CHAPITRE IV
Le Principe du Capacitariat.
Si l'on s'en tient à ce qui a été dit plus haut du rôle fondamental joué par la production dans la vie, aussi bien qu'au point de vue de l'évolution de toute société humaine; si l'on veut bien admettre que tout progrès dépend, en dernière analyse, du degré de perfectionnement de cette production matérielle et intellectuelle, il est certain qu'une société sera de mieux en mieux évoluée dans la mesure où elle produira de meilleures et de plus nombreuses individualités sociales, ayant pleine conscience de leur rôle et sachant le jouer dans des conditions conformes à la production générale la plus parfaite.
Dès lors, il y a un intérêt évident à ce que l'homme soit capacitarié de plus en plus dans l'avenir, à l'effet d'améliorer sans cesse la production intégrale, et il est nécessaire que toutes les activités sociales disponibles soient utilisées le mieux possible à cette fin.
Le principe dit du capacitariat est l'expression de cette nécessité, et il envisage celle-ci non pas à un point de vue strictement national, par conséquent limité, mais à un point de vue universel.
Etre capacitarié, c'est être mieux qu'instruit. Le capacitariat est l'acte par lequel ceux qui sont appelés à participer à la production sont initiés à la fois au savoir et au savoir-faire. Il consiste à créer et à développer chez l'individu, la capacité de science, la capacité de volonté et la capacité d'action. Nul n'est réellement capacitarié que s'il possède, à un degré compatible avec sa réceptivité, ces trois attributs, que Ton peut considérer comme représentant de l'énergie potentielle.
La notion du capacitariat apparaît ainsi comme plus complète, mieux fondée que celle plus courante de l'instruction. Envisagée du
point de vue énergéto-productiviste, elle prend une importance esseï tielle, en ce sens qu'elle se rattache directement à la notion du bien| être lui-même.
Solvay (1) écrit : « Si, remontant à l'origine même de la société humaine, on recherche ce qui préhistoriquement a assuré la suprématie de l'homme sur l'animal, ce qui, ensuite, a fait progresser rhumanité depmis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, on constat-e que c'est le Savoir. A toute époque de son développement, la civilisation s'est accrue en raison du savoir et en raison de la précision du savoir.
Pour observer avec clarté quels sont les effets du savoir sur l'action des hommes, il y a lieu de le diviser en deux fractions très distinctes : celle que l'on pourrait appeler le savoir spécifié, s'appliquait aux hommes d'élite, c'est-à-dire aux hommes qui possèdent à tous les degrés les trois fa^cultés principales : imagination créatrice, jugement et pouvoir de travail; et celle qui prendrait alors le nom de savoir généralisé, s'appliquant indistinctement à tous les hommes.
Or, il se fait que le problème entier de l'évolution sociale, — poblème qui, ramené à ses termes essentiels, se réduit à celui de l'évolution du bien-être de l'homme par cette raison que l'homme normal, en milieu social courant, est voué malgré lui, par la tendance physico-chimique continue de son organisme, à Tamélioration incessante de sa réaction vivante par acquisition de bien-être nouveau le plus vital possible — que ce problème, dis- je, lui aussi, se subdivise en deux sous-problèmes très distincts : l'un que l'on pourrait appeler le problème de la progression du bien-être social et l'autre celui de la diffusion du bien-être social.
D'autre part, il se fait que, très curieusement, le savoir spécifié correspond à la progression du bien-être social et le savoir généralisé à la diffusion du bien-être social.
Les développements de l'humanité correspondant à sa « progression » sont dus, en effet, aux initiateurs, aux spécifiés, créateurs de bien-être potentiel qui la poussent toujours plus loin vers la possession du bien-être en lui offrant sans cesse les moyens d'en acquérir davantage. Les développements de l'humanité correspondant à la « diffusion » du bien-être sont dus à la masse des hommes qui, sous l'influence du savoir généralisé croissant, agit sur les dirigeants de façon à obtenir plus de bien-être pour chacun en opérant la transformation du bien-être qui n'était que potentiel en bien-être réel.
(1) E. Solvay. Sur les Fondements positifs bio-psychique et énergéto-productiviste de révolution sociale. Revue économique internaitonale, p. 9. Décembre 1913.
Ainsi, l'action (ies « généralisés » complète celle des « spécifiés ». L'alliance de leurs deux impulsions est indispensable ; la diffusion du bien-être dans la société doit s'effectuer en même temps que sa progression, de manière ainsi à arriver un jour à l'obtenir au maximum possible pour tous.
