CHAPITRE IX
§ 310. 11 est à peine besoin de rappeler que dans le précédent paragraphe, on a montré qu*il y a une alliance intime entre le raisonnement et la classification. Il suffit de lire une page d'un traité quelconque de logique pour voir cette alliance intime entre les deux. Hais elle est encore plus étroite qu'on ne le suppose. Ce n'est pas simplement parce que, comme le disent tous les logiciens. Le raisonnement présuppose la classification, mais aussi la classification présuppose le raisonnement. Ceci semble renfermer une contradiction, et il en serait ainsi, si le raisonnement et la classification étaient des choses complètement distinctes. Mais la solution de ce paradoxe apparent est dans ce fait qu'ils ne sont que des aspects différents du même procédé mental, qu'ils se complètent nécessairement l'un l'autre. Déjà quand on a montré que le raisonnement est une classification de rapports, cela impliquait qu'il se rapprochait fort d'une classification des êtres. Et si nous nous rappelons, d'une part, qu'une classification de rapports implique classification des choses ou attributs entre lesquels ils subsistent, et d'autre part, que la classification des êtres implique une classification des rapports entre leurs attributs constitutifs, la parenté des deux paraîtra encore plus étroite. Mais comparons -les en détail.
Il est évident de soi que Tidée qui fait le fond de toute classification est celle de simililude. Quand nous groupons un objet avec certains autres, nous le faisons en nous appuyant sur cette base, qu'il leur ressemble par quelques-uns de ses caractères ou tous. Qu*il s'agisse de classer ensemble les individus extrêmement semblables qui constituent une espèce^ ou d'unir dans une division générale (vertébrés) des animaux qui paraissent aussi hétérogènes qu'un poisson et un homme, un serpent et un oiseau, ou bien de réunir les objets animés et inanimés comme membres de la grande classe des corps solides , il y a toujours quelque communauté d'attributs , toujours quelque ressemblance en vertu de laquelle on les réunit. Mais, comme ou Ta montré plus haut, similitude signifie égalité ou ressemblance de rapports.
Quand on dit que deux triangles ABC, DEF sont semblables, ce qu'on affirme, c'est que AB est à BC comme DE est à EF ; ou d'une manière générale que le rapport quantitatif entre deux côtés de l'un est égal au rapport quantitatif entre les côtés homologues de l'autre : et de même, si nous classons deux coquillages dans la même espèce, il est manifeste qu'ici encore, percevoir une similitude, c'est percevoir que les rapports entre les diverses parties de l'un sont égaux ou semblables
aux rapports entre les parties homologues de Tautre, non-seulement en grandeur, mais en une certaine mesure aussi, en couleur, teinture, etc.. D*où vient donc cette différence entre nos actes de pensée qui fait que de la perception d'une similitude dans les triangles, nous tirons une conclusion relative à la valeur de quelque côté, tandis que de la perception d*une similitude entre les triangles, natt pour nous Tidée d'identité de classe? La différence consiste simplement en ceci. La similitude renferme en elle diverses conséquences, dont telle ou telle peut, la similitude étant perçue, se présenter à là conscience : selon que Ton pense à Tune ou Vautre des deux principales espèces de conséquences, nous avons soit un raisonnement, soit une classification. Pour parler d'une manière précise : il est impossible de percevoir qu'une chose est semblable à une autre ou à d'autres, sans penser à cette autre ou à ces autres, en une certaine mesure : en même temps, il est impossible de percevoir une similitude entre les choses, sans avoir plus ou moins conscience de cette ressemblance de rapports qui constitue leur similitude. Ce double contenu, renfermé à Tétat latent dans la perception de la similitude, peut devenir Tobjet de deux actes distincts de l'esprit. Si nous nous rappelons d'une manière consciente les choses auxquelles ressemble tel objet particulier^ nous classons. Si, bâtissant d'une manière consciente sur la ressemblance des rapports, nous pensons à certains attributs qu'ils impliquent, nous raisonnons.
