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CHAPITRE XVI

PERCEPTION DU MOUVEBIENT.

§ 341. Nos idées de mouvement, de temps et d^espace sont si intimement liées, qu'il est extrêmement difficile de les séparer. D^une part, les précédents chapitres ont montré que le temps et Tespace ne sont connaissables que par le mouvement ; d* autre part, on a soutenu, avec une grande apparence de vérité, que le mouvement n*est connaissable que dans le temps et Tespace, et que conséquemment les notions de temps et d'espace doivent préexister. Joignant ensemble ces deux thèses, il semble qu*il n'y aurait plus d'autre voie à adopter que rhypothèse de Kaut, et qu'il faudrait conclure que le temps et l'espace sont des formes de la sensibilité, révélées à la conscience dans l'acte par lequel le mouvement est perçu. Mais en y regardant de plus près, nous verrons qu'il y a une autre alternative.

Car, quoique le mouvement, tel que le connaît une intelligence non développée, ne puisse être conçu sans les conceptions concomitantes de temps et d'espace , il ne s'ensuit pas que le mouvement, tel qu'il est connu par une intelligence non développée j ne puisse être connu sans eux. Parce que chez l'adulte la liaison entre ces idées est indissoluble, il ne s'ensuit pas qu'il en a toujours été ainsi. Toute la confusion est née de cette assomption, que rien absolument ne garantit, à savoir : que certaines impressions reçues par les sens ont été comprises à l'origine exactement de la même manière qu'elles le sont après une infinité d'expériences accumulées, — assomption qui est en désaccord complet avec les faits établis en psychologie. Ne savons-nous pas que l'astronome et le paysan

coDçoiveDt d'une manière complètement différente le lever et le coucher diurne du soleil? Ne savons-nous pas qu'il y a une grande différence entre les idées suggérées^ soit à l'adolescent, soit à l'adulte, par l'action d'un levier, d'une poulie, d'une vis ? Ne savons-nous pas que le petit enfant ne peut comprendre l'ensemble d'une maison comme le fait l'enfant plus âgé ? Bien plus , n'est il pas admis que beaucoup de connaissances acquises s'unifient si bien que nous sommes hors d'état d'en séparer les éléments dans notre esprit? qu'en prenant une pomme^ nous avons beaucoup de peine à restreindre notre conscience aux sensations de toucher, de façon à ne point penser à la forme sphérique de la pomme ? que nous trouvons tout à fait impossible, quand nous considérons un objet voisin, d'exclure toute pensée de distance, pour ne faire attention qu'aux sensations visuelles? Et quand nous réunissons ces deux faits généraux : i^ qu'en réunissant des expériences, l'esprit acquiert des conceptions tout à fait différentes de celles qu'il avait à l'origine; 2"" que des expériences qui, depuis l'origine, ont été liées invariablement et perpétuellement, se fondent en conceptions indécomposables à tout examen subjectif; ~ quand on voit cela, ne devient-il pas manifeste que l'idée que l'adulte a du mouvement diffère entièrement en nature de celle qu'en a le petit enfant? et qu'il est devenu impossible pour l'adulte de penser le mouvement à la manière du petit enfant ? Tout investigateur de bonne foi n'en peut douter. Et s'il n'en doute pas, il verra qu*il est faux de soutenir que des conditions nécessaires pour nous de la pensée, sont des conditions nécessaires de la pensée in abs^ iracto. Il verra quil faut appliquer aux phénomènes^ non une analyse subjective, mais une analyse objective ; qu'il faut les considérer non tels qu'ils se présentent à notre conscience, mais tels qu'ils se présenteraient à notre conscience non occupée par des conclusions antérieures.

Mais on pourra demander : « Comment nous est-il possible .