On voit que le bien-être réel, ajouté au bien-être potentiel, représente, pour chaque individu ou pour la société entière, le bien-être possible à chaque moment donné, c'est-à-dire le bien-être qui existerait réellement s'il était totalement diffusé. L#e savoir généralisé, ajouté au savoir spécifié, représente, pour la société entière, le savoir total eooistant à chaque moment donné et il faut évidemment admelr tre, ce que les faits confirment d'ailleurs, que les « hommes d'élite » à tous les degrés, capables de recevoir le savoir spécifié, existent à Vétat latent dans une société en nombre déterminé proportionnel à sa population, et qu'ils se révèlent de façon à y prendre Vétat actif au fur et à mesure que croît le savoir généralisé. // en résulte que toute augmentation de savoir généralisé multiplie à la fois et le nombre d'hommes d'élite agissants ^et le savoir spécifié quHls représentent.
On pourrait résumer ce qui précède en disant que la vie courante d'un peuple représente expressément ce qu'est^ au moment considéré, son savoir généralisé et par suite Vétat de diffusion de son bien-être, c'esl-à-dire ce qu'est son bien-être réel même ; et sa pensée courante représente ce qu'est son savoir spécifié, et ainsi ce que ce peuple est dans son état de progression du bien-être, c'est-à-dire ce qu'il vaut en bien-êtPe potentiel, en bien-être réel futur.
Si le savoir est bien, ainsi que nous venons de le montrer, le facteur fondamental exerçant son influence sur la marche ascendante de l'humanité vers le progrès social, on voit que la loi primordiale à laquelle obéirait cette évolution progressive serait celle de l'accroissement nécessaire et continu dti savoir total existant. »
On eut pu croire, étant donné l'importance que présente le capacHariat dans toute société préoccupée de réaliser plus de progrès dans plus de bien-être matériel, intellectuel et moral au sein des masses, que la notion qu'il renferme eut dû être appréciée à sa juste valeur.
Pas plus que le principe productiviste, le principe du capacitariat qui en est le corollaire, ne jouit dans la pratique de cette faveur universelle qui devrait, semble-t-il, s'atta,cher à une donnée aussi simple et dont l'étude sociologique fait apparaître toute l'importance. Ainsi, pour ne citer que la Belgique, il n*y a guère que quelques années que l'instruction primaire y est devenue obligatoire en vertu d'une loi, et ce n'est pas sans amertume que ceux qui furent de tout temps ses partisans les plus résolus, la virent appliquer pour la première fois, par l'ennemi occupant le pays. Dès 1871, Solvay, dans une lettre adressée à Louis Hymans, écrivait ces lignes, qui déjà
faisaient ressortir l'importance fondamentale de la formation capa ci taire et qu'il devait justifier plus tard en partant de données sociologiques :
« Donnons l'instruction à pleines mains, à pleine bourse, à pleine intelligence, sans nous préoccuper des suites, sans sortir de la méthode expérimentale, rationnelle. Montrons aux Gouvernements la même voie fatale où conduit une volontaire surdité, rappelons-les à l'honneur, à l'honnêteté, à la justice; prouvons-leur la légitimité des griefs du peuple quand il réclame ce qu'il ne peut définir ni comprendre encore, ce que Ion travestit, ce que nous comprenons : Uinstruction véritable, l'œuvre élaborée par nos pères, la nôtre, le produit d'un siècle de labeurs et d'études, la force qui a rénové le monde matériel et ne demande qu*à régénérer le monde moral.
Songeons aux nôtres et à ceux qui nous suivront
Faisons ressortir l'effrayante distance qui sépare l'homme supérieur de cet être avili à qui l'on refuse tout ce qui fait l'homme et qui im'plore par l'organe de la philosophie, de la loyauté sa part de la lumière qui nous éclaire.
A ceux qui craignent rinstruotion, rappelons-les au sentiment du juste, aux principes, auxquels on doit pouvoir toujours remonter. Qu'ils déclarent s'ils voudraient perdre leur savoir, ou s'ils le considèrent comme un capital, s'ils y tiennent comme à un bien nécessaire à l'homme; et s'il en est ainsi, qu'ils aient la franchise, l'honnêteté de le vouloir pour tout semblable, comme ils le veulent pour eux-mêmes. »
Et Solvay était de cet avis qu'il était du devoir de l'Etat de se faire le grand éducateur, le dispensateur du savoir dans un intérêt social bien compris.
