CHAPITRE X
PERCEPTION d'objets SPÉCIAUX.
§ 314. Les divers processus mentaui dont on a traité dans le dernier chapitre,doivent être considérés sous leur autre aspect. Nous avons analysé la classification et la récognition, comme des formes particulières de Tactepar lequel les objets environnants en viennent à être connus de la conscience. Il reste à montrer que les choses environnantes ne peuvent en Tenir à être connues de la conscience que par des actes de classification ou de récognition.
Toute perception d'un corps externe implique que ce corps est présenté à l'esprit commcétant tel ou tel, comme étant quelque chose de plus ou moins déterminé ; et ceci implique ou la récognition de cet objet à titre de chose particulière, ou l'acte de le ranger avec certaines choses semblables. De môme qu'il ne peut y avoir classification ou récognition d'objets sans leur perception , de même il ne peut y avoir perception d'objets sans leur classification ou récognition. Tout acte completde perception implique un «jugement assertorique» explicite ou implicite, -implique une affirmation d'attributs relativement à la nature de l'être perçu ; et, comme on l'admet généralement, dire qu'une chose est, c'est dire ce qui lui est semblabley à quelle classe elle appartient. Le même objet, selon que la distance ou le degré de lumière le permet, peut être connu comme un nègre particulier, ou plus généralement comme un nègre, ou plus généralement encore comme un homme, ou plus généralement encore comme corps solide : et chacun de ces cas implique que l'impression présente rea-
semble à un certain nombre d'impressions passées. Dans ces cas où, par suite de distraction, nous continuons à chercher quelque chose que nous avons en main ou à poursuivre ce qui est directement sous nos yeux, on peut voir clairement que la réception purement passive d'une image visuelle et d'un groupe de sensations produites par un objet n'en constitue pas la perception. Cette perception ne peut se reproduire que quand le groupe des sensations est coordonné d'une manière consciente^ et que leur signification est comprise. Et comme leur signification ne peut être comprise qu'en vertu de ces expériences passées où l'on a trouvé que des groupes semblables impliquaient tels et tels faits ^ il est clair que pour comprendre un groupe de sensations, pour percevoir en un mot, il faut l'assimilation de ce groupe aux groupes semblables; il faut le penser comme semblable à ces groupes et ayant les mêmes accompagnements. La perception d'un objet est donc impossible, sauf sous la forme de récognition ou de classification.
La seule réserve qu'il paraisse exact de faire à ce qui précède concerne les cas où quelque espèce d'objet est présentée à la conscience pour la première fois ; pour les cas ou par conséquent un objet est connu non comme semblable^ mais comme dissemblable aux objets précédemment connus. Mais, quoiqu'il puisse sembler qu'ici il n'y a pas de classification, vu qu'il n'existe pas de classes précédemment formées, quelques considérations ultérieures montreront qu'il y a là une classification d'une espèce générale, non spéciale. Supposons que Tobjet soit un animal nouveau. Quoique, dans Tacte de la perception, on ne puisse le penser comme appartenant à la classe des mammifères ou à la classe des oiseaux, cependant il est pensé comme appartenant à la classe des êtres vivants. Supposons qu'on doute si l'objet est animé ou inanimé : il n'en est pas moins perçu à titre de corps solide et classé comme tel. Donc, î ci encore, l'acte primitif consiste à connaître une ressemblance d'une espèce plus ou moins générale, quoique plus
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tard et à titre subordonûé, on puisse reconnaître une dissemblance avec tous les objets précédemment connus. Cette loi 80 maintient-elle encore quand nous descendons aux formes les plus simples de la connaissance? Il serait prématuré de le rechercher ici ; pour le moment, nous n'avons à nous occuper que de ces connaissances plus complexes qui per* mettent de distinguer les objets environnants, chacun en particulier, dans leur totalité. Cependant, pour éviter toute critique possible, il faut se borner à dire : Une perception spéciale n'est possible que par Tintuition d'une ressemblance ou dissemblance entre certains attributs et rapports présents et certains attributs et rapports passés.
§ 315. 11 est nécessaire de faire observer de plus que la perception par laquelle un objet est connu comme étant tel ou tel, est toujours ce qu'on appelle une perception acquise. Cette vérité, qu'on a montrée au long dans le dernier chapitre (que la classification et la récognition sont des actes d'inférence)^ peut aussi se déduire de cette théorie courante que rinterprétation de tout groupe de sensation implique des iijférences. Tous les psychologues s'accordent sur cette doctrine : que beaucoup des éléments qui contribuent à former la connaissance d'un objet observé, ne sont pas connus immédiatement parles sens, mais médiatement par un raisonnement inconscient et instantané. Pour que la pure impression visuelle puisse devenir la perception véritable de l'objet qui la cause, il faut y ajouter dans la pensée ces attributs de solidité, étendue à trois dimensions, forme, qualité de surface, etc., etc., qui, quand Us sont unis, constituent la nature de la chose telle qu'elle nousestconnue. Quoiqu'il semble que tous ces attributs nous sont donnés dans l'impression visuelle^ on peut démontrer qu'ils ne le sont pas, mais qu'ils ont dû être atteints par inférence. Et l'acte de les connaître est appelé perception acquise, pour signifier que ce fait, tout en paraissant immédiat, est médiat en réalité.
