CHAPITRE XVIL
§ 347. Nous pouYons eoDclure à priori que des diverses impressions reçues par la coDScienee doit résulter quelque impression très-générale. L'édifice de nos expériences avec sa structure complexe implique une expérience fondamentale qui puisse lui servir de base. La grande masse de nos sensations et des perceptions que nous en tirons n'étant que des signes^ il doit y avoir quelque chose dont elles soient les signes, et ce quelque chose, quelles qu'en puissent être les modificationsspéciales, doit avoir un élément essentiel. Par des décompositions successives de nos connaissances en éléments de plus en plus simples, nous devons arriver enfin au tout à fait simple, aux matériaux ultimes, au subslratum. Qu'estce que ce substratum? C'est l'impression de la résistance. C'est là l'élémentdc conscience primordial^ universel, toujours présent.
Il est primordial, en ce cens que c'est une impression que les êtres vivants de Tordre le plus inférieur se montrent capables d'éprouver ; en ce sens qu'il est la première espèce d'impression que l'enfant reçoive; en ce sens qu'il est apprécié par le tissu dépourvu de nerfs du zoophyte ; et en ce sens qu'il se présente vaguement^ même à la conscience naissante de l'enfant qui n'est pas né.
Il est universel, parce qu'il est connaissable (en employant ce mot, non dans le sens humain, mais dans un plus large) pour tout animal qui possède quelque faculté de sentir; parce que, en général^ toutes les parties du corps de chaque animai peuvent le connaître ; parce qu*il est commun à tous les orga-
nismes sensibles, et commun, dans la plupart des cas, à toute leur surface.
11 est toujours présent, en ce sens que tout animal, ou au moins tout animal terrestre, y est sujet durant toute son existence. Si nous exceptons ces animaux très-inférieurs qui ne donnent aucune réponse visible aux stimulus externes, et ceux qui flottent passivement suspendus dans Veau, il n'y en a point qui n'éprouve à chaque moment de sa vie quelque impression de résistance, venant des surfaces sur lesquelles il est placé, de la réaction de ses membres pendant la locomotion, ou de l'un et de l'autre.
Ainsi les impressions de résistance étant les premières qu'ap^* précie la nature vivante et sensible, considérée comme un tout progressif, qu'apprécie tout animal supérieur dans le cours de son développement, qu'apprécient presque toutes les parties du corps dans la grande majorité des êtres animés, ces impressions sont nécessairement les premiers matériaux rassemblés dans la genèse de l'intelligence. Et comme, durant la vie, ces impressions sont continuellement présentes sous une forme ou l'autre, elles constituent nécessaireinent ce courant de conscience dans lequel entrent toutes les autres impressions; elles forment, pour ainsi dire, la trame de ce tissu de la pensée que nous tissons toujours.
Mais laissons les considérations générales, pour examiner un peu ces vérités dans le détail.
§ 348. Toutes les analyses précédentes conduisent à cette conclusion : que notre perception du corps a, pour derniers éléments, des impressions de résistance. Dans l'ordre de la pensée (et nous ne pouvons rien savoir en dehors de cet ordre), la résistance est l'attribut primaire du corps, l'étendue un attribut secondaire. Nous ne connaissons Tétendue que par une combinaison de résistance ; nous connaissons la résistance en elle-même, im:néJiatement. Tous les attributs d'espace du corps ne sont connaissables que par synthèse, tandis que cet attribut primordial est connaissable sans ST[a* i
thèse. On ne peut penser à une chose comme occupant un certain espace qu'en tant qu'elle offre de la résistance. Mê me un simple point dans l'espace, s'il est conçu comme n'offrant absolument aucune résistance, cesse d'être quelque chose, et devient un rien. La résistance est ce qui différencie l'étendue occupée (corps) de l'étendue vide (espace). Et la propriété première d'un corps, considéré comme différent de ce qui n'est pas corps, doit être ce par quoi il est universellement distingué de ce qui n'est pas corps, c'est-à-dire la résistance. De plus, c'est par la résistance que nous déterminons si une apparence est corps ou non. Y a-t-il résistance sans apparence, nous décidons que c'est un corps^ comme quand nous heurtons un objet dans les ténèbres. Y a-t-il apparence sans résistance, nous décidons que ce n'est pas un corps, comme dans le cas des illusions optiques. Enfin il y a une chose que nous connaissons comme corps seulement par sa résistance, à savoir l'air. Sans sa résistance, nous ignorerions qu'il existe une chose telle que l'air. Et c'est par un acte de pure induction que nous le douons d'étendue. Ainsi, non-seulement le corps nous est premièrement connu comme résistant, et ensuite^ grâce à une combinaison de résistances, comme occupant un espace, mais il y a même une espèce de corps qui ne présente à nos sens d'autre attribut que celui de la résistance.
