DES ATTRIBUTS STATIQUES
§ 326. De cette classe d'attributs qui ne nous sont connus que par une espèce ou l'autre d'activité objective, et de cette autre classe d'objets qui nous sont connus par quelque réactivile objective provoquée par une activité subjective, nous passons maintenant à cette classe d'attributs qui ne nous est connue que par l'activité subjective.
Par rapport aux attributs d'espace, — volume, figure, position, — le corps est complètement passif, et la perception de ces attributs est complètement due à certaines opérations mentales, à certains actes de pensée. Trës-difiérents de la chaleur, odeur, sons, etc., qui sont présentés à la conscience non par des actes qui lui sont propres, mais souvent malgré elle ; très-différents de la rudesse, mollesse, flexibilité, etc., dont nous ne devenons conscients que par l'union de notre propre activité avec celle des choses, les phénomènes d'étendue dans leurs modifications diverses sont entièrement connaissables par une coordination interne d'impressions, par un processus auquel l'objet étendu ne prend point part. Quoique ce soit l'objet qui nous fournit les data par lesquels il peut être lui-même connu comme étendu^ cependant ces data ne sont pas l'étendue; et comme tant qu'ils ne sont point combinés dans la pensée^ l'étendue est inconnue, il s'ensuit que l'étendue n'est pas un attribut à Taide duquel les corps nous impressionnent, mais que nous la découvrons à l'aide de certains autres attributs des corps. Il semblera peut-être à un observateur sans critique que les contours visibles d'un objet sont produits dans sa conscieace ^^
l'objet lui-même, comme cela se produit pour la couleur. Hais s'il remarque que ces contours visibles ne lui sont révèles que par certaines modifications de lumière, que ces modifications sont produites non par les contours, mais par certaines propriétés occultes de la substance qui a ses contours, et que si ces propriété étaient absentes, les contours seraient invisibles, il verra que les contours sont connus non immédiatement, mais médiatement. Si, de plus, on se rappelle qu'en Tabsence de lumière^ les contours d*un objet ne sont connaissablés que par une série de sensations musculaires et tactiles obtenues en tàtant Tobjet, qu'on ne peut avoir conscience de ces contours qu'en pensant certains rapports, on ne pourra plus longtemps mettre en doute que dans la perception des attributs d'espace^ l'objet est passif complètement, et le sujet seul actif.
On pourra peut-être révoquer en doute qu'il soit exact de distinguer le volume, la figure et la position à titre d'attributs statiques : vu qu'en mécanique^ entre la statique qui s'occupe des phénomènes des forces qui produisent l'équilibre, et la dynamique qui s'occupe des phénomènes des forces qui produisent le mouvement^ il y a affinité de nature, de sorte qu'on passe insensiblement de l'un à l'autre. Ici, au contraire, les attributs qui sont classés comme statiques diffèrent complètement de ceux classés comme dynamiques et sans conciliation possible. A cela on répondra : que les termes, comme nous les employons ici, doivent être compris non dans le sens de la mécanique, mais dans un sens plus général. Les attributs statiques sont ceux qui appartiennent au corps en tant qu'il existe ou est en repos. Les attributs dynamiques sont ceux qui appartiennent au corps en tant qu'il agit. Puisqu'on ne nie pas que les attributs dits secondaires impliquant, comme nous l'avons vu, une activité des corps, sont nommés à bon droit dynamiques, il faut admettre que les attributs dits primaires^ qui^ impliquant passivité, sont leurs contraires, peuvent être justement distingués comme statiques.
§ 327. On a disputé pour savoir si les attributs d'espace sont de ceux que les yeux peuvent connaître seuls. On admet que nos perceptions de distance à Torigine ne sont pas visuelles, mais résultent d'expériences musculaires dont les expériences visuelles ne sont que les signes. Il faut admettre aussi que, des trois dimensions des corps, une au moins, qui implique ridée d'un éloignement plus ou moins grand, ne peut être connue que par des expériences musculaires. Mais comme il est impossible de concevoir la couleur comme autrement qu'ayant une étendue à deux dimensions, cela semble impliquer que la grandeur en surface est en une certaine mesure connaissable par la vue. Quoiqu'il soit parfaitement clair que la grandeur en surface, en tant qu'elle est connue par la vue^ est purement relative, — que la même surface, selon qu'elle est placée tout près de l'œil ou à un quart de mille, peut occuper tout le champ de la vision ou rien qu'une portion inappréciable ; cependant comme, tant qu'un objet est visible, il doit présenter quelque longueur et largeur, on pourrait soutenir que l'étendue en surface in abstracto est à l'origine percevable par les yeux autant que la couleur. On peut prouver cependant que cette conclusion est erronée.
Un court moment de réflexion montrera que l'étendue superficielle visible est inconcevable sans une conception simultanée de la distance. Imaginons qu'une surface d'un pied carré soit placée à un yard de l'œil, à angle droit avec l'axe de la vision ; imaginons de plus que quatre lignes droites soient tirées des angles au centre de l'œil ; supposons maintenant qu'on interpose une surface de six pouces carrés à la moitié de la même distance, de manière à sous-tendre pour l'œil la même surface apparente ; supposons qu'on interpose de la même manière entre celle-ci et Tœil une surface de trois pouces carrés, et ainsi de suite. Il est clair que s'il était possible de répéter cela à l'infini, la surface sous-tendue par les quatre lignes convergentes disparaîtrait au môme moment que disparaîtrait la distance qui la sépare du point de convergence : par m^^ ^^
comme toutes nos expériences doivent néiSessairement se conformer aux lois des rayons convergents^ nous ne pouvons avoir aucune idée d'une surface visible sans une idée concomitante de la distance entre la surface et Tœil qui la perçoit. Conséquemment si la distance n'est pas conçue à priori, la surface ne Test pas non plus.— Voici ce qu'on peut répondre : Il ne peut pas y avoir une série décroissante de surfaces sous-tendantle même espace angulaire. L'objection qu'on nous oppose est fondée sur une ignorance de la structure de l'œil et suppose que la vision continue dans des conditions qui la suppriment absolument : non-seulement parce que la surface décroissante vient au contact de l'œil, à mesure que convergent les lignes qui la renferment, mais parce que longtemps avant que cela arrive, la diminution supposée de la surface devient impossible optiquement. Bien que les surfaces qui sont mesurées par le même angle, tout en diminuant successivement^ puissent être perçues clairement, tant que les yeux n'en sont pas trop près, ceci n'a plus lieu dès que les limites de l'ajustement focal sont dépassées : la surface occupée par l'image sur la rétine en devenant graduellement confuse, grandit plutôt qu'elle ne diminue. Nous voyons ainsi que la grandeur de l'œil et son ajustement visuel entrent nécessairement comme facteurs dans les perceptions de surfaces et de distances visuelles : cela montre qu'en un sens, la conscience de la surface visuelle est prédéterminée par la structure héritée : en une certaine mesure du moins, ainsi, sinon en ce qui concerne la couleur, du moins en ce sens que l'organe visuel, par sa propre grandeur et sa constitution, impose des limites dans lesquelles doit entrer l'interprétation d'espace donnée à une impression de couleur.
Mais on comprendra encore mieux la question en examinant ce qui nous est donné en réalité dans une impression visuelle. La rétine, examinée au microscope, présente entre autres éléments une sorte de pavé carrelé composé de petits bâtonnets et de cAnes placés l'un à côté de l'autre et dont les extré-
mités sont disposées de façon à former une surface sur laquelle les images optiques sont reçues. Chacun de ces bâtonnets et de ces cônes, autant qu'on a pu le voir, est desservi par un nerf distinct et, comme on doit le supposer^ est susceptible d*une excitation indépendante. Pour qu'on puisse plus facilement comprendre ce que c'est que ces actions réunies, supposons une structure analogue sur une large échelle. Imaginons un nombre immense de doigts mis en paquet, côte à côte, de façon à ce que leurs extrémités forment une surface plane, et que chacun soit uni avec le même sensorium par un nerf distinct. Si Ton pose quelque chose sur la surface plane formée par ces bouts de doigts, on donnera à un certain nombre d'entre eux une impression de toucher à un nombre d'autant plus grand que l'objet sera plus grand. Et si l'on pose successivement deux choses qui allèrent non-seulement en grandeur, mais en forme, il y aura une différence non-seulement dans le nombre des bouts des doigts affectés, mais aussi dans le genre de combinaison. Mais maintenant quelle sera l'interprétation d*une impression ainsi produite, tant qu'il n'y aura pas encore eu d'expériences accumulées? Yaura-t-il quelque idée d'étendue? Non, pas une idée développée, mais les matériaux bruts d'une idée. Pour simplifier la question, soit le premier objet posé sur ces bouts de doigts, une baguette droite ; nommons A et Z les deux bouts de doigts sur lesquels reposent ses extrémités. Dira-t-on que la longueur de la baguette sera perçue? Alors cela implique que la distance entre A et Z est déjà connue, ou, en d'autres termes, qu'il y a une idée préexistante d'une étendue spéciale, ce qui est absurde. Si Ton dit que l'excilalion simultanée de B, C, D, E,F et de tous les doigts entre A et Z implique l'étendue, on n'échappe pas à la difficulté : car aucune idée d'étendue ne peut naître de l'excitation simultanée de ces doigts, à moins qu'il n'y ait une connaissance de leurs positions relatives, ce qui est déjà une connaissance de l'étendue. Par quel procédé, donc, peut-on connaître la longueur de la baguette? On ne peut la connaître
qu- après raccumulatioD de certaines expériences par lesquelles devient connue la série des doigts qui sépare A de Z. Si la masse totale des doigts est susceptible de se mouvoir en corps, comme le fait la rétine ; et si en vertu de ces mouvements, quelque chose qui est touché maintenant par le doigt A, Test ensuite par le doigt B, ensuite par le doigt G, et ainsi de suite; et si ces expériences sont tellement multipliées par un mouvezment produit dans toutes les directions^ qu'entre ce qui est touché par le doigt A et ce qui est touché par un autre doigt, on connaît le nombre des contacts intermédiaires qui sont sen* tis, alors la distance entre A et Z peut être connue ; et elle sera connue comme formant une série d'états de conscience produits par les attouchements successifs des doigts intermédiaires, comme une série d'états comparables avec toute autre série de cette espèce, et susceptible d'être estimée plus grande qu'elle. Et quand par des répétitions innombrables, le rapport entre un doigt quelconque et chacun des autres s'est établi et peut être représenté à l'esprit comme une série d'une extrême longueur, alors nous pouvons comprendre comment une baguette posée sur la surface, de manière à toucher au même moment tous les doigts de A à Z inclusivement, sera prise pour équivalente à la série A Z ; — comment l'excitation simula tanée de la rangée entière des doigts en viendra à remplacer l'excitation sérielle; — comment il arrivera ainsi que les objets posés sur la surface viendront à être distingués les uns des autres par la longueur relative de la série qu'ils couvrent ; — comment, par l'habitude, ces excitations simultanées qui, à l'origine, n'étaient connues qu'indirectement et par une transformation dés excitations sérielles, en sont venues à être connues directement, tandis que les excitations sérielles seront oubliées. C'est ce qui arrive dans l'enfance quand nous apprenons les mots d'une langue nouvelle : nous les avons d'abord compris au moyen de leurs équivalents dans notre langue mc^ternelle; maintenant nous les comprenons en eux-mêmes: et si nous les employions à l'exclusion de notre langue mater-
nelle, cela nous conduirait à oublier complètement celle-ci. Réduisons à sa forme originelle Tappareil grandement amplifié que nous Tenons de décrire ; ramenons cette surface formée par des bouts de doigts à la grandeur de la réline; par les choses, posées sur cette surface, entendons les images projetées sur la rétine, et par ses mouvements au contact de ces choses, entendons les mouvements de la réline relativement aux images : alors on pourra comprendre une partie du procédé par lequel nos idées d'étendue visuelle sont acquises.
