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CHAPITRE XXII

§ 365. Il est suffisamment évident, même à priori^ que le rapport de coexistence, tout simple qu'il parait^ est en réalité composé. Quoique» dans un esprit adulte, il paraisse indécomposable, cependant c'est un corollaire de vérités très-évidentes que ce rapport est synthétique à l'origine. Car, comme la coexistence implique deux choses ; comme de plus les deux choses qui coexistent ne peuvent occuper la conscience au même instant, et comme elles ne peuvent traverser la conscience sous forme de succession simple (vu qu'alors elles seraient connues comme successives et non comme coexistantes), il s'ensuit que la coexistence ne peut être révélée que par quelque acte double de la pensée. Il est vrai que les deux termes d'un rapport de coexistence (par exemple les extrémités d'une ligne que nous regardons ou les côtés opposés d'un bâton que nous saisissons), paraissent d'ordinaire nous être connus non par deux états de conscience, mais par un seul. Mais il suffit de nous rappeler le processus extrêmement complexe par lequel sont construites nos perceptions des objets ; de nous rappeler que ce qui chez l'enfant a été une synthèse laborieuse, devient plus tard une connaissance instantanée et, à ce qu'il semblerait, directe , pour voir que la simultanéité apparente dans la conscience de deux choses unies par un rapport de coexistence ne prouve rien contre leur sérialité originelle. Mais laissons ces considérations générales pour examiner la question de plus près.

§ 366. Si l'on dirige les yeux sur deux petites taches placées Tune près de l'autre sur une feuille de papier, ces faits,

qu'il y en a deux, qu'elles coexistent, et qu'il y a entre elles un certain espace, paraîtront certes nous être donnés dans la mâme intuition immédiate^et il semble qu'il est à peine croyable de dire qu'une intelligente naissante ne peut ni savoir qu'il y en a deux, ni qu'elles sont coexistantes, ni qu'elles ont un rapport do position. Mais en relisant les chapitres sur le Temps, l'Espace et le Mouvement, on verra d'abord, clairement, je pense, que deux taches de cette espèce ne peu* Tent rien produire qu'une sensation visuelle indéfinie, aussi simple que celle d'un son ou d'une odeur. Car, comme on Ta montré, la possibilité de distinguer que l'image produite sur la rétine, résulte de deux impressions et non d'une seule, implique: 1*" que la rétine est composée de parties susceptibles d'être excitées séparément, vu que s'il ne se produisait que la dilatation d'un seul et unique nerf, l'excitation d'une partie quelconque produirait toujours le même effet sur la conscience, tandis que l'excitation de deux ou plusieurs parties ne ferait qu'accroître l'intensité de la sensation ; 2^ que la conscience doit pouvoir distinguer l'une de l'autre les excitations séparées de ces parties séparées, vu que si elles produisaient toutes un seul effet sur la conscience, le résultat serait le même que s'il n'y avait qu'une excitation. Mais avant que la conscience puisse distinguer l'une de l'autre les excitations séparées de ces parties séparées, il faut qu'il y ait eu quelques expériences. Car, pour qu'on sache que deux parties de la rétine affectées simultanément par les images de deux points produisent deux sensations et non une seule, il faut qu*on sache que ces parties sont séparées, et il est absurde de supposer que cette connaissance existe avant l'expérience. Ou, pour donner à la question une forme plus concluante : la coexistence n'étant point pensable sans un espace dans lequel les choses puissent coexister, il s'ensuit que les deux points en question ne peuvent être connus sans être aussi connus comme étant l'un hors de l'autre, comme étant à quelque distance l'un de l'autre. Mais, comme on l'a précédemment

expliqué, supposer que quand deux points sentants sur la surface d'un organisme ont été excités simultanément pour la première fois, cela nous suggère Fidée de quelque distance particulière^ c'est tomber dans cette absurdité de supposer qu'il existe déjà dans l'esprit l'idée d'une distance particulière. Évidemment donc, comme une intelligence naissante ne peut connaître l'espace entre deux points coexistants, et comme leur coexistence ne peut être conçue autrement, il en résulte tout d'abord qu'on ne peut les connaître comme coexistants.