C'est un corollaire qui résulte évidemment des précédents chapitres, que notre connaissance de l'espace ne peut naître que d'une interprétation des résistances. Comme on Ta vu, le dernier élément dans lequel peut se résoudre notre notion d'espace, est celui d'un rapport entre deux positions coexistantes. Et pour que ces deux positions coexistantes soient présentées à notre conscience, il est nécessaire qu'elles soient occupées par quelque chose capable de faire impression sur notre organisme^ c'est-à-dire par quelque chose de résistant. Tout le monde admet que l'espace en lui-même, n'ayant pas de propriété sensible, ne pourrait jamais nous être connu, s'il ne contenait certains objets. Les Kantistes eux-mêmes* ne
soutiennent pas que l'espace est connaissable en lui-même ; ils disent seulement que nos expériences des choses sont les occasions qui nous le révèlent. Et comme toutes nos expériences des choses se résolvent finalement en expériences de résistance, — soDt ou des résistances ou des signes de la résistance, - il s'ensuit que^dans toutes les hypothèses possibles, l'espace n'est connaissable que par Texpérience de la résistance.
De même pour le mouvement. Comme on Ta vu dans le dernier chapitre, le mouvement subjectif nous est d'abord connu comme une série variable d'états de tension musculaire, c'est-à-dire de sensations de résistance. La série de sensations tactiles qui nous révèle le mouvement d'une autre manière, consiste en sensations produites par quelque chose de résistant. Et quand finalement nous en Tenons à connaître par la vue le mouvement objectif, il est reconnu à titre de phénomène équivalent à ceux précédemment connus par les sensations musculaires et visuelles réunies , comme quand nous remuons nos membres en vue de nos yeux. De sorte qu'en faisant abstraction de tous les éléments que nous y ajoutons plus tard^ le mouvement est à l'origine la généralisation d'un certain ordre de résistances.
Notre notion de la force suit aussi une genèse parallèle. Et ce n'est pas simplement parce que^ dans les sciences et les arts, la résistance que nous attribuons aux objets est employée comme mesure de leur force motrice, et par conséquent est conçue par nous comme une force équivalente , mais c'est aussi parce que la résistance, telle que nous la révèlent nos sensations de tension musculaire^ forme la substance de notre conception de la force. Nous avons cette conception : c'est là un fait qu'aucune argutie métaphysique ne peut infirmer. Il est également hors de doute que nous devons penser nécessairement la force au moyen des termes fournis par notre expérience ; que nous devons conslruire ce concept à l'aide des scubaiions que QOtt^ avons reçues. Il est également
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indisculable que nous n'avons jamais eu, que nous ne pour* rons jamais avoir aucune expérience de la force par laquelle un objet produit des changements dans d'autres objets , et que nous ne pourrons jamais avoir de ces chaugementsd'autre connaissance immédiate que celle-ci : qu'il y a un phénomène antécédent et un phénomène conséquent. Et c'est un corollaire iDévitable, par suite, que notre notion de la force est une géoéralisaiion de cesseosatious musculaires que nous avons eues quand nous produisions nous-mêmes un changement dans les objets externes. On montre aisément comment nous sommes conduits par là nécessairement à attribuer la force ainsi conçue à toutes les causes extérieures de changement. Nous trouvons que les mêmes effets sensibles se produisent quand un corps nous heurte et quand nous heurtons un corps. Par suite, nous sommes contraints de nous représenter Taction d'un corps sur nous comme semblable à notre action sur le corps. Et comme Tantécédent sensible de notre action sur un corps est le sentiment de tension musculaire, nous ne pouvons concevoir que son action sur nous est de même nature, sans penser vaguement à cette tension musculaire, c'est-à-dire à la force, comme étant Tantécédent de son action.