On ne peut s'en remettre uniquement à l'initiative libre et facultative du soin d'initier la jeunesse au savoir et au savoir-faire. Seul l'Etat est à même, par une organisation judicieuse et conforme aux exigences de la production, de former les capacités productivistes utiles. Il doit garantir à tous, comme étant un des attributs de Végolité dite au point de départ, les moyens d'acquérir dès l'enfance l'instruction primaire, et celle-ci doit comprendre, notamment et indépendamment des premiers principes de la morale, l'initiation aux vérités fondamentales admises par la science contemporaine et susceptibles de faire comprendre le déterminisme universel.
Il doit les préparer, par un enseignement pré-iechnique, à être aussi réceptifs que possible en vue du capacitariat technique proprement dit, qui devra être adapté, à son intervention, h tous les besoins
de la production. Le capacitariat technique doit être organisé de manière à permettre à chacun de recevoir la formation, en savoir et en savoir-faire, qui correspond au métier, à la profession ou à l'état qu'il aura choisi. Et ici il est de toute nécessité que les pouvoirs publics interviennent, tout au moins par des conseils, pour guider les intéressés dans le choix de l'une ou l'autre de ces carrières, en conciliant autant que possible leurs aptitudes physiques et intellectuelles avec les besoins de la production. Tout devra enfin être mis en œuvre pour que les méthodes d'enseignement elles-mêmes soient de plus en plus perfectionnées et adéquates aux besoins de la production.
Une politique ainsi comprise aurait rapidement les conséquences les plus heureuses, au point de vue de la prospérité générale d'un pays, et dont pourraient subsidiairement bénéficier les pays moins bien organisés au point de vue de la formation capacitaire. Indubitablement, dans deux pays disposant de richesses naturelles égales, on verra apparaître la perfection de la production et subsidiairement le bien-être beaucoup plus rapidement chez celui des deux qui aura su mieux accroître à la fois le nombre et la valeur des capacités productives.
La diffusion du capacitariat, la sélection et la spécialisation des futurs producteurs conformément à leurs aptitudes, l'amélioration des méthodes d'enseignement seront de nature à faire progresser les sciences pures et conséquemment aussi les sciences appliquées. A leur tour, les méthodes aussi bien que les moyens d'exploitation en usage dans l'industrie, grande et petite, y trouveront leur profit. L'homme, disait Franklin, est un faiseur d'outils, et son expérience, mise au service de ses besoins, l'incite à les perfectionner sans cesse. Mais quelle aide puissant ne lui apporte pas ici la science? Elle lui permet de remplacer de mieux en mieux la main de l'homme par le travail de la machine, et en cela la science ne fait que favoriser le désir même des hommes de rechercher le plus d'effets utiles pour un minimum d'efforts. C'est bien à tort que Ton veut établir entre les deux forces de production en usage une opposition absolue. Outre que les avantages des machines sont quantitatifs, ils peuvent être qualitatifs. Le génie d'un inventeur se retrouve dans la machine qu'il a pu créer. Une machine à vapeur ne contient-elle pas un peu du génie de James Watt, et qui mieux est, ne peut-elle se conserver indéfiniment, alors que Tintelligence qui préside au travail manuel de Thomme disparaît avec lui ? La machine, au surplus, ne se conçoit pas, lorsqu'elle est en action ou va entrer en action, sans le concours obligé de rintelligence de l'homme, qui ainsi ne fait que substituer pour un résultat donné, du travail psychologique à du travail manuel. Et ceci est si vrai que celui qui n'aurait paç été spécialement
capacitarié, serait parfaitement impuissant à tirer parti d'une m^ chine apte pourtant à lui rendre les plus grands seryices.
