CHAPITRE PREMIER
La « Réaction vivante )> et le point de vue énergétique en politique.
Le point de départ d© la doctrine énergétique, de VEnergétique wciale de Solvay si l'on préfère, se conçoit de la manière ci-après : In ne peut agir rationnellement sur la vie des sociétés humaines, î'est-à-dire les orienter dan© la voie du vrai progrès, qu'en se renseignant exactement sur les lois qui président à leur formation et à leur léveloppement dans le temps et l'espace. Les sociétés sont composées [d'individus. Pour savoir ce qu'elles sont, pour savoir ce qu'elle» levraient être, il faut être initié à la coinnaissance tout au moins générale des lois qui régissent la vie des hommes.
Or, l'homme n'est ni une entité, ni une abstraction philosophile. C'est un être vivant, une « réaction vivante » selon le mot de lolvay. L'homme s'alimente, il fonctionne, il assimile, il réagit. Il '^n'est pas, il ne vit pas, en vertu de quelque mystérieux privilège, en dehors des grandes lois de la nature. Il subit celles-ci, en tant qu'elles sont communes au monde organique et inorganique. Il ne peut s'y soustraire. Mais, plus que tout être vivant, c'est-à-dire de façon plus rationnelle qu'aucun autre être vivant, l'homme réagit et a tendance à redresser tout ce qui fait obstacle à ses désirs, ceux-ci étant considérés comme la manifestation tangible de ses réactions proprement dites.
Il n'en est pas moins certain que son intérêt évident doit l'inciter à mettre ses réactions en concordance avec les lois naturelles. De l'harmonie qu'il parviendra à établir entre elles, naîtra la possibilité d'atteindre au maximum de bien-être ; car celui-ci ne peut résulter que d'un accord permanent entre les lois naturelles et le désir humain. Les lois humaines, c'est-à-dire sociales, devront donc être fondées
sur l'observation des lois naturelles, rectifiées dans la pratique de la vie sociale selon des rapports positifs entre elles.
Nous n'étudierons pas ici ce problème. Nous l'avons longuement analysé dans la première partie de notre ouvrage Essai de Politique Positive auquel nous renvoyons le lecteur. Mais il était nécessaire de rappeler ce point de vue auquel nous nous sommes placé et qui sert de directive générale aux problèmes et aux solutions que nous proîX>sons dans les pages ci-après.
Les lois de la physicowchimie et les sciences qui dérivent de celleci, sont groupées en un terme qui les résume : V Energétique.
L'Energétique, science positive et concrète, « convient à l'étude de tous les phénomènes qui se produisent dans la nature, qu'ils touchent au monde inorganique ou aux êtres vivants. Elle rend compte des conditions dans lesquelles s'opèrent les transformations que Ton obse -ve au sein de la matière et les exprime par dos lois. Elle postule aussi qu'il ne peut se produire aucun phénomène dans le monde vivant ou dans le monde inanimé sans la mise en jeu d'une certaine quantité d'énergie qui peut être mesurée ». Ainsi nous exprimions-nous au début du chapitre consacré à la Sociologie Energétique dans notre Essai de Politique Positive (p. 136).
L'Energétique, science une et universelle, sera donc la base logique de la Sociologie qui est, à tout bien considérer, une Physique Sociale ; et c'est la gloire impérissable de Solvay d'avoir fixé le problème et jeté les bases de l'Energétique Sociale, dont l'ouvrage que nous présentons aujourd'hui au public n'est que le développement théorique appliqué au domaine de la Politique.
L'Energétique, nous devons le répéter, convient à l'étude de tous les phénomènes. La pensée, elle-même, considérée comme le plus élevé des phénomènes de conscience, ne s'extériorise que par l'intervention des moyens physiques, c'est-à-dire par une dépense d'énergie musculaire et nerveuse, en principe mesurable. L'Energétique se trouve dotnc à la base de toute phénoménalité physique ou psychique.
Les phénomènes sociaux qui ne sont que des combinaisons de phénomènes psychiques et physiques, n'échappent pas à ses lois. Les actions et réactions entre individus sont, en effet, des phénomène» physiques qui peuvent être appréhendés par les sens, et c'est pourquoi, comme nous l'indiquions tantôt, la sociologie est avant tout une science physique. Il faut donc que les lois régissant les phénomènes sociologiques soient puisées dans les fondements mêmes des lois bioénergétiques, c'est-à-dire, en dernière analyse aux lois qui président au développement de l'espèce humaine.