Arrêtons-nous ici sur une critique sérieuse. On a décrit la rétine comme composée d'unités réunies en faisceaux, dont chacune est excitable séparément parce qu'elle est jointe par des fibres séparées à un centre nerveux; on a dit que, par l'expérience^ l'excitation d'une série de ces unités en vient à indiquer une certaine étendue linéaire : mais cette explication est en grande partie contenue dans les faits mêmes. On oublie que dans ce groupe d'éléments de là rétine avec leurs nombreuses fibres communiquant avec d'autres structures nerveuses, et qui des mouvements spéciaux de la rétine reçoivent des impressions spéciales, — préexistent certaines capacités par lesquelles cette équivalence doit être établie. Ces structures nerveuses non moins que les structures optiques et musculaires sont en grande partie développées, — certainement toutes les fibres afférentes et efférentes et en grande partie les plexus centraux qui coordonnent les impressions visuelles, sérielles et simultanées. De sorte qu'on peut dire qu'elles sont là — latentes dans la structure — ces corrélations et équivalences que nous disons établies par l'expérience entre certaines excitations sérielles de la rétine et des excitations correspondantes de la rétine qui, reçues sous forme simultanée, indiquent des étendues. — Tout ce qu'on peut raisonnablement induire de là, c'est que ces corrélations et équivalences, en grande partie prédéterminées par la structure de l'organisme, passent de la puissance à l'acte par les expériences de l'organisme ; que
Texpérience en développant ces connexions latentes entre certaines actions nerveuses et certains états de conscience, aide au développement ultérieur des structures et en détermine les détails, rend plus précise leur action et les perceptions concomitantes. — A cette remarque, il faut en ajouter une autre également importante. L^explication donnée ci-dessus est insuffisante si on ne l'applique qu'à l'individu ; elle ne l'est plus si on rapplique à cette série incommensurable d'individus intérieurs que suppose Thypothèse de l'évolution. En se reportant aux expositions contenues dans la partie Y, on verra que les corrélations établies entre les impressions et les étendues visuelles, établies peu à peu et héritées avec accumulation continuelle, peuvent être expliquées de la même manière.
Cette analyse ne fait que nous acheminer un peu vers la solution de notre problème. Les mouvements de l'œil nécessaires pour mettre les éléments sentants de la rétine en contact successif avec les diverses parties de l'image, étant connus eux-mêmes par la conscience, deviennent des composantes de la perception. Il en est de même des mouvements requis pour produire la convergence convenable des axes visuels, enfin de ces mouvements ultérieurs nécessaires pour donner à chaque œil son ajustement focal. Et môme quand les diverses séries d'états de conscience qui résultent de tout cela ont été combinées avec ceux qui viennent de la rétine elle-même, elles ne peuvent encore nous donner une idée de l'étendue comme nous l'entendons jusqu'à ce qu'elles aient été unies à ces expériences de locomotion par lesquelles nous acquérons l'idée de distance ou extériorité; et celles-ci sont impossibles sans ces expériences tactiles concomitantes qui donnent des limites à la distance. Examiner en détail ces divers groupes d'éléments qui contribuent à composer notre perception de l'étendue visible demanderait plus d'espace qu*on ne peut consacrer ici : d'ailleurs cet examen n'est pas nécessaire pour rétablissement de nos principes généraux. L'analyse précédente nous
montre qu^en négligeant toutes les autres conditions (qui toutes impliquent mouvement et les états de conscience concomitants), aucune image projetée sur la rétine ne peut être comprise par nous^ ni même distinguée de quelque autre image grandement différente en forme, jusqu'à ce que des rapports aient été établis entre les divers éléments scnsitifs dont se compose la rétine ; elle montre aussi que le rapport entre deux éléments de cette sorte ne peut être connu que par la série des sensations que donnent les éléments intermédiaires; qu'une telle série de sensations ne peut être obtenue que par un mouvement de la rétine ; et qu'ainsi Télément primitif d'où sortent nos idées d'étendue visible consiste dans la connaissance des positions relatives de deux états de conscience, faisant partie d'une série d'états semblables qui résultent d'un mouvement subjectif. Non cependant qu'un tel rapport entre des états de conscience successifs donne en lui-même quelque idée de l'étendue. Nous avons vu qu'un ensemble des éléments de la rétine peut être excité simultanément aussi bien que sériellement ; qu'ainsi un état de conscience presque simple devient l'équivalent d'une série d'états; qu'un rapport entre ce que nous appelons des positions coexistantes représente ainsi un rapport de positions successives; que ce rapport représentatif, étant beaucoup plus court^ il est ordinairement pensé au lieu et place de celui qu'il représente ; et que par l'habitude de ces sortes de signes ou représentations et par leur réunion pour en former de plus complexes^ sont engendrées nos idées d'étendue visible, idées qui, comme celle de l'algébriste opérant sur son équation, sont tout à fait difiTérentes des idées représentées, — et qui cependant, dans ce cas-ci^ occupent l'esprit à Tentièrc eiclusion des idées représentées.
Mais le fait qu'il nous importe particulièrement de retenir, c'est que, sous toutes nos connaissances d'étendue visible se retrouve au fond la connaissance de la position relative des états de conscience qui accompagnent un mouvement.
§ 328. Laissons la perception visuelle du corps considéré 11. \^
comme doué d'attributs statiques pour passer à la perception tactile, à cette perception de la forme, de la grandeur et de la position telle qu'un aveugle Ta. Et avant d'examiner cette perception dans sa totalité, examinons ses composants : considérons ceux-ci d'abord comme connus de nous; examinons ensuite notre manière de les connaître.
C'est une doctrine établie depuis longtemps que la Forme ou Figure, que nous pouvons appeler le mode le plus com plexe d'étendue^ peut se résoudre dans la grandeur relative des parties. Un triangle équilatéral est celui dont les trois côtés sont égaux en grandeur. Une ellipse est une courbe fermée symétrique dont le diamètre conjugué est plus grand que le diamètre transverse. Un cube est un solide qui a toutes ses surfaces de même grandeur et tous ses angles de même grandeur aussi. Un cône est un solide dont les sections successives, faites à angle droit avec l'axe, sont des cercles régulièrement décroissant en grandeur à mesure qu'on va de la base au sommet. Nous appelons un objet étroit quand sa largeur n'est pas grande, comparée à sa longueur. Une figure symétrique est celle dont les parties homologues des côtés sont égales en grandeur. Nous appelons figures semblables celles qui sont telles que le rapport de grandeur entre deux parties de l'une, est égal au rapport de grandeur entre les parties correspondantes de l'autre. Ajoutez à cela qu'une altération dans la forme de quelque chose est une altération dans la grandeur comparative de quelqu'une de ses parties, — un changement dans les rapports de grandeur subsistant entre elles et les autres parties : enfin, en altérant continuellement la grandeur relative de ses parties, on peut changer une figure indéfiniment. Par suite, une figure étant pleinement résoluble en rapports de grandeur, nous pouvons nous mettre à analyser ce qui donne naissance à ces rapports, c'est-à-dire la grandeur elle-même.
Quoiqu'en passant d'un mode d'étendue qui consiste en rapports de grandeur à la considération de la grandeur en
elle-même, il semblerait que le caractère relatif doive disparaître, ce n'est pas ce qui arrive. Nous ne savons rien de la grandeur absolue. Toutes les grandeurs que nous connaissons sont pensées par nous comme égales à, plus grandes que, ou plus petites que certaines autres grandeurs; et il n*y a aucune autre manière de les concevoir. Non-seulement, en parlant d'une maison comme jg^rande, nous entendons grande en comparaison des autres maisons ; et en parlant d'un homme comme petit, nous entendons en comparaison des autres hommes ; non-seulement en disant que Mercure est petit et telle tète d'épingle grande^ nous entendons en comparaison des autres planètes et des autres têtes d'épingles^ mais, en fait, nous ne pouvons nous former aucune notion de grandeur qu'en la construisant à Taide des grandeurs que rexpérienoe nous a données ; par conséquent nous la pensons dans son rapport avec celles-ci. En quoi consiste donc la différence entre la figure et la dimension telles qu'elles nous sont connues ? Simplement en ceci : c'est que tandis qu'en pensant à la figure d'une chose, nous pensons aux rapports de grandeur que ses parties constitutives ont entre elles, en pensant à sa dimension, nous pensons au rapport de grandeur que cette chose^ prise comme tout^ a avec les autres touts. Cependant reste encore la question : Qu'est-ce que la grandeur considérée analytiquement ? Réponse : Elle consiste en un ou plusieurs rapports de position. Concevoir une chose comme ayant un certain volume, c'est concevoir les surfaces opposées qui la limitent comme plus ou moins éloignées l'une de l'autre, c'est-à-dire — ayant un rapport de position. Concevoir une étendue particulière, c'est penser une surface limitée par des lignes qui ont entre elles des degrés dé tennmés d'éloignemeut, c'est-à-dire — ayant un rapport de position. Concevoir une ligne d'une longueur définie, c'est imaginer ses extrémités comme occupant dans l'espace des points qui ont entre eux une distance précise, c'est-à-dire — un rapport de position. Comme un solide est décomposable en plans, Vk\\. " |
i80 ANALYSE SPECIALE.
plan en lignes, une ligne en points ; et comme des points adjacents ne peuvent ni être connus ni être conçus comme distincts l'un de l'autre^ qu'autant qu'ils occupent des places différentes dans Tespace, — c'est-à-dire comme ayant non la même position^ mais un rapport de position, — il s'ensuit que toute couDaissance de dimension ou grandeur, est une connaissance d'un ou plusieurs rapports de position qui sont présentés à la conscience comme étant semblables ou dissemblables à un ou à plusieurs autres rapports de position.
Cette analyse nous conduit d'elle-même à notre dernier attribut d'e^^pace des corps,— la position. Comme la grandeur, la position ne peut être connue absolument; elle ne peut Têtre que relativement : la notion de position est en elle-même la notion d'une position relative. Ou ne peut concevoir la position d'une chose qu'en pensant cette chose comme étant à quelque distance d'une ou plusieurs autres choses. On verra mieux les éléments essentiels de cette idée, en observant sous quelles conditions seules elle peut naître. Imaginons un point solitaire A, dans l'espace infini, et supposons qu'il soit possible pour ce point d'être connu par un être n'ayant aucune existence locale. Que pouvons nous dire de sa place ? Absolument rien. Imaginons qu'on ajoute uu autre point B. Que peut-on dire mainleuant relalivemeut à ces deux points ? Rien encore. Les points n'ayant d'autre attribut que la position, ne sont pas comparables entre eux ; on ne peut rien dire de leur pobition relative faute de quelque chose avec quoi on les compare. Leur distance peut être infinie ou infinitésimale, selon la mesure employée ; mais comme, par hypothèse, il n'existe pas de mesure ; comme l'espace ne contient rien que ces deux points, la dislance est impensable. Hais imaginez un troisième point C. Immédiatement il devint possible de formuler une proposition par rapport à leurs positions. Les deux distances de A à C et de A à B se servent mutuellement de mesure. L'espace entre A et B peut être comparé à l'espace entre A et C,et le rapport de position de A par rapport
à B devient pensable comme étant semblable ou dissemblable au rapport de A à C. Ainsi donc, il est manifeste que la position n'est pas un attribut du corps en lui-même, mais seulement par ses rapports avec le contenu de Tunivers.
Il reste à ajouter que les rapports de position sont de deux sortes : ceux qui subsistent entre le sujet et Tobjet, et ceux qui subsistent' ou entre différents objets ou entre différentes parties du même objet : le dernier de ces deux-ci se ram^ne au premier. Pour voir que fînaleraent tous les rapports de position peuvent se décomposer en rapports de positions du sujet et de Tobjet, il suffit de se rappeler, d'une part, que dans les ténèbres on peut découvrir les positions relatives de deux objets en touchant Tun et puis l'autre, et en inférant leurs positions relatives de la propre position qu'on a à l'égard de chacun d'eux; d'autre part, que la vue ne peut nous donner connaissance de leurs positions relatives, sauf par la perception de la distance de chaque objet à l'œil.
Ces conclusions : que la fîgure est résoluble en rapports de grandeur, la grandeur en rapports de position, et que tous les rapports de position peuvent être finalement réduits aux positions de sujet et d'objet, seront pleinement confirmées si Ton considère le procédé par lequel un aveugle connaît les attributs d'espace. 11 étend la main, touche une chose et par là en connaît la position par rapport à lui. Il étend son autre main, et ne rencontre aucune résistance ni au-dessus, ni d'un cAté de la position qu'il a déjà trouvée : il acquiert ainsi une certaine connaissance négative de la grandeur de l'objet: — connaissance que trois ou quatre attouchements sur les différents côtés de Tobjrt rendront positive. Puis, continuant de mouvoir ses mains sur la surface de Tobjet, il acquiert une notion de sa Ggure. Quels sont donc los éléments d'où sont formées, par synthèse, ses perceptions de grandeur et de figure? Il n'a reçu rien que des contacts simultanés et successifs. Chaque contact a établi un rapport de position entre son centre de conscience et l'objet touché. Et tout ce qu'il peut
satoii" relathrement à la grandeur et à la figure (c'est-à-dire sur là position relative de ces points les uns à Tégard des autres], lui est nécessairement connu parles positions relatives qu'ils ont tous par rapport à lui.