De tout cela résulte un corollaire évident: c'est que le rapport de coexistence est révélé dans les mêmes expériences que celles qui donnent l'étendue. Mais nous avons maintenante observer relativement à ces expériences un fait qui n'a pas été précédemment noté. La consolidation (unification) si souvent décrite d'une série d'états de conscience en un état presque simple, ne constitue pas la totalité du procédé qui donne naissance à nos idées de coexistence et d'étendue. C'est une propriété des séries tactiles et visuelles qui concourent à la genèse de ces idées, de pouvoir non-seulement être transformées en un état composé dans lequel les positions successives deviennent des positions simultanées, mais encore de pouvoir être renversées. La chaîne d'états de conscience de A à Z produits par le mouvement d'un membre, ou d'un objet sur la peau, ou de l'œil le long des contours d'un objet, peut avec une facilité égale passer de Z à A. Tout différents de ces états de conscience qui constituent notre perception de séquence, et dont l'ordre n'admet aucun changement, ceux qui constituent notre perception de coexistence admettent que leur ordre soit renversé, suivent aussi facilement une direction que l'autre. Et c'est là rexpérience] spéciale par laquelle nous est révélé le rapport de coexistence. Examinons les principales phases de cette expérience.

Revenons-en à nos deux points adjacents. On remarquera en expérimentant que, quoiqu'ils soient très-voisins et très- ^

petits, ils ne peuvent jamais être tous deux parfaitement présents à la conscience en même temps. L'un, vers lequel, à un moment, convergent les axes visuels, est le seul perçu avec une parfaite distinction. L'autre, quoiqu'il puisse sembler perçu d'abord très-clairement par l'esprit, ne peut l'être avec une distinction parfaite que quand les axes visuels convergent vers lui ; et quand on transporte ainsi le regard de l'un à l'autre, le point contemplé d'abord cesse d'être perçu d'une manière aussi distincte. De plus, si tandis que les yeux sont fixés sur l'un des points, la pensée se dirige sur Tautre, on trouvera qu'à mesure que l'un est pensé distinctement, l'autre, que les yeux contemplent^ tend à sortir de la conscience. Ces deux faits tendent à montrer que les expériences [sérielles, d'oi!i natt la connaissance des positions coexistantes, ne sont jamais complètement abolies; que même dans les circonstances les plus favorables, les deux termes d'un rapport de coexistence ne sont pas présents à l'esprit avec une égale distinction, mais que tandis que l'un est clairement présent devant la conscience, l'autre naît à un degré plus ou moins élevé. Examinons maintenant ce qui arrive quand les points sont plus grandement séparés. S'ils sont extrêmement petits, on trouvera que, même à la distance d'un pouce l'un de l'autre, l'un est invisible quand les yeux sont dirigés sur l'autre, et ils ne peuvent être connus comme coexistants qu'en transférant d'une manière marquée l'attention de l'un à l'autre. Si les points sont d'une grandeur médiocre^ la conscience de l'un sera accompagnée de quelque conscience de l'autre, jusqu'à ce qu'ils soient Réparés par un espace de six ou huit pouces : au delà, cette conscience naissante cesse complètement. Pour des objets encore plus grands, il doit y avoir un intervalle encore plus grand — ou, pour parler plus rigoureusement, un plus grand angle sous-tendu — pour produire le même résultat. Mais quelque grands que soient les objets, on trouvera qu'il y a une distance à laquelle l'un des deux cesse d'être présent à l'esprit d'une manière quelconque, quand nos