Tout individu vivant réagit. La vie, selon la définition de Félix ^Le Dantec, n'est que le résultat de la lutte entre l'individu et le milieu. Ir, la succession continue des réactions individuelles donnant lieu à « réaction vivante » se résume à ceci : tout individu en train de fvre a pour obligation, s'il veut vivre, de capter les énergies au >hors (par exemple, dans l'alimentation) et a pour tendance de fansformer en soi ces énergies en vue de fins les plus utiles pour lui.
Si nous employions la langue des vulgarisateurs nous dirions : fn individu ne peut vivre que s'il mange, s'il respire, s'il fait fonclonner ses différents organes, s'il se protège ou se défend contre tout ce qui, dans le milieu où il se trouve, menace son état de santé. L'air qu'il respire, il doit le capter dans son ambiance ; ce qu'il mange il doit le saisir dans ce qui l'entoure ; il doit vaincre ce qui le menace ; le fonctionnement de ses organes exige une certaine dépense d'efforts. Tout ceci est nécessaire pour assurer la vie de l'individu.
Mais il est chez tous les individus une tendance très nette qui constitue une loi : c'est que chaque individu cherche « naturellement » à accomplir le moins d'efforts possibles, d'où cette loi : obtenir le rendement maximum d'effet utile avec le minimum d'efforts.
Ainsi la loi générale qui se dégage de ce qui précède, c'est que tout n'est que captation et transformation d'énergie, en conformité avec la loi du rendement maximum d'effet utile avec le minimum d'efforts. Si l'on veut employer les termes utilisés en Energétique, on dira que la loi de l'homme l'oblige à dégrader le maximum d'énergie, suivant un mécanisme que nous avons décrit dans notre ouvrage déjà cité (1) et dont nous reproduisons ci-après les données essentielles.
Tout individu, toute réaction vivante, obéit à deux lois de selforganisation qui le contraignent : à s'adaper pour vivre, et à se grouper pour mieux se développer. On conçoit alors que les conditions dans lesquelles la réaction vivante est tenue de se continuer, l'amènent à se perfectionner sans cesse, pour atteindre une plus grande productivité, ou en d'autres termes, dégrader le plus possible d'énergies naturelles et au point que l'on peut dire que son perfectionnement est le but même, la raison d'être de son existence.
L'influence du milieu inorganique, comme aussi la compétition de réactions ou si l'on préfère, d'êtres vivants de même espèce ou d'espèces différentes, appelées à vivre dans un même milieu, contraignent ceux-ci, pour assurer leur continuité ou leur subsistance, à améliorer sans cesse leur self-organisation, c'est-à-dire à s'adapter de mieux en mieux aux conditions de la lutte comme aux exigences
(1) Essai de Politique positive, basé sur V Energétique sociale de Solvay. Lebègue, éditeur, rue Neuve, Bruxelles.
du milieu lui-même. Toute réaction vivante tend à accroître de plu» en plus sa puissance énergétique (produit du rendement et de la capacité énergétique), par le perfectionnement continu des moyens qui lui permettent de capter Les énergies du dehors, de les transformer, de les utiliser en les adaptant au mieux à ses fins naturelles. Ce sont ces nécessités énergétiques qui ont déterminé son évolution ; l'apparition comme aussi bien le développement à des degrés divers de l'intelligence intervenant pour assurer l'économie de l'effort dans la meilleure utilisation des énergies, doivent être considérés comme des phénomènes de meilleure adaptation à ces nécessités. C'est cette tendance de toute réaction vivante à améliorer sa self-organisation que Solvay a dénommée loi du progrès obligé.