Nos perceptions de tous les attributs d'espace du corps étant ainsi décomposables en perceptions de position comme celles acquises par un simple acte de toucher^ nous devons rechercher maintenant ce qui est contenu dans une perception de cette sorte. Une courte réflexiou montrera clairement que percevoir la position d'une chose touchée, c'est en réalité percevoir la position de cette partie du corps dans laquelle la sensation de contact est localisée. D'où il résulte que notre connaissance de la position des objets repose sur la connaissance de la position de nos membres l'un par rapport à l'autre , — connaissance à la fois de leurs rapports fixes et de ces rapports temporaires où ils sont placés par chaque changement d'ajustement musculaire. Il est à peine besoin d'établir que cette connaissance est acquise par une exploration mutuelle des membres, par la mise en contact de chacun avec les autres, par le mouvement qu'on leur donne de toutes les manières possibles ; enfin que les mouvements qu'impliquent ces explorations sont connus par les réactions qu'ils produisent dans la conscience. Mais il est manifestement impossible de pousser plus loin cette analyse sans analysemotre perception de mouvement. Position relative et mouvement sont deux faces de la même expérience. Nous ne pouvons ni concevoir le mouvement sans concevoir la position relative, ni découvrir la position relative sans le mouvement. Pour le présent donc, nous devons nous contenter de cette conclusion : que la perception visuelle ou tactile de chaque attribut statique du corps est résoluble en perceptions de position relative qui sont acquises par le mouvement.
§ 329. Avant de définir dans sa totalité la perception du corps comme présentant des attributs statiques^ il est nécessaire de remarquer que les positions résistantes qui, coordon-
nées dans la pensée, constituent nos idées de figure ou grandeur doivent être agrégées, doivent former continuité avec un assemblage indéfini de positions intermédiaires résistantes. S'il y a discontinuité, si les parties résistantes sont séparées par des parties non résistantes, nous avons la perception non d'un seul corps, mais de deux ou de plusieurs.
Ceci posé, et eu omettant comme doublement médiates nos perceptions visuelles de retendue sous ses difiérents modes^ nous pouvons dire que la perception du corps comme présentant des attributs statiques est un état de conscience composé ayant pour éléments primaires les impressions indéfinies de résistance et à! éiendwe ^inconditionnellement unies ensem-* ble et avec le sujets dans des rapports de coïncidence dans le temps ou de contiguïté dans l'espace ; ayant pour éléments secondaires une série de rapports entre des positions résistantes, diversement unies entre elles dans des rapports de simultanéité et de séquence: ceux-ci pour la plupart dépendent conditionnellement de la nature de l'objet et des actions du sujet, et tous sont unis eonditionnellement avec les éléments primaires par des rapports de séquence.
A cela reste à ajouter, comme précédemment, que tels étant les matériaux de la perception, le |?ro(^(I^ d^ laperception consiste dans le classement inconscient de cf ^ iipprf ssions, rapports et conditions avec ceux précédemment connus et qui leur ressemblent.
CHAPHRE XIV.
PERCEPTION DE l'ESPACE.
§ 330. On a du nécessairement, dans le dernier chapitre^ dire quelque chose de notre perception de Tespace : les considérations sur l'espace occupé ne peuvent être séparées des considérations sur Tespace inoccupé. Le corps et Tespace se distinguant Tun de Tautre comme retendue résistante de retendue non résistante, il est impossible de traiter de retendue sous l'un quelconque de ses modes, sans traiter virtuellement des deux. En réalité donc, la recherche où nous entrons doit être la continuation de celle qui vient de finir. Cependant, avant de Taborder, quelques développements paraissent nécessaires sur la thèse de ceux qui, tenant Tespace pour une forme delà pensée,considèrent tout effort pour analyser cette connaissance comme absurde.
Le premier de tous est Sir William Hamilton, qui dit: (c C*est en vérité un problème oiseux que de s^efforcer d'imaginer les degrés successifs par lesquels on peut supposer que nous avons acquis la notion d'étendue, lorsqu'en fait nous sommes incapables d'imaginer pour nous mêmes la possibilité de n'avoir pas toujours possédé cette notion. »
Accordons^ pour le plaisir de la discussion, cette impossibilité qu'il allègue de nous concevoir comme n'ayant jamais été dépourvus de la notion de l'étendue ; il ne s'ensuit pas nécessairement ou que l'étendue est une forme de la pensée, ou que nous sommes incapables d'analyser la notion que nous en avons. Par les arguments contenus dans les parties III, IV et V, et plus particulièrement dans les ^ 208, 237-247, on a montré que notre inaptitude à bannir de notre esprit l'idée d'espace, était facilement explicable par l'hypothèse
PERCEPTION DE l'eSPACE. 185
expérimentale, vu que, si l'espace est une forme universelle du non-moi^ il doit produire dans le moi quelque forme universelle correspondante : forme qui, étant Télément constant de toutes lesimpressions présentées parrexpérience^ct'par conséquent de toutes les impressions représentées par la pensée, est indépendante de toute impression particulière et demeure parconséquent quand toute impression particulière a été bannie. Par suite, à cet argument que soit que retendue soit une forme ou non delà pensée, notre inaptitude à nousconcevoir dépourvus de cette notion nous rend incapables de l'analyser, je réponds que quoique nous soyons peut-être dans l'impossibilité de Vanalyser directement, nous restons cependant capables de le faire indirectement. Quoique, dans notre examen subjectif des actes mentaux, nous puissions ne trouver aucun élément antérieur de la pensée qui ait servi à construire cette idée, cependanten examinant les actes mentaux objectivement, nous pouvons obtenir les moyens de concevoir comment notre propre conscience de l'espace s'est construite à l'origine.
Mais ce qu'on a accordé à Hamilton, par pure grâce, peut être nié. Pour ma part, je n'admets pas cette impossibilité qu'on allègue de nous concevoir comme n'ayant jamais été dépourvus de la notion d'étendue. Il me paraU très-possible à un homme de penser qu'il a possédé des états de conscience qui n'impliquaient {fUcune notion de l'étendue ; ou, ce qui est la même chose, il est très-possible d'imaginer des suites de pensées qui n'impliquent pas l'espace. C'est un défaut de la vieille psychologie, y compris celle de Kant, de ne s'occuper que de la conscience adulte et d'ignorer que l'organe développé de la pensée que possède l'adulte, n'est pas possédé par l'enfant, mais sort d'une évolution lente ; — et d'ignorer encore que les associations presque indissolubles que l'expérience établit, et qu'elle entraîne si habituellement dans toutes nos pensées, nous tyrannisent au point de nous mettre en danger d'attribuer à un esprit non développé des idées qu'un esprit développé possède seul. C'est encore un défaut de la psycholo^Nfe %
de Kant, quand elle eipose Thypothèse des formes de Tintuiiion^ au lieu de donner comme preuve des intuitions de tout ordre, de ne citer que ces sortes d*intuitions avec lesquelles la conscience de l'espace est le plus directement liée dans Teispérience. Mais si nous refusons de limiter ainsi notre recherche ; si, laissant les sensations dues à la vue et au toucher, nous en examinons certaines autres, il suffit de nous figurer dépourvus de certaines perceptions qui sont reconnues comme acquises^ et il devient en môme temps aisé de nous concevoir comme ayant des pensées qui n'impliquent pas l'espace.
Rappelons que Sir William Hamilton dit que « nous
ne sommes jamais sûrs de l'existence de notre organisme, excepté quand il est affecté de quelque façon ; » puis imaginons un être humain dans cet état primitif oh il ne connaît pas encore son propre corps, où il n'a eu encore aucune expérience. Il est admis par les Kantistes que l'espace, n'étant qu'une forme de la pensée, ne peut exister avant la pensée, ne peut être connu en elle-même antérieurement à l'expérience ; mais qu'il est révélé à la conscience dans l'acte de recevoir des expériences. Ils disent que la matière de la perception étant donnée par le non-moi, et la forme par le mot, la forme et la matière entrent simultanément dans la conscience. Dans le cas supposé donc, il n'a pas encore idée d'espace. Supposons maintenant que les premières impressions reçues soient celles de son. Nul n'alléguera que le son, comme affection de conscience, a des attributs d'espace. Et même ceux qui n'ont qu'un peu examiné ces questions, admettront que notre connaissance du son, comme venant de tel ou tel point de l'espace, est une connaissance acquise par Texpérience, tout à fait distincte du son lui-même, inférée de certaines modifications du son, et que le son à l'origine nous est connu comme une sensation purement indécomposable. De plus, remarquons que la sensation du son est de l'espèce de celles qui en elles-mêmes ne nous « assurent pas del'exis-
PERCEPTION DE l'eSPACE. 187
tence de notre arganismet comme affecté en quelque manière.» Ce n*est que pareipérience que nous apprenons que nous entendons par les oreilles. La localisation des impressions auditives est si peu distincte que, en dépit des associations qu'elles amènent^ beaucoup d'adultes même s'apercevront que, sans leurs connaissances acquises, ils ne sauraient pas dans quelle région de la surface du corps ils les éprouvent. Par suite donc, dans Tétat supposé d'une intelligence naissante, lessensations de son ne renfermant en elles-mêmes aucun attribut d'espace, et ne révélant pas par elles-mêmes que telle partie de l'organisme est affectée, on doit admettre que l'on peut les comparer et se les rappeler, sans que cela implique aucune idée d'étendue. Après avoir bien eiaminé le cas ainsi présenté objectivement, tout homme doué d'une imagination ordinaire pourra, je pense, en fermant les yeux, en mettant son corps à l'abri autant que possible dessensationsperturbatrices, en chassant autant qu'il le pourra tout souvenir des choses environnantes, concevoir la possibilité d'un état où la connaissance d'une série variée de sons comme semblables et dissemblables et l'idée de leurs rapports mutuels serait le contenu total de la conscience.
De si bonnes raisons pour considérer l'espace non comme une forme de la pensée, mais comme une forme du non-moi à nous découverte par l'expérience^ peut nous encourager à continuer cette analyse de notre perception que nous avons abordée de côté dans notre dernier chapitre.
§ 331. Si nous partons des conclusions atteintes jusqu'ici, à savoir : que, visuelle ou tactile, toute perception des attributs d'espace du corps est décomposable en perceptions de positions relatives, que toutes les perceptions de position relative sont décomposables en perceptions de la position relative du sujet et de l'objet, et que ces rapports de position ne sont connaissables que par le mouvement, la première question qui se pose est celle-ci : Comment l'expérience d'une étendue occupée, c'est-à-dire du corps, peut-elle nou^ donner
la notion de retendue inoccupée, c'est-à-dire de Fespace? Comment de la perception d'un rapport entre des positions résistantes, en venons-nous à la perception d'un rapport entre des positions non résistantes? Si tous les attributs d'espace du corps sont résolubles en rapports de position entre un sujet et un objet, révélés dans l'acte du toucher; si originellement, la position relative n'est connaissable qu'ainsi; si par conséquent la position ne peut être connue par une intelligence naissante que comme la position de quelque chose qui produit une impression sur l'organisme, comment est-il possible qu'on en vienne à séparer l'idée déposition de celle du corps? Comment avons-nous pu acquérir le germe d'une notion de l'étendue vide?
Ce problème, quoique la solution en paraisse difficile, est en réalité très-aisé. Si, après quelque mouvement particulier d'un membre venait invariablement une sensation de mou^ après quelque autre, une sensation de rude, après quelque autre, une sensation de dur; — ou si, après ces mouvements des yeux, nécessaires pour quelque acte spécial de vision, venait toujours une sensation de rouge, après certaine autre une sensation de bleu, et ainsi de suite, — il est clair que, conformément aux lois connues de l'association, il s'établirait un rapport constant entre de tels mouvements et de telles sensations. Et si les positions étaient conçues^ elles seraient conçues comme étant invariablement occupées par des choses produisant des impressions spéciales ; et il serait impossible de séparer les impressions des choses. Mais comme, dans notre expérience, nous trouvons qu'un certain mouvement de la main qui amène une fois le doigt au contact de quelque chose de chaud, le met maintenant en contact avec quelque chose d'aigu et maintenant avec rien du tout ; et que, de môme, un certain mouvement de l'œil qui a été suivi une fois de la vue d'un objet noir, est suivi maintenant de la vue d'un objet blanc, puis d'aucune vue, il en résulte que l'idée de position particulière qui accompagne chacun de ces mouvements
PERCEPTION DE l'eSPACE. 189
est, par raccumulation des expériences, séparée des objets et impressions et en vient à être conçue par elle-même; il en résulte que comme de tels mouvements sont infinis, ces positions que Ton conçoit indépendamment des corps doivent être infinies : et il en résulte que comme, dans le premier acte de la perception^ et dans tous ceux qui suivent, chaque position est connue comme coexistant avec le sujet, il se produit une conscience de ces positions coexistantes infinies en nombre, — c'est-à-dire de Tespace. On ne donne nullement ceci pour une analyse, ou plutôt une synthèse dernière de cette idée ; car, comme on l'a dit plus haut^ la difficulté consiste à expliquer notre notion de position relative. Tout ce qu'on a essayé ici, c'est d'expliquer en partie comment de cette notion primitive peuvent dériver les matériaux qui servent à construire dans sa totalité notre connaissance de l'espace.
