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RAPPORTS DE COÏNTENSITÉ ET DE NON-COÏNTENSITÉ

§ 360. Si, restant au point de yue subjectif, nous considérons tout rapport comme un certain état de conscience qui réunit d'autres états de conscience, nous devons tout d*abord remarquer que les rapports de coïntensité sont de deux sortes, selon que les états de conscience entre lesquels ils subsistent sont primaires ou secondaires, sont des états simples ou des rapports entre des états simples. Les exemples^ du précédent chapitre, et ceux dont nous allons nous occuper d'abord^ sont de la seconde sorte^ de celle qui existe entre des états de conscience qui sont eux-mêmes des rapports.

§ 361. Tout rapport entre des états de conscience implique nécessairement un changement dans la conscience. Pour qu'il y ait un rapport, il faut qu'il y ait deux états de conscience entre lesquels il subsiste, et avant qu'il puisse y avoir deux états, il faut qu'il y ait un changement d'état. D'une part^ il ne peut y avoir changement dans l'état de conscience sans qu'il en résulte deux états ayant entre eux certain rapport ; d'autre part, il ne peut y avoir rapport, tant que la conscience ne subit pas quelque changement. Ce sont là deux aspects de la même vérité nécessaire.

Maintenant les changements dans la conscience diffèrent grandement en espèce. U y a une différence totale entre la transition mentale d'un éclat de lumière à une explosion et d'un contact à une brûlure. Le contraste entre l'impression produite par la couleur d'une rose et celle produite par son odeur, est totalement différent du contraste entre les impressions de dureté et de transparence que donne un cristal.

Les changements d'états de conscience^ - même des états indécomposables, — sont de deux sortes, qui toutes deux ont beaucoup d'extension. Il y a les changements qu'on éprouTe quand on passe d'une sensation d'une classe à une sensation d'une classe tout à fait différente, changements qui sont différents en espèce; et il y a les changements éprouvés quand nous passons d'une sensation d'une classe à une sensation de la môme classe, mais d'une autre espèce» changements qui sont aussi différents en genre, mais moins dissemblables entre eux que les précédents. Pour s'exprimer d'une manière plus précise : nous avons d'une part les changements extrêmement différents,comme ceux qu'on éprouve en passant d'une couleur à un contact, d'un goût à un son, d'une brûlure à une odeur^ d'une pression à un froid^ d'une sensation de rudesse à une sensation d'éblouissement, etc., etc. ; et d'autre part, nous avons les changements moins différents, comme ceux qu'on éprouve en passant d'une couleur à une autre (du rouge au vert, du jaune au bleu, du violet au gris), ou en passant d'un goût à un autre (de l'amer à l'aigre, de Taigre au doux et du doux à l'amer), ou en passant d'un son à un autre, ou d'une odeur à une autre. Ajoutez que quand la transition, au lieu de se faire d'une sensation à une sensation, se fait d'une perception à une perception ou d'un concept à un concept, il se produit d'autres ordres de changements d'espèces encore plus variés.

Et non-seulement les changements qui se produisent dans la conscience diffèrent grandement en espèce, mais ils diQèrent aussi grandement en degré. Les différences en degré sont divisibles en deux classes^ selon que les états de conscience entre lesquels elles subsistent sont semblables en nature ou dissemblables en nature. Ainsi, quand une mince traînée de pondre fait explo3ion,la transition de l'impression de lumière à celte d'un faible son n'est pas la même que la transition de l'impression de lumière à celle du son bruyant de la poudre quand elle est tirée par un pistolet. De même, la transition de