d'étudier ces phénomènes? Comment pouvons-nous parler \

légitimement du mouvement sous une forme différente de celle où il nous est connu maintenant? Comment pouvonsnous traiter une conception que nous ne pouvons avoir nous même très-facilement T » Car, quoique dans notre conscience adulte du mouvement les idées de temps et d'espace soient impliquées d*unc manière inextricable , cependant il y a un autre élément dans cette conscience que nous pouvons voir clairement qui y resterait, quand même les idées de temps et d'espace seraient absentes. Quoiqu'il soit parfaitement vrai que quand je remue mon bras, même dans Tobscurité, je ne puis avoir conscience de ce mouvement, sans avoir en même temps conscience d'un espace traversé et d'un temps employé à le traverser , cependant je trouve que les sensations musculaires qui accompagnent le mouvement sont tout à fait distinctes en nature des idées de temps et d'espace qui leur sont associées. Je ne trouve aucune difficulté, en tant que j'isole ces sensations dans ma pensée, à concevoir que leur conscience me resterait, quand même mes idées d'espace et de temps seraient abolies. Et je ne trouve aucune difficulté à concevoir que le petit enfant puisse penser le mouvement comme consistant en ces sensations, alors même que les notions d'espace et de temps ne sont pas développées. Vu donc que l'espace et le temps ne sont connaissables que par le mouvement ; vu que l'on peut aisément concevoir que la conscience primitive du mouvement n'a contenu qu'un des éléments qu'elle renferme finalement, nous avons donc des garanties pour nous livrer à cette recherche: Si de cette conscience primitive du mouvement^peut naître la conscience que nous en avons maintenant.

§ 342. Pour aborder cette recherche d'une manière systématique, examinons d'abord les diverses données que nous ont fournies les précédents chapitres. Nous avons vu que notre conception de l'espace est une conception d'un rapport de positions coexistantes ; que l'élément germe de la conception est le rapport entre deux positions coexistantes ; que

tout rapport entre deux positions coexistantes peut se résoudre en un rapport de positions coeiistanté» entre le sujet et un objet touché ; que ce rapport de positions coexistantes entre un sujet et un objet, équivaut à un rapport de positions coexistantes entre deux parties du corps , et qu'ainsi la question : — Comment obtenons-nous notre connaissance de Tespace? peut se réduire à la question : — Comment découvronsnous le rapport de position coexistante entre deux points de notre surface ?

Nous avons vu que notre conception du temps est celle d'un rapport de positions successives , d'un rapport de position dans la série des états de conscience. Nous avons vu que l'élément germe, d'où sort le développement de cette conception, est un rapport de position entre deux états de conscience, et que tout rapport de position entre deux états de conscience nous est connu par le nombre des états intermédiaires qu'on se rappelle.

Relativement au mouvement, nous savons que c'est par lui seul que les changements sont produits à l'origine dans la conscience ; par lui seul que peuvent être révélés des rapports de position successive entre des états de conscience; etparluiseul,pour la même raison^que peuvent être révélés des rapports de position coexistante. Nous savons en même temps que, soit que le mouvement soit ou ne soit pas connaissable originellement d'une autre manière^ il est connaissable dès le commencement par les changements de conscience qu'il produit. Si c'est un mouvement subjectif^ comme celui d'un membre, il se présente à l'esprit comme étant une série continue, mais variée^ de sensations de tension musculaire. Si c'est un mouvement objectif, comme celui d'un objet qui traverse la surface du corps ou qui passe devant les yeux, il est encore présent à Tesprit comme formant une série continue de sensations : dans le premier cas, il y a les sensations tactiles, qui résultent de Tattouchement d'une succession de points sur la

peau ; dans le second cas, il y a les sensations visuelles^ cs^v I. \^

résultent de l'excitation d'une succession de points sur la rétine. Et si le mouyement est à la fois subjectif et objectif, comme quand on met une partie du corps sur Tautre ou qu'on étend un membre en le regardant , alors il se présente à l'esprit comme une double série de sensations : dans un cas, il y aune série de sensations musculaires jointe à une série simultanée de sensations tactiles ; dans l'autre cas, il y a une série de sensations musculaires jointe à une série simultanée de sensations visuelles. Enfin, si Ton remue la main sur le corps en vue des yeux, le mouvement se présente à l'esprit sous la forme d'une triple série de sensations — musculaires, tactiles, visuelles, — qui se produisent simultanément.

Omettons pour le présent toute considération des phénomènes visuels : tournons notre attention sur la question où se concentre toute la controverse relative à la genèse de nos idées de mouvement, de temps et d'espace. Cette question la voici : Comment acquérons-nous la connaissance de deux points sur la surface du corps ? Ces deux points considérés comme coexistants enveloppent l'idée germe de l'espace. Ces deux points, révélés à la conscience par deux sensations tacti* les successives, enveloppent l'idée germe du temps. Et la série des sensations musculaires par lesquelles sont séparées ces deux sensations tactiles, quand elles se produisent^ enveloppe l'idée germe du mouvement. Les questions à examiner sont donc : — Dans quel ordre ces idées germes naissentelles? — Comment se développent-elles?