Gardons avec nous cette idée, et rappelons-nous la description donnée dans le dernier chapitre de la manière dont la réline est construite, des rapports qui s'établissent entre ses éléments, et il deviendra possible, je pense, de concevoir comme est engendrée cette merveilleuse perception que nous avons de l'espace visible. C'est une particularité de la vue^ en opposition avec tous les autres sens, qu'elle nous rend en partie conscients de beaucoup de choses à la fois. En levant maintenant la tête, je saisis en un seul regard pupitre, table, papiers, livres, sièges, murs, tapis, fenêtres et divers objets extérieurs : tous m'impressionnent simultanément avec leurs divers détails de couleur qui tendent plus ou moins à me suggérer leur surface et leur structure. Il est vrai que je ne suis pas en même temps également conscient de toutes ces choses. Je trouve que l'objet sur lequel mes yeux se dirigent est plus distinctement présent à mon esprit qu'aucun autre, et que, dans cet objet, le point unique vers lequel convergent les axes visuels est plus vivement perçu que le reste. En fait, ma perception parfaite dépasse à peine une portion infinitésimale de la surface visuelle entière. Néanmoins, je trouve que, même quand je I
190 ANALYSE SPKCIALK.
concentre mon attention sur cette portion infinitésimale, je fais, en une certaine mesure, attention au tout. La conscience complète que j'ai d'une lettre particulière d'un titre écrit sur le dos d'un livre placé de l'autre cAté de la chambre, ne semble exclure la conscience, ni des lettres qui l'accompagnent, — ni du livre, — ni même de la table où est le livre, — bien plus, ni même entièrement du mur auquel la table est adossée. Je sens que la conscience que j'ai de ces diverses choses a divers degrés d'intensité : degrés qui diminuent, en partie, à mesure que les choses ont une couleur et une grandeur qui s'imposent moins en partie à mesure qu'elles s'éloignent du centre du champ de la vision. Non que ces divers objets environnants occupent la conscience de façon à être connus précisément comme étant tels ou tels : car je trouve, par expérience, que tandis que je tiens mes yeux fixés sur un objet, je ne puis rien affirmer, sur un objet voisin, qui implique que je le connais réellement, sans devenir pour le moment imparfaitement conscient même de l'objet sur lequel sont fixés mes yeux. Il n'en reste pas moins vrai que ces divers objets sont en un certain sens présents à mon esprit ; ils sont à l'état de perception naissante; ils tendent chacun à remplir la conscience ; chacun excite partiellement les divers états mentaux qui se produiraient s'ils étaient perçus distinctement.
Cette particularité du sens de la vue, à laquelle il n'y a rien d'analogue dans le goût et l'odorat, qui dans le sens de l'ouïe est vaguement représentée par notre appréciation de l'harmonie, et qui n'a qu'un analogue très-imparfait dans le tact et son aptitude à distinguer les nombreuses irrégularités d'une surface rugueuse sur laquelle est posée la main^ cette particularité est due évidemment à la structure de la rétine. Comme elle se compose d'un nombre immense d'éléments sensitifs distincts, dont chacun est capable d'une excitation indépendante, il en résulte que quand, comme dans quelque acte ordinaire de vision, un amas d'images est projeté simultanément sur la rétine, tous ces innombrables éléments sensi-
PERCEPTION DK i/Ei^PACE. 191
tifs sur lesquels tombent les rayons de lumière diversement modifiés sont mis en état d'excitation plus ou moins grande. Chacun d'eux touche pour ainsi dire quelque portion particulière de l'une des images, et envoie au système nerveux central le sentiment produit par ce toucher. Qu'on se rappelle maintenant que chaque élément de la rétine, comme on l'a précédemment expliqué, en est venu à avoir une certaine relation connue avec chacun de ceux qui l'entourent, une relation telle que leur excitation synchronique sert à représenter leur excitation sérielle. De peur cependant que cette explication n'ait pas été entièrement comprise, j'essayerai de l'éclaircir encore davantage. Supposons que l'on considère un petit point, si petit que son image projetée sur la rétine ne couvre qu'un de ces éléments seusitifs^ A. Supposons maintenant qu'un léger mouvement de l'œil fasse tomber l'image de ce point sur l'élément voisin, B. Qu'en résulte-t-il? Deux légers changements de conscience, l'un venant du nouvel élément rétinal affecté, l'autre venant des muscles qui produisent le mouvement. Qu'il y ait un autre mouvement qui transférera l'image du point à l'élément voisin, C. Deux autres changements de conscience en résultent : et ainsi de suite. La conséquence, c*est que les positions relatives dans la conscience de A et B, A et C, A et D, A et E, etc., sont connues par le nombre des états intermédiaires. Imaginez maintenant qu'au lieu de ces très-petits mouvements séparés, l'œil se meuve avec sa rapidité ordinaire, de sorte que l'image du point passe successivement sur la série entière A Z en un très-court espace de temps. Qu'en résulte-t-il? C'est un fait familier que toutes les impressions des sens, et parmi elles les impressions visuelles, continuent pendant une courte période après qu'elles ont été produites. Par suite, quand la série des éléments de la rétine de Aà Za été successivement et rapidement excitée, l'excitation de Z commence avant que celle de A ait cessé ; et pendant un court laps de temps, la série entière de A à Z reste en état ^ d'excitation. Ceci étant compris, supposons qu'on considère m
une ligue dont Timage est assez longue pour couvrir la série entière de A à Z. Qu'en résultc-t-il? Qu'il y a une excitation simultanée de la série A Z différant de la dernière en ceci : c'est qu'elle est continue et n'est pas accompagnée de sensations de mouvement. Mais ne s'ensuit-il pas, en vertu des lois connues de la suggestion mentale^ que comme l'excitation simultanée est commune aux deux cas, elle tendra dans le dernier cas à éveiller cette série d'états qui raccompagnaient dans le premier? Ne tendra-t-elle pas à consolider pour ainsi dire la série entière de tels états en un état unique? et n'en viendra-t-elle pas insensiblement à être prise comme l'équivalent d'une telle série? Je crois qu'on n'en peut douter. Et si on ne le peut, on comprendra dès lors comment une excitation de la conscience produite par les positions coexistantes qui constituent une ligne, sert à représenter l'excitation sérielle de la conscience qui accompagne un mouvement le long de cette ligne.
Revenons maintenant à ce qui a été dit ci-dessus, à l'état de la rétine occupée par un ensemble d'images : rappelons-nous que les rapports de position coexistante que nous venons d'examiner relativement à une série linéaire particulière, s'établissent de même entre d'innombrables séries semblables^ dans toutes les directions sur la rétine, de façon à mettre chaque élément en rapport avec chaque autre : rappelons-nous de plus qu'en vertu d'un procédé analogue à celui décrit, Tétat de conscience produit par l'ajustement des yeux à un foyer particulier est devenu un signe de la série de positions coexistantes entre les yeux et le point sur lequel ils sont dirigés : rappelons-nous tout cela^ et la genèse de notre perception visuelle de l'espace commencera à devjenir vaguement compréhensible. Chacun des éléments de la rétine mis simultanément en état d'excitation partielle, produisant une conscience partielle non-seulement de son excitation propre, mais aussi des nombreux rapports de position coexistante établis entre lui et les autres qui sont également excités et produi-
PERCEPTION D£ l'eSPACE. 193
sent également la suggestion, il y a tendance à la production d'une conscience de la surface entière des positions coexistantes. Cependant Tétat de conscience produit par rajustement focal des yeux, évoquant la ligne des positions coexistantes situées entre le sujet et Tobjet contemplé spédalement^ et chaque chose ou partie de chose qui n'est pas dans le centre de la vision produisant, par son image plus ou moins précise, un commencement de conscience de sa distance, c'est-à-dire des positions coexistantes situées entre l'œil et lui, il en résulte une conscience indistincte d'un volume entier de positions coexistantes, ou d'espace à trois dimensions. Avec la conscience complète de Tunique position vers laquelle convergent les axes visuels, se produit une conscience naissante d'une infinité d'autres positions : une conscience qui est naissante dans le môme sens que notre conscience des divers objets hors du centre du champ visuel est naissante. A tout cela on doit ajouter que, comme les rapports Innombrables qui subsistent entre ces positions coexistantes ont été établis originellement par un mouvement; comme chacun de ces rapports de positions coexistantes en vient, par l'habitude, à tenir lieu de la série d'états mentaux accompagnant le mouvement qui le mesure; comme chacun de ces rapports doit^ quand il est présenté à la conscience, tendre à éveiller encore dans n'importe quel ordre cette suite de sentiments, ce sentiment du mouvement qu'il représente; comme la présentation simultanée d'une infinité de pareils rapports tendra à suggérer une infinité de pareilles expériences de mouvement; comme celles-ci ayant toutes les directions possibles devront se neutraliser de fagon à empêcher la pensée de tel mouvement particulier, de tout cela naîtra, comme résultat commun, ce sentiment d'aptitude à se mouvoir, ce sentiment de liberté des mouvements qui forme ce qui reste pour constituer notre idée d'espace.
On trouvera peut-être difficile de concevoir que c'est par un procédé aussi compliqué que celui que l'on vient de décrire
qu'on peut atteindre une idée en apparence aussi simple^ aussi ■ 11. Vi
homogène que notre idée d'espace. Hais on sentira peut-être que la difficulté diminue un peu^ en se rappelant : 1® que ce procédé commence dès notre naissance ; V qu'à tous les jours de notre \ie et à tous les moments de chaque jour, nous répé* tons nos expériences de ces innombrables coexistences de position, et de leurs diverses équivalences avec les états sériels de sentiments qui accompagnent les mouvements ; 3"" que ces expériences sont invariablement d'accord, que ces rapports de positions coexistantes ne changent points sont toujours les mêmes entre eux et par rapport au sujet, qu'ils équivalent toujours aux mêmes mouvements. En remarquant le commencement de ces expériences au début de la vie, leur infinie répétition^ leur uniformité absolue ; en se rappelant en même temps la faculté que Toôil possède, en vertu de sa structure de suggérer partiellement à l'esprit au même moment d'innombrables expériences de cette sorte, il deviendra possible de concevoir comment nous acquérons de l'espace dans sa tota^ lité cette idée homogène qui paraît d'abord si inexplicable. Pour éclaircir une dernière fois ce point, rappelons-nous de quelle manière nous considérons des signes dont nous avons une longue habitude : par l'usage, chaque groupe de lettres a maintenant acquis, aux yeux du lecteur, un sens qui lui semble inhérent ; il a cessé d'être une simple série de traits droits et penchés, il a actuellement absorbé pour ainsi dire quelque chose de la pensée qu'il représente : si nous nous rappelons ensuite comment dans nos opérations intellectuelles, ces mots sont devenus les éléments à l'aide desquels nous pensons ; comment nous ne pouvons donner à nos yeux la réalité à quelque proposition sans la formuler en mots, et comment les mots sont si souvent pensés au lieu des choses qu'ils signifient^ que cela cause de fréquentes erreurs ; si nous rappelons tous ces faits, il ne sera pas difficile de comprendre comment avec des signes appris beaucoup plus têt, incomparablement plus simples, uniformes et exacts, employés à chaque instant de la veille, il a dû se produire une transformation semblable;
PKRCEPTION DE L*ESPAGE. 195
mais poussée beaucoup plus loin. Et ceci étant compris^ oo peut aussi comprendre comment Tétat de conscience, répondant à un groupe de positions coexistantes, connues par les sens, a supplanté dans notre esprit la série d'états de conscience dont il est l'équivalent ; et comment en conséquence nos perceptions d'espace sont devenues un langage dans lequel nous pensons les choses environnantes, sans penser aucunement à ces expériences de mouvement que ce langage exprime.