a Mais, pourra-t-on objecter, comment ceci prouve-t-il que la classification présuppose le raisonnement^ aussi bien que le raisonnement la classification? Il peut être vrai que l'intuition de la similitude soit leur commune racine. Il peut être vrai que nos conclusions conscientes impliquent des actes de classement. Mais il ne s'ensuit pas pour cela que nos actes conscients de classement impliquent des conclusions. v>
« Mais, pourra-t-on objecter^ comment ceci prouve -t-il que la classification présuppose le raisonnement ; aussi bien que
le raisonnement la classification? Il peut être vrai que l'intuition de la similitude soit leur commune racine. Il peut être vrai que nos conclusions conscientes, impliquent des actes de classement. Mais il ne s'ensuit pas pour cela que nos actes conscients de classement impliquent des conclusions. s>
On peut répondre que dans tous les cas ordinaires, la majorité des rapports semblables en vertu desquels un objet est classé avec certains objets antérieurement connus, ne sont pas. présentés dans la perception, mais représentés dans un acte de raison. Les caractères de structure, de toucher^ de goût, de poids, et tous les caractères sensibles attribués à une orange ne sont pas compris dans l'impression visuelle qui vient de Vorange ; mais, comme tout le monde l'admet, ces caractères sont induits de cette impression. Cependant, ces divers caractères que l'on induit sont compris dans le concept — une orange. Quand je porte la main sur ce quelque chose jaunerouge, avec la croyance qu'il est rempli de jus, et qu'il apaisera ma soif , j'ai déjà, en jugeant que c'est une orange, conçu ce quelque chose comme ayant divers attributs outre ceux qui sont observés; et si je connais l'existence de chacun de ces attributs, ce n'est que par le même procédé qui me fait connaître l'existence du jus. L'acte de classer implique donc tout un groupe d'inductions, dont l'induction particulière que l'on fait ouvertement n'est qu'une partie. Et si quelque autre avait été faite comme celle que le goût était doux, ce que l'on distingue maintenant comme une induction aurait été une des données , c'est-à-dire un des attributs compris dans le jugement — c'est une orange. — Si l'on dit que ces divers attributs non spécifiés, ne sont pas induits dans l'acte de classification, mais que ce qui est impliqué c'est la totalité de l'idée que tous les corps jaunes-rouges, sphériques, polis et marqués de petits trous d'une certaine manière sont pleins de jus, on verra la fausseté de la thèse, en se rappelant ce qui a lieu si l'on voit de loin une fausse orange faite de pierre peinte. Le poids et la dureté inattendus^ font iQ&l^\v\.^\i^\ss&\&
changer de classification : on perçoit en même temps que le corps n'est point une orange. Et ce fait prouve que Ton a induit quelque chose autre que l'abondance du jus, que cette induction a été fausse, et qu'elle a impliqué une fausse classification .
Et, ici^ nous voyons un autre défaut de la théorie qui identifie le syllogism^et le raisonnement Cette théorie repose sur la supposition que l'acte de rapporter un objet à une classe n'est pas un acte d'induction. La supposition constante^ c'est que la mineure a c'est un ... )> est immédiatement connue, tandis qu'en réalité elle est toujours connue médiatement. Le raisonnement est déjà impliqué dans la connaissance des données elles-mêmes dont on dit que sort le raisonnement. Partant de l'hypothèse que le syllogisme représente dans son entier le processus du raisonnement, on prétend que sa conclusion est nécessaire. Cependant le fait essentiel que le syllogisme pose comme base de cette conclusion, est lui-n^me connu par un raisonnement non exprimé. Le fait conclu, et le fait dont il est conclu, ont le même fondement. La proposition — que ce que je vois est une orange n'est pas plus certaine que la proposition — que ce que je ,vois est plein de jus. Les impresions visuelles de forme, de grandeur, de couleur et de surface qui viennent de l'objet forment le seul fondement des deux propositions. — La plus grande induction — c'est une orange, n'a pas une plus grande valeur que la plus petite— elle est pleine de jus ; car l'on voit que la première n'est pas plus évidente que la seconde. Cependant, la théorie du syllogisme implique que Tune est la garantie de l'autre ; — implique que je puis connaître directement que quelque chose appartient à la classe des oranges, et qu'en même temps je puis connattre indirectement que ce quelque chose est rempli de jus !