Ainsi matière, espace, mouvement, force, toutes nos idées fondamentales naissent par généralisation et abstraction de nos expériences de la résistance. Nous n'y verrons rien d'étrange si nous considérons sous son aspect le plus simple le rapport entre Torganisme et son milieu. Voici un sujet placé au milieu d'objets. Il n'en peut rien connaître s'il n'est affecté par eux. Etre affecté par eux implique qu'ils produisent quelque action sur sa surface. Leur action doit consister en un contact direct ou dans le contact de quelque chose qui en émane. En vertu de la loi de la gravitation, leur action première et la plus continue est celle par contact direct. Dans la
Uire des choses d'ailleurs, les actions les plus importantes utes^ celles qui conservent l'être ouïe détruisent (qui le
PERCEPTION DE LA RlêsiSTANCK. 243
livrent à un ennemi ou lui fournissent sa nourrilurc] s'opèrent par contact direct. Par suite^ Taction par contact direct étant Faction première, toujours présente, essentiellement importante, étant en même temps Taction la plus simple et la mieux déBnie , elle devient Taction dont toutes les autres sortes d'actions ne sont que des représentations. Et la sensation de résistance qui nous fait connaître cette action fondamentale devient pour ainsi dire la langue maternelle de la pensée^ celle qui sert à enregistrer toutes les premières connaissances, et dans laquelle peuvent se traduire tous les signes appris plus tard.
§ 349. La question sera encore mieux élucidée, et cette dernière thèse confirmée d'une manière spéciale, en remarquant que toutes les sensations par lesquelles le monde extérieur nous est connu, peuvent s'expliquer comme étant le simple résultat de certaines formes de la force. Comme on Ta déjà montré § 318, les attributs dits secondaires du corps sont dynamiques. La science montre quils sont les manifestations de certaines énergies possédées par la matière ; et môme sans les analyser scientifiquement^ on en parle comme impliquant quelques actions des objets sur nous. Mais nous ne pouvons penser aux actions des objets sur nous qu'en leur assignant des pouvoirs et des forces. Ces pouvoirs ou forces doivent être présentés à notre esprit dans les termes que nous révèle notre expérience. Et^ comme on l'a montré ci-dessus^ notre seule expérience de la force est la tension musculaire, que nous sentons quand cette force est prépondérante: cela constitue notre conscience de la force, et noire mesure de la force. Par conséquent, il est vrai de dire non-seulement que nos expériences de la résistance forment les matériaux élémentaires de la pensée, parce qu'elles sont les plus anciennes, toujours présentes, el qu'elles constituent le fond de nos idées fondamentales, et parce que nous employons nos autres expériences comme représentant ces expériences élémentaires; mais encore parce que nous ne pouvons comprendre ces ^vx^t^*^
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expériences qu'en les traduisant en termes dérivés des expériences élémentaires.