§ 332. Notre interprétation recevra sa forme définitive si on remarque qu'elle nous met en état de comprendre l'origine des intuitions d^espace que nous regardons comme nécessaires. La théorie générale de ces formes montrera au lecteur que ce sont des fonctions fixées de formes fixées, lesquelles se sont moulées de manière à correspondre à des relations externes fixées. En reprenant cette théorie générale sous une forme plus spéciale» il nous faudra nous répéter; mais les résultats, je l'espère, nous justifieront.
Je prends une tête d'épingle ; je la place sur une table et je me retire vers l'autre extrémité de l'appartement assez loin pour ne plus la voir. Ma structure héréditaire détermine une limite donnée : au delà une surface donnée ne produit plus sur moi d'impression visuelle. — Si je m'approche de la table, la tête d'épingle redevient visible ; sa surface apparenté (c'està-dire la quantité des consciences de positions coexistantes qu'elle produit en moi) s'accroît, jusqu'à ce que mon œil n'étant plus qu'à quelques pouces, cette surface devienne aussi grande que possible, étant donné tel et tel objet, telle et telle position. Si mon œil se rapproche de plus en plus, la surface apparente en même temps qu'elle s'agrandit, devient de plus en plus confuse; en sorte que sans la connaissance antérieure, je ne pourrais pas dire Tobjet qui la produit. — Ainsi, la distance à laquelle une étendue donnée peut causer en moi une conscience visuelle, a des limites à la fois rapprochées et éloignées ; c'est-à-dire que l'organisation dont j'ai hérité prédétermine partiellement les rapports entre cerlavtve^ ^'e\i\i\<^\xT^
196 ANALYSE SP^GIALS.
et dislaDces exteroes» et certaiDes perceptions internes produites par elles.
Ce ne sont pas seulement ces limites qui sont présentes en puissance. Entre la conscience de la superficie sous-tendue par un objet et la conscience de la distance à laquelle il soustend cette superficie, il y a un rapport latent dans nos structures optiques, musculaires et nerveuses : — non un rapport tel que, dès le début^ les termes soient complètement ajustés, mais tel qu'il y ait d'abord une conscience sous forme vague à laquelle le développement et Teipérience de l'individu donnent une forme définie. L'image d'un pied carré placée à dix yardSf couvre une surface parfaitement limitée de la rétine ; et en même temps les contractions musculaires, par lesquelles les deux yeux convergent sur un pied carré, y ont leur foyer ajusté, forment une combinaison qui seule peut produire la vison claire d'un objet distant de dix yards. Ainsi la structure héritée est telle qu'un pied carré, à la distance de dix yardf^ ne peut être perçu distinctement que s'il se produit un rapport entre un nombre déterminé d'éléments de la rétine couverts par l'image et un ajustement déterminé des muscles oculaires, tous deux impliquant des états de conscience déterminés. De même pour toute autre distance. — Ce n'est pas tout. Tandis que la surface de la rétine couverte par l'image d'un pied carré, à chaque distance, a un rapport défini avec l'ajustement musculaire requis pour accommoder le foyer à cette distance, il y a aussi un rapport défini entre chaque position différente du pied carré à droite ou à gauche, en haut ou en bas, et le groupe d'éléments de la rétine que l'image couvre ; et il y a aussi un rapport défini entre chaque position et le groupe particulier de mouvements musculaires requis pour diriger les yeux sur l'objet, de façon à mettre l'image au centre de la rétine. — Toutes ces corrélations sont en grande partie préétablies, et elles le sont en tant que l'organisation héritée est développée au moment où elle entre en ^ activité; et cette activité ne peut faire autre chose que de corn-
PERCEPTION DE l'eSPACE. 197
pléter la structure, quo de changer en connexions définies les connexions vagues innées entre les états de conscience.
Entre ces impressions i^isuelles et les impressions tactiles et musculaires causées dans les membres par ces mêmes objets, il y a aussi des corrélations prédéterminées à la fois par Torganisatioc héritée et par l'expérience individuelle. Le pied carré à un yard de distance nécessite un certain mouvement musculaire pour Tatteindre, d'autres mouvements musculaires pour mouvoir les mains autour; le nombre et la combinaison de ces mouvements sont en rapport avec le nombre et la combinaison des impressions visuelles données par le pied carré à cette distance. Si le pied carré se rapprQche ou change de position, il se produit des changements simultanés en rapport défini entre les sensations tactiles et les sensations visuelles. Il en est de même entre les sensations tactiles et les sensations de locomotion^ quand l'objet est hors de notre portée. Évidemment ces corrélations dépendent de la grandeur et de la structure du corps et des membres dans leur connexion avec la grandeur, la structure et la position des yeux. Et comme des ajustements musculaires qui diffèrent quelque peu, peuvent nous donner les mêmes sensations de toucher^ on peut dire que la conception des rapports d'espace qui doit être révélée dans l'expérience par des mouvements musculaires est fixée en grande partie d'avance dans les structures héritées ^
Il est nécesssaire d'en dire un peu plus long pour montrer clairement comment certains rapports d'espa^se primitifs sont présentés à la conscience sous la forme de rapports nécessaires. Si on regarde un segment de cercle, l'image qui se pro-
* On peut objecter à cette doctrine qu'elle ne tient pas compte d*un cbangentnt de proportion qui, durant le défeloppement, se produit entre nos organes visuels et nos organes moteurs. Le bras d'un homme est trois fois plus long que celui d*un enfant, mais le diamètre de sa rétine n*est pas trois fois celui d*un enfant, non pins que l'espace entre ses yeux. Donc, rajustement musculaire et les sensations corrMpondantes causées dans Tenfant par la ? ision d*un objet proche, n'ont pas avec \u sensations musculaires tactiles le même rapport qu'elles ont ches rhoma|6. Il seoible
jette sur la rétine est telle, que nécessairement l'arc couvre UD plus grand nombre d'éléments de la rétine que ne le fait la corde ; et puisque chacun de ces éléments de la rétine envoie à la conscience son impression séparée, la série des impressions produites par l'arc est sentie comme plus grande que la série des impressions produites par la corde. Cela continue d'être yrai^ quelque aplati que soit l'arc ; tant que la courbe est perçue, elle est sentie comme plus grande que l'arc qui unit ses extrémités. Les muscles oculaires fournissent des expériences analogues. Conduire rœil le long d'une ligne courbe, c'est fournir à la conscience une plus grande quantité de sensations que de le promener le long de la corde. À mesure que la courbe s'aplatit, cette différence diminue, mais en restant toujours appréciable. Ainsi, cette vérité que la ligne droite est la plus courte entre deux points, est à l'état latent dans la structure des yeux et des centres nerveux qui reçoi-
donc insoutenable de dire que les actes nerToso-muscuialres et les états mentaux qui les accompagnent, répondant à certaines positions dans l'espace, sont préijustés dans la race sous la forme qu'ils ont chez Tadulte. — Deux considérations répondent i cette difficulté : 1* l*enfant hérite sous une forme approximative de la corrélation entre les structures et les états mentaux en puissance qui accompagnent lenr action ; cette corrélation est modifiée par l'activité journalière jusqu'à ce qu'elle atteigne son plein déTcloppement ; l'expérience ne sert ainsi qu'à achever ce qui était ébauché lors de la naissance; 2» outre cette activité et les expériences concomitantes, il se produit spontanément, durant le développement, des modifications de structure qui complètent l'ajustement de l'organisme à son milieu, de la manière dont cet ajustement a existé chez les ancêtres adultes. L'une des preuves les plus remarquables à l'appui de cette thèse est fournie par la foeulté de reproduction.. Il y a des développements corrélatifs de certaines parties de l'erganisme qui commencent i la puberté, et se complètent indépendamment de toute action fonctionnelle. Nous avons donc tout lieu de croire que les corrélations en question, différentes chez l'enfant et chez l'adulte, subissent un réajustement continuel en vertu même des proeessns spontanés qui déterminent leur croissance. — Mais les expériences individuelles sont capables d'en faire tout autant. Non-seulement, parles sensations qu'elles fournissent, elles nous donnent les termes concrets de ces rapports qui nous servent i construire notre concept d'espace, mais leur action produit, dans quelques cas, de tels effets sur les associations d'idées et sur les connexions nervenses correspondantes, qu'il en résulte un renversement des rapports hérités. C'est ce que démontre le témoignage du micrographe. Comme on l'a montré (| 204), il arrive avec le temps à s'habituer si bien au renversement des images et au maniement des doigts qui doit avoir lieu n conséquence, qu'il le fait machinalement, et que, s'il emploie une lentille qui redresse les objets, il est très-embarrassé dans ses monvemeots.
vent et coordonnent les impressions visuelles. Nous ne pouvons penser autrement. Pourquoi? Parce que, durant cet ajustement que révolution a établi entre Torganisme et son milieu» les rapports internes ont été si bien moulés sur les rapports externes^ qu'aucun effort ne peut empêcher la correspondance des uns et des autres. La main de Tenfant est construite de façon à saisir les objets en serrant les doigts en dedans^ ce qui implique et des habitudes ancestrales et des objets qui doivent être saisis ainsi : de même les diverses structures qui rendent Tenfant propre à saisir les rapports d'espace, impliquent qu'ils ont été saisis ainsi par seé ancêtres et qu'ils le seront par lui. Et de même qu'il est im^ssible à la main de saisir les objets en serrant les doigts en dehors, non en dedans; de même nous sommes incapables de changer les actions nerveuses qui nous donnent les rapports primitifs d'espace, de manière à penser ces rapports autrement qu'ils ne sont.
On remarquera probablement que cette opinion se rapproche de celle de Leibniz, e| ^'elle ne diffère pas énormément de celle de Kant. J'ai déjà montré ( § 208 ) que l'hypothèse de l'évolution a fournit une réconciliation entre l'hypothèse expérimentale telle qu'on l'admet d'ordinaire et l'hypothèse transcendantale qui lui est apposée : » nous voyons ici combien cette réconciliation est complète. Nous comprenons ce qu'il y a de vrai dans la doctriM de Vharmonie préétablie et dans celle des formes de Vintuitian^ et nous pouvons montrer dans ces vérités des corollaires de cette doctrine : que toute intelligence est acquise par l'expérience. Il nous suffit d'étendre cette doctrine, de manière à ce qu'elle comprenne non-seulement l'expérience individuelle^ mais celle des ancêtres. En admettant que ces données de l'intelligence sont à priori pour rindividu et à posteriori pour la série entière des individus dont il est le dernier terme, nous échappons aux difficultés des deux hypothèses^ telles qu'on les présente communément.
11 est convenable de montrer en finissant quelques particularités de notre conscience de l'espace, totalement inconcilia* bles avec l'hypothèse kantienne, mais qui s'harmonisent parfaitemrat avec la nôtre.
§ 333. Nos diverses sensations épipériphériques sont accompagnées d'une conscience de l'espace qui varie de la nonconscience à la conscience extrêmement vive. Comme on l'a déjà montré, les sensations de son ne nous donnent d'ellesmêmes aucune conscience d'espace ; ce n*est que par expérience que nous les associons avec les objets extérieurs. On peut en dire autant des odeurs. A l'origine, cette sensation n'est accompagnée d'aucune idée de position ; ce n'est de même que par l'expérience que nous les associons aux objets et les pensons dans l'espace. La sensation de goût est accompagnée de quelque conscience de l'espace^ non-seulement par suite de sensations tactiles causées sur la langue et le palais par l'objet sapide» mais parce que Tintensité de la sensation de goût en se localisant nous apprend oh est l'objet. Les sensations tactiles nous donnent une crasdence de l'espace relativement très-claire, étendue et variée. Quoique l'aveugle-né n'ait de l'espace qu'une notion très-imparfaite, et composée d'une façon fort différente de la personne qui voit^ cependant le tact lui en donne une idée beaucoup plus complète que le goût. Mais la conscience d'espace qui accompagne les sensations visuelles est immensément plus vive et plus compréhensive ; aussi le pensons-nous habituellement sous cette forme. — Et maintenant d'où viennent ces difTérences ? Elles viennent de la mobilité relative des organes sensoriels par rapport aux excitations qu'ils reçoivent. On ne peut mouvoir la surface sensitive de l'une ou l'autre oreille, de façon à mettre en rapport avec les vibrations tantôt telle partie^ tantôt telle autre. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'incliner la tête pour faire varier l'intensité du son^ qui tombe tantôt sur une des deux oreilles, tantôt sur les deux. De même pour l'odorat. Son organe peut simplement être, dans sa totalité, soit rapproché.