§ 343. Déjà la voie a été préparée pour répondre à ces questions, parce qui a été dit de l'étendue visible (§ 327), de la perception de Tespace (§331) et de la manière dont des états de conscience sériels s'unifient en états simultanés qui deviennent leurs équivalents dans la pensée. Le procédé d'analyse appliqué partiellement aux impressions de la rétine, doit s'appliquer maintenant d'une manière complète aux impressions du corps en général. A cette fin, prenons comme sujet un être partiellement développé, mais ayant une structure

nerveuse qui le rend apte à recevoir les données de la connaissance, -* ces données n*étant pas encore coordonnées ; — appelons A et Z les deux points de son corps entre lesquels doit s'établir un rapports Supposons que ces points soient quelque part, à la portée des membres. Par hypothèse, on ne sait rien de ces points pour le moment ; ni s'ils existent dans Tespace, ni s'ils donnent des sensations successives dans le temps, ni s'ils sont mis en rapport par le mouvement. Si maintenant l'animal meut son bras de manière à ne rien toucher, il y a dans la conscience une certaine réaction vague, une sensation de tension musculaire. Cette sensation a la particularité d'être indéterminée dans son commencement, dans sa fin et dans tous ses changements intermédiaires. Sa force est proportionnée au degré de contraction musculaire. D'où il suit que, comme le membre sort d'un état de repos dans lequel il n'y a pas de contraction^ et comme il ne peut atteindre une position requérant une extrême contraction qu'en passant par des positions qui requièrent des degrés intermédiaires de contraction ; et comme, par suite, le degré de contraction doit former depuis zéro une série ascendante à augmentations infinitésimales, les sensations de tension doivent aussi former une pareille série. Et il en doit être de même pour tous les mouvements subséquents et les sensations qui les accompagnent, vu qu'un muscle en repos ou en action, ne peut passer

* Dans la première édition, j*ayais pris pour exemple un enfant nooteaa-né, ee qui impliquait que l'organisation des expériences à expliquer se produisait dans la vie individuelle. VaruUyse spéciale fut écrite à l'origine avant la synthèse spéciale; aussi ses conclusions n'étaient pas en complète harmonie avec l'hypothèse de révolution. Les précédents chapitres ont montré que les rapports qui nous occupent sont établis en puissance dans la structure nerveuse héritée par Tenfant. Les modifications intra-utérines qu'il a traversées ont déjà répété en peu de temps ces modifications, lentement produites par l'expérience des races ancestrales pendant un temps incommensurable. Mais l'argument reste le même, soit que ces changementi progressifs soient attribués à l'hérédité, soit qu'on les attribue à nn individu continuellement existant. L'animal partiellement développé dont on parle ci-dessus, doit être considéré comme un individu existant toujours, ou du moins comme recetant dans le cours de sa vie ces modifications que d'ordinaire ne reçoirent que les espèces, les genres et les ordres.

d'un état à un autre^ sans passer par tous les états intermédiaires. Ainsi donc l'enfant^ en remuant son bras par devant et par derrière sans rien toucher, en est conduit à ce que nous pouvons appeler une conscience naissante ; une conscience qui n'est pas divisible en états d'une manière déterminée, mais dont les variations passent insensiblement l'une dans Tautre^ comme des ondulations plus ou moins grandes. Et tant que les états de conscience sont ainsi à l'état naissant, ainsi séparés d'une manière indistincte, on ne peut ni comparer clairement ces états, ni les classer; il n'y a point pensée à proprement parler, ni en conséquence point d*idée de mouvement^ de temps et d'espace^ comme nous les entendons.

Supposons maintenant que le membre touche quelque chose. Un changement soudain se produit dans la conscience : changement qui est également incisif^ et à son début, et à sa fin, et quand on éloigne le membre. Au milieu du sentiment continu de tension musculaire, dont l'intensité croit et décroît vaguement, se produit tout d'un coup un sentiment distinct d'une autre sorte. Ce sentiment, qui commence et finit brusquement^ constitue un état de conscience précis : il devient pour ainsi dire une marque dans la conscience. Des expériences sembla» blés produisent d^autres marques de cette espèce : à mesure qu^ elles se multiplient, il devient possible de les comparer, sous le rapport du degré et des positions relatives. En même temps, les sentiments de tension musculaire étant, pour ainsi dire, divisés en diverses longueurs par ces marques superposées, deviennent semblablement comparables : et ainsi sont acquis des matériaux pour un ordre de pensée simple. Observez aussi que si ces sensations tactiles peuvent, quand on touche successivement plusieurs choses^ produire dans la conscience des marques successives, séparées par des sensations musculaires intermédiaires, elles peuvent aussi coexister continuellement avec ces sensations musculaires : par exemple, quand on promène le doigt sur une surface. Et observons de plus que, quand la surface sur laquelle on promène le doigt