Aucune difficulté semblable n'entrave la théorie que nous avons énoncée. La conscience de la ressemblance qui est au fond à la fois de l'acte de la classification qui est une induction générale, et de l'acte de raisonnement qui donne une in-*
ductioD particulière, est la base de Tun ou l'autre ou des deux. A?ec les attributs visibles d'une orange existent» représentés mentalement avec divers degrés de clarté, quelques-uns, plusieurs ou la totalité des attributs que Ton a trouvés antérieurement en rapport avec ces attributs visibles ; et, suivant le mode dans lequel ces attributs sont représentés, la chose que l'on affirme c'est la classe, ou seulement l'un ou plusieurs des attributs. Que les attributs non perçus soient pensés dans leur totalité, sans que l'un d'eux devienne particulièrement saillant à la conscience, alors l'objet, ayant mentalement toutes les caractéristiques de sa classe, est conçu comme un objet de cette classe, ou est classé. Que l'un des attributs non perçus, ou qu'un groupe de ces attributs, arrête la conscience et l'occupe par l'exclusion partielle des autres attributs non perçus, alors nous avons une conclusion particulière, ou ce qui est verbalement exprimé comme tel. — Ordinairement, les deux processus qui sont ainsi unis s'entremêlent l'un l'autre si promptement et si facilement, qu'il est probable que l'un ne se présente jamais sans l'autre. Il est à peine possible que l'on pense à l'agrégat des attributs non perçus, sans que quelques-uns d'eux soient représentés plus vivement que le reste ; et il est à peine possible que l'un d'eux accapare l'esprit de manière à en chasser tous les autres. Toujours l'attribut induit a pour fondement indistinct ces quelques attributs concomitants qui constituent la conception de l'objet comme appartenant à une classe ; et toujours parmi les attributs qui sont réunis dans la conception du classement, il y en a qui sont un commencement d'induction. Une classification latente accompagne l'acte d'induction, et des inductions latentes accompagnent l'acte de classification ; et chacun, en éveillant continuellement l'autre, alterne avec lui dans la conscience.
Notre conclusion, donc, est parfaitement d'accord avec tout ce qui précède, et, à la vérité, lui sert de complément. La ressemblance des rapports est l'intuition commusi^ ^>x \À-
soQDement et à la classification ; et elle aboutit à Tun ou à l'autre, suivant que les rapports pensés sont partiels ou totaux.
§ 311. Si nous regardons le nom d'une chose comme une espèce d'attribut conventionnel^ il est évident que, quand la chose sera présentée, cet attribut conventionnel sera connu comme tout autre rapport invisible devient connu» — c'est-àdire par un acte d'induction. On pense ^aux propriétés immédiatement perçues comme étant, par rapport à diverses propriétés non perçues^ dans des relations semblables à celles que l'on a antérieurement éprouvées ; et parmi ces propriétés non perçues est celle de provoquer de la part d'êtres humains un son articulé, — le nom. Il est vrai que cette propriété n'est pas inhérente à la chose elle-même, mais dépend surtout d'un rapport fortuit établi entre la chose et une classe limitée d'esprits. Mais il en est de même des diverses autres propriétés que Ton attribue communément à la chose elle-même. Comme tout le monde l'admet, ces qualités, que l'on appelle qualités secondaires d'un corps, ne sont pas intrinsèques, mais sont des affections produites dans nos organes par des agents inconnus ; et elles sont si variables que la même chose peut sembler pesante ou légère, chaude ou froide, agréable ou désagréable, suivant Tâge, l'état, le caractère de l'individu. Si donc ces affections su]3jectives et en partie accidentelles sont appelées les attributs des choses qui nous affectent, et leur sont souvent attribuées inductivement, nous pouvons dire que l'affection purement subjective et entièrement accidentelle qu'un objet produit en nous par l'idée de son nom, est également un attribut dans un sens forcé, et qu'il est connu par un processus mental semblable.