PERCEPTION DE l'eSPACE. 201
soit éloigné du corps odorant. Nous avons vu que les sensations gustatives donnent une certaine conscience de l'espace ; c'est parce qu'ici l'organe sensoriel peut se mouvoir relativement à la source de sa sensation. Dans le cas du toucher, la surface sentante est beaucoup plus mobile par rapport à l'objet qui l'affecte ; et plus les parties d'où viennent les sensations sont mobiles, plus la conscience de l'espace est claire. En explorant à l'aide de nos jambes et de notre dos, nous n'avons pas une idée aussi nette de la grandeur et de la forme qu'en explorant avec nos mains. Enfin les yeux ont la plus grande mobilité par rapport aux objets qui les excitent; non-seulement par rapport aux objets extérieurs actuels, mais par rapport aux images qu'ils projettent sur les rétines. Ces rétines^ composées d'une multitude d'agents sensitifs indépendants, peuvent se mouvoir avec une extrême facilité autour des objets qui se projettent sur elles. De plus, nous pouvons avec une grande rapidité faire converger nos yeux sur un objet, ajuster leurs foyers, les diriger à droite et à gauche, en haut et en bas. De là ce fait très-significatif que la conscience d'espace qui accompagne chaque sensation est grande en proportion de la rapidité et de la variété des sensations de mouvement qui accompagnent la sensation perçue.
Il y a dans notre perception de l'espace une autre particularité qui vaut la peine d'être notée. Si le lecteur considère sa main ou quelque objet également proche, et qu'il se demande quelle espèce de connaissance il a de l'espace compris entre ses yeux et l'objet, il verra que cette connaissance est pour ainsi dire complète. Il a conscience des plus petites difTérences de position. Il en a une perception entièrement complète et détaillée. Si maintenant il dirige ses yeux vers la partie la plus éloignée de la chambre, et qu'il considère dans cet espace une portion égale au précédent, il trouvera qu'il n'a qu'une connaissance comparativement vague. Ensuite, s'il regarde par la fenêtre, et s'il considère quelle conscience il a d'un espace situé à cent yards de lui, il verra qu'il en a une cons-
cience encore moins précise. Et s'il regarde rborizon lointain^ il s'apercevra qu'il a à peine quelque perception de ce lointain espace, et qu'il en a plutôt une conception indistincte qu'une perception distincte. Mais c'est là précisément le genre de connaissance qui doit résulter de l'organisation des expériences ci-dessus décrites. Nous avons de l'espace qui est assez près de nous pour être à la portée de nos mains la perception la plus complète, parce que nous avons eu des myriades d'expériences de la position relative dans les limites de cet espace. Et nous avons une perception de moins en moins complète de l'espace à mesure qu'il s'éloigne de nous, parce que nous avons eu des eipériences de moins en moins nombreuses des positions relatives qu'il contient.
Les bizarres sentiments qui accompagnent certains états anormaux du système nerveux fournissent une preuve semblable. De Quincey dit quelque part dans ses Bipes d'un mangeur (Topium « qu'il lui apparaissait des édifices et des paysages dont les proportions sont si vastes que l'œil du corps n*est pas apte à les recevoir. L'espace s'enflait et devenait d'une grandeur infinie, inexprimable. >> Il n'est pas du tout rare chez les sujets nerveux d'avoir des perceptions illusoires, dans lesquelles le corps semble s'étendre énormément au point même de couvrir une acre de terrain. Maintenant l'état dans lequel se produisent ces phénomènes est un état d'activité nerveuse exaltée ; état dans lequel de Quincey se dépeint luimême comme voyant dans leurs plus petits détails des faits de son enfance depuis longtemps oubliés. Et si nous considérons quel efTet doit produire sur notre conscience de l'espace une excitation durant laquelle des expériences oubliées sont ressuscitées vivement et en grande abondance, nous verrons que cela causera l'illusion dont il parle. Évidemment nous ne nous rappelons qu'une partie des innombrables expériences des positions environnantes que nous avons accumulées durant notre vie. Elles tendent comme toutes les autres expériences à disparaître de l'esprit^ et la perception de Tespaoe
PERCEPTION DE l'eSPAGE. 203
finirait par devenir indistincte, si elles n'étaient rafraîchies chaque jour ou remplacées par de nouvelles. Imaginez main* tenant que ces innombrables expériences de positions relatif ves soient soudainement ravivées ; qu'elles deviennent présentes à la conscience d'une manière distincte. Qu'en doit-il résulter? C'est que l'espace nous sera connu dans un détail relativement microscopique. Dans une portion d'espace considéré d'ordinaire comme contenant un certain nombre de positions, on verra une quantité beaucoup plus grande de posi« tions. Entre l'œil et chaque point considéré dont la distance est conçue communément comme équivalente à une certaine série de positions, on concevra une série beaucoup plus étendue ; et comme la longueur de chacune de ces séries sert à l'esprit pour mesurer la distance, toutes les distances paraîtront agrandies, tous les points paraîtront plus éloignés, et il semblera que l'espace « s'est enflé^ » comme dit de Quincey. Un autre exemple à Tappui de la théorie nous est fourni par ce changement frappant dans notre connaissance de l'espace qui se produit pendant une inaptitude temporaire à voir. Celui qu'on a mené dans un lieu totalement obscur qu'il ne connaît pas, dont il ne peut, par conséquent, se rappeler les impressions et les reproduire dans son imagination, trouvera qu'il perd presque son idée ordinaire de l'espace^ qu'il cesse presque d'avoir conscience de l'espace comme d'une infinité de positions coexistantes, et que la seule conscience qu'il en ait, c'est qu'il permet la liberté du mouvement. Et même, en fermant simplement les yeux pendant quelques minutes, et en excluant de l'esprit, autant qu'on le peut, tout souvenir d'objets voisins, on verra qu'on ne peut penser à l'espace éloigné qu'en se rappelant la connaissance qu'on en a acquise par le moyen des yeux, et que l'espace qui nous touche est représenté à l'esprit à titre de négation de la résistance plutôt qu'à tout autre titre. Plusieurs personnes, en répétant plusieurs fois l'expérience^ et en observant attentivement leurs idées, trouveront, je pense, que si elles pouvaient mouvoir leurs ^
membres, sans imaginer les changements visibles qui accom* pagnent les mouvements, cette négation de résistance serait presque leur seule connaissance de l'espace, et que jusqu'à ce qu'elles aient développé, à la manière de Taveugle, leurs expériences tactiles de la position, elles seraient incapables de penser Tespace comme elles le pensent maintenant. Or ce sont là justement les conditions mentales auxquelles conduit la précédente analyse. L'infinité de positions coexistantes à nous suggérées par une impression visuelle étant devenue, par Thabitude, le langage dans lequel nous pensons Tespace, à Texclusion de ces expériences de mouvement que ce langage représente, il en résulte qu'à mesure que nous sommes privés de ce langage, nous sommes moins propres à penser l'espace.
Et qu'on remarque maintenant que tandis que ces divers phénomènes se conforment parfaitement à Thypothèse expérimentale, ils sont inconciliables avec l'hypothèse contraire. Le fait que notre idée de l'espace voisin est plas complète que notre idée de l'espace éloigné, est tout à fait en désaccord avec l'hypothèse qui fait de l'espace une forme de la pensée, car elle implique une parfaite homogénéité de notre idée d'espace. La théorie de Kant ne peut pas expliquer pourquoi dans l'état morbide du cerveau, l'espace parait a enflé, i> vu qu'une forme de la pensée doit rester constante, que la pensée soit normale ou non.
§ 334. Laissons là cette recherche sur notre perception de l'espace dans sa totalité, et ajoutons quelques mots relativement à ce rapport de deux positions coexistantes, puisque c'est dans la conscieuce que nous en avons que le problème finalement se concentre. On a fait de temps en temps quelque chose dans le cours de ce chapitre pour expliquer la nature de cette conscience, pour montrer qu'il y a un état de conscience qui sert à représenter une série d'états auxquels il est trouvé équivalent. Mais, comme on l'a dit précédemment, il est bon de retarder l'analyse plus précise de cette
PERCEPTION DE L*ESPAGE. 205
perception des positions coexistantes, jusqu'à ce qu'on ait examiné la perception du mouvement. La seule raison que nous ayons pour en parler maintenant, c*est de montrer rindispensable union de la connaissance de l'espace et de celle de la coexistence, et ensuite ce que cela implique.
Non-seulement Tidée d'espace implique celle de coexis* tence, mais Tidée de coexistence implique aussi celle d'espace. Au fond, l'espace et la coexistence sont deux aspects de la même connaissance. D'une part, on ne peut penser l'espace sans penser des positions coexistantes ; d'autre part, on ne peut penser la coexistence sans penser au moins deux points dans l'espace. Un rapport de coexistence implique deux choses quelconques qui coexistent. Deux choses quelconques ne peuvent occuper absolument le même point dans l'espace. Par suite, la coexistence implique l'espace. Si l'on objecte qu'un corps peut avoir des attributs coexistants, et que par conséquent deux attributs peuvent coexister dans la même place, on répondra qu'on ne peut penser le corps lui-même que comme présentant des positions coexistantes, — un sommet et une base, une droite et une gauche. On ne peut diminuer le corps, même en imagination, au point de ne présenter qu'une position ; en d'autres termes, en cessant de présenter à la pensée plus d'une position, il cesse d'être un corps. Et comme des attributs impliquent un corps ; comme une simple position dans l'espace ne peut avoir d'autre attribut que celui de position, il s'ensuit qu'un rapport de coexistence même entre des attributs est inconcevable sans une conception concomitante de Tespace. L'espace ne peut être connu quecomme présentant des rapports de coexistence ; des rapports de coexistence ne peuvent être connus que comme présentés dans l'espace.
Si maintenant nous en venons à un dernier résultat de l'analyse, c'est qu'un rapport de coexistence est connaissable, non directement, mais seulement par un acte double de la pensée, par une grande comparaison d'expériences : le dÂV^^
entre les transcendantaiistes et leurs ad?ersaires sera finalement Yidé, Si, après avoir montré, comme ci-dessus, que notre connaissance de l'espace est explicable en totalité par rhypothëse expérimentale, et que toutes les particularités de la connaissance infirment cette hypothèse, on en vient à montrer que le dernier élément dans lequel cette connaissance est décomposable, — le rapport de coexistence, -— ne peut être acquis lui-même que par Texpérience^ il deviendra manifeste que la doctrine de Kant n*est plus soutenable. Le lecteur peut prendre, dès à présent, pour garanti, qu'on le montrera. Je suis obligé de poser cela par anticipation, parce qu'il ne conviendrait pas, au milieu d'une analyse de divers ordres de rapports, de traiter trop longuement la controverse sur l'espace. § 335. Pour compléter le chapitre^ il suffit de dire que le procédé de classification organique qui^ comme on Ta montré dans les cas précédents, constitue l'acte de la perception, se montre très-clairement dans la perception de l'espace. Les matériaux de la perception ayant été acquis, comme on Va dit, leur coordination en une perception particulière consiste à assimiler chaque rapport de position à des rapports semblables précédemment connus. Dans chaque regard que nous promenons autour de nous, la conscience distincte de la distance de chaque objet qu'on considère spécialement, et la conscience naissante des distances des divers objets environnants, impliquent également un classement de distances actuelles avec des distances passées. Et c'est ce qu'il faut bien admettre, puisque dans toute autre condition, ces distances ne peuvent être connues. Il peut paraître incompréhensible que ces innombrables classements soient produits pour nous simultanément sans attirer notre attention. Mais cela montre simplement quelle perfection ce procédé de classification automatique peut atteindre par une répétition infinie.
PERCEPTION DE l'eSPACE. 207
APPBNDIGB
Les deux précédents chapitres étaient déjà stéréotypés, et en grande partie imprimés, quand j'ai remarqué que je ne m'étais pas arrêté suffisamment à ces premières périodes du développement de la perception visuelle d'espace, que j'ai indiquées àtmslàSynthèsephysique.LsiCdMse de mon inattention^ c'est qu'en revisant ces chapitres, j'étais si bien possédé par les idées qu'ils contiennent que j'ai oublié quelques réserves et restrictions à ajouter à celles déjà faites. Les voici :
On trouvera dans les §§ 333-235 une esquisse du procédé par lequel chez un animal ayant la forme générale et les mouvements d'un poisson rudimentaire^ il peut s'établir^ dans le cours du temps^ une structure telle que les mouvements musculaires soient coordonnées avec les impressions visuelles. En considérant ce qui est contenu dans ces paragraphes, et ce qu'ils impliquent, on verra que nous devons en inférer la production graduelle de connexions nerveuses, telles que les impressions visuelles produites par les petits objets placés devant l'animal produiront automatiquement des mouvements tels qu'il avancera la tête vers les objets. C'est-à-dire que^ dans une certaine région de l'espace autour et devant la tête de l'animal, les positions sont en un sens connues : — connues en tant que l'impression visuelle venant d'une de ces positions est en corrélation avec la tension musculaire qui fait tourner le corps ou mouvoir la tête autour de cet objet. Ces corrélations directes entre les impressions visuelles et les mouvements musculaires existent : ce qui le prouve^ ce sont les actions produites par chaque poisson à chaque instant. Ces corrélations sont héritées sous la forme de plexus nerveux à action automatique : ce qui le prouve, c'est ce fait, qu'ils guident effectivement le jeune poisson, quand il est si peu développé qu'il traîne encore à son abdomen la membrane vitelline. 11 est évident à priori que si ces corrélations n'étaient pas préétablies dans l'organisation, le jeune poisson ne pourrait survivre, puisque, n'ayant pas de parent pour lui fournir de la.
nourriture, il mourrait de faim avant que ses eipériences particulières lui eussent fourni ces corrélations : et encore en supposant, ce qui est bien fort» que ses expériences particulières faites de novo y suffiraient. Ainsi il est indéniable que^ dès les premiers temps de l'évolution nerveuse, il se produit quelque chose comme une conscience d'espace visuelle ; qu'elle se produit sans explorations tactiles ; et qu'elle est fixée en grande partie par la structure nerveuse héritée.