n'est pas un corps étranger^ mais une partie du corps du sujet^ ces sensations musculaires, et la sensation tactile continue qui leur est jointe, sont accompagnées d'une série de sensations tactiles venant de cette partie de la peau sur laquelle on promène le doigt.

Ainsi donc, quand l'animal promène l'extrémité de son membre de A à Z sur la surface de son corps» trois séries de sensations impressionnent simultanément sa conscience : la série variée des sensations venant des muscles en action, la série des sensations tactiles venant des points de la peau successivement touchés A et Z, et la sensation continue de toucher venant de l'extrémité du membre. Maintenant, on pourrait aussi faire remarquer que la réception simultanée de ces sensations^ que la connaissance de leur coexistence, nous font faire quelques progrès vers l'idée d'espace, vu que la notion de coexistence et la notion d'espace ont une racine commune ; en d'autres termes, vu que la coexistence d'une dualité ou d'une multiplicité de sensations est le premier pas vers cette dualité ou multiplicité de points dans l'espace qu'elles impliquent. On pourrait aussi faire voir que, quand on promène le membre en sens inverse de Z à A, ces sensations sérielles sont éprouvées dans un ordre inverse, et ainsi se fait un nouveau pasdans la genèse de cette idée : vu que des choses coexistantes sont seules capables d'impressionner la conscience avec une égale vivacité, quel qu'en soit l'ordre. Mais passons sur tous ces points, pour remarquer que, comme les mouvements subséquents du membre sur la surface de A àZproduisenttoujours les mêmes séries simultanées de sensations, celles-ci^ avec le temps, en viennent à se lier d'une manière indissoluble. Quoique la série des sensations tactiles de A à Z pouvant être produite par un corps étranger qui se meut sur la même surface, puisse être dissociée des autres; quoique^ si un mouvement de la tête éloigne cette surface (par exemple la tête), ce même mouvement du membre avec les sensations musculaires qui l'accompagnent, se produise sans aucune sensation |

de toucher, cependant, comme ces deux séries sont reliées par la sensation tactile qui Tient de l'extrémité du membre, elles se produisent nécessairement ensemble, et en tiennent à être liées dans la pensée d'une manière inséparable. D'où il résulte évidemment que la série de sensations tactiles d'A à Z, et la série de sensations musculaires qui l'accompagne invariablement, se servent d'équivalents mutuels, et formant deux aspects de la même expérience, elles se suggèrent l'une Vautre dans la conscience. Si les sensations successives de Vépiderme sont excitées, Vassociation éveille ridée des sensations du membre en corrélation habituelle avec les premières', et si les sensations du membre sont excitées, Ve^ociation éveille Vidée des sensations de Vépiderme en corrélation habituelle avec les premières.

Après avoir bien examiné ce fait, considérons maintenant ce qui doit arriver quand quelque chose touche au même moment la surface entière entre A et Z. Cette surface est desservie par une série de fibres nerveuses indépendantes dont chacune, à son extrémité périphérique, se répand dans le tissu environnant^ ou est continue avec lui : chacune est affectée par des impressions qui tombent sur une partie déterminée de la peau, chacune produit un état de conscience distinct. Quand on promène le doigt sur cette surface, ces fibres

nerveuses A, B, G, D, Z, sont excitées successivement ,

c'est-à-dire produisent des états de conscience successifs. Et quand quelque chose couvre, dans le même moment, la surface entière entre A et Z, elles sont excitées simultanément, et ce qu'elles produisent tend à devenir un état simple de conscience. J'ai déjà essayé de montrer dans un cas parallèle (§ 331) comment, quand des impressions connues d'abord comme ayant dans la conscience des positions successives sont plus tard présentées à la conscience simultanément, les positions successives se transforment en positions coexistantes qui, quand la répétition les a unifiées, sont employées par la pensée comme équivalentes aux positions successives, et il est