Les mêmes fins énergétiques ont donné lieu aussi, sous l'action du milieu, des circonstances et du temps, à l'association des formes élémentaires pour constituer des formes d'ensemble, dont l'unité de fonctionnement résulte de la coordination de fonctions différenciées. Ainsi se sont créés les êtres mono- et pluricellulaires, les organes, les êtres supérieurs avec leurs organes, des colonies et sociétés animales, des sociétés humaines, l'humanité, celle-ci n'étant qu'un mode de groupement parmi d'autres : tous sont conditionnés par les lois énergétiques et cette tendance à l'association de formes et de fonctions, a été exprimée par Solvay sous le nom de loi du groupement progressif qui n'est qu'un des corollaires de la loi plus générale en rendement maximum. Telles sont les lois véritables de la vie et de révolution de l'individu. Telles doivent être aussi les lois des agglomé^''^+'^. d'individus et celles des sociétés : capter des énergies, les transfo'rmer et les utiliser de mieux en mieux, par une meilleure adaptation d'abord puis par le groupement progressif, de façon à en obtenir le maximum d'effet utile avec le minimum d'efforts. C'est de ces lois que Solvay a tiré la notion dite du « Productivisme » et ses princines d'action sociale.
Toute organisation sociale, pour approcher de la perfection humainement possible, devra donc être basée sur le principe fondamental de ces lois. S'en écarter c'est, nécessairement, méconnaître les éléments positifs qui seuls, peuvent en fixer les bases scientifiques.
Or, il n'est pas douteux que rempirisme ne peut procéder que par tâtonnements, incertitudes ou préjugés ; ceux-ci sont la source d'erreurs ou de nuisances qui se traduisent fatalement par des souffrances ou par des injustices dont pâtissent sinon tous les hommes, du moins une partie de ceux-ci.
Des siècles d'expériences nous ont édifiés. La négation n*est plus possible à tout esprit sincère et non prévenu. Tandis que la science, en modifiant ses méthodes, a pu, au cours d'un seul siècle, progresser avec tant d'ampleur que ses résultats dépassent tout ce que nos pères
eussent pu imaginer, la politique elle, confinée dans les mêmes voies, ayant conservé sous des étiquettes différentes, les mêmes vues étroites, les mêmes tendances particularistes et contradictoires, les mêmes buts mesquins ou inavoués, n'a pu aboutir qu'aux mêmes errements d*où sont nés les mêmes conflits. Quand, toute relativité considérée, on fait un rapprochement entre les conditions et l'état social de notre époque avec l'état social d'avant 1789, on est stupéfait, si l'on juge les faits et non les apparences, de constater combien ces états s'équivalent. Les rares conditions plus favorables dont nous jouissons nous les devons surtout, si on analyse jusqu'au bout la réalité, au progrès scientifique.
Il ne peut pas en être autrement. En sociologie, comme en toute autre science, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Et c'est pourtant ce que, malgré la leçon des siècles, on ne semble pas avoir compris jusqu'ici. Le malaise social contemporain continue la succession des malaises sociaux qui, avec des convulsions parfois tragiques, telle? les guerres et les révolutions, n'ont cessé de bouleverser l'humanité.
Leur cause profonde gît dans les méthodes trop exclusivement empiriques et toutes d'incohérence de la politique suivie par les peuples et par les Etats. Cela peut'-il perdurer à l'infini ? Evidemment non, si l'on ne veut aller au devant du plus grand cataclysme qu'ait connu l'humanité.
Mais le progrès social ne pouvant être, par définition, que la recherche du bien-être de tous, et l'ascension vers le bien-être universel, si l'on veut s'acheminer vers un progrès certain et répondant aux désirs, aux aspirations légitimes de la collectivité, il faudra que cet empirisme et toutes les méthodes surannées pratiqués jusqu'ici cèdent la place à une politique positive basée sur l'observation méthodique ries lois de l'Energétique définies ci-dessous.
Tels sont, résumés sommairement, les principes qui découlent de l'Energétique sociale que nous avons étudiée dans la première partie de notre Essai de Politique Positive. La synthèse raccourcie que nous en donnons ici ne nous permettait pas d'en préciser les détails. Ceux-ci sont cependant nécessaires pour quiconque veut étudier ou connaître la doctrine. Tels quels, cependant, ils suffisent pour fixer le point de vue des théories de Solvay, et sur quelles bases rigoureusement scientifiques, il a fondé sa doctrine.
C'est à ces principes et à ces lois bio-énergétiques que nous faisons souvent allusion dans les pages qui vont suivre. Nous prions le lecteur de bien vouloir s'y reporter pour comprendre entièraunent nos propositions.