yeux sont dirigés sur l'autre. L'objet qu'on ne regarde pas, quand on Véioigne graduellement des limites du champ de la vision, ne disparaît pas subitement, mais il s'évanouit si graduellement qu'il est impossible de dire quand la conscience naissante de cet objet cesse complètement. Et comme entre la position relative où la [coexistence de deux objets peut être connue par un léger tour de tête, et celle où elle ne peut être connue qu'en faisant faire à la tête un demi-tour, il y a aussi une série de transitions imperceptibles, il s'ensuit que la coexistence de deux points situés l'un contre l'autre et la coexistence de deux objets qui sont l'un devant, l'autre derrière l'observateur, sont connues de manière très-difiérentes en apparence, mais sont unies en réalité par des gradations insensibles et doivent être primordialement la même chose. Dans les deux cas, les termes du rapport de coexistence ne peuvent être parfaitement présents à la conscience dans le même moment. Dans les deux cas, un mouvement est nécessaire pour amener distinctement devant l'esprit ce terme du rapport donton n'a pas conscience ou'dont on n'en a qu'une imparfaite. Et les diûérences sont simplement entre les degrés de mouvement ou entre les degrés auxquels la conscience est naissante. Ceci étant compris, considérons de quelle manière nous pouvons connaître la coexistence de deux choses qui ne sont pas visibles ensemble. Quand un adulte, après avoir vu quelque objet A, voit immédiatement après un autre objet B, il affirme d'ordinaire leur coexistence sur le fondement de cette simple observation. Il est évident que ce qui le rend apte à cela, c'est une accumulation d'expériences antérieures, d'où il a tiré l'induction que certains groupes de phénomènes sont persistants. Mais qu'entend-il par persistants? Il veut dire que les phénomènes sont de telle sorte qu'il peut de nouveau en avoir une conscience aussi vive qu'auparavant. Il veut dire qu'en retournant la tête, l'objet A lui causera une impression nouvelle, telle qu'il lui a causée d'abord. Le contenu total de cette assertion, A et B, coexistent; c'est que les états de cons-

cience que chacun produit en lui, il peut les alterner aussi 80UTentqu*il lui platt Mais laissons la coexistence qui est connue par inférence : nous ne devons nous occuper ici que de ces expériences primordiales qui nous révèlent. Pour une intelligence naissante, les impressions produites par deux objets A et B vus successivement, ne peuvent paraître différer en persistance de deux sons entendus l'un après Tautre. Dans les deux cas, il n'y a rien qu'une séquence d'états de conscience. Comment donc l'un des deux rapports vient-il à se distinguer de l'autre? Simplement par ceci : c'est qu'on trouve que les termos de la seconde séquence ne peuvent être conçus dans un ordre inverse avec une égale clarté, tandis que, pour la première, on le peut. On trouve pareillement que, tandis que certains états de conscience peuvent se suivre avec une facilité et une clarté égales dans une direction et dans la direction contraire (A, B; B, A), d'autres ne le peuvent pas : et de là résulte la distinction du rapport de séquence et du rapport de coexistence. Et non-seulement c'est ainsi qu'originellement nous connaissons la coexistence ; mais encore^ comme on vient de le montrer, toute notre connaissance du rapport de coexistence, considéré subjectivement, consiste à reconnaître l'égale facilité avec laquelle les termes des rapports traverseront la conscience, soit dans un ordre, soit dans l'autre.

Cela deviendra encore plus manifeste, si l'on remarque qu'il y a des coexistences que même l'adulte ne connaît jamais autrement. Maintenant que j'écris, je sens le feu qui chauffe mes pieds; je remarque de plus la pression de mon bras sur le pupitre, de mon dos contre ma chaise ; je vois le papier sur lequel j'écris, et j'entends un bruit dans la rue. Je trouve cependant qu'il est tout à fait impossible de penser toutes ces choses au même instant : je ne puis unir dans un même état de conscience la chaleur, le son, la pression et la blancheur. Comment donc sais-je que je reçois ces diverses impressions en même temps? Comment sais-je que les objets

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externes qui les produisent sont coexistants? Simplement en vertu de ce fait que je puis être successivement conscient de ces divers sentiments dans un ordre quelconque avec une égale facilité. Si je ne pouvais le faire, je ne connaîtrais pas les phénomènes correspondants comme coexistants.