inutile de répéter ici rexplication. Ce qu'il nous importe maintenant de remarquer, c'est ceci : que, comme la série des impressions tactiles d'A à Z {que notre conscience connaît comme ayant des positions successives) sont équivalentes j d*une part^ à la série concomitante d'impressions musculaires, et d* autre part^ à la série simultanée des impressions tactiles d*A à Z [lesquelles se présentent nécessairement à nous sous forme de position$ coexistantes)^ il s* ensuit que les deux dernières se trouvent être les équivalents l'une de Vautre. Une série de sensations musculaires en Tient à être connue comme équivalente à une série de positions coexistantes ; et comme elle est habituellement jointe à cette dernière, elle finit par ne pouvoir être pensée sans elle. Ainsi le rapport de position coexistante entre les points A et Z (et par conséquent entre tous les points intermédiaires) est nécessairement révélé par une comparaison d^expériences : les idées d'espace^ de temps et de mouvement se développent ensemble. Quand les états de conscience suc» cessifs de A à Z sont pensés comme ayant des rapports de position^ alors natt la notion de temps. Quand ces états de conscience, au lieu de se produire en série, se produisent simultanément^ leurs positions relatives, qui étaient auparavant successives, deviennent nécessairement coexistantes, et alors natt la conscience de l'espace. Et quand ces deux rapports de positions coexistantes et successives sont tous deux présentés à la conscience avec une série de sensations de tension musculaire, il en résulte une idée naissante du mouvement. On comprendra aisément que le développement de ces idées naissantes naît d'une accumulation et d'une comparaison ultérieures d'expériences. On a décrit plus haut ce qui se produit à l'égard d'un rapport de positions coexistantes sur la surface de la peau, — ou plutôt d'une série linéaire de posi« tions coexistantes : — mais, durant la même période, la même chose se produit à l'égard d'autres innombrables séries linéaires, dans toutes les directions du corps. La même équivalence entre une série d'impressions coexistantes du toucher, une ^

s^ie d^impressions successives du toucher, et une série d'impressions musculaires successives, s*établit entre chaque couple de points qu'un mouvement des membres peut mettre aisément en rapport.

§ 344. Hais il faut aller au-devant d'une critique en précisant un peu. Le processus que nous venons d'exposer est si compliqué^ qu'on n'a pu mettre en vue toutes ses parties simultanément. Pour plus de simplicité, j'ai décrit le développement de cette triple conscience du mouvement, du temps et de l'espace, comme si quelques-uns de ses éléments étaient complètement organisés avant les autres et indépendamment d'eux, tandis qu'en fait, ces trois notions se développent concurremment, le développement de certains éléments ne précédant que d'un peu le développement des autres.

Car, en examinant la question avec soin, on voit clairement que, si nous commençons par une surface de la peau munie d'un nombre suffisant de fibres nerveuses pour transmettre à la conscience toutes les sensations tactiles distinctes de ÂàZ, nous supposons en grande partie ce qui doit être expliqué. La préexistence de ces diverses fibres nerveuses indépendantes et des différents centres nerveux indépendants en connexion avec elles, dont l'excitation produit des états de conscience qui peuvent être distingués l'un de l'autre, qu'est-ce en réalité? C'est la préexistence d'une conscience en puissance des positions de A à Z : conscience qui existe en puissance, puisque touto chose qui touche simultanément la surface totale de À à Z produit la conscience de ces positions comme coexistantes. D'où ces questions : Comment se produit cette série de fibres nerveuses ayant des terminaisons centrales et périphériques séparées? Et si la préexistence de ces structures est prise pour accordée^ n'est-ce pas toute l'explication requise ?

Je réponds à ces questions que le processus de genèse se produit de la même manière que tous les processus de genèse organique en général, c'est-à-dire par aide réciproque; par actions et réactions telles qu'une croissance dans le dévelop-