la sensatioD de toucher à celle de température, n'est pas la même quand on saisit du bois et quand on saisit du fer. Et il est évident que les mêmes oppositions subsistent dans tous les divers ordres de changements indiqués plus haut. Il y a aussi des exemples nombreux et familiers de ces changements de la conscience qui altèrent non la nature, mais seulement rintensiié de son état. Ainsi, quand deux portes séparent notre oreille d'un bruit continu, si on ouvre subitement Tune^ le changement qui se produit dans notre conscience n'est pas aussi grand que si on ouvre subitement les deux portes. Quand nous examinons successivement deux nuances trèsrapprochées de pourpre mises Tune à côté de Tautre, le changement produit dans la conscience n'est pas aussi grand que si Ton passe de Tune des deux à une nuance lilas. II est beaucoup plus facile de mesurer ces changements delà conscience, qui ne Taffectent que quant à la nature de son état, que tous les autres. Soient deux changements d'intensité dans la même espèce de sentiment : on peut savoir s'ils sont égaux ou inégaux en degré bien mieux que si les deux changements ont lieu d'une espèce à une autre. Et même on peut douter que ces derniers soient mesurables: le changement d'une lumière à un son étant pour ainsi dire total, peut-être peut-on le conconsidérer comme égal en degré à tous les autres changements de lumière à son, quelle que soit la différence de quantité en lumière et en son. Quoi qu'il en soit^ il est clair qu'en pareil cas^ la grandeur de l'opposition doit amoindrir toutes les petites différences, et qu'en conséquence on ne peut faire aucune distinction précise entre les changements.

Maintenant ces changements dans la conscience que nous venons de trouver différents, non-seulement en espèce mais en degré, sont connaissables eux-mêmes comme états de conscience : non, à vrai dire, à titre d'états simples, mais à titre d'états oîi la chose examinée est la transition entre deux états. Il semble clair que le changement, que l'anneau qui unit les doux états, n'est rien de séparé d'eux,et qu'il n'est rien non plus

270 ANALYSE SPicIALE.

de surajouté aux états eux-mêmes. Eu conséquence, il semble manifeste aussi qu'on ne peut penser au changement sans penser aux états eux-mêmes. Et il semble également manifeste qu'être conscient d'un changement, c'est être simplement conscient des deux états qui se succèdent. Mais il est en même temps indubitable que nous avons le pouvoir de penser le changement lui-même comme étant quelque chose de plus que les deux états considérés individuellement. Peut être ya-t-il de cela une raison physiologique. Certains faits tendent vers cette conclusion, que le changement lui-même constitue un état passager de sentiment, distinct des états moins passa* gers qu'il réunit. Chacun sait qu'un changement violent dans les sensations est accompagné d'une espèce de choc. Un brillant éclat de lumière nous fait cligner les yeux, même quand on s*y attend ; et cependant une lumière égale, si elle est continue, peut être comtemplée fixement sans difficulté. Une application soudaine d*eau froide sur la peau fait tressaillir malgré la détermination préalable qu'on a prise de ne pas remuer ; cependant la sensation de froid, quand elle est une fois établie, peut être supportée sans qu'on y prenne garde. Eh bien , des transitions très-brusques entre des idées pourront produire un effet analogue Bien des gens probablement peuvent se rappeler des cas où le souvenir subit de quelque chose d'important qu'on a oublié ou bien la réception d'une bonne nouvelle inespérée fait éprouver un choc sensible. D'ailleurs les dommages sérieux qui résultent quelquefois de changements violents de l'état mental, impliquent suffisamment que de tels changements doivent être décidément accompagnés de sentiment. D'où l'on peut induire que, comme la violence des changements d'états dans la conscience est tout è fait une affaire de degré, tous ces changements doivent être accompagnés de quelque sentiment quelque léger qu'il soit '.

* On trouvera part. H, {65, une expotilion plus satisfaiBaDte de cette doctrine. J*ai laissé ce paragraphe tel qu*il était dans l'édiiion de 1855, sauf quelques lé^rea correetlons.

liAPPORTS DE C0ÏNTEN3ITE, ETC. 271

Au reste^ qu'un chaDgement dans la conscience soit ou ne soit pas connaissable comme quelque chose de plus que la juxtaposition d'un état antérieur et d'un état postérieur^ il est indéniable que nous pouvons penser ces changements de la conscience de façon à distinguer leurs diverses espèces et leurs divers degrés. De quelque manière que je connaisse la transition d'une sensation de toucher à une de son^ il est hors de doute que je puis très-bien la penser comme différant en espèce de la transition d'une sensation de toucher à une de froid. Que ma pensée d'un changement consiste dans la pensée des deux états successifs ou dans la pensée de leur opposition, il reste toujours vrai qu'en passant de l'impression d'un vert brillant à un vert brillant, et d'un vert brillant à un vert pâle, j'ai conscience des deux changements qui sont de la même espèce, mais diffèrent en degré. Et dire que j'ai conscience que ces changements sont tels ou tels, c'est dire que ce sont des états de ma conscience.