§ 367. Nous ne pouvons évidemment connaître que par un sentiment interne que les termes d'un rapport de coexistence peuvent être pensés dans un ordre quelconque. Que nous notions habituellement les sentiments qui accompagnent les changements dans notre conscience, c'est ce qui est prouvé par ce fait que nous les distinguons par des mots. Quand nous disons qu'une chose est dure à penser ou aisée à croire, nous exprimons par ces adjectifs la présence ou l'absence d'une certaine tension mentale. Dans un cas, l'antécédent et le conséquent de la pensée ne peuvent se suivre qu'avec un grand effort; dans l'autre cas, il faut peu ou point d'efforts. Lorsque nous nous efforçons de nous rappeler un mot oublié, quand nous nous efforçons de réfléchir sur un sujet qui nous déplaît ou nous a fatigué, quand nous nous efforçons de former quelque conception d'une complexité inusitée, nous avons la conscience distincte d'une violence intérieure. D'où il est clair que les états de conscience qui constituent une pensée doivent se suivre l'un l'autre, soit facilement, soit avec un degré variable de difficulté^ et que la facilité ou la difâculté de la transition nous est connue par la sensation qui l'accompagne.

Par suite donc, quand on dit que le rapport de coexistence est un de ceux dont les termes se suivent à travers la conscience dans un ordre quelconque avec une égale facilité, ce qu ou affirme, c'est la ressemblance ou égalité des deux sentiments qui accompagnent respectivement le changement de l'antécédent au conséquent et le changement du conséquent à l'antécédent. Et cette ressemblance ou égalité des deux sentiments n'est pas produite par l'opposition des termes, car ces sentiments doivent différer selon l'ordre où l'on considère les termes ; mais c'est une ressemblance ou égalité des deux sen-

timents de résistance, — ou plutôt, dans ce cas, de non-résistance qui se produit aux moments de transition.

On peut définir le rapport de coexistence l'union de deux rapports de séquence, telle que^ tandis que les deux termes de Tun sont exactement semblables aux deux termes de l'autre en espèce et en degré, mais exactement Tlnverse dans leur ordre de succession, ils sont exactement semblables sous le rapport du sentiment qui accompagne cette succession. En d'autres termes, on peut le définir comme consistant en deux changements de conscience qui, quoique absolument opposés à tous autres égards, se ressemblent parfaitement par Tabsence de contrainte. Et naturellement le rapport de non-coexistence diffère en ceci que^ quoique Tun des deux changements se produise sans aucun sentiment d'effort, l'autre ne le fait pas.

§ 368. Il est peut-être bon de montrer que ces conclusions sont indiquées même par des considérations à priori. Car si, d'une part, les objets extérieurs pour la plus grande partie sont statiques, persistants, ne manifestent aucun changement actif ; et si, d'autre part, le changement perpétuel est la loi du monde interne, la première condition sous laquelle seule la conscience peut continuer, alors s'élève cette question : Comment les phénomènes statiques externes peuvent-ils être représentés par les phénomènes dynamiques internes? Comment les non-changements du dehors peuvent-ils être représentés par les changements du dedans ? On comprend à la rigueur que les changements du non-moi puissent être exprimés par les changements du mot; mais comment se peut-il que le repos objectif puisse être représenté par un mouvement subjectif? Évidemment cela n'est possible que d'une manière. Une conscience toujours en état de changement ne peut se représenter à elle-même un non-changement que par une inversion de ses propres changements^ par une duplication de conscience équivalent à un arrêt, par un regressus qui défasse le progressus an lé-

rieur, par deux changements qui se neutralisent exactement. Enfin, le lecteur doit remarquer que cette analyse du rapport de coexistence aboutissant en fait à conclure que ce rapport est révélé par Texpérience, nous fournit une dernière réfutation de Thypothëse qui fait de Tespace une forme de la pensée , vu que la connaissance de la coexistence est l'élément primitif à Taide duquel est construite notre connaissance de Tespace ; c'est l'élément sans lequel le germe même de cette connaissance est impossible.

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