Un fait extrêmement important à noter ici, parce qu'il éclaircit la même yérité^ c'est que la résistance, telle qu'elle nous est révélée par une opposition à notre énergie propre» est la seule espèce d'activité externe que nous soyons contraints de considérer comme la même, subjectivement et objectivement. Il nous est impossible de concevoir la force mécanique en eUe-même comme différant de la force mécanique qui est présentée à notre conscience. L'axiome : « L'action et la réaction sont égales et opposées en direction, » s' appliquant non-seulement à Taction des objets l'un sur l'autre, mais à notre action sur eux et à leur action sur nous , implique une conception des deux forces comme équivalentes en quantité et en nature : vu que nous ne pouvons concevoir un rapport d'égalité entre des grandeurs qui ne sont pas de même nature. Comment se fait-il donc que, dans ce cas seul, nous soyons amenés à considérer la force objective comme semblable à la force subjective que nous ressentons? Nous pouvons très-bien concevoir que le son en lui-même consiste en vibrations» qui n'ont aucune ressemblance avec la sensation qu'elles produisent en nous. On peut comprendre, sans beaucoup de difficulté^ que nos impressions de couleur sont des effets purement subjectifs, résultant d'une activité objective avec laquelle ils n'ont pas même une lointaine analogie. De même pour les* phénomènes de chaleur, d'odorut» de goût. Pourquoi donc ne pouvons-nous nous représenter la force avec laquelle un corps résiste à oos efforts pour le mouvoir comme quelque chose de tout à fait différent du sentiment de tension musculaire que sa résistance nous donne ? Il y en a une raison tout à fait suffisante. Ce n'est pas simplement parce que^ soit que nous frappions ou soyons frappés, le son, Tentaille produite^ les sensations de contact^ pression, douleur, sont de la même espèce ; ce n'est pas simplement parce que nous pouvons faire produire à la force qui est connue de notre conscience comme
une tension, un effet semblable à celui produit par un corps externe (par exemple quand, dans une balance en équilibre, nous tirons le poids d*un des plateaux^ et que nous élevons l'autre, en appuyant notre main sur le plateau vide) ; ce n'est pas simplement parce que nous pouvons accumuler notre force sur un objet, puis la lui faire dépenser plus tard pour produire des résultats qu*il aurait directement produits (par exemple quand nous bandons un arc et que le mouvement de recul chasse la flèche), mais c'est qu'il n^ y a pas d* autre manière de présenter cette force à la conscience^ pas d'autre expérience ou combinaisons d'expériences qui puisse servir à la représenter à notre esprit. Sans rien dire des divers faits qui, comme ceux qu'on vient de prendre pour exemples, fortifient l'idée d'une identité entre l'effort musculaire du sujet et le pouvoir mécanique de l'objet, notre inaptitude à concevoir ce pouvoir mécanique comme différent en lui-même du pouvoir que nous révèlent nos efforts musculaires, est due tout d'abord à cette circonstance qu'il n'y a ni sentiment, ni impression, ni mode de conscience que nous puissions substituer à ce mode primordial. La faculté que nous avons de considérer la lumière, la chaleur, le son, etc., comme différant en eux-mêmes des sensations qu'ils nous donnent, provient simplement de ceci : c'est que nous possédons d'autres sensations qui peuvent les représenter, à savoir, celles de force mécanique. Et il suffit de jeter un coup d'œil sur toute théorie objective du son^ de la lumière, de la chaleur, etc., pour voir que nous les traduisons en termes de force mécanique, c'est-à-dire en termes donnés par nos sensations musculaires. Mais si nous essayons de penser la force mécanique, comme différant en elle-même de l'impression qu'elle nous cause , alors s'élève une insurmontable difficulté, parce qu'il ne reste plus aucune espèce d'impression qui puisse la représenter. Toutes les autres expériences se traduisant pour l'esprit en termes de cette expérience, cette expérience no peut se traduire pour l'esprit en d'autres termes cçiie l^%
siens propres. La force mécanique, pour être conçue, doit absolument être représentée par quelque état de conscience. Cet état de conscience doit résulter directement ou indirectement de Faction des choses sur nous. Les états de conscience produits par toutes les actions autres que l'action mécanique^ sont déjà représentés pour notre esprit par des états tels qu^en pourrait produire Faction mécanique. Il ne reste donc, en fin de compte, d'autre état de conscience Talable et efficace que celui produit par une action mécanique. Par suite, il est impossible, pour nous représenter l'action mécanique, d'avoir recours à quelque autre état de conscience que celui qu'elle produit en nous : il nous est impossible de penser la force subjective comme différente de l'expérience subjective que nous en avons. Quand on dit qu'elles diffèrent en réalité^ cette proposition est intelligible verbalement; mais par ailleurs, elle est absolument inconcevable, et il en doit toujours être ainsi.