Puis, donc, que nous avons la faculté de penser non-seulement les états de conscience simples et originaux, mais aussi les changemenls qui existent entre eux ; puisque nous avons conscience de différences en espèce et en degré, non-seulement entre les sensations successives, mais aussi sur les changements successifs de nos sensations, il en résulte que ces changements peuvent être classés comme le sont les sensations originales. De même que deux sensations peuvent être connues comme semblables ou dissemblables en espèce, de même deux changements entre elles peuvent être connus comme semblables ou dissemblables en espèce ; et de même que deux sensations qui sont semblables en espèce peuvent être connues comme semblables ou dissemblables en intensité, de même deux changements semblables en espèce peuvent ôtre connus comme semblables ou dissemblables en intensité. Nous pouvons reconnaître que des changements sont de mémo nature ou qu'ils ne le sont pas ; et nous pouvons

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recoQDattre que des changements de même nature ont même intensité, ou qu'ils ne Tout pas.

Mais, comme on Ta montré plus haut^ ces changements dans la conscience dont nous avons parlé, ne sont rien autre chose que ce que nous appelons des rapports. Il ne peut y avoir phénomènes de conscience sans états successifs et sans les modes de succession de ces états, sans les états eux-mêmes et les changements d*un état à Tautre. Et comme ceux dont nous sommes conscients comme rapports, ce ne sont pas les états primitifs eux-mêmes, ce ne peut être que les changements d'état à état. Ces deux choses s'accordent complètement. Nous ne pouvons penser ni à un changement ni à un rapport, sans penser aux deux termes qui forment l'antécédent et le conséquent. De même que nous ne pouvons penser à un rapport sans un changement de la conscience qui aille d'un terme à l'autre, de même nous ne pouvons penser à un changement sans établir un rapport entre un phénomène qui précède et un phénomène qui suit. Quoique certains rapports puissent se transformer de façon à paraître d'une nature toute différente, cependant, à l'origine, tout ce que nous classons à titre divers sous le nom de rapports, ne consiste qu'en espèces et complications diverses de changements entre des états de conscience.

On trouvera dans les chapitres suivants quelques développements sur cette doctrine. Ici nous avons simplement à examiner ses rapports avec l'objet de notre recherche. Tout rapport, considéré subjectivement, n'étant rien de plus qu'un changement dans l'état de conscience, il s'ensuit que la colntensité des rapports n'est que la colntensité même de ces changements, en d'autres termes, la similitude en degré entre des changemonls semblables eu espèce.

§ 362. Après ce qui a été dit, il n'y a pas grand' chose à ajouter relativement à la simple espèce du rapport de coin* tensité : c'est à savoir qu'il est du nombre de ceux dont les termes sont, non pas des rapports entre des états de conscience,

mais les états de conscience primitifs eux-mêmes. On peut donc le définir tout naturellement : Une similitude en degré entre des sensations semblables en espèce.

Et de môme pour le rapport de non-coïntensité ; il suffit de dire qu'il est une dissemblance en degré entre des changements et des sensations semblables en espèce.

La seule remarque qu'il soit convenable d'ajouter ici concerne Tusage des mots cotntensité et non-coîntensité pour désigner ces ordres de rapports. Toutes nos idées d'intensité, quand on les suit jusqu'à leur origine^ se rapportent manifestement au degré de nos sensations. Intensité est un mot qui implique quelque espèce de force, — force qui est violente, véhémente, sévère, pénétrante, ardente,^- et toutes nos idées de force se réfèrent finalement aux sensations. Nous parlons de froid et chaud intenses, de pression intense, de plaisir et douleur intenses, passion intense, amertume et aigreur intenses, irritation, inquiétude et démangeaison intenses : et dans tous ces cas, ce que nous disons de ces sentiments est relatif à leur degré. Par suite donc, en comparant des états de conscience simples et de même espèce, nous observons leurs intensités relatives. Si leurs intensités sont égales, on doit les appeler cointemes^ et l'égalité de leurs intensités est la cointensité. AjDutez à cela que, comme les changements dans la conscience diffèrent aussi sous le rapport de leur violence, et paraissent accompagnés de quelque espèce de sensation, ils sont comparables aussi sous le rapport de leur intensité : d'où il suit que la cointensité peut aussi s'affirmer de ces changements ou rapports, lorsqu'ils sont semblables en espèce et en degré.

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