Mais il n'est aucunement nécessaire au raisonnement que les noms soient ainsi considérés comme des attributs fictifs. Le fait que le son articulé par lequel on connaît un objet observé, se produit dans la conscience delà même manière qu'un attribut non perçu, peut être rendu évident sans que Ton re^
cherche une analogie entre ce son et les choses elles-mêmes. Examinons ce qui a lieu chez un enfant. Le mot orange^ qu'il entend probablement pour la première fois à propos d'un de ces fruits qu'on lui donne, et qui lui est souvent répété en connexion avec des caractères sensibles semblables, s'établit dans son esprit comme un phénomène qui est dans un rapport plus ou moins constant avec les divers phénomènes que présente l'orange. Comme il n'a encore aucune notion des rapports nécessaires et accidentels, le son particulier qui accompagne des apparences particulières est groupé avec eux aussi bien que le goût particulier. Quand les apparences particulières reviennent^ il doit se former dans la conscience aussi bien un rapport (semblable au rapport que l'on a antérieurement éprouvé) entre elles et ce son qu'un rapport entre elles et le goût. L'acte mental est essentiellement le même ; et quoique des expériences subséquentes le modifient de façon à changer la conception qui en résulte, cqs expériences ne peuvent cependant altérer la nature fondamentale de l'acte mental. La genèse de la pensée par laquelle une chose est nommée^ reste identique dans la forme ; et à la fin aussi bien qu'au commencement, la ressemblance des rapports est l'intuition qu'elle implique.
L'analogie de la dénomination et du raisonnement devient encore plus évidente^ quand nous nous rappelons qu'un nom est une copie de quelque attribut réel de la chose nommée. Le babil des enfants et les discours des sauvages permettent d'induire que tout langage a été à l'origine imitalif. Partout où nous pouvons suivre jusqu'à leur origine les signes qui nous servent à traduire notre pensée : que ce soit dans l'habitude propre aux enfants de nommer les animaux en imitant leurs cris, que ce soit dans les signes que les sourds^muets profèrent spontanément, ou dans ceux par lesquels les voyageurs en pays, étrangers expriment leur besoin; que ce soit dans les gestes dramatiques par lesquels l'homme non civilisé essaie d'étendre son vocabulaire imparfait ; que ce ^ov\. ^^Si%
les mots imitatife qui composent en grande partie son vocabulaire, — nous voyons qu*il y a au fond de tout langage la notion de ressemblance, et que tout signe de la pensée, vocal ou mécanique, est à Torigine une reproduction des choses signifiées. Si donc les noms, sous leur forme primitive^ sont une description directe ou métaphorique d'un ou de plusieurs attributs distinctifs, il s'ensuit qu'à l'origine, l'acte de dénommer est une induction prenant la forme d'un son. Si un Boschiman^ apercevant quelque animal sauvage, en informe ses compagnons en indiquant où il se trouve et en imitant le son que produit Tanimal, ce son se présente certainement à son esprit comme un attribut induit. Et il ne difiTère de tout autre attribut induit qu'en ceci : qu'au lieu d'ôtre simplement représenté dans sa conscience, il est re-représenté par sa voix. Ainsi, outre ce fait que pour nous, le nom d'une chose se présente à la pensée juste quand se présente quelque attribut induit, nous avons cet autre fait qu'à l'origine, un nom était littéralement un attribut induit transformé ; était une induction qui, produite dans l'esprit d'un homme par un acte représentatif, était immédiatement transmis par lui aux autres hommes sous forme présentative ^
Le langage sort par modifications et complications insensibles de ce processus primitif de dénomination, mais il suit toujours la même loi générale. Il finit par perdre presque la marque de sa genèse inductive ; mais il suffit de voir comment se forment les nouvelles métaphores et les néologismes pour reconnaître, sous une forme déguisée, la même intuition fondamentale d'une ressemblance de rapports.