Mais Une faut pas aller trop loin, ni croire qu'il possède une conscience d'espace visuelle comme la nôtre. Cet anthropomorphisme par lequel nous sommes continuellement tentés d'expliquer par les idées et les sentiments de l'homme les actions des animaux inférieurs, est propre à induire en erreur^ si on n'y prend garde. 11 est naturel de supposer qu'un animal rudimentaire qui reçoit l'impression d'un objet voisin et se meut de façon à se saisir de cet objet, doit avoir une conscience de la position telle que nous l'avons. Mais je crois qu'on peut montrer qu'eotre les deux modes de conscience, il y a une diSérence énorme. Examinons la question de plus près.
Nous n'avons aucun droit d'attribuer à un animal un type de conscience plus élevé que celui que ses actes impliquent. Nous n'avons aucun droit non plus de lui attribuer une conscience dont les éléments seraient tels que rien n'y répondrait, ni daos son expérience, ni dans celle de ses ancêtres : l'hypothèse de l'évolution implique nécessairement cette conclusion. Ainsi, en considérant cette conscience de l'espace dont on a parlé, nous avons à nous demander quels éléments l'expérience a fournis pour la coostituer. Nous trouverons qu'ils sont bornés presque entièrement à des expériences de successions. — Lorsque cet animal que nous supposons être un poisson, reçoit l'impression d'un objet placé devant lui à droite, qu'il remue sa queue de façon à diriger son corps vers l'objet et que par les ondulations de son corps il rapproche sa tôle de cet objet, quels changements ses centres nerveux doiventils subir? Une série de réactions accompagnant l'action des
PERCEPTION DE l'eSPAGE. 209
muscles, et une série d'impressions visuelles : celles-ci sont limitées à un œil, pui^ réunies d'une façon imparfaite par les deux yeux (car les axes visuels d'un poisson ne convergent pas) ; et elles forment ainsi une série dont les termes partiellement réunis deviennent plus étendus et plus intenses, à mesure que l'objet se rapproche. La seule chose qui se rapproche de l'expérience d'une coexistence^ c'est l'expérience d'un concours entre les deux séries, — série de tensions musculaires^ série d'impressions visuelles croissantes. Mais le concours de ces deux séries dans le temps ne contient aucun élément de coexistence continue, semblable à celui qui forme l'unité de la conscience de l'espace. Percevoir, au sens humain^ la position d'un objet, c'est avoir la conscience simultanée de la série entière des positions coexistantes situées entre le sujet et l'objet ; et, comme on l'a dit dans le précédent chapitre, cela implique que ces positions connues d'abord successivement ont été connues simultanément, parce qu'elles sont occupées par des choses dont les impressions sur nous sont simultanées. On poura concevoir comment ce poisson primitif est guidé par des expériences sériaires, en remarquant que la conscience qu'il possède est analogue à celle que nous aurions si nous nous mouvions, sans savoir rien de notre mouvement, à travers un espace obscur contenant des corps sonores; car ce n'est que par un accroissement dans la force du son que nous saurions qu'un contact avec le corps sonore et imminent. — La difficulté qu'on peut trouver à concevoir une conscience de cette espèce, disparaîtra si on examine avec soin un aveugle-né : on verra que, sauf les petites portions d'espace adjacent qui^ quand elles sont occupées par des choses, transmettent à ses membres des impressions simultanées et lui révèlent ainsi des positions coexistantes, il n'a aucune conscience de l'espace, si ce n'est sous la forme de termes successivement présentés qui accompagnent le mouvement dans l'espace . Il trouve sa route en partie grâce aux sons qu'il entend dans un certain ordre, lorsqu'il se rend dans uu <^^\\:^\w 11. \ïk
endroit; en partie grâce aux contacts successifs qui accompagnent cette série de sons; en partie grâce à la série de ses pas et à Testimation concomitante de temps. Mais les alentours d'un lieu dans Tespace éloigné, tels que nous les conccTons, sont inconcevables pour lui. Même une table carrée n'est connaissable pour lui qu'en termes de contacts et de tensions^ en partie simultanés, mais pour la plupart successifs, qui accompagnent Texploration de cette table ; et il n'acquiert une idée grossière de sa forme carrée que quand on lui a dit qu'elle ressemble à quelque petit carré qu'il a pu saisir tout d'une fois. Si nous remarquons que l'aveugle-né hérite de cette structure nerveuse complexe qui contient la notion humaine d'espace à Tétat latent, nous verrons que même ces obscures notions qu'il peut se former de quelques positions situées au delà de la portée de ses mains, doivent être attribuées à ce que la structure dont il a hérité lui a fourni les moyens d'ajouter quelque chose à ses expériences tactiles : en l'absence de cette structure héréditaire avec toutes ses suggestions réflexes, il ne connaîtrait les choses qui sont dans l'espace que comme se produisant à certains endroits dans la série des états de conscience. — Maintenant, quoiqu'il puisse sembler étrange d'expliquer la conscience d'un être qui ne peut voir, mais quia des membres pour explorer, en la comparant à celle d'un être qui peut explorer,mais sans voir, cependant il y a entre elles une analogie que voici: les deux consciences ne se produisent que sous la forme d'une série ; et en Tabsence de moyens propres à présenter ces séries sous forme simultanée, il ne peut se produire une conscience des positions coexistantes dont les positions en série sont les équivalentes. Cela nous aide à comprendre que la conscience complète d'un espace occupé (plein) , ne peut se produire que quand, par le mouvement d'un membre sur une surface, il se produit à la fois une série de tensions musculah-es, une série d'impressions tactiles fournies par les points touchés successivement et une impression visuelle continue venant de ces points; — et que la conscience
PERCEPTION DE l'eSPACE. 211
complète d*uD espace inoccupé (vide), n'existe que lorsque la série des tensions Tenant d'un membre en mouyement et la série des impressions visuelles qui l'accompagnent, peuvent se produire sans les impressions tactiles successives^ et sans les impressions yisuelles simultanées Tenant auparavant des diverses positions qui causaient ces impressions tactiles.
Il y a donc de bonnes raisons de croire que la conscience de l'espace est acquise par un processus d'évolution qui commence par un état si rudimentaire qu'on ne peut, à propre * ment parler, l'appeler une conscience de l'espace, au sens ordinaire que nous donnons à ce mot ; et que dans le oours de l'évolution, de nouveaux éléments s'ajoutent, des combinaisons se forment entre ceux-ci et les éléments primitifs ; et que la conscience devient ^us complexe en même temps qu'elle s'intègre et s'étend.
CHAPrrRE XV.
§ 336. L'étroite relation de notre notion de temps et de notre notion d'espace se montre dans diverses formes de langage. Dans cette formule : <x Un espace de temps, x> la grandeur de Tun sert expressément à représenter la grandeur de l'autre. Au contraire, les touristes suisses qui s'informent des distances, et à qui on répond en Stundeny c'est-à-dire en heures, et le sauvage qui, de même que les anciens Hébreux, connaît la position d'une place par le nombre de journées dont elle est distante, emploient le temps pour exprimer Tespace. La même réciprocité de signification est visible dans la science. Ce n'est pas seulement parce qu'une seconde est en fonction de la longueur du pendule, et que nos heures sont mesurées par des espaces sur le cadran ; mais c'est encore parce qu'en astronomie^ le degré, qui à l'origine représentait la marche du soleil pendant un jour sur l'écliptique, en est venu à signifier un espace angulaire.
On verra que ces faits ont une signification considérable, si on les joint aux arguments contenus dans le dernier chapitre. Que dans les premiers âges, et dans les pays non civilisés, on ait exprimé F espace au moyen du temps , et que plus tard, par suite du progrès, on ait exprimé le temps au moyen de V espace^ c'est là une circonstance qui donne un solide appui aux vues récemment développées : non-seulement parce que cela montre que les phénomènes de coexistence et ceux de séquence sont faits pour se remplacer les uns les autres dans l'esprit, mais parce que cela montre, sur une plus grande échelle, pour nsi dire, cette supplantation graduelle des séquences men«
taies par leur coexistences équivalentes, qui est, comme on l*a vu récemment, le procédé par lequel notre connaissance de Tespace est acquise. On a vu que la série d*états de conscience qui accompagnent un mouvement (série qui formait à Torigine la seule représentation de l'espace), s'unifie et se consolide en une conscience presque simple des positions coexistantes traversées durant ce mouvement, laquelle conscience simple représente plus tard, pour Tesprit, la série dont elle est Téquivalent. On voit, de môme, la série d'états de conscience impliquée dans <x une journée de marche i» (série qui, dans les premiers âges, était la seule représentation précise d'un grand espace) s'unifier et se consolider plus tard en une conscience des positions coexistantes traversées, lesquelles sont mesurées par des milles ou des lieues : et cet état de conscience, simple pratiquement, a plus ou moins supplanté, dans l'esprit et le langage, la série d'états qu'il représente. Si quelqu'un désire un autre éclaircissement sur ce procédé de substitution mentale, qu'il observe à quel degré il a acquis l'habitude de penser les espaces sur le cadran, au lieu des périodes qu'ils représentent : et s'aperçoit-il subitement qu'il est une demi-heure plus tard qu'il ne croyait, il ne réalise pas distinctement la durée de cette demi-heure^ mais il en marque pour ainsi dire l'endroit avec l'aiguille. Cela le mettra à même de concevoir encore plus clairement que l'emploi des coexistences pour signifier les séquences^ emploi qui est devenu si habituel dans ces cas complexes, est devenu organique dans les cas les plus simples.
Cette réciprocité entre nos connaissances de temps et d'espace^ tant sous leur forme primitive que sous leur forme trèsdéveloppée, ayant été montrée, et par suite l'impossibilité de considérer séparément l'une ou l'autre ayant été comprise, occupons-nous plus particulièrement du temps.
§ 337. De même que les idées d'espace et de coexistence sont inséparables, de même aussi pour les idées de temps et de séquence. Il est impossible de penser au temps sans çea-
ser à quelque succession ; et il est également impossible de penser à quelque succession sans penser au temps. Le temps, comme l'espace, ne peut être conçu que par rétablissement d'un rapport entre deux éléments de conscience au moins : toute la différence, c'est que, dans le cas de l'espace, ces deux éléments sont ou semblent être présents à la fois, et que dans le cas du temps, ils ne sont pas présents à la fois.
La doctrine que le temps ne nous est connaissable que par la succession de nos états mentaux, est si ancienne et si bien établie, qu'il est inutile de l'exposer longuement. Tout ce qui semble nécessaire^ c'est de mettre cette doctrine en harmonie avec les doctrines précédentes. A cette fin, il sera utile de rappeler à l'esprit quelques faits qui éclairciront le caractère entièrement relatif de la connaissance.