§ 350. Après avoir vu que la perception de la résistance est fondamentale, sous le rapport de son origine^ de son universalité et de sa continuité; qu'elle est fondamentale aussi en ce sens qu'elle est la perception qui sert à traduire toutes les autres, tandis qu'elle-même ne se traduit en aucune, nous pouvons la considérer analytiquement.
Comme on l'a vu en traitant des attributs statico-dynamiques^ les sensations qu'impliquent nos diverses perceptions de résistance sont : celles de toucher propre, de pression, de tension musculaire, soit uniforme, soit variable. La sensation de toucher propre ne peut être considérée comme donnant en elle-même une connaissance immédiate de la résistance; mais elle est simplement le signe de quelque chose capable de résister. Quand le contact est assez léger pour ne produire aucun sentiment de pression, on ne peut dire si l'objet est doux ou rude, grand ou petit. On en infère simplement qu'il y a quelque chose, tout comme si on avait reçu une sensation de son ou de couleur. Par suite, il faut laisser en dehors de notre recherche la sensation de toucher propre.
Notre connaissance de la résistance est donc acquise par les sensations de pression et tension musculaires. Elles peuvent se produire séparément. Quand notre corps est inactif^ sauf en tant qu'il est une masse de matière pesante et résistante, nous avons la sensation de pression seulement; et elle vient, ou de la réaction de la surface sur laquelle nous nous appuyons, ou de Taction d'un poids placé sur nous, ou des deux. Quand, par suite de quelque volition, nous employons nos forces à remuer quelques corps eitérieurs; quand notre corps agit et que les objets réagissent, nous avons des sensations coexistantes de pression et de tension musculaires. Et quand nous tenons le bras dans une position horizontale, de sorte que l'action du corps ne provoque aucune réaction directe des objets, nous éprouvons la sensation de tension musculaire seule. Maintenant le fait à noter particulièrement ici, c'est que toutes les fois que les sensations de pression et de tension musculaires coexistent, elles varient toujours ensemble^ toutes autres choses égales. Maintenant que je tiens ma plume entre l'extrémité d'un doigt et le pouce, je n'ai qu'une très-légère sensation de pression et une très-légère sensation de tension musculaires. Si je saisis ma plume avec force, les deux sensations croissent en intensité, et je trouve que je ne puis changer Tune sans changer l'autre. On peut observer le même rapport, quand on soulève des poids lourds et légers, quand on pousse des objets grands ou petits. De là résulte que, pour la conscience, ces sensations sont équivalentes. Une sensation donnée de pression est pensable comme équivalente à une certaine sensation de tension musculaire, et vice vend. Et maintenant se pose cette question : Laquelle des deux est habituellement employée par la pensée comme signe ; laquelle comme chose signifiée?
Sous le rapport du temps, il y a entre elles coordination. Non-seulement l'enfant éprouve, dès l'origine, cette réaction dans sa conscience qui accompagne l'action de ses propres muscles ; mais dès l'origine aussi il lui vient des sensallQYX!^
de pression des surfaces sur lesquelles il repose, et des mains qui le prennent. Mais quoique ces deux sensations puissent paraître également primitives, également fondamentales^ on peut aisément prouver que dans Tordre que suit la construction de la pensée, la sensation de tension musculaire est primaire et celle de pression secondaire. Cela deviendra suffisamment manifeste par la simple considération que ces sensations de pression causées par le poids du corps et les actions de la nourrice ne peuvent nous donner d*abord aucune notion compréhensible de la résistance et de la force : vu qu^avant qu'elles puissent nous donner de telles notions^ il doit exister des idées de poids et d'action objective, k Torigine, ces sensations de pression que Tenfant reçoit d'une manière passive, n'ayant aucune liaison dans l'expérience avec des antécédents et des conséquents déterminés^ sont aussi isolées et sans signification que des sensations de son ou d'odeur. Mais sans nous arrêter à ce fait, plutôt que de montrer qu'on peut laisser en dehors de la question les sensations de pression produites involontairement ^ observons : 1"^ que les sensations de pression produites volontairement