§ 312. Laissons les actes de classification et de dénomination pour passer à l'acte de reconnaissance. Quand les rapports qui existent dans un groupe d'attributs ne sont pas simplement semblables aux rapports qui existent dans un groupe
* En écriTant ce passage en 1854, je n*avais ponr ma thèse que ces faits épars, que des lectures générales m'avaient fournis. Je ne savais pas combien les preuTea à Tappui de cette proposition sont abondantes et variées. On en tronvera un grand nombre dani le récentoavrage de H. Taylor : Bisloire primitive du genre humain.
entièrement égaux^ mais leur sont égaux pour la plupart, sinon dans leur totalité, et quand les attributs eux-mêmes (comme ceux de poids, de largeur^ de couleur, etc.) sont égaux aussi , nous concluons que Tobjet qui les présente est le même objet que nous avons déjà vu.
La récognition diffère de la classiCcation — en partie par ce fait, — que les deux groupes de rapports comparés présentent habituellement un bien plus haut degré de ressemblance,— et surtout par ce fait que ce sont non-seulement les rapports qui sont semblables, mais aussi les attributs constituants. Les objets nous présentent deux espèces de différences : des différences entre leurs propriétés sensibles, considérées séparément, et des différences entre les modes; ces propriétés sensibles sont coordonnées ou en rapport les unes avec les autres. El si l'on ne peut distinguer aucune différence entre les propriétés correspondantes ou entre les rapports correspondants, nous savons que Tobjet est un objet quia étéantérieuscment perçu, nous le reconnaissons. Pour parler d'une manière plus précise, si nous laissons de côté ces classes générales, comme celle des minéraux, des plantes, etc., dont les membres n'ont que fort peu de rapports en commun, et ces classes moins générales^ mais encore fort compréhensives, comme celles des maisons, des cristaux, des quadrupèdes, ,qui ont des ressemblances plus déterminées, et aussi ces classes encore moins générales que Ton appelle les genres;— si nous les laissons de côté pour limiter notre attention à ces classes tout à fait restreintes qui contiennent les individus de la même espèce, comme les ânes, les sapins, les ballons, nous voyons que, tandis que, par rapport à chaque attribut, l'égalité n'est pas nécessaire, l'égalité, ou du moins l'extrême ressemblance, doit exister par rapport au mode suivant lequel les attributs sont combinés. Que l'âne ait six pieds de long ou n'en ait que quatre ; qu'il soit d'un brun foncé ou d'un brun clair, cela ne fait rien à la classification, pourvu que les proporlions de son corps et de ses membres^ dau^ \&\\t
ensemble et en détail, soient approiimativement les mêmes que celles des autres ânes. Peu importe que la hauteur d*un sapin soit de cinq pieds ou de cent» il sera néanmoins classé comme sapin^ si les rapports des branches les unes par rapport aux autres, et par rapport au tronc, si les rapports de position, de direction, de longueur, de même que les proportions et les groupements des feuilles en forme d'épingle sont ceux des sapins en général. Mais pour qu'une chose ou un lieu soient identifiés avec une chose ou un lieu antérieurement vus, cela implique (dans la plupart des cas) non-seulement que les éléments qui composent la perception sont les uns par rapport aux autres dans des rapports que Ton ne peut distinguer des rapports dont on se souvient, mais que chaque élément, pris individuellement, ne peut se distinguer de rélément correspondant rappelé au souvenir.