pement d'uoe partie rend possible la croissance dans le déreloppement des autres. Si nous avions à décrire ici révolution des systèmes digestif, vasculaire, respiratoire, de façon à montrer que l'estomac a apparu quand un cœur a apparu pour distribuer la nourriture absorbée et quand des poumons ont apparu pour la purifier, en plaçant les faits dans cet ordre sériaire, nous ferions mal comprendre le cours de l'évolution. Car il y a tout au long une telle dépendance réciproque, que des organes digestifs supérieurs ne peuvent se former en l'absence d'organes supérieurs de la circulation et de la respiration, et que le développement des organes circulatoires n'est pas possible en l'absence d'organes respiratoires considérablement développés. Mais, quoique cette existence mutuelle soit indispensable, il reste vrai que ces fonctions rendent l'autre possible dans Tordre donné. Tant qu'il n'y a pas d'aliments fournis, les organes pour les distribuer n'ont pas de fonctions; et tant qu'il n'y a pas d'organes pour les distribuer, les organes pour l'aération n'ont aucune fonction. Dans le cours de leur évolution, l'absorption doit précéder la circulation, et celle-ei la respiration ; mais cet ordre étant maintenu, leur évolution progresse pari passu. — 11 en est de même pour les processus que nous examinons. Nous devons reconnaître que chacun est l'instrument des autres, en tant qu'aucun ne peut avancer indépendamment des autres ; et cependant nous devons reconnaître qu'entre eux il y a un rapport tel que le premier doit faire un pas avant que le second en fasse un, et le second un pas avant que le troisième en fasse un. Ou, pour parler en termes plus précis, les structures ,qui donnent à la conscience des impressions séparées venant de parties voisines sur la peau, doivent se développer à un certain degré, avant qu'il puisse y avoir un nouveau degré de développement dans les structures qui nous donnent conscience de ces positions sous ferme successive (due à des sensations tactiles ou musculaires résultant du mouvement des membres) ; et ces deux progrès doivent être accomplis avant qu'un nouveau dé- ^

yeloppement dans les structures rende possible la conscience de ces positions comme coexistantes, comme ayant une distance connue et réductible à ces sensations successives (tactiles et musculaires) qui accompagnent la transition de Fune à l'autre.

Ainsi, il nous faut modifier les explications précédentes de manière à concevoir que la triple conscience du mouvement, du temps et de l'espace subit une évolution avec l'évolution du corps en général, — évolution de volume par laquelle il acquiert une surface étendue ayant plus de parties séparées susceptibles d'avoir des fibres nerveuses séparées; — évolution de structure par laquelle les membres, se développant, acquièrent des facultés plus nombreuses et plus variées de mouvement et de locomotion ; — évolution des nerfs et des centres nerveux qui est concomitante de ces évolutions. Il faut regarder les rapports perpétuels de Torganisme avec son milieu et de ses parties entre elles (en tant qu'il y a une exploration mutuelle) comme construisant, élément par élément, cette triple conscience, de même que le système nerveux lui-même est construit fibre par fibre et cellule par cellule. Et nous devons remarquer que chaque nouvelle unité structurale d'un ordre quelconque avec l'unité fonctionnelle de conscience qui l'accompagne, ne peut s'établir sans commencer de coopérer à la production de nouvelles unités d'un autre ordre.

Certaines expériences physiologiques militent fortement en faveur de cette opinion que l'exploration mutuelle des surfaces du corps aide la multiplication des surfaces sensitives distinctes, en même temps qu'elle développe la conscience de leurs rapports. Les faits découverts par Weber impliquent que le degré de sensibilité tactile de chaque partie est proportionné moins au contact de cette partie avec les objets environnants qu'à son exploration habituelle par les autres parties. Ainsi la surface delà figure a une grande sensibilité tactile^ quoiqu'on ne s'en serve guère pour l'examen tactile des objets. La joue a un pouvoir perceptif aussi grand que la paume de la main; le

front un pouYoirplus grand que le dos de la main : ce qui s'explique par les rapports continuels existant entre la figure et les mains. Pour comprendre que c*est là la raison, nous n'avons qu'à remarquer ceci : le milieu de l'avant-bras, de la cuisse, du cou par derrière^ du dos, qui sont les surfaces le moins explorées par les mains, n'ont qu'un sixième de la sensibilité tactile possédée par la joue, — fait complètement inexplicable téléologiquement. Cela sert de base à notre induction que, de même que dans les doigts d'un aveugle accoutumés à lire des caractères en relief, il se produit cette multiplication des fibres nerveuses qu'implique une sensibilité croissante, de même, dans le cours de l'évolution générale, il se produit dans toute surface une multiplication des fibres nerveuses proportionnée à la multiplicité des attouchements séparés, produite, soit par l'exploration de soi-même^ soit par celle des autres choses.

Nous avons maintenant à examiner un ou deux corollaires généraux découlant de ces explications.