Tout homme se rappelle que, durant son enfance, quand, par suite de la nouveauté des objets environnants et des événements, le nombre des impressions vives qu'il recevait pendant une période donnée, était beaucoup plus grand qu'aux époques postérieures de la vie, le temps semblait marcher beaucoup plus lentement. C'est une observation commune qu'une^semaine passée à voyager ou à visiter quelque chose, et qui, par conséquent^ excite beaucoup l'activité de l'esprit, nous apparaît beaucoup plus longue qu'une semaine passée à la maison : de même une route qu'on fait pour la première fois nous parait plus longue que quand elle nous est devenue familière. Les phénomènes qui accompagnent certains états morbides du cerveau fournissent des exemples analogues. Quand il écrit les pires moments de ses songes causés par l'opium, alors que <& la mer lui apparaissait pavée d'innombrables figures suppliantes, courroucées, désespérées, surgissant par milliers, par myriades, par générations, par siècles ; d » alors qu'une architecture imaginaire se présentait à lui avec une vivacité et un éclat insupportable a ayant la faculté de grandir et de se reproduire à l'infini ; » — - alors dono q^ie les impressions mentales étaient extrêmement nombreuses et
très-distinctes, de Quincey nous dit qu'il lui a quelquefois semblé a avoir vécu soixante-dix ou cent ans en une seule nuit ; x> bien plus, « qu'il a eu alors des sentiments qui lui paraissaient avoir duré mille ans^ ou plutôt un laps de temps qui excédait les limites de toute expérience humaine, rt II est même arrivé que des personnes en bonne santé, pendant un assoupissement de quelques minutes^ ont des rêves qui paraissent remplir des périodes de temps considérables. Enfin, voici un fait encore plus significatif, attesté par beaucoup de gens : c'est qu'un dormeur, éveillé subitement par quelque fort bruit, raconte un rêve dont Tissue prévue était un bruit violent ; le bruit a évidemment suggéré le rêve qui cependant a semblé s'étendre pendant des heures et des jours.
Tout cela montre manifestement que notre notion d'une période quelconque de temps est entièrement déterminée par la longueur de la série des états de conscience qu'on se rap* pelle s'être produits dans ce temps. Je dis les états de conscience qu'on se rappelle ; car comme une série d'états de conscience ne peut être connue que par la mémoire, et comme des états qui se sont produits, mais qui ne sont pas représentés dans la mémoire, ne peuvent devenir membres de la série, il en résulte que la série des états qu'on se rappelle peut seule servir de mesure entre un état passé et un état présent. Et de là l'explication de tous les faits comme celui-ci : qu'un intervalle considéré rétrospectivement par un enfant lui parait plus long que le même intervalle considéré respectivement par un adulte. C'est que dans cette même série d'impressions domestiques et autres, beaucoup sont nouvelles pour l'enfant, et font par conséquent sur lui une profonde impression, et elles sont si familières pour l'adulte qu'il les remarque à peine. Et comme c'est ainsi que la longueur de la série des états de conscience que nous nous rappelons est notre mesure du temps, il n'y a aucune difficulté à comprendre que des idées vives se suivant avec une extrême rapidité, font qu'une nuit ressemble à un siècle, ou, comme pour des personnes qui se
noient, qu*un petit nombre de minutes représentent une vie entière.
Cependant^ quand nous disons que le temps entre deux événements est reconnu par la série des états de conscience intermédiaires qu'on se rappelle, que voulons nous dire précisément? Ces deux événements nous sont connus parles états de conscience quMls produisent. Avant le premier de ces faits, il y avait d'autres états de conscience en grand nombre ; depuis le dernier, il y en a eu d'autres^ et entre eux, il y en a d'autres. Nous les connaissons donc comme ayant certaines places dans la série entière des états de conscience que nous éprouvons durant notre vie. Le temps auquel chaque fait s'est produit nous est connu par sa position dans la série. Et nous entendons par le temps qui les sépare les positions relatives dans la série. De même que tout rapport de positions coexistantes^ toute partie de Tespace, est conçu par nous comme tel ou tel selon le nombre des autres positions intermédiaires, de même tout rapport de positions successives, toute partie du temps, est conçu par nous comme tel ou tel selon le nombre des autres positions intermédiaires. Ainsi un temps particulier est un rapport de position entre deux états dans la série des états de conscience. Et le temps, in abstracto^ tel qu'il nous est connu, est un rapport de position entre des états de conscience.
§ 338. De cette analyse, on inférera peut-être que le temps doit-être nécessairement une forme de la pensée, soit que l'espace le soit ou ne le soit pas. Comme il ne peut y avoir pensée sans succession d'états de conscience ; comme il ne peut y avoir succession d'états de conscience sans le temps, le temps doit être une condition de la pensée ou une forme de la pensée. Mais ce n'est point là la signification de l'hypothèse de Kant. Elle n'allègue pas simplement que la pensée n'est possible que dans l'espace et le temps, ce que personne ne met en doute, mais elle allègue que la connaissance du temps et de l'espace est Vêlement constitutif nécessaire de toutes les au-
très connaissances ; qu'ils sont révélés à la conscience en même temps que les éléments concrets de chaque idée ; que les notions de temps et d'espace, telles que Tadulte les possède^ sont simultanées avec les premières perceptions ; qu'elles en sont le fondement essentiel ; qu'elles en sont les formes. Voilà dans quel sens il faut comprendre la doctrine transcendantale, et la précédente analyse montre qu'elle n'est pas vraie en ce sens.
On peut conclure, sans aucun doute, ou de ce qui a été dit plus haut ou d'autres données, que, môme aux premières époques de l'intelligence, on peut reconnaître certains rapports de position entre des états de conscience successifs, reconnaître ou bien qu'ils sont près l'un de l'autre, ou bien qu'ils sont séparés par un ou plusieurs états intermédiaires. Quoiqu'il soit probable qu'à l'origine on ne puisse contempler à la fois une portion considérable de la série d'états de conscience, et qu'on ne puisse mettre en rapport ses membres éloignés, cependant l'acte de connaissance le plus simple implique la coordination dans la pensée de plusieurs des membres prochains^ et par conséquent la connaissance de leurs places respectives. Mais ni la contemplation de deux états de conscience qui ont entre eux certains rapports de position, ni l'acte de penser que ce rapport de position est semblable à quelque autre rapport de position, aucun, pris en lui-même, ne donne la notion du temps, quoique ce soit là la matière première qui sert à construire cette notion. Le temps, tel que nous le concevons, n'est ni un rapport déposition dans la série, ni un rapport entre deux rapports de cette sorte ; mais c'est la notion abstraite de tous ces rapports ; c'est l'idée de rapport de position dans la série : et il n'est possible de le concevoir qu'après avoir connu et comparé un grand nombre de rapports individuels. Pour éclaircir ceci, considérons un cas parallèle. Supposons qu'une intelligence naissante reçoive deux impressions égales de couleur rouge. Comme elle n'a encore reçu aucune autre expérience, le rapport entre ces deux
impressions ne peut être pensé en aucune façon, vu qu'il n'existe pas d'autre rapport avec lequel il puisse être classé ou dont il puisse être distingué. Supposons qu'elle reçoive deux autres impressions égales de rouge. Il ne peut exister encore entre elles aucune idée de rapport : en effet, il y a répétition du rapport précédemment expérimenté; mais vu que rien ne peut être connu que comme étant d'une certaine espèce, et vu que, par sa nature même, l'espèce implique l'établissement d'une différence, on ne peut, tant qu'on n'a éprouvé qu'un seul ordre de rapport, en avoir connaissance, ni même le pen* ser. Supposons maintenant qu'on reçoive deux impressions inégales de rouge. On éprouve maintenant une seconde espèce de rapport. Et si plus tard il se présente un certain nombre de ces couples d'impressions qui sont les unes égales et les autres inégales^ il devient possible, pour les éléments de chaque nouvelle paire,d*être pensés vaguementcomme étant semblables ou dissemblables, et comme ayant des rapports semblables ou dissemblables aux précédents. Je dis que cela est pensé vaguement^ parce que tant que les diverses impressions de couleur rouge sont la seule chose connue, leur connaissance comme semblables ou dissemblables ne sera pas distinctement séparable des impressions elles-mêmes. Mais quand d'autres séries d'impressions viennent à être reçues, — par exemple celle de la couleur verte avec diverses intensités^ — la production parmi ces impressions de quelques-unes qui sont semblables^ et de d'autres qui sont dissemblables, tendra à dissocier ces rapports mômes des couleurs vertes et rouges : et graduellement, à mesure que, par l'accumulation des expériences, on a trouvé qu'il y a des sons, des goûts, des odeurs^ des grandeurs, des formes^ des texturessemblables et dissemblables, on séparera de plus en plus des impressions particulières les rapports que nous exprimonsparces mois semblables ei dissemblables, elles idées abstraites de ressemblance et dt^^^mUan^^ viendront à naître. Il est donc manifeste que les idées de ressemblance et dissemblance sont |l impossibles jusqu'à ce qu'un grand nombre de choses aient été
pensées comme semblables OU dissemblables. Il en est de même pour le cas qui nous occupe. Après que divers rapports de position entre les états de conscience ont été perçus, comparés, rendus familiers, et après qu'on a accumulé des expériences d'assez de rapports divers de position pour dissocier cette idée de rapport de toutes les positions particulières, alors, mais alors seulement, peut se produire la notion abstraite d'un rapport de positions agrégées entre les états de conscience, c'està-dire la notion de temps eh général.
§ 339. C'est une question intéressante de savoir jusqu'à quel point la conscience du temps est, dans son caractère général, fixée par la structure héréditaire d'une manière analogue à celle par laquelle la conscience de l'espace a été fixée. Si nous pouvons considérer comme suffisamment certaine une espèce de prédétermination, nous pouvons soupçonner que la prédétermination est moins spécifique que celle à laquelle nous la comparons ici.
Quand nous avons traité de la a relativité des rapports i> (§ 9i), nous avons montré que la conscience du temps doit varier avec la taille, avec la structure et avec Tactivité fonctionnelle^ puisque l'échelle du temps propre à chaque animal est primitivement composée de marques faites dans sa conscience par les rhythmes de ses fonctions vitales, et secondement de marques faites dans sa conscience par les rhythmes de ses fonctions locomotrices: ces deux séries de rhythmes étant immensément différentes dans les différentes espèces. Par conséquent la constitution dérivée des ancêtres, fixe le caractère général de la conscience dans des limites approximatives. En ce qui nous concerne, par exemple, il est clair qu'il y a certains extrêmes entre lesquels notre unité de mesure du temps doit tomber. Les battements du cœur et les actions respiratoires qui servent de mesure primitive, ne peuvent varier que dans des limites restreintes. Les mouvements alternatifs des jambes ont un certain degré de lenteur au-dessous duquel nous ne pouvons en avoir conscience, et un certain degré de
rapidité au delà duquel nous ne pouvons les augmenter. Il y a des mouvements trop rapides pour nos perceptions, aussi bien qu'il y a des mouvements trop lents pour nos perceptions; et cette conscience du temps que nous avons acquise en observant les mouvements objectifs, doit tomber entre ces extrêmes.
Jusqu'à quel point la conscience la plus étendue du temps est prédéterminée,et jusqu'à quel point elle est déterminée par les eipériences individuelles, — ce sont là autant de points sur lesquels on ne peut rien dire de précis. Cependant, il y a des raisons de conclure que la longueur des périodes auxquelles la conscience peut s'étendre de façon à les embrasser, est approximativement limitée par la structure nerveuse héréditaire. Car la faculté de déterminer un intervalle d'heures ou de jours, dépend de la faculté de représenter les événements qui se sont écoulés durant ce laps de temps. L'incapacité d'un vieillard à se rappeler ce qu'il faisait il y a deux jours, nous montre que l'estimation d'un long intervalle récent devient impraticable, dès que les séries d'impressions qui ont été perçues deviennent moins facilement représentables. Je cite ce cas, qui donne un exemple du résultat d'une fonction défectueuse, simplement pourindiquerlaconnexion qui existe entre la conscience du temps et la faculté de la représentation. Et après avoir fait cela, il nous reste seulement à montrer que puisque la structure est la condition primitive de la représentation (si bien qu'avec un degré de structure donné, il ne peut y avoir plus qu'une quantité donnée de représentation), il s'ensuit que la conscience du temps , quant à sa portée la plus étendue, doit être virtuellement fixée par l'organisation dans son caractère général.
§ 340. Telles étant la genèse et la nature de notre conscience du temps, considérées à un point de vue général, nous n'avons plus qu'à nous demander en quoi consiste le processus de la perception d'un temps.
A proprement parler, la perception touche ici à la concep-
lion. Car taûdU que dans la perception, telle qu'on Tentend communément, plusieurs ou la plus grande partie des éléments de la conscience sont présentés et quelques autres sont représentés, dans la perception d*une portion de temps, presque tous les éléments sont représentés : les sensations qui passent dans la conscience sont seules données sous une forme vive, et les autres sont données sous leur forme faible. Après avoir fait cette réserve, il suffit de dire que la perception d'une portion particulière du temps^ consiste à classer le rapport des positions sérielles qui le composent avec certains rapports précédemment connus, c'est-à-dire à le connaître comme semblable à de tels rapports précédemment connus.