminué d'une forte part, à la veuve et à ses enfants, et si ceux-ci n'entrent pas directement en possession de la fortune léguée, il n'en est pas moins vrai qu'ils en auront, dans une certaine mesure, la jouissance. Au décès de la mère, ils seront de nouveau avantagés, quoique ici l'impôt successoral vienne pour la seconde fois réduire l'héritage. Mais, comme nous l'avons vu plus haut, cette situation n'est que transitoire. L'intervention de la collectivité dans les conditions où elle se fera sentir dans la production et les transactions, rendra difficile, puis, pour ainsi dire impossible, la constitution de fortunes exagérées, de manière que, en dernière analyse, la formation de petites réserves seules reistera possible, celles-ci devant être au surplus de moins en moins recherchées par le plus grand nombre dans un état économique et social supérieur.

En fait, le i^gime dit de l'égalité au point de départ ne peut être envisagé dans un sens absolu. Il ne conduit pas à l'égalité parfaite, qui n'est rien moins que chimérique, irréalisable, et qui serait au surplus injuste, à l'égard notamment des hommes supérieurement doués ou narticulièrement actifs. Il s'agit là d'une situation que le collectivisme marxiste ne pourrait d'ailleurs éviter lui-même. Sous un régime marxiste, il y aura toujours des travail]ea>rs privilégiés, qui en raison de la nature et de la qualité de travail quMls seront à même d'entreprendre, devront être mieux rémunérés que d'autres, moins aptes ou moins indispensables. On ne pourrait concevoir qu'il PU soit autrement, aussi longtemps que les transaction? devront être opérées suivant la loi de l'ofifre et de la demande. Le collectivisme»

^crit d'ailleurs Vandervelde (1), n'implique pas nécessairement égalité de rémunération. Les travailleurs peuvent dès lors, s'ils appartiennent à une même famille, accumuler des réserves plus importantes que d'autres. Les inventeurs ne seront-ils pas aussi dans le niéme cas? Ces réserves s'accroîtront encore par la raison que nul lie peut, en régime collectiviste, les utiliser à faire travailler autrui. Les travailleurs sont uniquement autorisés à les faire servir à leur propre consommation. Ijc capital ainsi, dans une certaine mesure, .! reforme et augmentera dans la mesure où ses détenteurs seront mieux à même de limiter leurs besoins. Il peut être légué à des héritiers, directs ou indirects, et ainsi toute égalité en fait disparaît également.

Dès lors donc que l'on met en jeu des formules d'avancement social qui puissent permettre à un moment donné, d'organiser un ordre social nouveau, avec l'égalité au point de départ, garantie à tous, en fortune et en droit au capacitariat intégral, il s'agit là de la seule égalité possible, et, avec ses imperfections, de la seule aussi qui soit compatible avec les conditions naturelles dans lesquelles se poursuit la vie humaine.

Quelles sont, en effet, les conditions de la continuité et du développement de la vie? Gomment nous apparaît la vie de l'individu dans ses rapports avec le milieu, cosmique et animé?

La vie, a dit un philosophe, est un combat. Elle est, ainsi que nous l'avons vu dans l'étude de l'évolution, une lutte perpétuelle, qui n'a rien d'exceptionnel, ni aucun caractère d'un ordre particulier.

La lutte pour Texistence, la lutte pour le meilleur-être chez les êtres organisés, ne représente rien moins que l'un des aspects de la lutte universelle qui est la grande loi qui régit le monde organique, aussi bien qu'inorganique. Nous lui avons reconnu son sens véritable au point de vue physico-chimique, en montrant qu'elle n'est, en réalité, que l'expression de la loi énergétique qui (iomine l'univers. Actions et réactions successives sont le propre même des phénomènes qui caractérisent les êtres vivants, tant animaux que végétaux, et qui s'observent aussi dans le règne minéral. De ce point de vue. Le Dantec (2) a véritablement raison lorsqu'il dit que la vie est !'« envahissement du milieu par l'état vivant >>, ou tout au moins « la résistance de l'être vivant aux actions destructives du milieu «. C'est là une lutte au sens rigoureux du mot, lutte véritable, lutte directe dont la i-aison d'être et le but sont définis par l'obligation, gui est loi de tout être vivant, d'avoir à dégrader de plus en plus d*énergie. La

(1) E. Vandervelde. Le Collectivisme et l'Evolution industrielle.

(2) Le Dantec La Lutte uniiyerselle. Flammarion, Paris.

lutte de l'être vivant se manifeste contre le milieu extérieur, c'est-àdire contre le milieu inorganique proprement dit et contre les autres individus. Elle est déterminée par l'obligation, imposée à chacun, d'avoir à s'assurer tout ce qui est nécessaire à la. continuité de sa vie, et qui est conditionnée, à son tour, par la loi énergéto-dégradatrice. Les hommes se sont mis pour mieux s'y conformer en luttant contre le milieu extérieur, en luttant contre les autres espèces, pour lutter finalement entre eux. Ici la cause directe de la lutte réside avant tout dans la limitation de la quantité globale des produits de consommation disponibles, et c'est cette lutte que Darwin a si bien étudiée sous le nom de lutte pour l'existence. La sélection des espèces nest pas autre chose que la conséquence de la lutte, cruelle et impitoyable, pour la vie et elle justifie la nécessité de la concurrenci' inexorable que l'on voit en fait se manifester entre les êtres vivants. Les meilleurs triomphent, les faibles végètent ou disparaissent. La sélection n'est, en somme, que l'élection des plus aptes et des plus forts, liée à la défaite ou à la disparition des plus faibles : c'est là un nouvel aspect de la lutte universelle dont les être? vivants nous offrent le triste spectacle.