Et quelle aide puissante n'apportent-elles pas dans le développement et le perfectionnement de la production! Envisageant les conséquences qu'elles devaient avoir dès leur apparition dans la vie économique des divers pays industriels, D. Bellet écrit : (1)
« Il peut paraître bizarre que ces machines, auxquelles nous attribuons la transformation féconde et précieuse de la petite industrie, produisant des objets peu nombreux et chers, aient soulevé et soulèvent encore tant d'animosité. Mais cette animosité est due justement à ce que la mise à contribution de ces mécanismes et de ces machines venait transformer complètement les anciennes habitudes, et, grâce à une législation libérale supprimant les liens qui ligotaient les industriels, allait puissamment contribuer à établir comme règle générale la féconde concurrence. Les machines allaient épargner à l'homme la fatigue, le mettre' à même, par conséquent, de produire davantage dans un temps donné. Elles allaient, lui donner la possibilité d'accomplir certains travaux que jamais il n'eût pu arriver à exécuter, même en s'associant en très grand nombre; elles allaient exceller à la fois dans l'infiniment grand et l'infiniment petit, suivant la si heureuse formule de M. Paul Leroy-Beaulieu; elles assureraient la précision, tout en travaillant à grande vitesse, et cela sans se lasser, de façon continue, ce qui élevait encore la productivité de l'instrument; elles allaient pouvoir reproduire très vite, à l'infini pour ainsi dire, un modèle donné, ce qui devait avoir des conséquences précieuses et extraordinaires sur le prix de revient, le prix de vente et la multiplicité des objets mis à la disposition des consommateurs. Grâce à toutes ces facultés, elles allaient abaisser considérablement le coût du produit, surtout quand il s'agissait d'objets d'usage normal, répondant à nos principaux besoins, et non point d'objets de luxe. Elles devaient, au reste, se présenter simultanément sous la forme d'outils permettant les travaux les plus variés, et aussi de moteurs fournissant à bon compte et en quantité indéfiniment croissante la force motrice nécessaire à la mise en marche des machines jouant le rôle d'outils. »
Les nécessités de la production déterminées par les besoins de la consommation intégrale exigent, par conséquent, l'utilisation de plus en plus large des machines, et spécialement dans les productions industrielle et agricole. Il doit y être pourvu par la formation généralisée et appropriée des capacités. L'af finement de l'outillage, la complexité de plus en plus grande des machines réagissent à leur
(1) DANIEL BELLET. VEvoluHon de Vindustrie, p. 118, 119. Flammarion, ParisJ
Wur sur celle-ci et requièrent des aptitudes et des facultés psycholo- -ii(iues adéquates.
Il se forme ainsi, et insensiblement, une élite ouvrière de plus en plus intellectualisée. Par homme d'élite il faut entendre, ainsi que l'a dit si bien Solvay, ceux qui possèdent, à tous les degrés et indépendamment du savoir dit spécifié, ces trois facultés principales l'inauguration créatrice, le jugement et le pouvoir de travail.
Elite intellectuelle et élite ouvrière apparaissent en dernière inalyse et communément comme étant les agents essentiels du vrai progrès. S'il est vrai de dire que chaque homme déjà est voué malgré lui, par la tendance physico-chimique continue de son organisme, à l'amélioration incessante de sa réaction vivante et, par conséquent, obligé de se perfectionner de lui-même, rintervention de l'Etat, se manifestant par la diffusion du capacitariat généralisé et spécifié, aussi bien que l'action et l'influence bienfaisantes des élites, sont de nature à déterminer activement la progression sociale dans le sens prescrit par les lois énergétiques.
Avec infiniment de raison, Waxweiler (1) écrit : « Plus la civilisation grandit, plus elle a besoin d'élites intellectuelles. Je dis : élites intellectuelles; il est remarquable, en effet, de constater combien, par le seul jeu des progrès, spontanément, automatiquement, l'évolution sociale conditioinne et appelle l'évolution mentale; plus l'organisation se complique dans la politique, dans l'industrie, dans le commerce, dans tous les domaines, plus elle requiert, pour la maîtriser, ces aptiiudes spéciales d'abstraction qu'on désigne sous le nom d'intelligence».
La nécessité de favoriser la formation d'une élite de plus en plus nombreuse se dégage de ces quelques considérations. Le rôle des hommes d'élite, en possession du savoir spécifié, est immense et très particulièrement lorsqu'il s'exerce dans les divers domaines qui touchent à la production de tout ce qui est requis par le bien-être. Il se manifeste, d'ailleurs, d'une autre manière encore. C'est l'élite intellectuelle qui éclaire et qui instruit les masses. C'est grâce à elle que l'Etat notamment, comme nous l'avons vu, peut assurer la diffusion du savoir généralisé. Mais c'est elle aussi qui éveille au sein des masses la conscience non seulement des devoirs qui s'imposent à tous les hommes, mais aussi de leurs droits. Elle concourt ainsi à réaliser une diffusion plus grande et nécessaire du bien-être social ; car sans la participation de tous à ce bien-être, on ne peut concevoir le vrai progrès social.
(1) Waxweiler. UUniversité de demain. — Revue internationale de renseignement, ocobre 1919. (Voir Bulletin de VInstitut Solvay, sept. 1910.)