sont postérieures dans l'ordre chronologique aux sensations de tension musculaire. Avant que l'enfant puisse éprouver les sensations que les objets voisins donnent à ses membres et à ses doigts en mouvement, il doit éprouver d'abord les sensations qui accompagnent le mouvement de ses membres et de ses doigts; 3« il faut observer que les sensations musculaires sont plus générales que les sensations de pression produites volontairement : vu que tandis que ces dernières ne se produisent que quand notre activité est appliquée aux objets externes, la première se produit à la fois quand l'activité est employée ainsi, et quand elle est employée à mouvoir et à lever les membres eux-mêmes; S"" observons de plus que, tandis qu'il n'y a que quelques sensations dépression qui soient volontairement produites, toutes les sensations de tension musculaire sont pro- ^ duites volontairement ; 4* observons encore que quand toutes
deux sont produites volontairement (par exemple, quand on saisit^ soulève, ou pousse un objet}, la sensation musculaire est toujours présente comme antécédent, et la sensation de pression comme conséquent; et que toute variation dans la seconde est connue comme résulant d'une variation dans la première. Parmi les expériences intelligibles pourTenfant, la sensation de tension musculaire étant la première, la plus générale, celle qui précède immédiatement la sensation de pression, il faut, de quelque manière que l'origine de sensation soit connue, que ce soit là la sensation qui sert à enregistrer et à penser toutes nos expériences de résistance. De là vient que quand quelque objet nous heurte, nous ne nous représentons pas sa force en termes de la pression éprouvée, mais bien en termes de Teffort dont cette pression est le signe. De là vient que quand nous parlons du poids d'un objets nous ne pensons pas à l'intensité de l'impression tactile qu'il produit quand on le soulève^ mais à l'intensité de l'effort musculaire concomitant.
On verra encore plus clairement que la connaissance de la résistance est finalement résoluble en celle de tension musculaire, et que celle-ci constitue la matière brute de la pensée sous ses formes primitives, si l'on considère qu'elle constitue la seule mesure valable des phénomènes externes. Dès son commencement, l'acquisition des connaissances est expérimentale. Si l'enfant paraissait passif au milieu des objets qui l'environnent, il ne pourrait jamais arriver à les comprendre. Il ne peut arriver à les comprendre que par une exploration active. Mais à quelle condition cette exploration arrivera- t-elle à ses fins ? Comment les propriétés des choses peuvent-elles être comparées, estimées, classées? Au moyen de quelque commune mesure déjà possédée. Le seul moyen qu'ait l'enfant de déterminer la quantité des activités externes, c'est de reconnaître à quelle quantité de sa propre activité chacune équivaut. Comme les objets inanimés ne peuvent agir sur lui de manière à révéler leurs propriétés, il doit provoquer leurs
réactions en agissant sur eux : et pour qu'il connaisse ces réactions, il faut qu'il y ait en lui une certaine échelle 'ou gradation d'action. Cette échelle d'action doit être au fond de toutes ses expériences, doit être le substratum de ses pensées, doit être le mode de conscience auquel tous les autres modes sont finalement réductibles. Ainsi donc, le sens de la tension musculaire, qui constitue cette échelle, forme dans la nature même des choses l'élément primitif de notre intelligence.
§ 351. Relatlyement à la perception de résistance, c'estràdire de tension musculaire, il reste encore à montrer qu'elle consiste dans l'établissement d'un rapport de coexistence entre la sensation musculaire elle-même et cet état particulier de la conscience que nous appelons volonté. La sensation musculaire seule ne constitue pas une perception de résistance ; on le verra en se rappelant qu'un muscle fatigué nous cause un sentiment très-rapproché de celui que cause un muscle en action^ sinon identique, et que cependant, comme ce sentiment n*est lié à aucun acte de Tolition, il ne donne aucune notion de résistance.
A quoi il ne reste plus qu'à ajouter que dans l'acte de la perception, ce rapport est classé avec les rapports précédemment connus^ et que c*est dans ce classement que consiste la connaissance spéciale de la combinaison musculaire, de l'ajustement et du degré de force exerce.