§ 345. Non-seulement il doit s'établir graduellement une conneiion dans la pensée entre chaque série musculaire particulière et la série iàciUe particulière h la fois successive et simultanée avec laquelle elle est associée, non-seulement il doit se produire une connaissance de l'ajustement musculaire spécial, nécessaire pour toucher chaque partie spéciale^ mais les mêmes expériences doivent établir une union indissoluble entre la série musculaire en général et la série des positions coexistantes et successives en général^ vu que cette union se répète dans chaque expérience particulière. Et si nous considérons rinfinie répétition de ces expériences, nous n'aurons aucune difficulté à comprendre comment les éléments s'unissent si bien que, même quand on remue la main dans l'espace vide, il est impossible de devenir conscient des sensations musculaires, sans devenir conscient des positions successives et coexistantes, c'est-à-dire du temps et de l'espace dans lesquels on Ta mue.

Observons de plus que comme, grâce à cette exploratioa ^

continue de la surface du corps,chaque point est mis en rapport non-seulement a^ec d'autres points qui Tentourent dans certaines directions, mais airec des points situés dans toutes les directions (comme il devient pour ainsi dire un centre d'où irradient des lignes de points, connus d'abord dans leurs positions successives, ensuite dans leurs positions coexistantes), il s'ensuit que, quand on place sur la peau un objet de quelque grandeur^ la main, par exemple, les impressions de toutes les parties de la surface couverte sont présentées simultanément à la conscience, et placées pour elle dans des positions coexistantes. De là l'idée de l'étendue en surface de cette partie du corps. Cette idée de l'étendue n'est en réalité rien autre chose que la présentation simultanée de toutes les impressions venant des divers points qu'elle contient, et dont les divers rapports de position ont été précédemment mesurés au moyen des séries d'impressions qui les séparent. Hésite-t-on à adopter cette conclusion? Je pense qu'on n'hésitera plus, si Ton considère critiquement la perception qu'on éprouve en plaçant sa main ouverte sur sa joue. Qu'on remarque que cette perception n'est nullement simple, mais qu'elle se compose de plusieurs éléments qu'on ne peut penser ensemble. Qu'on remarque qu'il y a toujours une partie spéciale de la surface touchée dont on a une conscience plus nette que de toute autre. Qu'on observe enfin que^ pour arriver à la conscience distincte de toute partie, on doit traverser par la pensée les parties intermédiaires, c'est-à-dire penser aux rapports de position de ces parties, en se rappelant vaguement la série d'états de conscience que causerait sur la peau un mouvement de conscience allant de l'une à l'autre.

Il est inutile de nous arrêter au développement ultérieur qui résulte pour ces idées fondamentales de la jonction des expériences visuelles aux expériences musculaires et tactiles. C'est le même procédé, plus compliqué. On peut aisément l'esquisser, en joignant aux explications ci-dessus celles données quand on traitait de l'étendue et de l'espace visibles. Il

suffira de dire ici qu'en servant à établir clairement dans notre esprit ridentité du mouvement subjectif et du mouvement objectif, layue finit par nous rendre propres à dissocier d'une manière plus ou moins complète le mouvement in abstracto de ces sensations musculaires qui nous l'ont fait d'abord connaître : et en le faisant, et en réduisant ainsi notre idée du mouvement à celle de positions coexistantes dans l'espace occupé en positions successives dans le temps, elle produit cette connexion qui parait nécessaire entre ces trois idées.

§ 346. Ainsi donc nous trouvons que le mouvement originellement présent à la conscience, sous une forme beaucoup plus simple que celle que nous connaissons, sert par son union avec les expériences tactiles à nous révéler le temps et l'espace, et qu'en nous les révélant, il se revêt lui-même de ces idées, et finit par devenir inconcevable sans elles.

Il reste à ajouter que la perception du mouvement, telle que nous la connaissonsy consiste à établir dans la conscience un rapport de simultanéité entre deux rapports, un rapport de positions successives dans le temps. En d'autres termes, la conscience du mouvement est produite par la présentation simultanée de ces rapports, par leur connaissance réunie. Et il est à peine besoin de dire que dans l'acte de la perception, ces rapports présentés ensemble sont assimilés chacun à des rapports semblables précédemment connus; que la perception d'une grande vitesse, par exemple, n'est possible qu'en pensant deux positions coexistantes comme éloignées et deux positions successives comme proc/i^«; lesquels mots ^Wjn^ et proche impliquent le classement des deux rapports avec d'autres précédemment éprouvés. Et il en est de même pour la perception de Tespcce du mouvement et de sa direction.

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