Je dis dans la plupart des cas, parce que notre expérience de l'instabilité des choses nous conduit à affirmer Tidentilé là même où, outre un manque de ressemblance entre les attributs perçus et les attributs rappelés, il y a un manque de ressemblance entre les rapports dans lesquels ces attributs senties uns à l'égard des autres. Bien que, pour un corps inanimé, nous cherchions l'identité dans les dimensions et les divers rapports de ces dimensions, l'absence d'un angle, un changement de couleur ou une perte de poli, ne nous empêchent pas de le reconnaître. Et nous pouvons reconnaître uu corps animé comme un individu particulier quand bien même il aurait grandement changé en grandeur, en couleur, et même en proportions; — quand bien môme il aurait perdu un membre, quand même sa face serait devenue maigre et sa voix affaiblie. Mais lorsque, comme ici, on perçoit l'identité en vertu de quelques attributs et de quelques rapports vraiment distinctifs, il est évident que les impressions sont interprétées à l'aide de diverses généralisations touchant les changements dont sont capables certaines classes de corps, et qu'ainsi l'acte de la simple récognition proprement dite est
grandement déguisé. On doit remarquer aussi que, dans les cas de cette espèce , la distinction entre la récognition et la classification peut très-bien disparaître. On en vient souvent à se demander si Tobjet qu'on observe est celui qu'on a déjà vu, ou un autre de la même classe.
Mais nous verrons mieux les conditions qu'exige la récognition, si nous prenons un cas dans lequel on ne peut reconnaître un individu à cause de son extrême ressemblance avec d*autres individus de sa classe. Supposons que, pendant que Ton prend une aiguille parmi d'autres de la même grandeur, le papier qui les contient tombe sur le plancber, on sait qu'il n'y a pas d'espoir de reconnaître celle qu'on allait prendre. Pourquoi? Parce que les aiguilles sont si semblables sous tous les rapports que l'on ne peut les distinguer les unes des autres. La classification et lareconnaissance se confondent ici; ou plutôt il n'y a aucune connaissance de l'individu^ mais seulement de l'espèce. Supposons maintenant que l'aiguille choisie soit plus grande que les autres. Qu'arrive-t-il? L'identification se fait facilement. Bien que cette aiguille puisse être parfaitement semblable aux autres;— bien que les rapports de ses diverses dimensions les unes à l'égard des autres puissent être exactementsamb/aW^saux rapports homologues des autres ; — bien qu'il puisse y avoir une complète égalité de rapports dans les attributs, ces attributs cependant, considérés séparément, diffèrent des attributscorrespondants dans les autres aiguilles. De là, possibilité de la reconnaissance. Dans ce cas, nous voyons à la fois et les conditions positives et les conditions négatives qui rendent possible la reconnaissance. Nous voyons que non-seulement l'objet que l'on reconnaît doit représenter un groupe de phénomènes exaclement semblable à un groupe antérieurement présenté , mais aussi qu'il ne doit y avoir aucun autre objet qui présente un groupe exactement semblable au premier.
Il s'ensuit naturellement que la reconnaissance, de même que la classification, est une forme modifiée de raisonnement.