C'est donc cette loi naturelle, impitoyable de la lutte qui a permis à l'homme, dès l'origine, d'assurer sa survie, de vaincre les éléments hostiles dont se compose le milieu extérieur. C'est elle qui lui a permis de conquérir, grâce au perfectionnement continu de ses organes, la suprématie soir les autres espèces. Lamarck a écrit : « T.! fonction fait l'organe»; c'est par la lutte que les organes sont de^ nuis plus puissants, plus affinés et jusqu'à donner lieu à des êtru.^ sélectionnés, les plus aptes, les meilleurs. La lutte est nécessaire, elle est la condition du progrès. Qu'on le déplore ou non, on ne peut vouloir la supprimer, alors que l'évolution sociale tend à la renforcer. Un peuple serait voué, la sélection une fois supprimée, à la dégénérescence progressive. Il aurait tôt fait d'exister, s'il se trouvait en face d'autres peuples actifs, énergiques, chez lesquels subsisteraient la lutte, la concurrence, et, par conséquent, la sélection. La lutte enfin est la vie même, puisque la vie n'est rien moins qu'une réaction chimique d'un ordre spécial, plus complexe que les réactions chimiques en général et dont la raison d'être et le but s'identifient avec une production et une dégradation les plus grandes possibles d'énergie ; dans l'ordre social aussi bien que dans Tordre physique proprement dit la lutte est la loi.

On peut dès lors tirer de l'observation des phénomènes dont les hommes nous offrent le spectacle, des conclusions utiles à l'action sociale. Si, pour réaliser le but même de la vie, c'est-à-dire cette production et cette dégradation de plus, en plus grandes d'énergie. la lutte est nécessaire et existe effectivement entre les hommes et le?

— lit —

groupements d'hommes, il serait peu logique et contraire à la méthode philosophique que nous proposons de ne pas en tirer les conclusions rationnelles, au point de vue de la conduite sociale. De par sa nature, la vie de chaque homme implique la lutte; la loi de l'évolution des groupements d'hommes la requiert à son tour, comme cori dition de l'accroissement du bien-être général et par conséquent du bien-être individuel. Comment n'en tiendrait-on pas compte dans les règles d'action, lorsque Ton entreprend précisément de promouvoir la société dans un sens progressif? La conception de l'égalité dite au point de départ est, à. cet égard, non seulement conforme à l'étude sociologique, mais la seule qui soit compatible avec les réalisations pratiques, possibles, eu égard à la cx^mplexité de la vie sociale proprement dite. Elle est la fin vers laquelle doit tenrlre une société coi*rectement gouvernée. Elle est d'ailleurs le but vers lequel tend la mise en jeu des fornmles productivistes d'avancement social, que nous avons étudiées dans les chapitres antérieurs.

« Si la science ef l'industrie, écrit Solvay (1), en m.ême temps gue l'instruction, continuent progressivement à s'améliorer, à s'accroître et à se diffuser universellement, et plus vite que ne s'accroît la population, ne voit-on pas que par l'application des principes qui viennent d'être développés, on aboutira nécessairement, dans toutes les directions sociales et dans tous les pays, à une production tellement perfectionnée et développée que l'homme le moins doué, non seulement cessera d'être exposé à tomber dans la nécessité et à devoir travailler sans trêve ni relâche pour vivre, mais encore qu'il jouira d'une certaine fortune à sa naissance et d'un certain temps disponible en rapport avec sa productivité pendant et après sa vie active. >> L'organisation du droit à rexistence représente, ainsi que nous l'avons vu, le premier terme d'une évolution vers lequel il faut tendre; l'iiistaiiration du régime dit de l'égalité au point de départ., est le terme ultime du processus évolutif, que doit atteindre l'action sociale. « Théoriquement, oe que nous avons appelé l'égalité au point de départ, écrit encore Solvay (2), existerait ainsi, puisque à l'état économique à l'origine de la vie s'ajouterait la possibilité égale, offerte à tous, d'acquérir l'instruction et de se capacitarier en prévision de l'action sociale. Et, dans la réalité des choses, c'est cette conception même de l'égalité au point de départ qui nous apparaît comme devant être le phare soupçonné pouvant éclairer, jusqu'à son horizon lointain, le 'domaine de la sociologie appliquée. »

A partir du moment où il dispose dans une société transformée.

(1) E. Solvay. Le Productivisme social.

(2) E. Solvay. Energétique sociale et Politique positive.

améliorée, d'un certain capital, et d'une certaine instruction et formation professionnelle, chaque homme doit être à même dé comprendre son rôle social et de poursuivre sa tâche. Travailleur, il jouit déjà du droit à l'existence. La société le lui garantit. Que des circonstances indépendantes de sa volonté viennent le priver de travail, elle intervient à son profit, soit en lui offrant un autre travail, soit en lui servant des allocations. Elle met chacun en situation de développer ses facultés au mieux de l'intérêt général aussi bien que de son intérêt propre. Son organisation repose sur l'émulation, la lutte et la concurrence, qu'elle considère comme indispensables pour progresser socialement. Les hommes actifs, laborieux, intelligents, s'ils concourent à la réalisation continue du progTès, recueillent aussi légitimement les fruits de leur labeur. Le travail productif est rémunéré dans la mesure où il est plus utile et répond davantage à des besoins. Mais chacun aussi doit contribuer à faire vivre les faibles, ceux-là même auxquels une santé trop débile ou une constitution anormale interdit une collaboration active à la production générale. Chacun enfin doit prendre sa part dans les charges sociales quelles qu'elles soient, et que la collectivité, organe régulateur par excellence de la vie sociale, répartit harmonieusement entre tous et au profit de chacun.

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