Non«8eulement la classification et la récognitioadft^ ^V^^tNiik
individuels inpliquent des perceptions acquises , mais il y a aussi des perceptions acquises impliquées dans la classification et la récognition de ces actions et des changements divers que les objets manifestent. Si une personne voisine dont nous regardons le dos fait subitement un demi-tour, la seule chose qui soit connue immédiatement, c'est le changement soudain de caractère dans l'impression visuelle. Ce changement pris seul n'a aucun sens : il ne vient à en avoir un que quand on a trouvé par des eipériences accumulées que tous les changements de cette sorte sont accompagnés d'altérations dans la position relative des parties entant que le toucher nous les fait connaître. Nous ne voyons donc pas faire ce demi-tour, mais nous inférons qu'on Ta fait. Nous concevons un certain rapport entre les changements visuels et les changements mécaniques semblable aux rapports innombrables précédemment eipérimentés ; nous classons le rapport présent avec une série de rapports passés ; et nous l'exprimons par un mot semblable aux mots employés pour exprimer ces rapports passés. La transformation visible que subit un morceau de plomb qui fond ne peut rien nous apprendre^ à moins que nous ne sachions paravance que certaines apparences coexistent toujours avec la fluidité. Ce qui parait être une perception de la fusion est, en réalité, une interprétation rationnelle des apparences; — c'est classer ces apparences avec des apparences semblables précédemment connues; c'est supposer qu'elles ont avec certains phénomènes mécaniques des rapports analogues à des rapports déjà connus. On pourrait citer à l'appui des faits sans nombre : mais ceux qui précèdent suffiront pour montrer que ces connaissances (qui paraissent simples^ quoique en réalité elles soient complexes), qui nous servent à nous conduire soit dans notre maison, soit dans la rue, et qui se succèdent dans la conscience trop rapidement pour pouvoir être même énuroérées, sont toutes ded perceptions acquises. Toutes, impliquent classification ou récognition d'attributs, de groupes d'attributs unis, ou de relations entre ces groupes : toutes contiennent des in-
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férences^ toutes impliquent intuition de rapports semblables ou dissemblables.
§ 316. Et ici nous trouvons de nouveaux faits à Tappui de cette assertion, que les divisions que nous établissons entre les divers processus mentaux n'ont qu'une vérité purement superficielle. A la fin du chapitre viii, le raisonnement a été défini : L'établissement indirect d'un rappoftdéfini entre deux choses, par opposition à la perception, où le rapport est établi directement. Mais nous trouvons maintenant que toutes ces perceptions par lesquelles les objets complexes en viennent à être connus de nous d'une manière déterminée , impliquent aussi ' établissement indirect de rapports. La déclaration de la ccf:$cience, si on la reçoit sans la soumettre à la critique, para tra dire qu'en contemplant la lumière, les ombres, les contours d'un monument, nous savons immédiatement que c'est là un corps solide. Cependant l'analyse prouve que cette solidité est connue immédiatement. Et cette analyse est pleinement confirmée par le stéréoscope qui^ en simulant l'apparence de la solidité, nous conduit à considérer comme solide ce qui ne l'est pas. Il semblerait donc qu'en pratique, une longue habitude conduirait à confondre ce qui est direct et ce qui ne Test pas. De même que, dans un langage nouveau pour nous, la signification d'un mot nous est d'abord rappelée par l'intermédiaire du mot équivalent dans un langage de nous connu, puis peu à peu nous est rappelé sans cet intermédiaire, de même, par une répétition constante, le processus d'interprétation de nos sensations devient si rapide que nous paraissons percevoir directement leurs objets. On verra encore plus clairement que cette division n'est vraie que relativement , si Ton observe que non-seulement des connaissances qui sont connues pour être indirectes deviennent directes par l'habitude, mais que des connaissances qui semblent directes indubitablement s'unissent par gradations insensibles avec les connaissances indirectes. Ainsi, si je me tiens à cent yards de la façade d'une maison, je croirai connaître immédiatemeutCi^VV^
façade ; les rapports des parties sont tous directement présentés à la conscieDce : rien n*est inféré. Mais si je me tiens à moins d'un yard de cette façade et que je la considère, les contours qui se présentent à mes yeux ne sont pas du tout semblablesàceuxquej'avais vus à distance : et toute conception que je peux maintenant me faire de la forme de cette façade doit être t»/!^r^6 de ces contours découpés et tranchants que je vois. Or, entre cent yards et un yard de distance, il y a dix mille autres points d'où l'on peut avoir autant de vues, dont chacune ne différera de sa voisine que d'une manière inappréciable. Evidemment donc la transition de la forme perçue directement à la forme perçue indirectement est insensible. Aux faits de cette sorte ajoutons ce fait familier, c'est qu'en raisonnant nous sautons constamment les intermédiaires dans un raisonnement qui nous est habituel, et que nous passons d'un seul coup des prémisses à une conclusion fort éloignée; remarquons aussi que, dans le raisonnement conscient, il y a une tendance des processus indirects à devenir de plus en plus directs; et alors il deviendra manifeste que, depuis la démonstration la plus compliquée jusqu'à l'intuition la plus simple, le caractère direct ou indirect avec lequel le rapport s'établit n'est qu'une question de degré ; que les extrêmes sont unis par une série de transitions insensibles; et qu'ainsi c'est relativement et non absolument que le raisonnement se distingue de la perception par son caractère indirect.