Je ne veux pas dire que le raisoDoemeDi est impliqué dans les cas où un grand changement a eu lieu, par exemple , lorsqu'un arbre s'est complètement développé : la reconnaissance de cet arbre se fait par sa position relative ; mais je veux dire que là même où la reconnaissance est de Tordre le plus simple, -où l'objet reconnu n'est pas modifié^ il y a encore un acte de raisonnement impliqué dans l'afGrmation de son identité. Car qu'entendons-nous en disant que telle chose est la même que nous avons déjà vue ? et qu'est-ce qui nous suffit comme preuve de l'identité ? La conception indiquée par le mot mém^, est celle d'un assemblage défini de phénomènes qui ont des rapports entre eux, non pas semblable à un assemblage antérieurement connu, mais indiscernable d'un assemblage antérieurement connu. En percevant un groupe d'attributs qui répond sous tous les rapports à un groupe perçu à un autre moment, et qui difiTère sous quelques rapports de tous les groupes voisins, nous induisons qu'avec lui existe un groupe d'attributs non perçus qui répondent semblablement, sous tous les rapports, à ceux que Ton a vus antérieurement coexister avec le groupe perçu. Que quelque doute s'élève sur l'identité de l'objet, nous l'examinons de plus près, nous le touchons , nous examinons son c6té éloigné, nous cherchons une marque que nous avions observée auparavant, et nous comparons ainsi les attributs induits au\ attributs actuels ; et s'ils sont conformes, nous disons que l'objet est le môme. Si de minute en minute, dans le cours de notre vie, nous présentons des groupes de phénomènes qui différent plus ou moins de tous les groupes précédents, nous présentons aussi des groupes de phénomènes qui sont indiscernables des groupes précédents. L'expérience nous apprend que, lorsque la partie perçue d'un de ces groupes ne peut se discerner de la partie correspondante d'un groupe antérieurement perçu, les autres parties desdeux groupes sont également indiscernables. Et l'acte de reconnaissance est simplement une induaion déterminée par cette expérience générale
unie à cette eipérience particulière que présuppose la reconnaissance.
De sorte qu'en les regardant toutes les deux comme des formes du raisonnement, la récognition ne diffère de la classification qu'en ce que les faits induits sont plus particuliers et plus déterminés. En classant comme livre un objet observé, rinduction impliquée dans cet acte, c'est qu'avec certains attributs visibles consistent tels autres attributs, comme d'avoir des feuilles blanches imprimées. En reconnaissant qu'un livre est le récit des voyages de tel ou tel, l'induction impliquée, c'est que ces feuilles blanches sont imprimées d'une manière particulière, qu'elles sont divisées en chapitres avec des titres particuliers, et qu'elles contiennent des paragraphes qui expriment des idées particulières. Ainsi la ressemblance des rapports impliquée dans l'intuition est à la fois plus exacte et plus détaillée.
§ 313. On peut dire que cette communauté générale de nature qu'on vient de montrer dans ces actes mentaux désignés par divers noms est en réalité une confirmation de nos diverses analyses.
Dans les chapitres précédents, nous avons vu que tous les ordres de raisonnement, — déductif et inductif, nécessaire et contingent, quantitatif et qualitatif, axiomatique et analogique, — se ramènent à une forme générale. Ici, nous voyons que la classification, la dénomination et la reconnaissance sont très-voisines les unes des autres, et qu'elles aussi sont des modifications particulières de la même intuition fondamentale dont dérivent tous les ordres de raisonnement. L'analogie de la classification et de la dénomination ne tient pas seulement à ce que ces deux actes sont de nature inductive; elle tient aussi à ce que ces deux actes sont les différents aspects de la même chose. La dénomination présuppose la classification, et la classification ne peut se poursuivre longtemps sans la dénomination. Il en est do même pour la reconnaissance et la classification, dont ranalogio tient aussi à autre chose v\v»'\ Vk^wk
commune parenté avec le raisonnement. Elles se confondent souvent Tune dans Tautre, ou par suite de Teitrême ressemblance des différents objets, ou par suite des changements d'aspect du même objet; et tandis que la reconnaissance est une classification des impressions présentes avec les impressions passées, la classification est une reconnaissance d'un objet particulier comme appartenant à un groupe spécial d'objets. Cet effacement des distinctions conventionnelles, — cette réduction de toutes ces opérations particulières de Tesprit, et de toutes celles que nous avons étudiées jusqu'ici, à des variétés d'une seule opération, est un résultat de Tanalyse auquel on doit s'attendre, car c'est une caractéristique des progrès de la science de subordonner les distinctions qu'a établies un examen rapide, et de montrer que ces distinctions appartiennent non à la nature, mais à notre langage et à nos systèmes.